DE L'EGALITE HUMAINE
IHeu les a tous renfermés dans la rébellion pour faire miséricorde à tous. Rom. XI, 32.
C'est ^ mes frères^ de Tégalité entre les hommes que je veux aujourd'hui vous parler. Je ne puis^ pas plus que lous^ détacher de ce mot les souvenirs dont il est entouré, et qui semblent devoir^ plus ou moins^ interdire ce sujet à la chaire. Ne craignez rien toutefois : je parle devant Dieu , je me place au point de vue de TÉvangile et 6v féternité; j'élève mon sujet au-dessus de la portée des passions humaines; elles expirent à la hauteur où ma pensée va chercher un refuge; et ce mot d'égalité^ qui a êreillé tant de préventions et tant de haines^ aujourd'hui^ sll plaît à Dieu ^ n'en éveillera aucune.
Gomment^ du reste ^ et pourquoi éviterions-nous de Nrler ici de l'égalité humaine? Comment une idée qiâ préoccupe tous les hommes resterait-elle étrangère à la l^i^ication ? Comment la religion n'enveloppcrait-elle pas ''homme tout entier? Et comment resterait-elle sans ré- [K)nse à une question qui est tout ensemble celle de notre
nature, celle de notre destination, celle de nos relation d'homme à homme, celle de nos devoirs mutuels? Quel est donc le problème que le christianisme résoudrait, s'il négligeait celui-là? Quel serait donc ce point, seul obscur, cette île de ténèbres, au milieu d'un océan de lumière ?E( par quel prodige, dans l'horizon de la vie humaine, une des cimes les plus hautes, une des régions les plus décoiP vertes^ ne recevrait-elle pas sa part des rayons du soMI
L'Évangile, mes frères, a promis de vous rendre compta de vous-mêmes, et de régler votre vie. Il a donc promis de fixer vos pensées au sujet de cette grande question de l'égalité humaine. Est-ce un vain mot que ce mot d'ég»* lité si souvent répété? £st-<ce le nom d'un caprice ou &m besoin, d'un droit ou d'une passion, d'un fantôme OB d'une réalité? D'une autre part, cette égalité qu'on lè» clame, dans quel esprit est-elle réclamée? Que veulesl ceux qui la réclament? Le savent-ils bien? Et, en supposant qu'ils le sachent, quels moyens ont-ils de réaliser lêiff idée? Où trouver et la vraie idée, et la juste mesure, et tes solides garanties de cette égalité dont on parle tant? 81 l'Évangile ne nous mettait pas en état de répondre à ees questions, vous auriez, je l'avoue, quelque sujet d*ôtre étonnés; mais l'Évangile, mes frères, y répond, et seul i peut y répondre.
Mes frères, quand vous nous parlez d'un sentiment inté' rieur qui dit à chacun de vous qu'il est l'égal de tous les ath très hommes, ou que tous les autres hommes sont ses égaux, nous ne songeons pomt à vous contredire, mais nous voue invitons à vous expliquer. Nous vous prions en particulief de vous rendre compte d'un fait qui se reproduit à toute» les époques dans l'histoire des nations, et qui se reproduit même à vos propres yeux : ce fait, c'est l'inclination qui porte les hommes à se créer, au sein de leur propre espèce/
DE l'égalité humaine. 183
lies supérieurs^ des maîtres^ je dirais presque des dieux. B ce fait ne s'explique point par un simple besoin d'ordre et d'organisation : non^ Thomme^ que vous dites si affamé fégalité^ ITiomme semble avoir besoin d'être dominé^ et Aerche à qui obéir. Sous toutes les formes^ sous tous les Doms^ il s'est donné des maîtres; il en a donné à sa pensée Domme à sa volonté; il a voulu croire et vivre sous une ntorité quelconque; il a reconnu à certains individus de M race le droit de le conduire^ non pas seulement en vertu ûfb certaines qualités propres^ mais en vertu de certains iiantages accidentels; et il n'a jamais mieux obéi^ ce nmble^ que quand il n'a pas su pourquoi il obéissait. Il itsi complu dans la soumission ; il s'y complaît encore : enr le fait dont je parle est éternel; et l'époque actuelle^ migré tout ce qu'elle a dit et tout ce qu'elle a fait en fanm du principe de l'égalité humaine^ se montre aussi tiide que toutes les autres^ je ne dirai pas de guides seulement^ mais de dominateurs et de dieux mortels.
Vous ne devez pas, mes frères, en être étonnés. C'est qa'en effet l'homme a besoin de maîtres. C'est qu'il est embarrassé de sa volonté , soustraite à l'empire de la volonté divine, et qu'il n'en sait que faire. C'est que des pasém$ ne sont pas la volonté, et ne peuvent pas tenir lieu dérègle et de loi. C*est que, comme l'oiseau, perdu dans kvide des airs, suspendu sur l'abîme de l'Océan, et sentait son aile défaillir, la volonté cherche où se poser, fût-ce même sur des grèves désertes ou sur d'arides sommets; c'est que l'homme redemande un Dieu perdu. Il n'a pas ^u du maître qu'il avait dans le ciel, il lui en faut de terrestres; il faut que quclqu*un se charge du dépôt de sa Monté et du pesant fardeau de sa responsabilité morale. Us plus indépendants, les plus forts, acceptent sans le sa- ^ir cette nécessité; s'ils n'ont pas toiqourA "n maître
ISi LE PUliSCIPfi
visible et connu^ un dieu qui marche devapt eux, n'est-a pas un maître et un dieu que ce fantôme de Topinion, ou* vrage de quelques-uns, idole de tous, autre force brutale à laquelle nous prostituons notre propre force; tyraniw que nous défendons comme une liberté; volonté, si j'o8( dire ainsi, de notre voloiUé même.
