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CONTRACTILITÉ

Percevante. ( Sensibilité cérébrale , nerveuse, animale , perceptibilité^ Avec conscience des impressions ou perceptibilité : elle nécessite un appareil particulier.

Latente. {^Sensibilité nutritive, organique ,

staminale.]

Sans conscience des impressions, ou

sensibilité générale et commune à tout ce

qui a vie : elle n'a point d'organe spécial ,

et se trouve universellement répandue

\ dans toutes les parties vivantes , végétales

\et animales.

Volontaire et sensible, subordonnée à la perceptibilité.

Involontaire et insensible , correspondante à la sensibilité latente. Tonicité. Involontaire et sensible.

Cette dernière modification de la contractilité paraît avoir sa cause dans l'organisation particulière du système des nerfs grands-sympathiques. C'est de ces nerfs que le cœur, le tube digestif, etc. j paraissent tenir la propriété d'offrir des contractions sensibles 5 effets de l'application directe d'un stimu-

lus, et auxquelles la volonté ne prend aucune part, comme nous le dirons en parlant de ces nerfs.

La sensibilité et la contractilité présentent une foule de différences dont les principales dépendent derâge,du sexe^ du régime, du climat, de la saison, de l'état de sommeil ou de veille , de santé ou de maladie, du développement relatif des systèmes lymphatique , cellulaire ou graisseux , et des proportions qui existent entre le système nerveux et le système musculaire.

1°. Le principe inconnu de la sensibilité et delà contractilité paraît se comporter à la manière d'un fluide qui naît d'une source quelconque, se consume , se répare , s'épuise , se distribue également ou se concentre sur certains organes.

2°. Comme la contractilité, la ^nsibilité est trèsgrande au moment de la naissance, et paraît diminuer plus ou moins rapidement jusqu'à la mort.

3°. La vivacité , la fréquence des impressions l'usent de bonne heure; elle se répare en quelque sorte, c'est-à-dire, revient à sa délicatesse première, lorsque les organes sensibles restent long-temps en repos. C'est ainsi qu'un gourmand dont le goût serait blasé, en recouvrerait toute la finesse, si, pendant plusieurs mois, aux ragoûts épicés, aux liqueurs fortes , il substituait le pain sec et l'eau pure. De la même manière, la contractiHté se consume dans les muscles trop long-temps exercés, et se répare pendant le repos que le sommeil procure.

4°. Veut-on un exemple de la manière dont la I, 5

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sensibilité se concentre sur un organe, et semUe abandonner tous les autres? Quand l'excitement vénérien est au dernier degré, ceux qui l'éprouvent reçoivent sans douleur des coups, des piqûres. On maltraite durement les animaux domestiques, dans cet état, sans qu'ils paraissent s'en apercevoir. Si l'on mutile le crapaud en coupant ses pattes de derrière au moment où, tenant la femelle étroitement embrassée, il arrose de sa semence prolifique les œufs qui se détachent et sortent par l'anus, on ne le voit point lâcher prise; il semble étranger à toute autre sensation : tout comme un homme fortement occupé d'une idée, absorbé par la réflexion, ne peut en être distrait, quelque moyen qu'on emploie. Lorsque , par l'effet du satyriasis , l'exaltation des propriétés vitales est extrême dans la verge, on a vu , au rapport d'Aëtius, les malades se couper eux-mêmes les deux testicules sans éprouver les douleurs qu'entraîne après soi une opération aussi cruelle (i). C'est par cette loi de la sensibilité que s'explique l'observation d'Hippocrate : deux parties ne peuvent pas être douloureuses en même temps. De deux douleurs qui naissent à la fois, la plus violente obscurcit la plus légère : Duobus doloribus simul obortis , non eodeni in loco , vehementior obscurat alterum (Hipp.); et par douleur , il faut ici moins entendre

[i) ISovimus quosdam audaciores qui sibi ipsisferro testes resecuerunt. (Aetii, tetrab. 3 , s. 3, p. 699,)

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une sensation pénible qu'un travail, une action morbifique, comme l'exprime positivement le terme grec, mal interprété par le plus grand nombre des traducteurs. Dans une personne qui a plusieurs engorgemens considérables, on voit les parties malades s'enflammer, devenir douloureuses, et s'abcéder successivement, rarement ensemble, pour peu que le cas soit grave et la souffrance un peu vive. Le germe d'une maladie ou d'une douleur plus légère peut rester quelquefois assoupi par une douleur plus forte. Un carrosse, dans lequel j'étais, versa par la maladresse du cocher : les glaces furent brisées , et j'eus les deux poignets foulés. Le poignet droit, qui avait éprouvé le tiraillement le plus considérable, se gonfla le premier; je combattis ce gonflement par les remèdes appropriés : lorsqu'au bout d'une semaine la tuméfaction et la douleur avaient presque complètement disparu, et que la main droite commençait à reprendre sa flexibilité et sa souplesse, le poignet gauche se gonfla et devint à son tour douloureux. Les deux maladies^ si elles méritent ce nom, se succédèrent, et parcoururent séparément leurs périodes.

La perfection d'un sens ne s'achète jamais qu'aux dépens des autres; les aveugles, donnant plus d'attention aux ébranlemens ressentis par l'ouïe et le toucher, étonnent souvent par la finesse de ces deux organes; de façon que , comme on l'a dit, les hommes qui, pour donner quelques agrémens à la voix , ont osé mutiler leurs semblables , en les

privant de l'organe destiné à la reproduction de l'espèce, auraient pu imaginer de leur crever les yeux , pour les rendre plus sensibles aux douces impressions de l'harmonie.

5°. Dans le sommeil parfait , l'exercice de la sensibilité percevante et celai de la contractilité volontaire sont entièrement suspendus. Dans cet état, im voile plus ou moins épais, suivant que le sommeil est plus ou moins profond , semble jeté sur les extrémités sentantes. On sait comment l'ouïe devient dure, l'odorat et le goût obtus; comment la vue s'obscurcit, un nuage se répandant sur les yeux au moment où l'on s'endort. J^ir quidam exquisitissimâ sensibilitate prœditus , semiconsopitus coïhat : huic , ut si velamento levi glans ohductus fuis set , sensus <voluptatis referehatur.

6°. La sensibilité est plus vive et plus facile à émouvoir chez les habitans des pays chauds que chez ceux des contrées septentrionales. Quelle prodigieuse différence existe, sous ce rapport, entre le Belge et le Français des provinces méridionales! Les voyageurs nous racontent qu'au voisinage des pôles il est des peuplades dont les individus ont si peu de sensibilité^ qu'ils supportent sans douleur les plus profondes blessures. C'est ainsi que Dixon et Vancouver attestent que les habitans des côtes du nord de l'Amérique s'enfoncent dans la plante des pieds des fragmens de verre et des clous aigus sans éprouver aucune sensation désagréable. Au contraire, la piqûre la plus légère , par exemple,

PROLEGOMENES, 7 1

une épine enfoncée dans le pied de l'Africain robuste, est fréquemment suivie d'accidens convulsifs et de tétanos. La seule impression de l'air suffit pour les déterminer chez les négrillons des colonies , dont un si grand nombre meurt , peu de jours après la naissance, du serrement convulsif des mâchoires.

Montesquieu (i) a très-bien saisi cette différence qui existe pour le degré de sensibilité entre les peuples du Midi et les peuples du Nord , desquels il dit énergiquement : ce n'est qu'en les écorchmit qu'on les chatouille. Or, comme l'imagination est toujours en raison directe de la sensibilité physique , tous les arts dont la culture et le perfectionnement tiennent à l'exercice de cette faculté de

(i) Ce philosophe a emprunté du père de la médecine l'une de ses opinions les plus brillantes et les plus paradoxales. Selon lai, les pays chauds sont la patrie du despotisme, et les pays froids celle de la liberté. Cette erreur se trouve victorieusement réfutée dans le profond et philosophique ouvrage de Volney sur l'Egypte et la Syrie. Il y fait voir que ce que Montesquieu dit des contrées septentrionales s'applique mieux aux pays de montagnes , tandis que les pays de plaines sont plus favprables à l'établissement de la tyrannie. Hippocrate avait dit des Asiatiques que , s'ils étaient moins belliqueux que les Européens , cela tenait bien au climat , mais aussi à la forme de leurs gouvernemens , tous despotiques et soumis à la volonté arbitraire des rois : or, ajoute-t-il, les hommes qui ne jouissent point de leurs droits naturels , mais dont les affections sont dirigées par des maîtres, ne peuvent avoir la passion hardie des combats , etc.

l'âme, fleuriront difficilement près des glaces polaires, à moins que des causes morales et physiques, heureusement ménagées, ne détruisent, ou au moins n'affaiblissent la puissante influence du climat.

