‹ Nouveaux échos du Mont-Royal [microforme]Chapitre 45 sur 64 · INITIATION MERVEILLEUSE À L'AUTOMOBILISME · texte numérisé non relu

INITIATION MERVEILLEUSE À L'AUTOMOBILISME

L'autemobile ! le teuf ! teut !! le véhicule par excellenen de l'avenir ! dit-on. Ne vous Cetil jamais wrrivé d xprimer tout bus, et môme tout it, peut-étre, le désir Qui s'empare de votre Ame, lorsque SOUS Von Yeux... passe comme un mété éteint, une de ces machines, Propriété dos. #rosses bourses : ‘Jo voudrais bien, moi aussi, aller °n automobile ! Eh! mon Dicu ! c'ost ce dénir, bien légitime en mn me, sinon facilement réalisable, qui, depuis une huitaine s'Atait em- Paré de mon esprit, Jour ot nuit, jo ne révais Qu'automobiles, Sous l'empire de cette obsession, appétit, Kaleté, sommeil, avaient fui. Je Miigrisnnis À vue d'œil, Et and mes amis inquicts, où à coup sûr Paraissant l'être, me demandaient pitoyabiement ‘Mais, qu'as-tu done ? © as l'air d'un déterré ! Jo répondais invariablement d'une Voix séjulcrale Un mal terrible ne mine. me "onge, mal pire que l'alcool et auquel nul autre mal ne saurait être comparé, un mel Vingtième sièe! un mal contre leduel la ncience médicale est impuis Sante et Qui s'appelle le mal d'automobile 1° Sôûrement, j'en mourrai !

Cette dé ration si franche avait Dour résultat d'exciter un fou-rire hé mes amis qui finalement, ine tournuient le dos en disant : ‘‘Pau-

ÿre RarÇçon ! pauvre homme ! Confiez VOS peines À vos amis, après

cela. 0 ingratitude, à fourberie humaine !

Une après-midi que le futal mal d'auto me ténaillait plus forte ment Que d'habitude, je Quitte ma demeure, et, titubant comme un honume ivre, sous les coups d'un Vrui espoir, j'arrive à l'angle ouest des rues Sainte-Catherine et Saint-Laurent, en méme temps qu'un automobile princier, lequel s'arrête à deux pas de la Porte flambovante d'un hôtel afin de pe ae iPanñts d'ingurgiter, sous prétexte de se rafraichir, une demi-douzaine de verres d'eau de feu.

Le teuf ! teuf ! est là, au repos, seul, tous en sont descendus.

Fasciné, hypnotisé, comme le Petit oiseau par le serpent, le cœur battant tr vite et très fort, l'œil dilaté et fixe, je m'approche du véhicule moderne, lentement, Pas À pas, plus près, toujours plus près. Indifférent complètement à tout ce qui m'entoure, piétons, voitures, cavalie tramways, je n'aperçois qu'une chose, je ne vois qu'une chose: l'automobile. Puis, mu comme Par un choc électrique, au moment où ma main le touche, je boncis sur le siège en poussant un

nd soupir de soulagement aussitôt conver en angoisse. Hélas,

“ant jamais jusqu'à ce jour conduit autre chose que des tombereaux, j'ignore absolument le secret de la mise en mouvement du mo-

Je mé démène, je tâte des Pieds, des mains, avec une ‘brile facile à comprendre, les têtes de clous dorés, les poignées nickelées du guidon, tout, tout ce qui se trouve à ma portée.

Déjà, les passants intrigués se rassemblent, doviennent cohue; et j'entends très distinctement la voix et les pas des maîtres du teuf ! teuf ! qui abandonnent l'hôtel Pour reprendre leurs sièges sur l'infernale machine

Sous l'empire de la folie qui s'empare de mon cerveau surexcité, je m'emballe comme un énergumène : et, au moment où les propriétaires du ‘meuble’ impassible mettent le nez à la porte de l'hôtel, je né Sais par quel hasard, la machine hurlant tout à coup son cri de æuerre, prend son élan et file à toute vitesse vers la rue Bleury, © délices inénarrables'! Nul bonheur ici-bas, ne saurait être comparé à l'infinie jouissance que je goûtai à cet instant psychologique. J'étais ravi au troisième ciel. Hélas ! ce bonheur fut de courte durée, car aussitôt, j'oatendis derrière moi des cris, des hurlement un brouhahu indescriptible du milieu desquels parvenuient distinctement à mes oreilles ce mot : Arrêtez ! urrétez ! Aux trois-Quarts satisfait, je m'empresse de faire volteface afinde ramener l'auto au point d'où je l'avais pris, ruminant quelques phrases d'excuse pour apaiser le légitime ressentiment des propriétaires lorsque je leur remettrais en mains propres l'objet de mon escapade.