On ne laisse pas, après tout cela, mes frères, de parla d'égalité, de réclamer l'égalité. Il n'y a pas une époque, pas un état de la société où ce principe ait été entièremenl abandonné et perdu de vue. Il est ancien et perpétuel comme Thumanité même. C'est que, depuis qu'elle existej des faits incessamment répétés ont pris soin, pour aini dire, de rafraîchir incessamment cette vérité, et de la défendre contre l'oubli. Toutes les conditions les plus diverses ne sont que d'insensibles nuances sur un fond coinmun, qui est la condition humaine. Or cette condition, pour tous, est la dépendance. Que la fortune nous élève ou qu'elle nous abaisse, nous sommes les esclaves du pouvoir qui nous abaisse ou qui nous élève; toute force noua est communiquée, toute faiblesse peut être changée en force; nous vivons d'emprunt, rien n'est à nous; et la différence est nulle, sous le rapport de l'indépendance, entre celui qui, n'ayant rien, n'a rien à perdre, et celui qui a beaucoup, mais qui, d'un moment à l'autre, peut n'avoii plus rien. Voilà une première égalité. La communauté de la douleur , des souffrances et de la mort en fait une seconde. Aucune supériorité naturelle ou acquise ne fai1 contre-poids à cette égalité. Les pleurs sont-ils moins amers pour le savant que pour le simple, les infirmités moins humiliantes sous la pourpre que sous la bure, et la mortj d'une extrémité à l'autre de la société, n'est-elle pas parfaitement égale à elle-même? Y a-t-il une condition dans laquelle la mort soit quelque chose de moins que la morti
DB l'égalité humaine. 185
Dcpouille-t-elle moins complètement les puissants que les chétifs? Laîsse>t-elle apercevoir quelque différence entre leurs poussières? Est-elle pour les uns une fin moins finale que pour les autres et moins irrévocable? Non; et l'égalité qui parait et triomphe dans ce commun accident de la nature humaine^ va jusqu'à nier toute inégalité antérieure; car une distinction qui finit^ et qui finit si tôt^ ne peut être fondamentale : deux êtres qui meurent sont essentiellement égaux. Ainsi^ l'homme a beau avoir des- maîtres et betn se créer des dieux^ ces dieux meurent^ il suffit : il se «enl régal de ses maîtres et de la race de ses dieux.
Faut-il en faire Taveu? Les calamités publiques lui plaisent par cet endroit. Quand Tair que nous respirons délient un poison , quand d'invisibles miasmes partout répandus, partout attachés, transforment en mortelle blessure le contact des objets les plus indifférents; quand la mort, ayant traité alliance avec quelqu'un de ces redoutables esprits qui sont dans les airs, semble porter un défi à l'humanité tout entière et menacer le principe même de la vie; quand elle creuse en espérance une fosse à tout le genre humain; dans ces jours d'eff*roi et de deuil universels, les petits trouvent un moment pour jouir de l'épouvante des grands, et pour savourer à la hâte le sentiment de l'égalité. Il y a un instant pour cette mauvaise joie dans les cœurs les plus effrayés; les plus avilis relèvent la tête; et, incapables à jamais de sortir de leur abjection, ils remeroent la mort de rabaisser jusqu'à eux ceux vers lesquels jamais ils n'eussent pu s'élever.
Mais si la mort, mes frères, prêche avec éloquence la primitive égalité, elle a le tort de prouver trop. Si deux ^tres sujets à la mort sont par là même égaux, non-seule- ^^^tïi un homme est l'égal d'un autre homme, mais la mort ^gale l'homme à la bête. Prenez-y donc garde, pauvre,
ignorant^ chétif^ qui vous voyez^ grâce à la mort^ Tégal di riche, du sage et du puissant : la mort vous relève, je k veux, au niveau de tout homme ; mais elle vous ravale aa niveau de tout animal. Vous y perdez, même dans votre opinion, infiniment plus que vous n'y gagnez. Vous ne montez, pour un moment, à la hauteur de tous, que pour descendre avec tous au-dessous de vous-même; et ce qui vous relève en tant qu'individu, en tant qu'homme vous avilit.
Cette prédication de la mort, d'ailleurs, démontre mien qu'elle ne persuade. N'attendez pas qu'à elle seule elle convertisse à l'égalité une seule âme. Elle peut réjouir l'envie, elle ne dégoûte pas l'ambition. On sait que la mort égale les conditions les plus diverses et se fit de nos vainei distinctions. Soit; mais pendant que nous tenons la yioi vivons. Princes du monde , ()ui allez être anéantis, mettes au large votre néant; constituez à votre bénéfice une immortalité de convention; humiliez, affligez, écrasez vos égaux, car l'orgueil veut des victimes, et le mépris poi» les autres est l'assaisonnement de notre propre estime. Le jour viendra où vous direz à la tombe : Vous êtes ma mère; et aux vers du sépulcre : Vous êtes mes frères et mes sœurs; mais, jusque-là, dites, et croyez, si vous le pouvez, que vous êtes de la race des dieux. Enivrez-vous de votre supériorité jusqu'à l'heure qui vous couchera dans la poudre auprès des objets de vos mépris.
Mais nous vous faisons injure , mes frères., nous le sentons. Vous savez de reste que la mort, qui châtie notre orgueil, ne nous en guérit pas, et que, toute seule, elle ne peut rien pour établir dans nos âmes le principe de l'égalité. Eh bien, laissons donc là cette égalité grossière, et cherchons à la fois et l'homme lui-même et le principe de l'égahté humaine dans l'âme, qui ne périt point.