De tous les êtres vivans , l'homme est celui qui résiste le plus énergiquement à l'influence des causes extérieures; et quoique l'empire du climat modifie assez puissamment son extérieur pour que son espèce se partage en plusieurs variétés ou races distinctes (i), il y a loin de cette empreinte superficielle aux altérations profondes que les autres êtres éprouvent du seul changement de la température : l'homme est partout indigène , et vit sous tous les chmats; et les plantes et les animaux de l'équateur languissent et meurent transportés près du pôle. Par la flexibilité d^ sa nature, l'homme jouit du privilège de se coordonner avec les milieux les plus différens, et d'établir entre eux et lui des rapports compatibles avec la conservation de sa vie. Toutefois , ce n'est point sans trouble qu'il subit ces changemens et s'habitue à des impressions nouvelles. Le retour périodique des saisons détermine celui de certains dérangemens auxquels l'économie animale est sujette. Les mêmes maladies se représentent sous l'influence des mêmes températures, et ressemblent, comme on l'a dit ingénieusement, à ces oiseaux de passage que nous revoyons toujours aux mêmes époques de l'année. C'est ainsi qu'avec

(l) Foyez tome III, art. des Variétés de t espèce humaine.

le printemps reparaissent les hémorrhagies , les affections éruptives; que l'été se montre accompagné des fièvres bilieuses, que l'automne ramène les flux dysentériques , et que l'hiver est constamment fécond en péripneumonies et en inflammations de toutes espèces. L'influence des saisons sur le corps de l'homme ne se borne point à la production des affections épidémiques, dont la considération sert à établir ce que les médecins nomment constitutions médicales: cette influence s'exercesurl'homme sain comme sur l'homme malade; et, sans parler des changemens que le moral éprouve, du penchant de l'amour, devenu plus impérieux avec le retour du printemps, de la mélancolie dont les personnes nerveuses sont fréquemment atteintes vers le déclin de l'automne, quand les arbres se dépouillent de leurs feuilles, l'accroissement de structure est surtout remarquable au moment de la pousse des végétaux , comme s'en est assuré, par des observations répétées, l'un de mes amis, médecin dans un pensionnat nombreux.

7°. La sensibilité est plus grande dans l'enfance et chez les femmes, dont les nerfs sont aussi plus gros et plus mous , relativement aux autres parties du corps. En général, le principe de la sensibilité paraît se consumer à mesure qu'il fournit au développement des actes de la vie, et l'impressionnabilité par les objets extérieurs , diminuer graduellement avec l'âge, de manière, qu'il arrive une époque de la vieillesse décrépite à laquelle la mort

paraît une suite nécessaire du complet épuisement Je ce principe. Enfin , ainsi que nous l'avons dit en faisant l'histoire de la mort y fréquemment la sensibilité s'exalte et s'avive à ses approches , comme si sa quantité devait s'épuiser totalement avant la fin de l'existence , ou que les organes fissent un dernier effort pour ressaisir la vie.

8°. Le développement du système cellulaire et graisseux diminue l'énergie de la sensibilité; les extrémités des nerfs mieux recouvertes ne s'appliquant pas aussi immédiatement aux objets, les impressions ressenties sont plus obscures : le tissu adipeux est aux nerfs ce que serait à des cordes vibrantes la laine dont on les aurait enveloppées pour fixer leur mobilité, empêcher leurs frémissemens , éteindre leurs vibrations.

Les femmes décidément vaporeuses sont remarquables par une maigreur extrême; les personnes très-sensibles ont rarement de l'embonpoint. Le cochon , dont les nerfs sont recouverts et protégés par un lard épais, est le moins sensible de tous les quadrupèdes. On diminue la susceptibilité nerveuse , on émousse la sensibilité en comprimant ses organes. L'application d'un bandage roulé , fortement serré sur le corps et sur les membres, calme les accès convulsifs d'une femme vaporeuse. J'ai souvent diminué la douleur dans le pansement des plaies qui sont dans cet état de dépravation connu sous le nom de pourriture d'hôpi-

tal , en faisant serrer fortement par les mains d'un aide le membre au-dessus de la blessure.

9°. Il existe entre la force des muscles et la sensibilité des nerfs, entre l'énergie sensible et la force de contraction , une opposition constante , de manière que les athlètes les plus vigoureux , et dont les muscles sont capables des efforts les plus prodigieux, des contractions les plus puissantes, sont lents à émouvoir, et entrent difficilement en action, ainsi que nous l'avons expliqué en faisant l'histoire des tempéramens musculaire et nerveux que cette opposition caractérise. C'est pour cela que l'homme est plus sensible que les quadru-' pèdes, quoique ses nerfs soient plus petits que chez eux, où ils semblent occupés à mouvoir les masses musculaires, et remplir plutôt l'office de nerfs moteurs que de nerfs sensitifs.

Les fondemens d'après lesquels Haller a voulu établir entre la contractilité musculaire , qu'il nomme irritabilité, et la sensibilité , une distinction rigoureuse , paraîtront illusoires , si l'on fait attention que tous les muscles et le cœur lui-même reçoivent une grande quantité de nerfs dont les filets les plus déliés se confondent avec la fibre contractile; que la section des nerfs leur enlève la faculté de se contracter, non point , il est vrai, d'une manière soudaine, car au moment où l'on détruit la moelle de l'épine ou les principaux troncs qui en naissent , le principe du mouvement et du sentiment n'est pas éteint dans les rameaux , et la

contractîlité des muscles où ceux-ci se répandent subsiste jusqu'à son complet épuisement. C'est ainsi qu'après la destruction de la moelle de l'épine par un stylet introduit dans toute la longueur du canal vertébral , des mouvemens faibles , irréguliers, et incapables d'entretenir la circulation , subsistent dans le cœur, et ne s'éteignent qu'au bout d'un temps plus ou moins considérable, suivant l'espèce de l'animal souniis à l'expérience.

Il n'est qu'une seule circonstance dans laquelle la contractilité musculaire se montre absolument indépendante de l'influence nerveuse. Si l'on soumet à l'excitation galvanique la fibrine retirée du sang de bœuf remué au moment où il se coagule, elle présente des frémissemens marqués. Rien de semblable aux nerfs n'existe cependant dans cette masse spontanément et soudainement organisée. On peut donc dire que la matière vivante est nécessairement et originairement empreinte de la propriété de sentir, et de manifester cette sensibilité par des contractions. Plusieurs végétaux , tels que la sensitive , la nombreuse tribu des polypes , présentent une sensibilité souvent très-délicate ^ et des mouvemens parfaitement distincts dans des parties entièrement dépourvues de nerfs,^ et dans lesquelles» la sensibilité et la contractilité , procédant d'une même source , se confondent dans le tissu qui en est le siège, comme dans les phénomènes qui manifestent leur existence. Ici même ces deux propriétés se trouvent

PROLÉGOMÈNES. y-y

tellement identifiées, qu'elles ne peuvenl être conçues séparément que par une pure abstraction de l'esprit qui considère successivement l'impression produite sur ces êtres , et le mouvement de leur substance , suite immédiate de cette impression.

La sensibilité et la contractilîté se-trouvant toujours unies dans les corps qui en sont doués , quelques auteurs ont cru plus naturel de les réunir, et de les confondre sous le nom commun â^eoccitabilité. Ce terme unique a paru suffisant pour désigner l'ensemble des propriétés vitales ; mais en les réduisant à cette expression abrégée , Brown , loin d'en avoir simplifié l'élude , n'a fait qu'accroître son obscurité. En effet, dans l'état de santé, comme dans celui de maladie, la sensibilité et la contractilité ne paraissent pas obéir constamment aux mêmes lois; le mouvement et le repos, l'exercice et l'inaction ne produisent point des effets semblables sur ces deux propriétés vitales. La sensibilité de l'œil s'avive et se répare par le défaut d'impressions ; son principe paraît s'accumuler. Un muscle condamné à l'inaction finirait par devenir paralytique (i).

Le physiologiste qui voudrait rechercher les causes de la sensibilité et de la contractilité, serait aussi absurde que le physicien qui prétendrait ex-

(i) Nosographie chirurgicale , ou Nouveaux Élémens de pathologie , tome II , 5^ édition.

yS PROLÉGOMÈNES.

pliquer la pesanteur des corps, leur élasticité, en un mot, toutes les qualités de la matière. Ces propriétés ne se rencontrent que dans les corps organisés; leur existence est liée à un certain arrangement de parties que l'on est convenu d'appeler organisation. Mais il ne suffît point qu'un corps soit organisé pour qu'il jouisse de la sensibilité et de la conlractillté, pour qu'il vive; la mort arrive souvent sans que l'organisation paraisse aucunement dérangée. Un certain amalgame de l'électricité ou de tout autre agent impondérable avec la substance organisée, est vraisemblablement indispensable à la vie. Mais quelles sont les conditions de cet amalgame?

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les lois et les phénomènes des propriétés vitales^ de peur d'être obligé, dans l'histoire des fonctions auxquelles elles président , à des répétitions au moins inutiles; terminons ce qui leur est relatif par l'exposé des deux traits les plus importans de leur histoire, je veux dire les sym^thies et les habitudes.

§. Vn. Des Sympathies.

