‹ Nouveaux échos du Mont-Royal [microforme]Chapitre 43 sur 64 · UN PARADIS DES BETES DISPARU · texte numérisé non relu

UN PARADIS DES BETES DISPARU

Un ami des bétes qui, dit-il, sont souvent plus intéressantes que les hommes, ayant lu dans les grands quotidiens ce Montréal le désarroi qui existait chez les gens et chez les animaux de Sainte-Madeleine, contrée jusqu'alors vierge de tout émoi ‘’animal'', par suite de l'apparition fantastique et funambulesque de bêtes plus ou moins féroces 6chappfes des cages du cirque Sells and Dowas, se rendit, touché de compassion, dans les parages arrosés par la sinueuse rivière Chambly ou Richelieu—comme vous voudrez. Or, ayant poussé une pointe jusque dans les forèts mystérieuses de Sainte-Madeleine, voici cæ qu'il apprit de la bouche même des bôtes du lieu susdit, car l'ami des bêtes—il nous l'a affirmé du moins—comprend à merveille le langage des animaux gros et petits. Mais laissons-lo parler :

‘Arrivé à l'orée du bois, je découvris, tapi sous une touffe d'herbes sèches, un mignon levreeu, pas plus gros que mon poing, et qui pleurait comme un veau, le pcvre ! L'ayant délicatement saisi je lui demunde doucement : Qu'astu donc à geindre de la sorte, Pauvre petut ?

— Ah ! m'sieur, fit-il, de sa voix ‘‘Iéporeuse'"" et en essuyant ses yeux rougis du revers de sa patte gauche, ne m'en parlez pas ! depuis que 18 diable des bètes à passé par là, nous sommes les plus malheureux du monde. Jugez-en plutôt. Vous Voyez ce parc immense ajoutat-il, en étendant sa patte droite vers la forêt, hier encore c'était un paradis avec des pelouses diaprées de fleurs, des lacs transparents comme le cristal, de grands arbres changés la plupart de fruits, ombrageant dans toutes les directions des perspectives de verdure: et sur ces pelouses, à la surface et au fond de ces lacs, dans les branchuges de ces arbres, tous les animaux de Sainte-Madeleine étaient heureux, Tous: insectes, oiscaux, Poissons, quadrumanes, quadrupèdes, tous s'aimaient ; ours, chevreuiis, souris et Chats, mouches et araignées... vivaient côte à côte. Pas un coup de griffe ni un coup de dent. Pas la moindre querelle, aucun m urtre. Tous heureux, bénis, fraternels,

Hier, encore, vous auriez pu entendre, là, à la lisière de ce petit bois isolé, ce propos qu’un loup et un agneau échangeaient ensemble :

LE LOUP.—Vous avez soif ? moi de même. Justement, au creux de cette roche, voici de l’eau. Buvons.

L'AGNEAU.—Hé !! ]1 n'y à pas là de Quoi nous désaltérer l'un et l'autre.

LE LOUP.—Buvesz…

L'AGNEAU.—Apres vous,

LE LOUP.—Non, non. Après vous.

L'AGNEAU.—Permettez, mon frère, que je refuse,

LE LOUP.—Et moi, mnn frère, Que j'insiste.

L'AGNEAU.—Je sis trop le respect que je vous dois.

LE LOUP.—Le respect implique l’obéissance, Buvez le premier,

L'AGNEAU.—Allons ! puisque vous y tenez.

LE LOUP, gracieusement —Je l'exige.

L'AGNEAU, après avoir bu.=-Ciel ! j'ai tout bu ? Qu allez-vous penser ?

LE LOUP.—Que vous êtes un amour d'agmeau. Et il l'embrasse.

Mais depuis, Ms’ieu, le loup furieux dévore les agneaux. Ah ! quel malheur ! quel malheur !! Et 1e Petit lièvre se remit à pleurer.

— Va, ne pleure pas, pauvre petit chou, lui dis-je tout éme, nous tuerons le loup.

Après avoir & suy@ pour la seconde fois ses larmes de sa patte gauche—car les lièvres qui pleurent ne sûchent jamais lours larmes avec la Patte droite. Pourquoi ? je vous dirai Sa une autre fois. Ayant donc essuyé ses larmes de sa Patte gauche, le petit lièvre poursuivit :

Hier encore, M'sieu, vous auriez pu étre témoin du dialogue qu'une

cigale perchée sur ce jeunc érable à droite, et une fourmi, trottinant au pied de l'arbre, échangèrent ensemble :.

La cigale disait.—C'est Plaisir de vous voir aller et venir comme vous faites ; sans cesse en quête de votre nourriture. Vous n'arrètez pas avant que Vos greniers ne soient remplis Ah ' ma mie, vous ne chômez guère !