O9 malheur ! n'ayant jamais possédé la clef de la locomotion du teuf-teuf, j'ignorais par le fait méme, le principe et la cause de son arrêt. Aussi, pendant que ie sens mes cheveux se d'esser sur mu tête, l'incontrolatie machine file-t-elle comme ure trombe à travers ln foule déià compacte et sous le nez des ‘“’proprios’” ahuris. Ceux-ci, revenus de leur stupeur, s €gosillent à crier : arrètez. ! arrêtez ! mais arrêtez

donc ! a-rètez-le !

La foule fait chorus. Oui, mais arrétét-on les avalanches ? Te dé- Vale done sur ln rue Sainte-Catherine avee une vitesse vertigineuse, concentrant toutes mes facultés, toutes mes forces à maintenir la folle machine, en pleine rue. Les piétons effarés se garent comme ils peuvent et ponssent des cris de paons : les chevaux se cabrent menaçant de prendre le im aux dents, les dames et les di moisclles se pâment, et les agents de police brandissunt leur ‘‘cassetète’’ font mine de s'él"ncer à ma poursuite. La police à cheval arrive à bride abattue, le toc- Sin d'alarme résonne, les cloches se mettent en branle et tintent le £las : de tous les postes de la ville t de la banlieue les Pompiers avec tout leur attirail arrivent ventre à terre, cherchant l'automobile fantastique Gui hurle et bondit à travers les obstucles, sans ralentir sa

course

Plus mort que vif, je manœuvre néanmoins le gouvernail avec l'énergie du désespoir ; car, déjà, un certain nombre de femmes, d'enfants æ même d'honorables citoyens ont ét6 renversés, foulés, écrabouillés par le véhicule enragé qui file toujours, insensible aux cris de douleur des victimes, insensibles aux cris d'horreur des témoins involontaires de ces massacres.

Jamais révolution ne mit une ville aussi sens dessus dessous, Banques, magasins, bureaux, manufactures sont fermés partout. Et les emplovés sont dehors, anxieux d'apercevoir l'automobile fantôme ; Car lw nouvelle s'est répandue comme une trainée de poudre. Plusieurs riches Américains, m'a-<-on éit, avertis par des amis, se sont mis en route de diverses parties des Etats-Unis pour jouir d'un événement si extraordinaire, d'un spectacle si inouï. Bon nombre de mères de famille se sont barricadées avec leurs nourris, sons, dans leur demeure; et les vieilles commères montréalaises entussant signes de croix sur signes de croix ont, parait-il, affirmé solennellement qu'elles l'avaient bien toujours dit, que la fin du monde, ou du moins la fin de Montréal, arriverait sûrement par les automobiles,

Quoiqu'il en soit, l'auto continue sa course insensée, et je me demande, une terrible angoisse au Cœur, comment tout cela va finir. De toutes parts déjà, on a élevé obstacles sur obstacles, barricades sur barricades. ‘Les tramways que l'on a scientifiquement fait dérailler sont placés en travers des rues Qu'ils bloquent. Montréal présente l'aspect de Paris lors de la Commune en 1871. De tous côtés on entend les hurlements sinistres des Chiens agacés par cet in : (6 remueménage ; les cris, les lamentations et les vociférations d’une foule hors de ses gonds, que surveillent d'un regard paterne et le bâton au poing, les agents de notre Corps de Sûreté : tandis que des fenètres, des toits et des trottoirs s'élève, continue, comme un bruit de houle d'une mer démontée ce cri qui m'horripile : Arrêtez ! Arréeez ! C'est un fou ! Arrètez-le !!