Il existe entre toutes les parties du corps vivant des rapports intimes ; toutes se correspondent et entretiennent un commerce réciproque desentimens et d'affections. Ces liens qui unissent ensemble tous les organes, en établissant un merveilleux accord, une harmonie parfaite entre toutes les actions qui

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s'exécutent dans l'économie animale, sont connus sous le nom de sympathies : on ignore encore la nature de ce phénomène; on ne sait point pourquoi, lorsqu'une partie est irritée , une autre partie, trèséloignécj ressent cette irritation, ou même se contracte. Ces rapports, ces concordances d'actions et de sensations, ces correspondances d'affections, ces sympathies, en un mot, absolument ignorées dans leurs causes, sont parfaitement établies par l'observation ; et il en est à cet égard des phénomènes physiologiques connus sous le nom de sympathies, comme du plus grand nombre des actions qui s'exécutent dans le corps humain vivant : l'on sait très-bien en quoi ces actions consistent, l'observation en a déterminé toutes les circonstances; mais il est impossible d'en indiquer la cause.

Ou n'est nullement d'accord sur les instrumens des sympathies, c'est-à-dire, sur les organes qui lient ensemble deux parties, dont l'une sent ou agit, lorsque l'autre est affectée. Mais pour être inexplicables, les sympathies n'en jouent pas moins un rôle important dans l'économie des êtres vivans ; ces relations intimes entre des parties éloignées ont paru à quelques physiologistes constituer une des plus remarquables différences de ces êtres comparés aux coips inorganiques : elles sont, suivant eux, un des phénomènes les plus caractéristiques de la vitalité. Mais quelque chose de semblable s'observe dans la nature morte et inanimée; tout ne s'y tient point par des liens matériels et

\So PROLÉGOMÈNES.

palpables; et la cause ignorée qui dirige constamment î'aiguilie aimantée vers les pôles de la terre, et la force inconnue, bien que soumise au calcul, en vertu de laquelle les planètes décrivent autour du soleil leurs ellipses régulières, et les rapports secrets en vertu desquels tel minéral se prête à cer taînescombinaisonschimiquesetserefuseàd'autres, et bien d'autres phénomènes, nous présentent les diverses parties du monde matériel liées entre elles par des chaînes invisibles , de même que les relations sympathiques unissent les divers organes d'un être vivant.

Suivant Haller, six causes différentes peuvent donner naissance aux sympathies, savoir : i** la communication des vaisseaux; 2° celle des nerfs; 3° la continuité des membranes; 4° celle du tissu cellulaire; 5° l'intervention du cerveau; 6° enfin , Tanalosie de fonction et de structure entre les organes. Hunter distinguait des sympathies de continuité et des sympathies de contiguité. Mille faits établissent les premières, et nous les indiquerons bientôt; quant aux secondes, elles ne sont pas moins évidentes. L'impression qui résulte du contact des alimens avec la membrane muqueuse intestinale, détermine l'action de la tunique musculaire sous-jacente; l'impression du sang sur la membrane qui tapisse les cavités du cœur détermine la contraction de leurs parois musculaires plus vivement que ne le ferait la stimulation directe du tissu > musculeux.

MOLÉGOMÈNËS. St

Wbytt a parfaitement démontré que les nerfs ne pouvaient point être regardés comme les instrumens exclusifs des sympathies, puisque plusieurs muscles d'un membre, qui reçoivent leurs filets du même nerf, ne sympathisent point ensemble , tandis qu'il y a une liaison étroite et manifeste entre deux parties dont les nerfs n'ont aucune connexion immédiate , et que selon lui chaque filet nerveux ayant, de ses deux extrémités, l'une au cerveau, et l'autre à la partie dans laquelle il se termine, reste étrange à ceux du mêm.e tronc, et ne communique point avec eux. Mais ce qui ne s'opère point exclusivement au moyen des nerfs, a lieu par l'intermédiaire du cerveau; et c'est même de cette manière qu'ont lieu la plupart des sympathies. L'organe d'où part la sympathie éprouve une impression; celle-ci est transmise par les nerfs au cerveau, qui la réfléchit pour ainsi dire sur une autre partie , et quelquefois sur toute l'économie.

On peut donc distinguer diverses espèces de sympathies : 1° Deux organes qui exécutent des fonctions semblables; les reins, par exemple, se suppléentréciproquemen t. Lorsque la matrice renferme le produit de la conception , elle fait participer les mamelles à l'état qu'elle éprouve , y détermine l'abord des humeurs nécessaires à la sécrétion qui doit s'établir, etc. 2° La continuité des membranes est un moven puissant de sympathie. La présence des vers dans le conduit intestinal détermine un prurit incommode autour des narines. Dans les

affections calculeuses de la vessie , les malades éprouvent une plus ou moins forte démangeaison à l'extrémité du gland. C'est par ce mode qu'est déterminée la sécrétion de plusieurs liquides. C'est ainsi que la présence des alimens dans la bouche, occasionnant sur l'extrémité buccale du conduit de Stenon une irritation qui se propage le long de ce conduit jusqu'aux parotides, réveille ces glandes, et active leur sécrétion. 3° Si l'on irrite la membrane pituitaire, le diaphragme, qui n'a avec elle aucune connexion organique immédiate, nerveuse, vasculaire, membraneuse ou autre, se contracte, et nous éternuons. Cette sympathie n'est- elle point du nombre de celles que Haller faisait dépendre de la réaction du sensorium commune ? L'impression que le tabac produit sur les nerfs olfactifs est-elle trop vive, la sensation incommode est transmise à l'organe cérébral , qui détermine vers le diaphragme une quantité suffisante du principe moteur, pour que ce muscle, resserrant subitement les diamètres de la poitrine, en chasse avec force une masse d'air propre à détacher de la membrane pituitaire les corps qui l'affectent d'une manière désagréable. 4° Le principe de vie ne semble-t-il pas diriger à son grêles phénomènes sympathiques? Le rectum, irrité par la présence des excrémens, se contracte. Qui détermine l'action auxiliaire et simultanée du diaphragme et des muscles abdominaux ? Cette relation lient-elle à des communications organiques? Mais alors pourquoi la sympathie n'est-elle pas

réciproque ? par quelle raison le rectum ne se contracte-t-il point quand on irrite le diaphragme? On ■voit bien qu'il était nécessaire que celui-ci vînt au secours de l'intestin qui se vide, en l'aidant à surmonter la résistance que lui oppose son sphincter : la réciprocité d'action n'aurait aucun but utile ; les phénomènes sympathiques conduiraient, dans ce cas, à reconnaître l'existence d'un principe intelligent. 5° L'habitude réitérée des mêmes mouvemens peut-elle expliquer l'harmonie qu'on observe dans l'action des organes symétriques? Pourquoi, lorsque nous dirigeons la vue sur un objet placé latéralement, le muscle droit externe de l'œil placé de ce côté agit-il en même temps que le droit interne de l'autre œil? On voit bien l'indispensable utilité de ce phénomène pour le parallélisme des actes visuels ; mais peut-on en assigner la cause? Pourquoi est-il si difficile de faire exécuter des mouvemens de circonduction en sens contraire aux deux membres situés dans la même division latérale du corps? Dire, avec Rega, qu'il y a des sympathies â^actio7i ou de contractilité (^consensus actionum) ^ des sympathies de sensibilité ( consensus passionum)^ etc. , est-ce donner une juste idée des innombrables variétés de ce phénomène et de ses fréquentes anomalies?

Toutes ces difficultés font que l'on excuse Whytt d'avoir regardé l'âme comme l'unique cause des sympathies : ce qui n'était qu'un aveu modeste de l'impossibiHté dans laquelle on est de les expliquer.

ê4 MOLÉCOMèNES.

Il n'est pas permis de regarder les sympathies comme des actes anomaux , des aberrations des propriétés TÎtales. L'ordre naturel de la sensibilité et de l'irritabilité est-il interverti dans l'érection sympathique du clitoris et du mamelon , dans le gonflement des mamelles que détermine la répléiion de la matrice?

C'est par le moyen des sympathies que tous les organes concourent au même but et se prêtent de mutuels secours. C'est par elles qu'on explique pourquoi une affection locale, d'abord topique ou bornée, se propage et s'étend à tous les systèmes; car c'est ainsi que s'établit tout appareil morbifique : c'est toujours de l'affection isolée d'un organe ou d'un système d'organes que naissent , par voie d^association y les maladies qu'on nomme générales.

En effet , les affections qui nous paraissent les plus composées par le nombre , par la variété et la dissemblance de leurs symptômes, ne se composent que d'un seul ou d'un petit nombre d'élémens primitifs et essentiels; tout le reste n'est qu'accessoire et dépendant des sympathies nombreuses qu'entretient l'organe affecté avec les autres organes de l'économie. Ainsi, l'estomac ne peut point être le siège d'une irritation saburrale, que les douleurs de toute espèce, mais surtout de la tête et des membres, avec chaleur brûlante, nausées^ perte d'appétit, anxiétés, etc., ne s^ joignent et ne constituent bientôt une maladie qui paraît occuper la totalité du système.

Pou,r suivre cet exemple , l'estomac, surchargé

de SUCS dépravés , tend à s'en débarrasser; le trouble général que leur présence suscite, semble dirigé vers la même fin, comme si l'organe malade appelait tous les autres à son aide pour concourir à sa délivrance.