LA fourmi répondit.—Le bonheur de la vie, c'est l'activité,

La cigale ajoutait.—Vous avez raison. Au reste, si les gens comme vous n'amassaient pas, de quoi vivraient les oisives comme moi, qui ne savent que chanter, couchées au soleil ? Le travail des uns profite aux autres,

—Et tout le monde est satisfait, ma sœur. Chantez, chantez, je vous nourrirai.

ER bien, M'sieu, aujourd'hui, lu Cigale chante bien encore, mais la fourmi ne lui donne plus rien à Manger. Quand le pauvre cigale affamée lui demande quelque grain, elle lui répond brutalement, comme si £a pouvait lui remplir l'estomac : Vous avez chanté m'amie, eh bien, dansez maintenant !

O malheur ! les bètes sont devenues aussi cruelles Que les hommes Et le levreau se remit à pleurer.

Console-toi, petit, lui dis-je, nous tuerons la fourmi.

S'étant essuyé les Yeux, toujours avec sa patte gauche, le petit lièvre continua ainsi :

—Hier encore, M'sieu, vous auriez pu juger de notre bonheur en entendant le monologue de l'âne à Martin de Sainte-Madeleine. Cet âne, vraiment philosophe et observateur, depuis une bonne heure errait, comme un magistrat, à travers le Parc. S'étant arrêté près d'une vieille souche qui me servait de gîte, je l'entendis s'écrier :

‘Où que j'aille, ce n’est autour de moi qu'embrassades et protestations de dévouement. Quelle entente ! Quelle union ! Quelle concordo! Mais c'est le Paradis des bêtes, ici! Si je me tourne à droite, j'aperçois un jaguar en train de Cueillir, pour la ‘‘petite’’ d'un vieux chevreuil, un bouquet de mignonnes pâquerettes. Si je me tourne À gauche, un éç2rvier, épris d’une tourterelle, lui module une tendre cantilène. Ici des souris et des chats jouent à cligne-musette, Oh! la joyeuse compagnie ! La une même ronde emporte les loups et les brebis. Quel entrain ! Que de grâce ! Mais que dire de ce léopard qui tient un jeune singe entre ses pattes velues ! Comme il le dorlote et le baise ! Et, comme au fond de l'onde transparente de ce lac. ce bro-

chet et cette truite s'en donnent à cœur-joie des bonnes histoires qu'ils se racontent 1-0 fraternité universelle ! Solidnrité ! Harmonie ! Mon Dieu ! pourvu que Ça dure !

Main À peine l'âne à Martin at-il prononcé ces dernicrs inota, M'siou, qu'il voit accourir À lui le singe exotique de moneleur le muive, dont la mimique explique le plus grand trouble

LE SING cffuré.—Mulédietion L'ANE.- Hein ! Quoi ? mon fière, qu'aver-vous ? LE SINGE.—J'ai que tout est perdu ! Le tigre !.. le tigre r.

L'ANE,- Le tigre! n'y à pas de tigre à Sninte-Madeleine ce sont tous de braves gens ? Pxpliquéz-voux

LE SINGE —Un Ugre échappé d'une ménagerie de passage à Montréal, Vient de s'élancer dans 6e Parages, où il met tout à feu et À Sang, semant In terreur et la folie parmi tous les animaux et chez les habitants. Ah! c'en est fait de l'harmonie et de ln tendresse, Nous allons tous désormais nous détester, nous haïr, nous entre-dévorer à Qui mieux mieux ! Le paradis des hôtes au Canada n'existe pis,

L'ANE.—Hon ! qu'est-ce que je dénnis ! Al! mon frère !

LE SINGE.— D'abord, lnissez-moi tranquille avec ‘‘votre frère." vo ne suis pas Vo frère ous êtes un âne, et je vous défends de vouloir que je sois de votre famille. € 11 s'enfuit en hurlant)

L'âne secoua alors doulourousement le tête, M'siou, et s'écrin en retournant À l'éenrie :

‘Ça commence ! Ça commence ! Le paradis des hôtes n'existe plus à Sainte-Madeleine. Quel malheur!

ve

Et le petit lièvre, répétant ‘quel malheur , njouta tout tremblant: Dupuis ce temps-là, M'sieu, c'est un va et vient continuel de gens, armés de fourches, de fléaux, de pioches, de béches, de huchce, de faulx, de carubines, de vieux fusils, de bomburdes, que suis-je, moi? à la recherche d'un être fantastique, qui n'a jammis mis le nez dans ces parages. Ah! les braves gens le savent bien, car s'ils étaient convaincus du contraire, il n'y à pas de doute, M'sieu, qu'ils n'auraient Pas assez de verrous pour se barricader chez eux : Que nous, nous vivrions heureux, comme par le passé, et que le paradis des bêtes de Sainte-Made'ñine existernit eucore, F

Et le nmugnon levreau se remit à pleurer amèrement, L'avant consolé de mon mieux, je le posai à terre délicatement, lai disant : ‘Va, auvre petit, cachetoi dans ton terrier : sois prudent, vis heureux, si peux. (Imité de Signoret.)

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