Rassuré néanmoins par la facilité avec laquelle je me maintiens en équilibre, et très fier de mon adresse à conduire l'infernal auto, j'ai enfin consciente de mon immunité et, gouuilleur, j'apostrophe la foule par des aménités de cette nature Tas dé nigauds, c'est cela, arrôteznous, je ne demande Pas mieux, moi. Allons! que le plus brave vienno m'attacher grelot... Trente sous de récompense. Et l'auto file toujours. Vous dire le nombre de rues parcourues, la quantité d'obstacles franchis, n'est guère possible. Toujours est-il que, arrivé em face de l'église Saint-Jacques, je Vois avec stupeur la rue fermée par une haute et épaisse barricade de poutres de fer solidement rivées entre elles—ouvrage des forgerons ce la ville sous l'habile dirèction du plus renommé ingénieur du ‘’Dominion.'’ C est la mort brève échéance ! Et quelle mort ? wfrovable, inéluctable !.. Tout mon être frémit, une sueur froide m'inonde, je ferme instinctivement les veux... puis un choc épouvantable, un bruit de ferraille qui s'écroule, une clameur sans nom à travers laquelle j'entends distinCtement ces mots prononcés à mes oreilles par une voix plus ou moins aigre, Qui me réveille en sursaut: Lävetoi, mon homme: six heures ont sonné.

nais le mal d'auto vous torture, essayez en réalité le remède en rêve par votre humble $e viteur : C'est un sérum infailli- * contre lu rage d'automobile : c'est moi qui vous le dis.

LE DOCTEUR MICROSS

L'illustre docteur Micross, médecin pratiquant de la célèbre ville de Micropette, président de la l'uvulté des ‘‘Infiniments Petits'', et directeur de l'Institut microtien de l'île de Microba, cultiva.t avec amour, depuis l'âge do raison, la äcience ineffable et sans horizons des intéressants, parfois inofivnsifs, Mais aussi, hélas ! souvent terribles et désastreux microbes. Cr, je ne “urprendrai personne en disant ici que les poches du savant docteur étant berpétuellement bourrées de petites bouteilles appelces fioles, dans lesquelles se multipliaient et pullullaient des microbes de tout sexe, de tout âge, de toute condition, de toutes les formes et de toutes les couleurs.

Il arriva que, après une sauterie endiablée, chez un de ses amis, le docteur Microscope, qui venait de fiancer officiellement sa fille unique —Microscopique—uu fameux avocat Microphile, l'illustre docteur Micross s’aperçut que les microbes prisonniers dans les petites fioles que Par habitude il avait glissées dans les profondeurs de sa redingote, avaient, à peu d'exception près, passé de vie à trépas.

Le savant docteur employa toutes les ressources de son art pour les ressuciter ; peine perdue ! Les infortunés microbes étaient bel et bien trépassés : la sauterie endiablée à laquelle — oh ! bien malgré eux—ils aVaient pris part, les avait étouffés, asphyxiés, foudroyés. A cette découverte, Micross, hors de lui-même, fut sur le point de s'élancer, en costume de nuit, dans les rues de la ville dé Micropette, comme autrefois le grand Archimède, en Costume de bain dans les rues de S: racuse, et de crier à tout venant : Euréka ! curêka !! J'ai trouvé ! Ll trouvé !! Mais retenu par le respect humain, il se contente de clamer dans sa Chambre : “j'ai trouvé ! j'ai trouvé un nouveau principe

ical : principe infaillible, indélébile, indestructible, riche en promesses Pour l'avenir, pour ma fortune et pour ma gloire !!

L'agita ‘on tue les microbes !

agitation tue les inicrobes !

Devant un adversaire si redoutable, les maladies les plus grav les maladies mortelles méme, n'auront plus désormais qu'à se bien tenir: Car, chacun sait ça: L: microbes seuls sont la cause déterminante et efficiente de toutes les misères humaines: physiquement, c'est

ûr: moralement, Ça se pce trrait bien,

Oui, mais comment appr.uer le fameux principe ? Faire danser les malades ?,.. Hum ! autant faire Chanter les morts !

C:tte réflexion refroidit un Peu l'enthousiasme du docteur qui, un coude sur la table, le front dans la main et les yeux dans le vide, réfléchit profondément et se trouve dans une grande perplexité.

Soudain, bondissant sur son fauteuil, il pousse deux nouveaux Euréka plus formidables que les premiers,

Une idée de génie à trave Son cerveau. Quelques fieures après, menuisiers et plombiers arrachent;:on conscience Îles planches servant de parquet à un petit salon attenant au bureau du docteur Micross placent à niveau et côte à côte, Une multitude de tuvaux de fer qu'ils recouvrent d'une toile de zinc en Suise de plancher,

Un appareil électrique Puissant permettra de Chauffer à volonté les LUVaux, au contact desquels le Plancher de € deviendra plus ou moins brûlant, au gré du docteur, à qui il suffira de presser sur un bouton pour faire fonctionner la Machine

Le cœur palpitant d'espoir et le cerveau envahi par les fumées de la gloire, le savant Micross voudrait expérimenter sur le champ, non la grandeur de sa découverte, il n'en doute nullement, mais sa complète efficacité.