Ces synergies^ ou ensembles de mouvemens dirigés vers un même but, et naissant des lois sympathiques , constituent toutes les maladies appelées générales, et même la plupart de celles qu'on nomme locales. C'est par leur moyen , c'est à la faveur de ces sortes d'insurrections organiques, qu'on nous permette ce terme qui exprime parfaitement notre idée, que la nature lutte avec avantage et se débarrasse du principe morbifique ou de la cause de la maladie; et l'art de les faire naître et de les diriger fournit matière aux plus beaux canons de la médecine-pratique. J'ai dit de les diriger et de les faire naître, car tantôt il faut en accroître, d'autres fois en diminuer l'intensité et la force, dans certaines occasions les exciter, lorsque la nature, accablée sous le poids du mal , est presque impuissante pour réagir : ce dernier cas constitue les maladies du plus fâcheux caractère , les plus promptement et les plus sûrement mortelles^ en y joignant celles où les efforts de la nature, quoique remarquables par une certaine énergie, sont désunis, sans accord, ont entre eux une incohérence qui les inutilise, affections dont Selle a le premier bien déterminé le caractère , en substituant à l'expression de malignes^ sous laquelle on avait coutume de les désigner, sans

y attacher aucun sens précis, celle ô^ataxiques , qui peint bien le défaut d'ordre et la succession irrégulière de leurs symptômes (i).

La connaissance des sympathies est de la plus grande utilité dans la pratique de la médecine (2). En effet, toutes les fois qu'on veut détourner l'irritation fixée sur un organe malade , c'est sur celui qui a avec lui les connexions sympathiques les mieux démontrées par l'observation et l'expérience, qu'il est utile d'appliquer les médicamens révulsifs.

Ce serait peut-être ici le lieu d'examiner la nature de ces rapports cachés qui rapprochent les hommes ^ et des disconvenances qui les éloignent; les causes de ces impulsions secrètes qui poussent deux êtres l'un vers l'autre ^ et les forcent de céder à un penchant irrésistible ; de rechercher la raison de l'antipathie, et d'établir, en un mot, la théorie entière des sentimens et des affections morales. Une telle entreprise, outre qu'elle est bien au-dessus de nos forces , n'appartient pas directement à notre sujet :

(i) Symptomata nervosa, nec inter se, neqiie causis manifestis respondeniia. (Ordo tert. atactae, C. G. Selle. Rudimenta pyretologise methodicse.)

(2) On peut puiser ceUe connaissance dans les ouvrages des anciens , et surtout d'Hippocrate , qui paraît avoir senti toute l'importance de cette matière. Parmi les modernes , Vanhelmonl, Baglivi, Rega, Whytt, Hunter, Barthez, Bichat et M. Broussais ont reconnu sur ce sujet un grand nombre de faits tirés des expériences sur les animaux , et surtout de l'observation des maladies.

elle exigerait un temps considérable ; et qui voudrait la tenter courrait de grands risques de s'égarer à chaque pas dans le vaste champ des conjectures.

§. VIIÏ. DeTHabitude.

Il est plus aisé de sentir la valeur de cette expression que de la définir. On peut néanmoins dire que l'habitude consiste dans la répétition long-temps prolongée de certaines actions ou de certaines impressions : habitude de mouvemens, habitude de sentimens, tel est le double aspect sous lequel ce sujet important se présente. Voyons d'abord quelle est rinfluence de l'habitude par rapport aux facultés sensitives.

L'effet le plus remarquable de l'habitude est d'affaiblir à la longue la sensibilité des organes. C'est ainsi qu'une algalie introduite et laissée à demeure dans le canal de l'urètre, cause, le premier jour, d'assez vives douleurs; le second jour , sa présence est supportable; le troisième, elle n'est qu'incommode; le quatrième, le malade s'en aperçoit à peine. L'usage du tabac augmente d'abord l'abondance des mucosités nasales; mais, continué pendant un certain temps, il cesse d'affecter la membrane pituitaire; et la sécrétion souffrirait une notable diminution, si chaque jour on n'augmentait la quantité de cette poudre irritante. I^a présence d'une canule dans le conduit na^l, après l'opération de la fistule lacrymale, augmente d'abord la sécrétion muqueuse

qui s'opère dans ce canal; mais à mesure qu'il s'accoutume au corps étranger, la sécrétion revient à son état naturel , etc.

Ce n'est que par nos sensations que nous sommes avertis de notre existence. Toute la vie, pour nous prêter au langage systématique et figuré d'un auteur moderne^ consiste dans l'action des stimu- 4ans sur les forces vitales. (Tota vita , quanta est, consistit in stimulo et ^vi vitali. Brown.) Un besoin continuel d'émotions toujours renouvelées tourmente tous les êtres sensibles ; toutes leurs actions tendent à se procurer des sensations agréables ou désagréables; car, au défaut d'autres sentimens , la douleur est quelquefois une jouissance. Ceux qui ont épuisé toutes les manières de jouir , qui ont goûté toutes les voluptés, se trouvent conduits au suicide par le dégoût de la vie : peut-on vivre alors qu'on n'est plus capable de sentir ?

Voici l'exemple le plus extraordinaire et le plus remarquable de la manière dont l'habitude ou la répétition fréquente et prolongée des mêmes im~ pressions use par degrés la sensibilité des organes. Un pâtre contracte , vers l'âge de quinze ans, l'habitude de la masturbation , et se livre à cet excès jusqu'à se polluer sept à huit fois par jour. L'éjaculation devient si difficile , qu'il se fatigue pendant une heure pour obtenir l'émission de quelques gouttes de sang. Arrivé à l'âge de ving-six ans, sa main ne suffit plus; seulement elle entretenait la verge dans un priapisme habituel. 11

imagine alors de chatouiller l'intérieur de Turètre avec une petite baguette de bois longue de six pouces j employant chaque jour plusieurs heures à cet exercice dans la solitude des montagnes où paissait son troupeau. Par cette titillation continuée durant le cours de seize années , le canal de l'urètre devint intérieurement dur, calleux et insensible. La baguette devenue alors aussi impuissante que la main , G. fut malheureux par le souvenir des jouissances qu'il avait perdues. Après plusieurs tentatives infructueuses pour les recouvrer, désespéré, il tire de sa poche un mauvais couteau , et s'incise le gland suivant la longueur de l'urètre. Cette opération , douloureuse pour tout autre, lui procure une sensation voluptueuse , suivie d'une éjaculation abondante. Enchanté de sa découverte , il répète son procédé chaque fois que ses besoins l'excitent. Lorsque, par la division des corps caverneux , le sang coulait en abondance , il savait arrêter l'hémorrhagie , en faisant autour de la verge une ligature médiocrement serrée. Enfin , peut-être en mille reprises , il parvint à fendre sa verge en deux parties égales , depuis le méat urinaire jusqu'à l'origine du scrotum , très-près de la symphyse des pubis. Arrivé dans cet endroit, et ne pouvant pousser plus loin son incision , réduit à des privations nouvelles , il revient à l'usage d'une baguette plus courte que la première, l'insinue dans le reste du canal , et titillant à volonté les orifices des conduits éjacu-

lateurs , ii provoquait aisément l'éjection de la semence. Il goûte ce plaisir pendant environ dix années. Au bout de ce long intervalle, il enfonce un jour sa baguette avec si peu d'attention et de ménagement, qu'elle échappe à ses doigts, et tombe dans la vessie. Des douleurs atroces survinrent , des accidens graves se manifestèrent. Le malade se rendit à l'hôpital de Narbonne, où le chirurgien, surpris de rencontrer sur le même individu deux verges de grosseur ordinaire, toutes deux susceptibles d'érection , et dans cet état divergeant des deux côtés; voyant d'ailleurs aux cicatrices, ainsi qu'aux callosités de la division , que cette conformation n'était point originelle , obligea le malade à lui faire l'histoire de sa vie , avec tous les détails que l'on vient de rapporter. Ce malheureux fut taillé, guérit de l'opération, mais mourut, trois mois après, d'un abcès dans la cavité droite de la poitrine: état phthîsique évidemment amené par une masturbation continuée pendant près de quarante années (i).

L'habitude de soufhir nous rend à la longue insensibles à la douleur ; mais tout se compense ici-bas , et si l'habitude allège nos maux, en émoussant là sensibilité, elle tarit également la source de nos plus douces jouissances. Le plaisir et la douleur, ces deux extrêmes des sensations, se rapprochent en quelque manière, et deviennent indifférens à celui qui en a contracté l'habitude. De là naît l'in-

(i) Chopart, Maladies des voies urinaires, tome II.

constance, ou plutôt ce désir insatiable de varier les objets de nos penchans^ ce besoin impérieux d'émotions nouvelles, qui fait que nous goûtons avec tiédeur les biens que nous avons poursuivis avec le plus d'ardeur et d'opiniâtreté, et qui nous porte à abandonner les attraits dont nous étions captifs.