I>B L'iOAUTI HUIIAINE. 187
Or, en quoi une âme est^Ue l'égale d'une autre âme ? Par ses facultés , direz-vous. Mais prenez garde d'anéantir te principe en même temps que vous rétablissez. Car comment séparer les facultés de l'usage qu'on en fait? Comment ne pas voir qu'en les supposant égales, les uns en tiient beaucoup plus, et les autres beaucoup moins de piriiî Un honmie, a-t-on dit souvent, est l'égal d'un autre homme. Oui^ parce qu'il meurt ^ nous l'avons vu; mais si vous r^^ardez aux facultés, dont le développement diffère d'en individu à l'autre, non, un homme .n'est pas l'égal (Ton autre homme. Jamais vous ne vous persuaderez que k sage et l'insensé soient égaux, parce qu'ils ont tous deux me raison dont l'un se sert bien^ et dont l'autre abuse; ni fie l'honnête homme et le fourbe soient égaux, parce qu'ils ont tous deux une conscience que l'un respecte, et qœ l'autre foule aux pieds ; ni que l'homme généreux et Fégolste soient égaux, parce qu'ils ont tous deux une volonté, que l'un applique au bien de tous, et l'autre à son seul intérêt. Ainsi, mes frères, ce nouveau principe d'égalité tombe aussi bien que le premier.
Mais voici, direz-vous, un principe qui ne peut pas tomber. Nous naissons hommes, c'est-à-dire pourvus de ttrtains caractères qui sont les mêmes d'homme à homme, ^ tellement les mêmes qu'ils constituent la qualité d'homme. Que chacun fasse un emploi inégal de ses facultés, cela est vrai; mais que chacun ait le droit d'en user, ou, pour tout dire en un mot, que chacun ait le droit d'être homme, c'est ce qu'on ne peut pas davantage nier. Ce droit n'a pas besoin de se prouver; il se suppose, il précède toute autre supposition; il sert lui-même de point dé départ à toutes les inégalités approuvées ; car, pour s'élever au-dessus des autres hommes, il faut commencer par être homme; on ne peut pas partir d'un autre point, et
188 LE PRINCIPB
l'on ne peut pas nier le point d'où Ton est parti; c'est donc le droit d'être homme^ purement et simplement, que nous réclamons pour tout homme; et c'est là que nous trouvons enfin le principe tant cherché de l'égalité humaine.
En effets mes frères^ il est là. C'est un solide principe d'égalité qu'un droit qu'on ne saurait nier à autrui sans se le nier à soi-même, et qu'on ne peut s'accorder qu'en l'a^ cordant à autrui. Le droit d'être homme est nécessairement égal dans, tous les hommes. Les termes mêmes dans lesquels la question est posée la résolvent. Mais vous avei prononcé le nom de droit. Savez-vous ce que vous venei (le faire? Je vais tâcher de vous l'apprendre; et, si j'y réussis, nous nous élèverons ensemble à un principe d'égalité plus haut que celui que vous proposez.
Vous avez parlé de droit. Mais un droit suppose une loi. Il n'y a pas de droit s'il n'y a pas de loi. Il faut qu'une loi ait dit que tel ou tel droit doit être respecté. Or, cette loi en vertu de laquelle mon droit existe, en vertu de laquelle je reconnais celui d'autrui, c'est à elle que je remonte. Je ne puis pas m'arréter plus bas, je ne puis pas remonter moins haut. En prononçant le mot de droit, vous m'avei montré la loi. Il faut qu'avec moi vous vous éleviez jusqu'à elle, et que vous conveniez que dans cette loi est le principe du principe même que vous invoquez.
En sorte, mes frères, que nous sommes égaux, en ce que nous sommes tous également soumis, en tant qu'hommes, il une même loi suprême, loi plus nécessaire, plus essentielle à notre condition d'hommes que ne l'est la nécessité (le mourir. Car, encore que nous ne fussions pas sujets à la mort, nous serions honmies néanmoins; mais sans la loi du juste nous ne sommes pas hommes. Toute différence donc qui, ne modifiant que notre destinée, n'atteint pas
DE l'Égalité himaine. 189
notre qualité dTiommes, s'eflFace et se perd dans ce caractère essentiel à Thomme, et par conséquent commun à tous les hommes^ d'être placés sous Tempii^e de la loi de Dieu.
Je dis sous Tempire immédiat , car chacun de nous est personnellement obligé, personnellement responsable envers Dieu. La relation est aussi directe de Tesclave à Dieu (Jue du maître à Dieu, entre le pauvre et Dieu qu'entre le riche et Dieu. Quoi de plus grand, mes frères, et qu'y a-t-il, entre tous les honneurs de la terre, que cet honneur Défasse pâlir? Quelle différence réelle, essentielle, peut-on imaginer entre deux créatures qui, Tune et l'autre, et sans intermédiaire, correspondent à Dieu? Et quelle inégalité imaginer entre elles, sinon celle de l'obéissance?
Voilà, mes frères, un beau, un noble principe d'égalité : une égale sujétion à la loi de Dieu, un droit égal d'obéir à Dieu. Est-ce par là que vous vous sentez les égaux de vos semblables? Est-ce dans ce principe que l'égalité est poûl'- «uivie ? Est-ce là le sens de ces acclamations populaires que nous entendons retentir en faveur de l'égalité? Est-ce là le sentiment qui pousse la multitude à la poursuite de l'égalité? Mes frères, il faut s'avouer à soi-même toute la vérité.
Poursuivre un but comme intérêt, ou le poursuivre comme principe, c'est, au fond, poursuivre deux buts, c'est marcher dans deux voies différentes. Sous un même mot il y a deux idées, parce qu'il y a deux motifs. Quel est le motif de la plupart des poursuivants de l'égalité?