Un patient survient à point: C'est un ouvrier d'un certain âge, perclus de rhumatismes et mrchant à grand'peine à l'aide de deux fortes béquilles.

Voilà justément mon affaire, se dit Micros. Puis s'adressant au “‘perclus”" : ‘Mon ami, fait-il, vibrant, l'agitation tue les microbes ! Grâce à cet incomparable aziôme Que j'ai eu l'honneur de découvrir, guérir la maladie, les rhumatismes n'est plus qu'un jeu. La chose est tellement sûre que, si vous voulez en faire l'expérience, vous laisserez ici vos béquilles et vous Vous en retournerez chez vous guéri pour toujours ; foi de docteur Micross !

Le pauvre diable ne demandait Fas mieux, certes ! Ajdé Par le ton docteur qui ne cesse de lui répéter sur tous les tons: L'agitation tue les microbes ; il entre bientôt, en Costume de bain, dans la chambre au plancher de zinc et, @ebout au milieu, une béquille sous chaque bras, il attend, non sans se demander Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire: ‘’L'agitation tue les microbes’’,

Ramenant brusquement la porte vitrée qui sépare les deux pièces, l'illustre Micross s’assied commodément, en face, dans un large fauteuil et presse le bouton. Deux Minutes s’écoulent ; le ‘‘rhumatisant'” va perdre patience, lorsqu'il sent sous lui le zinc s'échauffer graduellement. Légèrement inquiet, il lève les veux sur le docteur. Celui-ci sourit paternellement. Rassuré, le Pauvre homme lève un pied, puis l’autre, lentement d’abord, puis un peu plus vite, frappant en cadence le zinc qui résonne sous le choc des bâtons ; petit à petit, le mouvement s'accélère, plus vite, de plus en plus vite à mesure que la chaleur devient plus sensible, plus forte.

Sans perdre son paternel sourire, le bon docteur chauffe de plus belle,

Par plaques, le zinc rougit et le malheureux perclus, brandissant ses héquilles, danse une sarabande à rendre jaloux un Polichinelle en goguettes.

11 crie à tue-tête : Assez ! assez !!

Rayonnant, Micross fait la sourde oreille et chauffe toujours. Bientôt. sur le plancher devenu rouge, l’homme aux béquilles saute, bondit, trépigne, se démène avec une dextérité ot une vélocité incroyables,

Satisfait, l’illustre docteur diminue la pression: le zinc, sa chaleur : le patient, ses gembades, et ruisselant de sueur, à bout de souffle, s'écrpule comme une masse sur le Plancher encore chaud,

aisissant une puissante loupe et poussant trois formidables hour-

ras, le savant Micross se précipite auprès de son Malade ; s’agenouille

à côté du corps étendu immobile, et l'œil sur la loupe, la loupe près

du plancher, avec une hâte fâbrile 2e te ic zinc, se relève aussitot en délire.

Pensez donc ! à ses yeux, des milliers, des millions de microbes, per bandes, par tas, par gros tas, gisent sur ia tôle. Agitant triomphalement la loupe, Micross hurle comme un forcené:

‘“‘L'agitation tue les microbes ! L'agitation a tué les microbes ! !"’ et cela sans plus s'occuper du Pauvre ‘‘perclus’’ que s'il n'eut jamais existé.

lu reste ce dernier était guéri, radicalement gué guéri pour toujours !

L'agitation trop violente et trop prolongé avait fait sortir de son corps non seulement les microbes du rhumatisme, mais aussi, hélas ! les microbes de la vie. Le malheureux était mort.

Quant à l'illustrissime Docteur Micross, si jamais il vous prend fantaisie de visiter l'asile d’aliénés de l'intéressante ville de Micropette, dans le royaume de Microba, vous l'y trouverez sûrement et le reconnaîtrez sans peine dans la Personne d'un ‘‘gentleman', qui, une Petite fiole d'une main et une énorme loupe de l’autre, ne manque jamais de saluer, en souriant, chaque visiteur par ces mots :

‘Monsieur, l'agitation tue les microbes.

Morale—De tout temps l'excès fut nuisible. La sagæse consiste dans une juste mesure,

medio stat virtus.'’