Veut-on un exemple frappant de la puissante influence de l'habitude sur l'action des organes : on le trouve dans ce criminel qui, au rapport de Sanctorius, tomba malade au sortir d'un cachot infect, et ne guérit que lorsqu'il fut replongé dans l'air impur auquel il était depuis long-temps habitué. Ce roi du Pont, si terrible aux Romains, dont il balança long-temps la fortune, Mithridate, tourmenté par la crainte de tomber vivant au pouvoir de ses ennemis, ne put se donner la mort en prenant à grandes doses les poisons les plus actifs, parce qu'il s'était depuis long-temps accoutume à leur usage. L'on n'a donc pas été trop loin , en disant, de l'habitude, qu'elle était une seconde nature dont il faut respecter les lois.

Quelques philosophes ont été jusqu'à prétendre que les sentimens naturels naissent du pouvoir de l'habitude; que ces instincts puissans et comme invincibles, desquels dérive Tamour paternel, et se forment les hcns les plus forts qui attachent l'homme à ses semblables, n'étaient que le produit de l'habitude; de telle soi te, que si l'habitude était une seconde nature , la nature elle-

même n'était peut-être qu'une seconde habitude» C'était aller trop loin : cette voix du sang qui parle avec tant d'énergie en faveur des nouveau- nés ^ au moment de la naissance, n'est point un effet de l'habitude. Toutefois, on ne saurait nier que l'influence de celle-ci n'entre pour beaucoup dans le moral de l'homme, qu'elle n'ajoute une grande force à l'énergie de ses affections les plus naturelles en apparence et les plus désintéressées; que, faute d'être entretenus par l'habitude, nos sentimens les plus vifs et les plus affectueux ne courent le risque de s'affaiblir et de s'éteindre. Enfin , l'influence de l'habitude n'est pas moins grande sur nos actions que sur nos sentimens. Or^ se créer de bonnes, de vertueuses habitudes, est, sans contredit, l'un des plus utiles préceptes de la morale. La pratique de la médecine fournit à chaque instant l'occasion d'appliquer cette théorie de l'habitude, et devoir que cette seconde nature est aussi importante à étudier que les lois primitives de notre organisme. C'est en conséquence de ce principe que les médecins des pays septentrionaux astreignent rarement leurs malades aux lois sévères d'une diète rigoureuse, et que des soldats russes , atteints d'une maladie aiguë, se bourrent, sans danger, d'alimens qui causeraient à nos fiévreux des indigestions mortelles. Nous avons vu, non sans surprise, ces hommes du Nord, habitués aux alternatives de la température, se plonger, trempés de sueur et haletans de fatigue, dans une eau glacée, ou s'exposer

dans le même état à un courant d'air froid, et ne trouver qu'un rafraîchissement agréable dans ces pratiques, sources fécondes de pleurésies, d'hydropisies et de catarrhes pour les habitans de nos climats (i). Mais tout étonnement cesse, lorsqu'on vient à réfléchir que, dès leur plus tendre enfance, et dans tout le cours de leur vie, ces peuples passent ordinairement d'un bain d'étuve dans un bain de neige, et que leurs organes se sont ainsi accoutumés de bonne heure au brusque et soudain passage du chaud au froid et du froid au chaud. On pourrait dire que , condamnés à éprouver , pendant un été de courte durée , des chaleurs excessives à la suite d'un hiver aussi long que rigoureux, les habitans des contrées septentrionales ont réussi à neutraliser l'influence d'une température ennemie, en opposant à cette puissance de la nature, à laquelle il leur était impossible de se soustraire , la puissance non moins grande de l'habitude.

(i) Au mois d'août i8i5 , l'effectif des troupes russes en France était d'environ 210,000 hommes; cette armée nombreuse ne comptait pas i,5oo malades. Il n'y avait, à la vérité, dans ce nombre presque aucun blessé; mais ce n'en est pas moins une chose prodigieuse qu'il n'existât qu'un malade sur environ i3o hommes, tandis que parmi les soldats des autres nations , les malades s'élèvent du dixième au quinzième du nombre total , et cela dans les temps ordinaires. Ajoutez que le service médical des armées russes est réglé d'après un ordre admirable sous la direction suprême de mon illustre ami l'honorable baronnet sir J. Wylie , dont il suffit de dire pour tout éloge qu'il est supérieur à sa fortune.

Cullen dit afoir vu des personnes tellement habituées à se faire vomir , que leur estomac n'avait besoin , pour entrer en convulsion, que d'un vingtième de grain de tartre émétique. Ce fait semble d'abord une exception aux lois de l'habitude; mais si l'on fait attention que le vomissement est dû à l'action simultanée de l'estomac et des muscles de l'abdomen^ on voit qu'il reste entièrement soumis à ses lois. L'habitude des mouvemeiis provoqués par l'action de l'émétique y dispose l'estomac et les muscles du bas-ventre. Il en est alors de ces muscles comme de tous ceux soumis à l'empire de la volonté , et dont les contractions deviennent d'autant plus promptes et plus faciles, qu'ils ont été plus souvent exercés.

Les parties sexuelles de la femme j à raison de leur vive sensibilité, sont soumises, d'une manière trèsmarquée, à l'empire tout-puissant de l'habitude. La matrice, qui s'est débarrassée prématurément du produit de la conception, conserve une sorte de penchant à réitérer le même acte, lorsqu'elle est arrivée à la même époque : aussi doit-on redoubler de précautions pour prévenir l'avortement chez les femmes qui y sont sujettes, lorsqu'elles sont dans le mois où cet accident est déjà survenu.

La mort ne peut-elle point être donnée comme une conséquence naturelle des lois de la sensibilité? La vie, dépendante de l'excitation continuelle du solide vif par les liquides qui l'ai^-osent, se terminet-elle , parce que , accoutumées aux impressions que ces liquides produisent sur elles , les parties contrac-

PROLÉGOMÈNES. qS

tiles et sensibles finissent par ne plus les ressentir? Leur action, graduellement éteinte , se réveillerait peut-être, si les puissances stimulantes augmentaient d'énergie.

La connaissance du pouvoir de l'habitude éclaire singulièrement dans l'application des remèdes qui ne coopèrent, pour la plupart, à la guérison des maladies qu'en modifiant la sensibilité. Une plaie , dans laquelle la charpie entretenait le degré d'inflammation nécessaire à la formation de la cicatrice, devient insensible à ce topique; les chairs se boursoufflent et se ramollissent, le mal suit une marche rétrograde : on doit alors saupoudrer la charpie avec quelque poudre irritante, ou bien imbiber les plumasseaux d'une liqueur active. On peut sans crainte forcer les doses d'un médicament dont on a long temps continué l'usage. C'est ainsi que, dans le traitement d'une maladie vénérienne par les préparations mercurielles, on augmente graduellement les quantités. C'est d'après la même considération que Frédéric Hoffmann conseillait, dans le traitement des maladies chroniques, de suspendre par intervalles l'usage des remèdes , et de les reprendre ensuite, de peur que le système qui en contracterait l'habitude ne finît par y devenir insensible. Le même motif doit porter à varier les. médicamens, à employer successivement tous ceux auxquels on assigne à peu près les mêmes vertus; car chacun d'eux émeut la s-ensibilité à sa manière. Le système nerveux peut être comparé à une terre riche de différens sucs, et

96 MOtléCOM^NÊâ.

qui 5 pour déployer toute sa fécondité , a besoin que le cultivateur lui confie les germes d'une végétation diversifiée.

Il est bien remarquable que I'habitude, ou la répétition réitérée des mêmes actes , qui émousse constamment , dans tous les cas et pour tous les organes , la sensibilité physique, perfectionne le sens intellectuel, rend plus promptes et plus fiaciles, soit les opérations de l'entendement, soit les actions qui en sont la suite. L'habitude émousse le sentiment et perfectionne le jugement. Bichat a donc commis une erreur, lorsque,distinguantles organes qui servent aux fonctions assimilatrices, de ceux qui sont employés à entretenir nos rapports avec les objets qui nous environnent, il a voulu e'tablir que la sensibilité de ceux-ci devient plus exquise, tandis que, celle des premiers s'émousse par l'effet de l'habitude.

Mais un peintre, qui juge plus sainement que le vulgaire des beautés d'un tableau , le voit-il mieux que le vulgaire ? Assurément non ; car il peut , avec une vue bien moins perçante ou plus débile, analyser mieux par l'habitude qu'il en a contractée, juger plus promptement et plus sûrement des détails et de l'ensemble; de même que l'oreille exercée du musicien saisit, dans un morceau de l'exécution la plus rapide, l'expression et la valeur de tous lestons, de toutes les notes. On a été induit en erreur parce que l'on a oublié qu'à proprement parler, ce ne sont point les yeux qui voient, et les oreilles qui enten-

PROIÉGOMèNÊS. 5^

dent; que les impressions produites par la lumière et par les sons sur ces organes , ne sont que la cause occasionelle de la sensation ou de la perception dont le cerveau est exclusivement chargé. Lequel a l'ouïe plus fine, de ce sauvage du Canada qui entend le bruit que font les pas de ses ennemis à des distances qui nous étonnent, ou de cet artiste qui n'entend pas une personne qui parle à cinquante pas de lui, mais qui dirige avec sagacité toutes les opérations d'un grand orchestre, et démêle habilement l'effet de chaque partition ?