Vous en jugerez, mes frères. Voici seulement ce que je dois vous dire. C'est que si, dans un état social quelconque, il y avait des hommes impatients de leur obscurité, et se seutant, ou par paresse ou par impuissance, incapables de
la vaincre^ des hommes par conséquent en proie au sentiment de Tenvie^ leur mot^d'ordre^ leur cri de guerre serait l'égalité. S'il y avait des hommes à qui manquassent tout à la fois et les avantages sociaux^ et cette richesse intérieure qui console et dédommage de leur absence^ leur mot d'ordre^ leur cri de guerre serait Y égalité. Et là où ces hommes abonderaient^ le cri d'égalité retentirait de toutes parts. Et ce mot d'égalité signifierait dans leur bouche avancement^ privilège^ distinction. Et sous le nom d'égalité^ c'est rinégalité qui serait le but secret et le dernier terme de tous les efforts. Et si ces efforts réussissaient^ ils aboutiraient^ non pas au triomphe de l'égalité^ mais au déplacement momentané des supériorités acquises. Il n'y aurait pas^ dans cette révolution^ un seul moment pour Tégalité. Tout au plus^ pour la satisfaction des crédules^ en auraiton érigé quelque grossier fantôme. Et quant à ce qui vaut mille fois mieux que l'égalité absolue^ en la supposant possible^ quant au sentiment^ au respect^ à l'amour de Tégslité^ il n'aurait pas fait le moindre progrès. Il serait possible que^ de guerre lasse ^ les intérêts eussent fini par transiger^ que la raison publique eût fait un gain^ que l'égalité eût fait un pas : mais on s'en dédommagerait intérieurement, et l'on reconstituerait dans le cœur Tinégalité qu'on aurait bannie des lois. Fierté, orgueil, mépris, il y a place pour tout cela dans tous les systèmes de gouvernement et sous toutes les constitutions. Et l'homme obscur et dédaigné, peu sensible aux avantages tout matériels d'une égalité qui n'a pas établi son empire dans les cœurs, en serait encore à se demander, comme cet habitant des rives d'un beau lac, si l'égalité est ailleurs qu'au cimetière.
Ah ! Dieu en soit loué, mais Dieu seul ! cette sainte égalité dont le nom fait battre le cœur, elle est ailleurs que
DE L^iGkini HOMAINE. 191
dans le séjour des morts. Elle est dans la foi et dans le cûwur du chrétien; mais, mes chers frères, elle n'est que là.
Si, pour mettre un sentiment dans notre cœur et pour doter notre vie d'un principe, il ne fallait que prouver que ce sentiment est juste, et que ce principe est vrai, quelques mots, mes frères (et ces mots, nous les avons dits), ioiBraient à cette grande affaire. A qui, dans le fond, avons-nous à prouver Tégalité humaine? A personne; car tout le monde y croit. Mais à qui faut-il apprendre à aimer ce principe, à pratiquer cette vérité? A tout le monde.
n en est ainsi de bien d'autres vérités que la raison prouve également, mais qu'elle ne fait que prouver; statues admirablement taillées, pourvues de tous leurs memlires et même de tous leurs organes, auxquelles il ne manque que la vie; peuple de marbre où de limon, remplissant uns les peupler les mornes solitudes de l'âme, attendant, pour se mouvoir et pour vivre , un souffle, une parole divine. Notre conscience est pleine de ces vérités mortes, qui vivront quand nous vivrons nous-mêmes. Or, la vie de l'âme et de toutes les vérités qui sont dans l'âme, c'est Dieu.
Transportés pendant la nuit au sein d'une contrée populeuse et fertile, aucun objet ne frappe vos regards, aucun •on ne panient à votre oreille. Hormis la portion du sol ûù se posent vos pieds, rien n'existe pour vous de tout cet Itorizon. Temples aux brillantes coupoles, palais majestueux et resplendissants, rivière argentée fuyant dans le lointain, vertes forêts, riants jardins, hommes enfin, véritable décoration, premier intérêt de ce riche tableau, rien ue se révèle à vos sens, tout est pour vous comme s'il lî'élait pas. L'aurore fait, l'un après l'autre, sortir tous ces ^l>jets du néant; la lumière crée une seconde fois, pour
192 LE FRIMCIFE
ainsi dire, ce monde supprimé par la nuit; la solitude et la mort ont cessé ; et le soleil, en s'élevant dans les cieux, rend peu à peu aux édifices leur éclat, à Tonde ses reflets, aux plantes leurs couleurs, à la perspective son étendue, à rhomme le mouvement et Tactivité. Tout existait déjà, et tout semble commencer d'être.
Soleil de notre âme, ainsi la pensée de Dieu éclaire et anime tout. Elle est comme la vérité de toutes les vérités. Elle leur donne à toutes leur sens et leur force. Elle ressuscite les morts. Qu'était sans elle, dans notre esprit, le dogme de Tégalité primitive ? Mais lorsque, puissants et ] faibles, grands et petits, la religion nous a prosternés tous ensemble devant cet être infini, auprès duquel tout est néant, le néant ne peut plus songer à se mesurer avec le néant. Lorsque cet être infini s'est déclaré notre pèie, nous a montré, dans le premier homme tiré par lui du limon de la terre et sorti tout nu de ses mains puissantes, notre premier ancêtre et notre source commune ; quand nous apprenons qu'il a formé d'un même sang tout le genre humain, la hauteur de notre origine qui nous élève tous, la petitesse de notre commencement qui nous humilie tous, sont bien propres à ôter toute importance aux accidents de notre destinée. Et notre responsabilité devant Dieu, ridée du jugement qui doit confondre devant lui, ou plutôt classer d'une manière toute nouvelle, les rois et les sujets, les maîtres et les serviteurs, repasse incessamment un niveau sur toutes les têtes, et redonne incessamment une sanction au grand principe de l'égalité.