LE CHIRURGIEN MEGASS

Ni petit ni grand, ni gras ni Waigre, ni jeune ni vieux, ni chauve ni chevelu ; barbe poivre et sel ; yeux gris d'acier ; teint de bistre ; Arabe, Turc ou Grec, tel est le chirurgien Mégass, voguant très haut sur les ailes d'une renommée plus grande que le monde,

Depuis trois jours le Phénoménal chirurgien est arrivé du fond des Indes Occidentales dans notre bonne ville de Montréal où l'a appelé Par dépéche un richissime citoyen peu satisfait de la tournure de son crâne, vide de cervelle disent les Mauvaises langue: j'aurai l'honneur de vous en dire quelques mots tout à l'heure.

Redresse a buste, fi vieux comme un buste de Mathusalem ; allonger un ! une jai 0e, fussent-jils torts comme une queue de Porc; ouvrii les oreilles d’un sourd, les yeux d'un aveugle-nô, aveugle par accident ou autrement ; remettre un nez emporté, une oreille arrachée ; enfoncer une bosse, deux bosses. trois bosses. est absolument un jeu d'enfant pour le chirurgien Méguss qui, du reste, je m'empresse de lui rendre cette justice, opère uniquement Pur amour de l'art et pour la gloire,

—Mais alors, il est très riche, ce chirurgien-là ? Ah Ça, c'est plus quo je ne saurais dire. Personne ne l'a jamais vu ni rire, ni pleurer, ni dormir, ni boire, ni manger. Quoiqu'il en soit, Partout où l'illustrissime chirurgien Passe, les tordus, les bossus, les fracassés, les écrabouillés reviennent comme par enchantement à l'état naturel ; si bien ue nombre de citoyens, même les moins crédules, se demandent a-ec un petit frisson sous l'épiderme, si, réellement ce mystérieux docteur en chirurgie n'est pas le fameux antechrist annoncé Par les prophètes,

Et certes, il ÿY a de quoi, car la manière de procéder de Môgass reaverse toutes les lois chirurgicales deg temps passés el présents. Oyez Plutôt :

S'agit-il d'un membre tordu ? Savantissime Mégass, par la Puissance de son regard insensibilise si Parfaitement son patient que celui-ci prend instantanément l'apparence d'un cadavre, Et Mégass, rité tenant du prodige, tranche d'un seul Coup, au moyen d'un couteau circulaire très curieux, le membre en question. De souffrance, aucune : @u sang, Pas une goutte, Le chirurgien opère sur un Cadavre froid comme la glace, rigide comme le fer. Sur son ordre la vie s'est concentrée tout entière dans une goutclette de sang logée Quelque part au œrveau où au cœur,

avec une dex

Introduisant le membre enlevé dans un moule Spéciale fort ingénieux inventé par son génie, Mégass, en quelques secondes, le ramène à l'état parfait le remet ens te habilement en place, sans ligature sans soudure aucune, Quelques signes Cakalistiques sur le front du tient et, à merveille ! la circulation se rétablit aussitôt ; la moelle les os, les nerfs, les artères et les veines, la cha le derme et l'épiderme, séparée un instant, sont de nouveau parfaitement d'accord, plus d'accord que jamais. Et l'infirme guéri, gambade, saute, bonéit comme un jeune chien, criant à tue-téte : “Vive le grand chirurgien Mé- ! tandis que la foule en d i t € hurle à plein poumons Hosanna ! Hos l'illustrissime Docteur ! Car les opérations

gass nains,

Gloire et immortalité à se font invar‘ablement au

anna

grand air et en plein jour, Inutile de dire que le corps chirurgical et médical, les Yeux grands ouverts, ost présent, au complet, serrant de près le chirurgien Mégass.

S'agit-il d'un œil absent et mx me d'un œil qui ne fut jamais, une matière spéciale et inconnue de la science, matière sans saveur, sans odeur, est introduite dans un apPareil très simple d'apparence et qui so charge, en un tour de Main, de fabriquer et de fixer dans les orbites les yeux nuancés nu gré du borgne ou de l'aveugle.