Pvéduisez à un régime frugal et pythagorique l'un de nos modernes Apicius : son palais, épuisé de sensibilité par les mets les plus sapides , par les liqueurs fortes et les ragoûts les plus recherchés, ne trouvera au pain sec aucune saveur; qu'il persiste quelque temps, s'il le peut, dans son usage; bientôt cet aliment lui paraîtra savoureux, comme à ceux qui en font leur principale nourriture , et ne lui associent que des substances qui n'ont pas de saveur trop tranchée. Quoique, avec le sens de l'odorat, celui du goût ne nous fournisse que les idées les plus directement liées à notre conservation, celles qui tiennent de plus près aux besoins de l'animalité; quoique nous ne conservions que difficilement la mémoire des choses qui affectent ces sens, et que, pour nous les rappeler, il faille souvent que l'impression se répète , le gourmand les avait si soigneusement analysées^ qu'il était parvenu à distinguer les différences de saveur les plus légères, celles qui

échappent ^ toutes ces sensations perdues pour nous , mangeurs vulgaires, comme disait M. de Montesquieu.

Les mouvemens que la volonté dirige acquièrent par la netteté des déterminations la même pi'^stesse, la même facilité, la même promptitude; et ce danseur qui nous étonne par sa légèreté, a réfléchi, plus qu'on ne pense, sur le mécanisme des pas singulièrement compliqués dont un ballet se compose.

La sensibilité morbifique est également soumise à la puissance de l'habitude. J'ai toujours observé que les écoulemens blennorrhagiques sont d'autant moins douloureux, que l'individu en a éprouvé un plus grand nombre; il n'est pas jusqu'aux maladies qui ne deviennent moins graves, quand on en a con tracté l'habitude, comme l'avait très-bien observé le vieillard de Cos.

Il reste donc bien établi, et démonstrativement prouvé, même en thèse générale, que l'habitude ;, ou la fréquente réitération des mêmes actes, en émoussant constamment la sensibilité physique, perfectionne l'intelligence, rend plus faciles et plus prompts les mouvemens que la volonté dirige.

§. IX, Du principe vital.

Le mot de principe vital , force vitale , etc. , n'exprime point un être existant par lui-même, et indépendamment des actions par lesquelles il se manifeste; il ne faut l'employer que comme une

PROLÈapMÈNES, 99

formule abrégée, dont on se sert pour désigner l'ensemble des forces qui animent les corps vivans et les distinguent de la matière inerte. Ainsi, lorsque, dans cette section , nous ferons usage de ces termes , ou de tout autre équivalent, ce sera comme si nous disions : l'ensemble des propriétés et des lois qui régissent l'économie animale. Cette explication est devenue indispensable depuis que plusieurs écrivains, réalisant le produit d'une simple abstraction, ont parlé du principe vital comme de quelque chose de bien distinct du corps, comme d'un être parfaitement séparable , auquel ils ont supposé des manières de voir et de sentir, et même prêté des intentions raisonnées.

Dès les temps de l'antiquité la plus reculée, frappés des nombreuses différences que présentent les corps organisés et vivans, comparés aux corps inorganiques, quelques philosophes admirent dans les premiers un principe d'actions particulières, une force qui maintient l'harmonie de leurs fonctions, et les dirige toutes vers un but commun , la conservation des individus et des espèces. Cette doctrine, simple et lumineuse, s'est conservée jusqu'à nous, modifiée néanmoins à mesure qu'elle a traversé les siècles •, et peu de gens aujourd'hui contestent l'existence d'un principe de vie qui soumet les êtres qui en jouissent à un ordre de lois différentes de celles auxquelles obéissent les êtres inanimés , force ^laquelle on pourrait assigner, comme principaux

iôt) i>ûolégomé:nes.

caractères , de soustraire les corps qu'elle anîme k l'empire absolu des affinicés chimiques auxquelles ils auraient tant de tendance à céder, en vertu de la multipiicitc de leurs élémens, et de maintenir leur température h. un degré presque égal, quelle que soit d'ailleurs celle de l'atmosphère. Son essence n'est point de conserver l'agrégation des molécules constitutives, mais d'attirer d'autres molécules qui, s'assimilant aux organes qu'elle vivifie, remplacent celles qu'entraînent les pertes journalières, et sont employées h les nourrir et à les accroître; en sorte que le fond changeant toujours, les formes restent les mômes, et que , comme on l'a dit, dans un être vivant, le fond paraît moins important que la forme.

Tous les phénomènes que présente l'observation du corps humain vivant pourraient être donnés en preuve du principe qui l'anime. L'altération des alimens parles organes digestifs; l'absorption qu'opèrent les vaisseaux chyleux de la partie nutritive; la circulation de ces sucs nourriciers dans le système sanguin; les changemens qu'ils éprouvent en traversant les poumons et les glandes sécrétoires ; leur assimilation; la faculté de sentir la présence des objets extérieurs; le pouvoir de s'en rapprocher ou de les fuir; la reproduction; en un mot, toutes les fonctions qui s'exercent dans l'économie animale, sont des conséquences do la vitalité: mais, en analysaiit avec soin cette puissance, on a vu qu'ello se

PROLEGOMENES. 101

cofwposail de deux facultés distinctes, celle de sentir et celle de se mouvoir, facultés ou propriétés désignées par les noms de sensibilité et de contractilitc. Nous avons examiné ces propriétés, et nous avons vu que chacune d'elles offre au moins deux grandes modifications; que la dernière en présente trois qui sont :jla contractililé volontaire, la contractilité involontaire et insensible, appelée par Stahl mouvement tonique , et enfin , la contractilité involontaire et sensible , comme ceile du cœur et des intestins.

S'il est utile d'analyser pour connaître , il est égakraent avantageux de ne point trop multiplier les causes, en se méprenant sur la nature àa effets; et si, d'un côté, la multitude des phénomènes qui se passent dans les êtres vivans porte à admettre un grand nombre de causes qui les déterminent , Iharmonie constante qui régne entre toutes les actions, leurs liens mutuels, leurs réciproques dépendances, n'attestent-elles point l'existence d'un agent unique qui préside à tous ces phénomènes, leur commande et les dirige?

L'hypothèse du principe vital est à la physique des corps animés ce qu'est l'attraction à lastronoraie. Pour calculer les révolutions des astres , cette dernière science est obligée d'admettre une force qui les attire constamment vers le soleil, et ne leur permet de s'en éloigner qu'à une distance déterminée, en décrivant des ellipses plus ou moins

102 PRÔLÉ60MÈWES.

étendues autour ôg ce foyer commun qui les éclaire et répand dans tous, avec la chaleur et la lumière, les germes précieux de la vie et de la fécondité. Nous allons parler de cette force à laquelle toutes les forces qui animent chaque organe se réunissent y et dans laquelle toutes les puissances vitales se confondent^ en avertissant , pour la seconde fois, de ne prendre ce terme qu'au sens métaphorique et figuré. Sans cette précaution , on serait infailliblement conduit à tous les faux raisonnemcns dans lesquels sont tombés ceux qui lui ont accordé une existence réelle et séparée.

La force vitale soutient une lutte perpétuelle avec les forces auxquelles obéissent les corps inanimés. Les lois de la nature individuelle sont, comme le disait l'antiquité, dans une lutte constante avec celles de la nature universelle ; et la vie, qui n'est que ce combat prolongé, tout entier à l'avantage des forces vitales dans l'état de santé, mais dont l'issue est souvent incertaine dans la maladie , cesse à l'instant où les corps qui en ont joui rentrent dans la classe des corps inorganiques. Cette opposition constante des lois vitales aux lois physiques , mécaniques et chimiques , ne soustrait point les corps vivans à l'empire de ces dernières. Il se passe dans les machines animées des effets bien évidemment chimiques , physiques et mécaniques ; seulement ces effets sont toujours influencés , modifiés, altérés par les forces de la vie.

PROLÉGOMÈNES. Io3

Pourquoi j lorsque nous sommes debout, les humeurs ne se portent-elles pas toutes \crs les parties inférieures, en obéissant aux lois de la gravitation qui entraîne tous les corps vers le centre de la terre? La force vitale s'oppose bien évidemment à l'accomplissement de ce phénomène stato-hydraulique , et neutralise la tendance des humeurs avec d'autant plus d'avantage que l'individu est plus robuste et plus vigoureux. Si c'est une personne affaiblie par une maladie antécédente, la propension ne sera qu'imparfaitement réprimée; les pieds ^ au bout d'un certain temps, s'engorgent , et ce gonflement œdémateux ne peut être attribué qu'à la diminution d'énergie dans les forces vitales qui président à la distribution des humeurs, etc.

Un bateleur se renverse; le sang ne se porte point entièrement vers la tête, quoiqu'elle soit devenue la partie la plus déclive. La tendance naturelle des humeurs vers les parties les plus basses n'est cependant pas tout-à-fait détruite, mais seulement diminuée; car s'il conserve long-temps la même position , la lutte des lois hydrauliques et vitales devient inégale, les premières l'emportent , et le cerveau devient le siège d'une congestion bien funeste.