Ce principe, mes frères, s'afiaiblit avec le sentiment religieux, tout comme ce sentiment lui-même s'affaiblit lorsqu'il est abandonné à lui-même. Mais lorsque Dieu protège avec puissance les idées religieuses, lorsqu'il se rend présent et sensible à un peuple, jusqu'au point que toute
DE L^ÉGALIÏË HUMAINE. 193
Vexistence de ce peuple est comme pénétrée par la religion, il n'y a rien à craindre pour le principe de Tégalité. Un peuple religieux lui rend toujours hommage; et le sentiment quil a de Tégalité se proportionne toujours au lentiment qu'il a de Dieu. Par la même raison qu'en la jnésence de Dieu toute hauteur s'abaisse, ainsi toute hauteur s'abaisse et toute bassesse s'élève dans un ordre de . choses où tout se fait en la présence et au nom de Dieu, et où Dieu lui-même prend soin de se manifester par des prodiges et par une protection spéciale. Aussi le peuple I hébreu, qui a vécu sous ce régime, est un de ceux où i'é- I plité a reçu l'hommage le plus complet. Sa constitution et i les mœurs sont, sous ce rapport, au premier rang de celles (p'aujourd'hui nous appellerions libérales. Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que, sous cette influence, le respect de l'homme pour l'homme était devenu une con- Tiction de cœur; jamais ce respect ne fut mieux exprimé que dans quelques paroles de l'Ancien Testament : a Le «riche et le pauvre s'entre-rencontrent; et c'est l'Éternel «qui les a faits. » — « Celui qui se moque du pauvre dés- « honore celui qui l'a fait. »
J'ai dit le respect de l'homme pour l'homme; peut-être devais-je dire, mes frères, le respect du Juif pour le Juif. Le Juif regardait comme son égal le moindre de ses compatriotes; mais en tant que Juif, il s'estimait supérieur au reste des hommes. Cependant le germe de la primitive égalité, sinon des races, du moins des conditions, avait été déposé dans la religion des Hébreux ; et ce germe allait être lecondé, cette vérité allait s'étendre, en passant du judaïsme dans la religion de Jésus-Christ.
La pensée du Juif, généreuse en ceci, confondait devant bieu le riche et le pauvre, le faible et le puissant. Jésus- Christ, unissant dans sa pensée les Juifs et les Gentils, a
19t LB PRlNGiPB
fondé sur un principe nouveau Timmuable unité du genre humain. Ce principe^ ce n'est plus le droite abstraction dont nous avons vu Timpuissance; ce n'est pasTidée religieuse en général^ qui perd sitôt sa force^ à moins que Dieu ne la consacre par quelque manifestation de sa présence; M n'est plus même cette manifestation^ bornée aux caractèrei qui raccompagnèrent dans l'histoire des Hébreux^ dm qui elle ne créa qu'une unité nationale. Le principe noo^ veau, le voici : Juifs et Gentils,. Grecs et Barbares, smh vages et philosophes, riches et pauvres, hommes et fenh mes, a Dieu les a tous enveloppés dans la rébellion pour a faire miséricorde à tous.*»
Certes, mes frères, ce n'est pas en vue de l'égalité qne cette déclaration a été, publiée. La vérité sociale n'est pà» le premier objet de la révélation ; sans doute elle ne peut pas manquer de venir avec toutes les autres, car la vérité religieuse embrasse tous nos rapports et domine toute notre vie; mais ce n'est pas par là que commence en nous l'œutit de Dieu, et si elle commençait par là, ce ne serait pas l'œuvre de Dieu. Mais vous en conviendrez aussi : pour consacrer à jamais le principe de l'égalité, rien de plus efficace, rien de plus assuré que cette déclaration : « Diea (( les a tous enfermés dans la rébellion pour faire miséric( corde à tous. » Ainsi, mes frères, la vérité fondamentale de rÉvangile suffit à tous nos besoins ; ainsi, de proche en proche, elle s'étend à toutes les relations, et régénère la société aussi bien que Tindividu.
Ce principe d'égalité ne nie d'ailleurs aucun des autres principes, mais s'élève au-dessus d'eux à perte de vue. Que nous gardions ou que nous perdions le souvenir de tous les arguments sur lesquels on a fondé cette doctrine sociale, il n'importe guère, à la hauteur suprême où ce nouveau principe nous élance, ou, si vous l'aimez mieux, dans
DB L^^AUTli HUMAINE. 195
Vibtnie où il nous précipite. Tous enfermés dans une même
v&eUîon^ tous exclus de la gloire et de la vue de Dieu^
loiu condamnés^ tous perdus^ puis tous relevés par la même
nisérioorde^ lavés dans les mêmes eaux^ purifiés par le
' Bème sang^ vivant de la même aumône ! Quelle commu-
I mté^ mes frères! est-il une distinction qu'elle n'efiface^
K HB supériorité qu'elle n'abolisse^ une prétention qu'elle
pli eonfonde^ un oi^eil qu'elle n'humilie^ une jalousie
l fB^elle n'apaise^ une sollicitude de notre vanité qu'elle ne
couvre de honte et de ridicule?
Que parlez-vous du droit? Est-il un droit pour ceux à foi la loi n'est pas sacrée? Que parlez-vous de la mort? , Tout notre effort ne va-t-il pas à l'oublier ? N'oublions-nous |M^en même temps qu'elle^ toutes les instructions qu'elle BOQs donne? Et que nous apprend-elle d'ailleurs d'utile M de bon sur l'édité humaine? Que parlez-vous enfin de motifs religieux^ lorsque ces motifs sont puisés dans une nligion vague^ sans énergie et sans réalité? Je le demande : k laquelle de ces sources puiserez-vous^ je ne dis pas l'idée^ ce serait trop peu de chose ^ mais un sentiment profond^ tm amour sincère de l'égalité? Quelle doctrine ^ quel railonnement vous donneront sous ce nom autre chose qu'une ibitraction stérile, ou une aigre jalousie, ou un zèle dur et iUks onction, la vérité, si l'on veut, mais la vérité aride ou ttnpoisonnée?