Et ces merveilles de chirurgie se répètent pour tous les cas les Plus invétérés, les plus incurabfes,

En présence d'un tel spectacle, chacun se demande, en se frottant les yeux, s'il ne rêve pas, s'il est bien éveillé, s'il n'assiste point à Quelque tour de Passe-passe habilement exécuté ! Mais non, car l'a- Veugle de tout à l'heure voit maintenant comme vous et moi: le sourd enter à: le cul-de-jatte court comme un lièvre ; le manchot, tel un moulin à Vent, manwuvre deux bras robustes ; le bossu est droit comme un 1, et son échine unie comme une planche fraîchement rabotée !. Mais alors ?.. Alors ! alors ! c'est inouï ! fantasmagorique ! re versant !! muis c'est comme ça!

Un de nes chirurgiens Montréalais des plus en rencm ayant de mandé au docteur Mégass le secret d'opérations si merv illeuses : ‘Je ne puis Vous satisfaire en ce moment, mon cher collègue, répondit poliment Méguss, car ce secret ne Conservera sa vertu qu'en autant qu'il ne sera dévoilé qu'à un seul, à mur dernier soupir seulement, Je le regrette pour l'humanité, mais que Voulez-vous ? Ce secret ne m'appartient pus

Je reviens au richissime citoyen

L'opération—et quelle opération, bon Dieu ! doit avoir lieu à midi Précis, en plein champ de Mars, au centre duquel a 6t6 placé pour la circonstance un guéridon de marbre.

Bien avant l'heure fixée, le champ des militaires est envahi. Le Tout Montréal s'v trouve, qui sur le sol, Qui sur les arbres, qui sur les poteaux: et les toits ces nlentours surchargés de nombreuses grappes humaines menacent de s'écrouler ; mais qu'importe ! Mégass ne sera-t-il Pas là ? L'impatience est grande. Enfin le Cadran de l'Hôtel-de-Ville se décide Pour une fois à marquer l'heure exucte—Midi—quand apparaît le Phénoménal chirirgien, ayant à sa #auche, son richissime patient Que la plupart des curieux reconnaissent sans peine.

Malgré son air d'assurance, Mégass est légèrement pâle et son com- Pagnon plus pâle encore. Songez donc ! il ne s'agit rien moins que de décapiter ce dernier et de lui refondre une tête plus digne de son état de fortune : opération délicate, s’il en fut, et la première de ce genre qu'était résolu à tenter le Phantasmagorique chirurgien Mégass.

Dans l'attente de quelque événement extraordinairement inouï, la Populace est muette comme une Carpe, et sans le ‘‘pia-pia'' des nombreux ‘‘pierrots’’ Labillards et indifférents, on se croirait dans une nécropole, tant le silence est profomi et lugubre Chaque situ tend distinctement le cœur de sôn Voisin battant, à l'unisson du sien, tocsin dans sa poitrine.

La mai:, gauche dans la chevelure ds malheureux, Mégass de la main droite applique délibérément autour du col le curieux couteau circulaire, et. crac ! d'un seul COUp, avec ce bruit particulier que fait ne Pomme tranchée, détache proprement du tronc la tête exsanguë qu'il dépose délicatement sur 1 Euéridon.

Ce qui survint alors dépasse tout ce que l'imagination d'un cer- Veau hur.sin puisse rêver.

Au moment ou l'effrayant Mégass se dispose à employer le moule magique, la tête du décapité 6branle l'air de ce cri abracadabrant, qui fait passer Cans la foule un long frisson d'épouvante': mes épaules ? tandisque le Corps mutilé s'avance automatiquement, hur- Jlant—horrible ventriloque : — où donc est ma tête ?

Saisissant à deux mains le chef grimaçant et exsangu du décapité, Mégass horriblement pâle, l'applique vivement et adroitement sur les épaules du patient em même temps qu’il prononce les paroles cebalisti- Ques et magiques qui, Pour la première fois, demeurent sans effet.

Damnation ! s'écrie l'infortuné chirurgien affreusement vert, j'ai partagé la vie entre le cerveau et le cœur, tandis que j'aurais dû la confiner entièrement dans le cerveau ! L'erreur est irréparable ! ! et il s'écroule comme une masse. Un grontement de houle monte de la foule angoissée, Chirurgiens et docteurs se sont précipités vers Môgass en criant‘: Le secret ? le secret ?

Une voix caverneuse Gtrange, une voix d'outre tombe sortant de la Poitrine du chirurgien Mégass étendu immobile sur le sol leur répond:

‘’Malheur, malheur à qui ose tenter Dieu !’’

Quant au richissime citoyen, inutile de vous affirmer mes amis, qu'il ne retrouvera sa tête Qu'’au grand jour de la Résurrection,

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