L'expérience suivante prouve d'une manière incontestable ce que nous venons de dire touchant la force de résistance qui , dans le corps humain ' vivant, balance d'une manière plus ou moins avan-

îo4 MOLÉGOMENfiS.

tageuse l'empire des lois physiques. J'appliquai des sachets pleins d'un sable très-chaud le long de la jambe et du pied d'un homme à qui l'artère poplitée anévrismatique venait d'être liée par deux ligatures placées dans le creux du jarret; non-seulement le froid ne s'empara pas du membre, comme il arrive lorsqu'on intercepte le cours du sang , mais cette extrémité ainsi recouverte acquit un degré de chaleur bien supérieur à la température ordinaire du corps. Le même appareil , appliqué sur la jambe saine, ne put y introduire cet excès de calorique , sans doute parce que, ce membre jouissant de la vie dans toute sa plénitude, la puissance vitale s'opposait à cet effet.

Le principe de vie semble agir avec d'autant plus d'énergie , que la sphère de son activité est plus bornée; ce qui a fait dire à Pline que c'était principalement dans les plus petites choses que la nature avait déployé toute sa force et toute sa puissance (i).

La circulation est plus rapide, le pouls plus fréquent, les déterminations plus promptes chez les hommes d'une petite stature. Le grand Alexandre était petit de corps ; jamais homme d'une taille colossale n'offrit une grande activité dans l'imagination ; aucun d'eux n'a brûlé du feu du génie.

(i) Nusquhm magis quàrn in minimis tota est natura, (Hifil. nat. , lib. ii , cap. 2.}

PJEIOLÉGOMÈNES. ^io5

Lents dans leurs actions, modérés dans leurs désirs, ils obéissent sans murmure à la volonté qui les dirige, et semblent façonnés pour l'esclavage. «Agrippa (dit le traducteurde V H istoii^ed' Auguste, par iEmilius Probus) feut d'advis qu'on cassast la guarde hespagnole , et au lieu d'icelle Cc^esar en choisit une d'Allemands , sçachant bien qu'en ces grands coj'ps y avait peu de malice couverte , etencores moins de finesse^ etquec'étoientgents qui prenojent plus de plaisir à estre commandez qu'à commander. »

Pour juger sainement de la remarquable différence qu'apporte dans le caractère l'inégalité de la stature, comparez les extrêmes, opposez à un colosse un homme d'une très-petite taille : en admettant que celui-ci, malgré l'cxiguilé de ses dimensions, jouit cependant d'une santé robuste, on peut conjecturer qu'il est babillard , remuant , sans cesse en haleine , changeant à tout moment de lieu : on dirait qu'il cherche à regagner sur le temps ce qu'il a de moins dans l'espace. La raison plausible de cette différence dans l'acliviié vitale , suivant la différence de stature , se déduit de la grosseur relative des organes les plus importans h la vie. Le cœur, les viscères de la digestion , etc., ont à peu prés le même volume ch'ez tous les hommes ; chez tous, les grandes cavités ont presque la même étendue , et c'est à la longueur plus ou moins considérable des membres inférieurs que doit être prin-

cipalement attribuée la différence dans la stature.

On conçoit aisément alors que, les viscères digestifs fournissant une aussi grande quantité de sucs nourriciers à une moindre masse, que le cœur imprimant le même degré d'impulsion au sang qui doit parcourir un moindre trajet, toutes les fonctions s'exécuteront avec plus de rapidité et d'énergie.

Par une conséquence facile h saisir, les maladies des hommes de petite taille ont un caractère plus aigu ; elles offrent plus de véhémence , et tendent à leurs crises par des mouvemens plus rapides. Elles ont chez eux quelque chose de la vélocité, je dirais même de l'instabilité des réactions morbifiques pendant l'enfance. Il n'est pas jusqu'à la durée de la vie sur laquelle les différences de stature n'aient quelque influence. La soupçonnant, et curieux d'en constater la réalité, j'ai fait des recherches dans les hôpitaux où l'on reçoit les personnes avancées en âge, et j'ai reconnu qu'ils étaient généralement peuplés de vieillards au-dessus de la taille moyenne; de sorte que le raisonnement et l'observation s'accordent pour établir que, toutes choses égales d'ailleurs, les personnes dont la stature est la plus élevée ont un espoir fondé de prolonger leur existence au-delà de la movenne durée.

J'ai, avec bien d'autres, observé constamment que tout le corps acquiert un surcroît de vigueur après l'amputation d'un membre. Souvent, après

avoir retranché une portion du corps, l'on voit s'effectuer un changement manifeste dans le tempérament des individus; des êtres faibles, même avant la maladie qui aniène la nécessité de l'opération , devenir robustes; des affections chroniques par débilité , telles que le scrofule , le carreau , se dissiper; lesengorgemens glandulaires se résoudre: ce qui indique une augmentation bien remarquable dans l'action de tous les organes (i).

Les parties les plus éloignées du centre circulatoire sont en général moins vivantes que celles qui

(i) Le développement extraordinaire d'un organe ne se fait jamais qu'aux dépens des parties voisines , dont il s'approprie les sucs. Aristote observe que les extrémités inférieures sont presque toujours sèches et' grêles chez ceux dont le tempérament est ardent, ou qui exercent beaucoup les parties génitales. Hippocrate rapporte dans son ouvrage [de Aère, Locis et Aquis, Foës,fol. 298;, que les femmes scythes se brûlaient la mamelle droite , afin que le bras de ce côté acquît plus de vobime, plus d'embonpoint et plus de force. Galien parle des athlètes, qui, de son temps, condamnaient les organes sexuels à l'inaction la plus complète, afin que, flétris, ridés, atrophiés en quelque sorte par ce repos absolu, ils ne détournassent point les sucs nourriciers, employés tout entiers au profit des organes musculaires. Lorsque la France , se proposant la Grèce pour modèle, en voulut Imiter les jeux (1797), un de mes condisciples remporta plusieurs fois le prix de la course dans les fêtes publiques , s'abstenant des plaisirs de l'amour plusieurs mois avant d'entrer dans la lice , bien sûr de la victoire lorsqu'il s'était imposé cette privation.

108 PROLÉCOMiNES.

en sont plus rapprochées. Les plaies des jambes et des pieds sont les plus sujettes à devenir ulcéreuses, parce que, indépendamment de la circulation des humeurs que le moindre affaiblissement y rend plus difficile , la vie y règne à un trop faible degré pour que ces plaies parcourent rapidement leurs périodes et tendent à une prompte cicatrisation. Les orteils se gèlent les premiers quand nous res-« tons trop long-temps exposés à un froid rigoureux; c'est aussi par eux que commence la gangrène qui s'empare quelquefois des membres après la ligature de leurs vaisseaux.

Ainsi, quoiqu'on puisse dire que le principe de la vie n'est retranché dans aucune partie de notre être , qu'aucune n'est son siège exclusif, qu'il anime chaque molécule vivante, chaque organe, chaque système d'organes, qu'il les pénètre de propriétés différentes, et leur assigne en quelque sorte des caractères spécifiques, il faut néanmoins convenir qu'il est des parties plus vivantes dans le corps vivant, desquelles toutes les autres paraissent tenir le mouvement et la vie. Nous avons déjà vu que ces organes centraux, ces foyers de vitalité, à l'existence desquels celle du corps entier est étroitement liée, sont d'autant moins nombreux que les animaux s'éloignent moins de l'homme; tandis que leur nombre augmente, que la vie se répand d'une manière plus égale , que ses phénomènes sont dans une dépendance moins rigoureuse et moins néces*

PROLÉGOMÈNES. ÎO9

saire à mesure que l'on descend dans l'échelle des êtres, en passant des animaux à sang rouge et chaud aux animaux à sang rouge et froid , de ceux-ci aux mollusques, aux crustacés, aux vers et aux insectes, puis au polype, qui formé le dernier anneau de la chaîne animale , et enfin aux végétaux, dont plusieurs, comme les zoophytes qui leur ressemblent à tant d'égards, jouissent de la propriété singulière de se reproduire par bouture; ce qui suppose que chaque partie contient l'ensemble des organes nécessaires à la vie, et peut exister isolée.

Le principe vital a été confondu par quelquesuns; d'autres l'ont distingué de l'àme rationnelle, de cette émanation divine à laquelle l'homme doit, autant qu'à la perfection de son organisme, sa supériorité sur les autres animaux. Quel lien unit le principe matériel qui reçoit les impressions et les transmet à l'intelligence qui les sent, les perçoit, les examine, les compare, les juge et les raisonne? Si l'homme était un , dit Hippocrate, si son principe matériel composait à lui seul tout son être, le plaisir et la douleur seraient pour lui comme n'existant pas; il n'aurait pas de sensations; car comment pourrait-il se rendre compte des impressions produites? Si unus esset homo , non doleret , quia non sciret undè doleret. Ici finit le domaine de la Physiologie, et commence l'empire de la Métaphysique : craignons de nous engager dans ses routes

IIO PHOLÉGOMÈNES.

obscures; le flambeau de l'observation n'y jetterait que de pâles lueurs, trop faibles pour en dissiper les épaisses ténèbres.