II n'en est pas ainsi de la grande idée qui sert de texte à ootre méditation. Elle pénètre l'âme plus profondément Vie toutes les autres. Elle l'humilie au point de ne laisser ^ son orgueil naturel ni compensation ni refuge. Elle ^int nos dernières prétentions dans leur dernier retrancbenient. Tout sujet de nous glorifier est exclu. De quoi ^ glorifierait encore une créature condanmée, perdue sans '^ssource et absolument^ d'une perte qui n'admet point
de degré ni de nuance^ et qui place un homme au niveau de tout autre? Les plus zélés partisans du dogme de Téga* lité admettent encore d'homme à homme (et ils s'en fool honneur) quelque différence; ils proclament, si je puis dire, le néant de toutes lés inégalités factices au profil d'une inégalité naturelle, celle des talents et des vertofet Quant aux talents, l'Évangile vous crie : Qu'avez-vous qm vous ne l'ayez reçu ? Et qu'est-ce que des talents, qu'es(-4 qu'une sagesse qui ne nous ont point appris à connattie Dieu ? Et pour ce qui est des vertus , il enveloppe dans It rébellion les vertueux du monde avec les pécheurs, etpiO' clame qu'il n'y a aucune différence essentielle, attend» que tous ont péché, et sont privés de la gloire de Dieu. ■■■ Oh ! que nous voilà bien loin de ces considérations naturelles qui se terminaient à nous faire prendre notre parti, tant bien que mal, de nos infériorités relatives? Nous n'y pensons plus même. La grande proclamation de notre déchéance nous transporte tout d'un coup au point de ygù d'un monde qui n'a rien de commun avec celui-ci. Tout ce qui, dans ce monde transitoire, faisait saillie à nos regards, s'aplanit et s'efface. A mesure que l'orgueil de la vie se révolte dans notre cœur, la conscience le refoule, €* nous demande s'il y a des inégalités dans le néant, et des degrés dans la mort. Je parle ici de la mort seconde : l'autre n'est pas victorieuse de toutes les inégalités; elle ne nous dépouille pas si absolument^ elle ne nous réduit pas à rien; elle ne nous empêche pas d'être ou de croire être quelque chose : mais la doctrine que nous vous prêchons, mes frères, frappe de néant toutes vos œuvres, tous vos mérites ; elle n'attend pas un certain moment pour vous faire niourir; vous êtes morts d'avance, vous étiez morts en naissant ; vous n'avez rien à perdre plus tard, parce que vous n'avez rien; des titres, des mérites, une vie réelle,
DE jfiGAUTé HtlMAINE. 197
TOUS n'avez pas de tout cela le plus léger atome; vous
n'avez à recevoir tout cela que de la pure miséricorde de
votre Dieu.
Et ces doctrines^ mes frères^ font plus que de s'imposer
i kvous; elles se font accepter^ elles se font croire. Après
les avoir trouvées hors de soi^ on les trouve en soi. On
i^éloime même de ne pas les avoir trouvées et plus tôt et
tout seul. On a commencé par les croire sur la foi de la
lérâation : on les croit ensuite sans son secours. Elles
prennent toute Tévidence d'une expérience intérieure. On
9e sert de loi à soi-même; on se condamne avec la dernière
lévérité; on ne se fait point de grâce; et si Dieu^ qui est
plas grand que notre cœur^ si Dieu n'intervenait^ notre
cœur^ plus inexorable que lui^ nous retiendrait à jamais
tous le glaive.
Toutefois^ mes frères^ il ne faut rien attendre de bon^ de complètement vrai^ de ce qui nous humilie seulement. LTdée d'égalité que ces convictions produisent en nous, ne laisse rien à désirer comme idée, mais beaucoup comme sentiment. L'amour de l'égalité, pas plus qu'aucune chose qui s'appelle amour, ne peut naître en nous de la seule humiliation. Tout amour procède d'une joie , et l'amour de l'égalité de la joie du salut.
Dieu nous a tous enfermés dans la rébellion pour faire miséricorde à tous. Voilà une joie qui ne détruit pas l'hunûliation , mais qui la bénit. La grâce vient après la condamnation, mais comme grâce. La justice et la bonté se sont entre-baisécs. Tous ensemble condamnés, puis tous ensemble amnistiés; tous exclus de la gloire de Dieu, puis ^U8 admis dans cette gloire. Oh ! mes frères, l'adorable ^^mbinaison, ô l'admirable moyen pour effacer entre nous louto distinction injurieuse, et pour nous faire accepter de l»on cœur l'idée de notre éternelle égalité!
198 LE PRINOPE
Mais ce mot (inégalité ne me suffît plus; il est temps de mieux nommer ce religieux sentiment^ cette excellente relation que TÉvangile crée entre les hommes. Ce n'est pis le mot d'égalité qui se présente naturellement à l'e^ du chrétien quand il pense à ceux que Dieu a tirés aveolni du même abîme et appelés à la même gloire. Et de mine que^ dans une famille unie^ les fils d'un même père ne « donnent pas le nom d'égaux^ mais celui de frères, d'art mieux que Tégalité^ c'est la fraternité qui lie ensemble ki cohéritiers de la même infortune et de la même espéranee. Mais sans doute que cette fraternité contient et suppose régalité. Et de même encore que^ dans une famille, les degrés inégaux de richesse auxquels l'inégalité de talents t fait parvenir les différents frères^ n'aboUssent pas entre eo la sainte égalité de la famille^ de même et bien mieux cacore dans la famille de Dieu. Hélas! c'est là seulemeni qu'est l'égalité^ la fraternité^ là seulement que se réalise dans toute sa pureté l'idée de famille ! Que bien vite, ei effet, l'inégalité se glisse entre des frères selon la chair, que la fortune a inégalement favorisés! Que de fois ni frère a trouvé un altier protecteur dans un frère plus puissant, et celui-ci un complaisant servile et bas dans un frère moins heureux ! Que de fois même... Mais n'allons pas plus loin, ne profanons pas à plaisir l'idée de la plus sainte et de la plus douce des sociétés terrestres; élevons plutôt nos regards vers le modèle de toute famille, vers la famille de Dieu; et comme il faut chercher dans cette sphère tout ce qui est bon, la vraie liberté, la \Taie félicité, la vraie gloire, cherchons-y encore la vraie égalité.
