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LA LANGUE RETROUVEE

Dieu vous préserve, Mesdames, d'un mari taciturne et boudeur

‘Hélas ! Hélas ! Rien n'est parfait ici-bas, pas même mon mari!’’

C'est en ces termes que madame Alphonsine Tranquille épouse 16gitime de M. Jovial Tranquille, exhalait l’état de son âme, Cans la salle à diner d'une villa mirant sa coquetterio dans les eaux limpides de la rivière Richelieu.

Hélas ! Hélas ! la pauvre femme n'avait que trop raison.

Depuis la veille, son mari, M. Jovial Tranquille, un bon garçon s’il en fût, est là, assis, sur une berceuse qu'il manœuvre régulièrement de l'avant à l'arrière, et de l'arrière à l'avant,

Le brave homme, à la suite d'une observation un peu brurque de sa chère moitié, est devenu subitement Plus muet qu'une vieille carpe.

Impossible de lui arracher le moindre mot, la moindre syllabe. La pipe aux dents, il fume comme un cratère,

—Jovial, le dîner est prêt ; à table !

Jovial dépose sa pipe, se met à table, boit, mange, reprend sa place sur la berceuse, sa pipe entre ses dents, se berce, fume, mais toujours dans le plus obstiné silence.

Voyons, mon ami, réponds-moi, fait Mme Tranquille, les larmes aux yeux : En quoi t'ai-je offensé ?

—Pas de réponse.

—Veux-tu que je te demande Pardon ?

—Jovial suit les spirales de ses bouffées de pipe, comme s'il n'avait rien entendu.

—Dis-moi, reprend la pauvre femme, dis-moi, Que faut-il faire pour retrouver ta bonne et franche gaité qui me rend si heureuse ?

—Jovial, ému sous son masque d'impassibilité, fume un peu plus vite, mais se garde bien de répondre.

Après plusieurs efforts, tous Plus inutiles les uns que les autres, l'infortunée se retire dans sa chambre, où elle laisse couler ses larmes longtemps contenues, en murmurant : Que faire, mon Dieu, pour retrouver la langue de mon mari ?...

Une idée vraiment lumineuse—je vous la recommande, mesdames— nait, se développe, grandit dans le cerveau de Madame Tranquille, qui Prononce tout bas, mais avec joie, le fameux ‘‘Euréka’’ (j'ai trouvé) d’Archimède.

Oui, elle avait trouvé, la Pauvre femme, et son idée, comme vous l'allez voir, fut vraiment une idée de génie.

11 est deux heures de l'après-midi :

Le soleil bat son Plein.

Sans plus s'occuper de son mari que s'il n’eut jamais existé, Madame Tranquille s'empare d’une £rosse lanterne, l’allume, sort, fait le tour de la villa : inspecte avee soi so: re dans ja cuisine, en disant assez haut Pour que son mari l'entende :

‘‘Eile n'est sûrement pas au dehors : c'est donc dans la maison qu'il me faut la chercher.” Et Madame Tranquille, tout doucement, Pas à pas, sans se presser, porte su lanterne à droite, à gauche, sous la table, les meubles, les tapis, etc., répétant à chaque instant : “Elle n'est pas ici... ; elle n'est pas 1... ! Où donc s’est-lle perdue‘? Dans la chamtre à coucher peut-être ? Dans le salon ?.… Rien non plus. Voyons au grenier. Qui sait si elle no s'est pas réfugiée là-haut ?” Et brusquement Madame Tranquille escalade l'escalier.

Jovial, intrigué, suit ce manège : la langue lui démange terriblement ; mais il ne dira rien, non! non ! il l'a juré.

La pipe en souffre : sûrement il va la brûler,

Notre matoise créature Poursuivant son jeu, revient, totrne autour de son mari de plus en plus intrigué : examine de nr'"eau à la flamme de la grosse lanterne les coins et les recoins de la salle à @t-

s'écriant par intervalles :

"Où donc est-elle passée ?.… Jela trouverai ! il faut que fe la trouve !.… elle n'est pas perdue, et le cliat ne l'a pas mangée ! !’.…..

Comme un coup de foudre, la Pensée que sa femme est devenue folle saisit le ‘muet’. I1 considère un instant sa douce moitié avec une véritable épouvante : et, æ'y tenant plus, s'écrie d'une voix angoissée: ‘Pour l'amour du bon Dieu... Phonsine, que diable cherchestu donc là, en plein jour, avec la lanterne ?''

—‘‘Je cherchais ta langue, répond aussitôt la femme, souriante ; Dieu merci, et grâce à notre vieille lanterne, je viens de la trouver en- ‘in; fais en scrte, mon homme, de ne plus la perdre.’

Jovial, un moment désorienté, part d'un franc éclat de rire, embrasse sa femme qui pleure, mais de joie, cette fois.

Depuis lors, la gaîté et le bonheur règnent en permanence au logis de Monsieur Jovial et de Madame Alphonsine Tranquille, son Cpouse légitime.

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