Nous sommes sûrs de l'y trouver, mes frères, et même avec des traits qu'il ne faut point chercher ailleurs. Expliquons-nous. Tous ceux qui sont appelés ne répondent pas à l'appel. Tous ceux qui sont aimés n'aiment pas. U y a
DE l'^alitb HUMAIMB. 199
des enfants de Dieu qui s'excluent de la maison paternelle. Le chrétien, qui déplore leur fuite, s'élèvera-t-il au-dessus d'eux, les regardera-t-il moins comme ses égaux? Ëh quoi! lui qui n'-a que ce quHl a reçu; lui qui confesse et qui sent que depuis le premier mouvement qui Ta porté du côté de Dieu jusqu'à la dernière détermination qui Ta irrévocablement attaché à Dieu, tout est le don, tout est Fœuvre de Dieu; lui qui, par lui-même, est toujours indigent; lui qui sent qu'il faut qu'à chaque instant Dieu le tire du néant, et dont la vie spirituelle est une création sans cesse renouvelée, pourrait-il se glorifier de quelque chose, et s'élever par la pensée au-dessus de qui que ce soit? Lui dont le caractère, comme chrétien, est de : s'anéantir sans cesse, et qui ne devient quelque chose qu'en s'anéantissant , imaginera-t-il d'aller dresser son néant en face du néant d'autrui, et de lui dire : Mon néant est moins néant que le tien? Aura-t-il pour lui autre chose dans le cœur qu'une compassion sans mépris, une compassion humble, un honorable amour, une tendresse de frère?
Qui sera humble, mes frères, affable, condescendant, petit avec les petits, mieux et plus constamment que celui qui est sauvé par grâce ? Qui sera mieux l'égal des pauvres que celui qui est pauvre en esprit? mieux l'égal des igno^ rants que celui qui avoue ne pouvoir rien penser de bon par lui-même, et comme de lui-même ? mieux l'égal des pécheurs que celui qui se regarde avec saint Paul et avec tous les chrétiens comme le premier des pécheurs ? Du mépris! des hauteurs! et à quel titre? et pour qui? Ce malfaiteur qui languit dans les cachots n'a pas plus offensé la justice des hommes que je n'ai offensé, moi, la justice de Dieu. Tison flambant encore, il a été laissé dans le feu, d'où j'ai été retiré; son tour peut venir; son abjection
SOO LE PRINaPE
même peut lui préparer une gloire meilleure ; il peut me servir un jour de modèle; que dis-je? peut-être dès ce moment son exemple devrait- il m'humilier. Et comment^ en tout cas^ oublier celui qui^ crucifié auprès de Jésus^ se trouva^ le jour même^ auprès de Jésus dans le Paradis?
Et d'un autre côté^ mes frères^ qui sentira mieux la di* gnité humaine^ qui fera mieux respecter et sentir Tégalité primitive, que le pauvre et le chétif qui sait qu'il a été sauvé par grâce? La grâce, qui abaisse doucement lès riches vers les pauvres, élève doucement les pauvres vers les riches. Si les premiers sont confondus avec les seconds dans une même humiliation, les seconds ne sont-ils pas confondus avec les premiers dans une même gloire? N'y a-t-il pas dans TÉvangile de quoi réprimer chez les uns Torgueil, presque inséparable de toute supériorité temporelle, et de quoi restaurer chez les autres ce sentiment de dignité, que la pauvreté sans religion détruit peu à peu dans rame ? Quand saint Jacques dit dans son Épitre : « Dieu n'a-t-il pas choisi les pauvres de ce monde, qui sont c( riches en la foi et héritiers du royaume qu'il a promis à « ceux qu'il aime ? » il reporte le pauvre, comme chrétien, à la hauteur qu'il devait occuper comme homme; et quand le même apôtre dit : « Que le frère qui est dans la bassesse « se glorifie dans son élévation, et que le riche s'humilie a dans sa bassesse, » il a, de deux points opposés, du bas et du haut de la société, réuni sur un même point, et confondu dans l'ombre de la croix, ceux que nos inclinations naturelles et les lois de la société eussent tenus éternellement séparés.
Mais, mes frères, TÉvangile est une sagesse parfaite, qui, sur nos devoirs, ne nous apprend rien à demi. Il y a entre les hommes une égalité essentielle : l'Évangile la
IIE l'ËGALITÉ HIMAISE. 201
icre ; il y a entre les hommes des inégalités acciden> i, mais nécessaires : l'Évangile les accepte. Ou, pour X dire, mes frères, le cœur du chrétien aime celle liHé et consent à ces inégalités. Il consent à ces inégaparce qu'il les juge à la fois inévitables quant à ce ide, et indifférentes quant à l'éternité. La vue de 1 eter- , le commerce actuel de TSme chrétienne avec Dieu, I dès ce moment une telle gloire à l'obscurité, une telle
à l'indigence, que rien ne peut paraître insiip- ' lable dans les distinctions humaines. Mais, d'une autre l, l'égalité étant un droit, un bien, une vérité, est sûre itrouver un appui dans le christianisme. Aussi la voyous- Reurir partout où le christianisme fleurit, c'est-à-dire lut où avec le nom du christianisme ou en a la réalité, :itiù sa sainte lumière n'est pas mise sous le boisseau; brille cette lumière, elle met k découvert cette . vérité sociale, elle tempère du moins les effets ifînégalité, elle prépare de loin le règne de l'équité, qui fjans la conscience et dans les mœurs ce que l'égalité ^feîtdans les institutions.
Béni soit donc le christianisme, mes frères, en toutes ses nies, et pour tous ses bienfaits ! Uéni soit Dieu qui nous donné 1 Mais quand oous parlons du christianisme, ptir- M-nous de je ne sais quelle substance mystérieuse, de je tais quelle force magique, agissant dans le monde inpendamment des volontés humaines, et en dehors de ir concours 1 Le chrislianisme, mes frères, est une doc- Be, mais c'est de plus un fait et une vie; le christianisme Ice que sont les chrétiens; le christianisme ce sont les léliens eux-mêmes dans leurs œuvres et dans leur carac- K. En un sens, il fait les chrétiens ce qu'ils sont; dans iBUtre sens, ce sont les chrétiens qui le font être c« H\ est. Et vous direi-je, mes fi-ères, ce que trop souvent 1
ils le font être ? Non^ mais je vous rappellerai que c'est dans Taurore de la primitive Église^ que c'est à des cbré* tiens sincères que saint Jacques^ cet apôtre de Tégalilé, écrivait ces paroles : a Ne faites-vous pas en vous-mêmes a de la dififérence entre Tun et Tautre^ et n'avez-vous pu « de mauvaises pensées dans les jugements que vous po^ a tez...? » Or^ avons-nous fait de tels progrès sur TËgiite primitive^ Femportons-nous tellement en christianisme sur les disciples immédiats de Pierre^ de Paul^ de Jean et du Sauveur lui-même^ que saint Jacques n'eût plus lieu d'écrire aujourd'hui ce qu'il écrivait alors?
Ah! convertis d'uli an^ de dix^ de vingt ans peutrêtre^ que nous avons besoin d'être convertis tous les jours à l'Évangile que nous professons ! Que nous sommes encore grandement païens^ et dans nos actes et en nous-mirm, comme dit l'Apôtre ! Car ne faites-vous jamais^ mes frèresi je vous répète la question de Jacques^ ne faites-vous ja^ mais en vous-mêmes^ oui^ en vous-mêmes^ une différenee entre l'un et l'autre, entre le riche et le pauvre, entre le docte et l'ignorant, entre l'homme poli et l'homme inculte? Je dis en vous-mêmes, parce que des différences extérieures^ sont justes, et que l'égalité même les réclame. Mais si ce pauvre, cet ignorant, cet homme sans culture, ne vous apparaît pas dans toute sa dignité, si vous-mêmes, vis-àvis de lui, vous ne vous apparaissez pas dans toute votre indignité de pécheur; si l'idée qu'il est votre égal, votre frère, ne l'emporte pas en vous sur l'impression des cir* constances accidentelles qui le font votre inférieur; si vous cessez un moment de voir en Dieu, et à la lumière de la croix, ce riche et ce pauvre, cet homme comme il faut et cet homme du commun, où est votre religion, où est votre Évangile, et dans ce moment qu'étes-vous de plus qu'un païen?
DB L^BOÀLITli HUUÂIHI. 203
Examinez-vous à cette marque. Il y en a mille autres. Mais^ mes frères^ quand Tinterdit entre jlans une maison^ il ne se met pas en évidence; il ne s'offre pas au premier regard des entrants; il feut le chercher dans quelque recoin obscur. Il y a des habitudes^ des actions^ que le christianisme enlève du premier coup; et si Ton voulait se juger par là^ on risquerait de se juger mal. Il faut chercher ailleurs^ plus loin^ à perte de vue. C'est dans des retraites où Von n'avait garde de le soupçonner que le vieil homme, exclu de la chambre d'honneur, se réfugie et se cache. Et si vous le trouvez dans un de ces recoins, ne dites pas qu^après tout il tient peu de place. Qu'importe où il vive, de quoi il vive ! Il vit, et tant qu'il vit, le nouvel homme ne vit pas.
Examinez-vous donc, mes chers frères, à cette marque* Demandez-vous si votre cœur, doucement ému, palpite à la pensée de la fraternité humaine, restaurée par Jésus- Christ. Demandez- vous si le moindre, le dernier des hommes, vous est cher et sacré, comme homme et comme enfant de Dieu. Demandez-vous si vous êtes disposés à lui tendre la main par-dessus toutes les barrières, celles de l'ignorance, de la grossièreté des mœurs et celles mêmes du péché. Examinez-vous dans les diverses rencontres; comparez l'accueil que vous avez fait aux uns et celui que vous avez fait aux autres. Sachez s'il n'y a point eu, selon l'expression de l'Apôtre, a de mauvaises pensées dans les « jugements que vous avez portés. » Et, quel que soit le résultat de votre enquête, priez Dieu de graver dans votre cœur, avec toutes les vérités de l'Évangile, cette vérité aussi qui tient à toutes étroitement, et sans laquelle on ne peut concevoir aucune des autres, puisque l'Évangile n'est, au fond, qu'une seule et grande vérité. Demandezlui de vous apprendre à respecter ceux en qui, si j'ose par-
204 LE PRlNaPB DE L^BGàUTÉ HUMAINE.
ier ainsi; il a respecté sa propre image^ à aimer ceux qi a aiméS; à supporter ceux qu^il a supportés^ à traiCc comme vos égaux et vos frères ceux qu'il a tirés de Fabiiii^ avec VOUS; pour les faire asseoir avec vous sur le trône des rachetés.