La force vitale n'est autre chose que la nature médicatrice , plus puissante que le médecin dans la guérison d'un grand nombre de maladies^ et dont tout l'art de ce dernier consiste ie plus souvent à réveiller l'action ou à diriger l'exercice. Une épine est enfoncée dans une partie sensible; une douleur vive s'y fait sentir; les humeurs affluent de toutes parts; la partie devient rouge, gonflée; toutes les propriétés vitales sont exagérées, la sensibilité plus exquise, la contractilité plus grande, la ^température plus élevée : ce surci-oit de vie introduit dans la partie lésée, cet appareil qui se déploie autour du corps nuisible, ces moyens qui se développent pour en amener l'expulsion, n'indiquent-ils point l'existence d'un principe conservateur veillant sans cesse à l'harmonie des fonctions, et luttant sans relâche contre les puissances qui tendent à en interrompre l'exercice, et à anéantir le mouvement vital?

Théorie de Vinjlamination. L'inflammation peut, ce me semble, être définie : F augmentation des propriétés 'vitales dans la partie qui en est le siège. La sensibilité y devient plus vive, la contractilité plus grande, et de cet accroissement de la sensibilité et du mouvement naissent tous les symptômes qui dénotent i'élat inflammatoire : ainsi la douleur, la tuméfaction, la rougeur, la chaleur.

PROLÉGOMÈNES. lit

le changement de sécrétions, indiquent dans la partie enflammée une vie plus énergique et plus active.

Ceux qui ont combattu la définition que j'ai donnéede l'inflammation, ont visiblementconfondu les fonctions des organes avec leurs propriétés. Il est bien vrai que, dans l'inflammation de l'œil , il y a cécité; mais la cause en est dans l'opacité des parties transparentes que les rayons lumineux doivent traverser pour arriver jusqu'à la rétine. La fonction visuelle est empêchée par un obstacle mécanique; mais la sensibilité de l'organe est tellement augmentée, que la plus faible lumière, en arrivant au fond de l'œil, à travers son miroir obscurci par l'engorgement des vaisseaux, y produit une douleur intolérable. Aussi tous les auteurs recommandent-ils aux malades affectés d'ophthalmie la plus profonde obscurité : de même , lorsqu'un muscle est enflammé, le jeu de la fibre, son raccourcissement est empêché par l'engorgement du tissu cellulaire qui en forme les gaines et en remplit les interstices. L'obstacle à la contraction ou à l'exercice de la contractilité est mécanique et comparable à celui qui , dans un poumon enflammé , s'oppose à l'admission de l'air et au passage du sang, des cavités droites du cœur dans les cavités fauches

de cet organe. Révoquera-t-on en doute l'augmentation des propriétés vitales dans la péripneumonie ? La sensibilité et la contractilité organiques ou la-

I î â PROLÉGOMÈNES.

tentes paraissent d'abord ressentir seules l'excitation, mais à mesure que celle-ci augmente, la sensibilité organique s'élève à ce degré où les sensations deviennent perceptibles; la contractilité des capillaires se manifeste par des battemens marqués, et cette transformation des forces toniques est une des meilleures preuves que les propriétés vitales sont identiques, et que la sensibilité animale et la sensibilité organique ne sont au fond que deux modes différens d'une même propriété.

Toutes les parties du corps humain, à l'exception de l'épiderme et de ses productions diverses, comme les ongles , les cheveux et les poils, paraissent susceptibles de l'état inflammatoire : on pourrait joindre aux parties épidermoïques certains tendons secs et grêles, comme ceux des fléchisseurs des doigts, qui, piqués, déchirés, irrités de mille manières, ne font ressentir aucune douleur, restent intacts au milieu d'un panaris qui entraîne dans sa fonte suppuratoire toutes les parties molles environnantes , et s'exfolient, au lieu de se couvrir 6e bourgeons charnus, toutes les fois qu'ils éprouvent le contact de Tair. Dans toutes ces parties, l'organisation est si peu décidée, la vie si faible et tellement languissante , qu'elles restent insensibles à l'impression de toutes les causes qui tendent h en augmenter l'activité.

Le degré de sensibilité d'une partie^ le nombre et la grosseur des nerfs et des vaisseaux qui s'y dis-

PftOLÉCOMÈNEâ. n3

tribtient, donnent la mesure de son aptitude plus ou moins grande à s'enflammer : ainsi les os et les cartilages contractent très-difficilement l'état inflammatoire. Lorsqu'une de ces parties est mise à découvert , le premier effet de l'irritation qu'elle endure est le ramollissement de sa substance: un os mis à nu devient cartilagineux, se ramollit par l'absorption du phosphate de chaux qui remplit les mailles de son tissu; et ce n'est qu'après cette sorte de carnification que des bourgeons charnus s'en élèvent, comme il est facile de s'en assurer, en observant i'extrémité des os sciés dans l'amputation des membres. Cette lenteur avec laquelle l'inflammation se développe dans les parties dures, explique pourquoi ce n'est guère que du douzième au quinzième jour d'une fracture, qu'il est utile , pour la réunion , de maintenir dans une juxta-position exacte lessurfaces cassées , sans que l'on doive cependant attendre cette époque pour appliquer l'appareil contentif, toujours indispensable dans les premiers temps de la maladie , pour prévenir les douleurs , les déchiremens que ne manqueraient pas de produire les fragmens déplacés.

Le sang afflue de tous côté.s vers la partie irritée et douloureuse , qui se tuméfie et devient plus rouge par la présence de ce liquide. Sa tuméfaction n'aurait pas de bornes, si, en même temps que les artères augmentent d'action et de calibre pour déterminer cette affluence, les vaisseaux veineux et

Il4 PROLÉGOMÈNES.

lymphatiques n'acquéraient une énergie proportionnelle, et ne devenaient capables de débarrasser la partie des humeurs qui l'engorgent, et que l'irritation appelle sans cesse. La faculté irritable et contractile s'est donc accrue avec la sensibilité; la circulation est plus rapide dans la partie enflammée; les pulsations dés vaisseaux capillaires sont manifestes : elle est aussi plus chaude, parce que dans un temps donné,il passe à travers son tissu une plus graigide proportion de sang artériel , qui laisse dégager une quantité plus considérable de calorique, et que les effets continués de la respiration pulmonaire y sont plus marqués que dans tout autre organe.

Il n'entre pas dans notre intention de traiter des variétés que l'inflammation peut offrir^ variétés principalement décidées par la structure de l'organe qu'elle affecte, par la véhémence et la vélocité de ses symptômes, et par les produits auxquels elle peut donner naissance.

Le gonflement d'une partie enflammée ne s'effectue-t-il point par le même mécanisme que celui des parties susceptibles d'érection , comme les corps caverneux de la verge et du clitoris , le mamelon , l'iris, etc.? Dans l'érection de la verge, il y a, comme dans l'inflammation, irritation , afflux d'humeurs dans la partie, accroissement de sensibilité et de contractilité : ce n'est point cependant l'état inflammatoire. La nature a tellement disposé

PROLÉGOMÈNES. Il5

l'organisation de ces parties , qu'elles peuvent éprouver sans dommage ces augmentations instantanées d'énergie vitale, nécessaires à l'exercice des fonctions dont sont chargés les organes auxquels elles appartiennent. Comme l'inflammation , ces engorgemens se résolvent quand la cause irritante a cessé d'agir. Ainsi la pupille se dilate^ parce que l'iris revient sur lui-même , lorsque l'œil n'est plus exposé aux rayons d'une vive lumière. La verge retombe dans son état naturel de mollesse et do flaccidité, lorsqu'aucune irritation n'y appelle les humeurs dont le séjour, pendant tout le temps que dure l'érection , s'explique facilement par la continuité de l'irritation qui les y appelle sans cesse, sans qu'il soit besoin de recourir à des causes mécaniques pour rendre raison de ce phénomène. Lorsque l'irritation qui produit la turgescence \ilale de la verge ou de l'iris est portée trop loin , ou s'exerce trop long -temps, l'engorgement naturel devient morbifîque. On sait que le priapismo entraine fréquemment à sa suite l'inflammation gangreneuse du pénis, et que l'action long -temps continuée de la lumière sur le globe de l'œil amène l'inflammation générale de cet organe.

Les considérations précédentes sur Finflaramation prouven t que les phénomènes de cette maladie sont utiles à étudier, même sous le point de vue physiologique; les mouvemens vitaux qui, dans certains organes, se passent d'une manière tellement I. - 8

Il6 PROLÉGOMÈJÎES.

obscure, qu'ils sont imperceptibles, acquérant par l'état inflaniiuatoire un tel caractère de promptitude et d'intensité, qu'il devient bien plus facile de les observer et de les reconnaître. Vue d'une manière générale et abstraite , envisagée seulement sous le rapport de son objet, l'inflammation peut être donnée comme un moyen qu'emploie la nature pour repousser l'atteinte des agens nuisibles, auxquels elle ne peut opposer, lorsqu'ils sont introduits dans le corps, ou appliqués à sa surface, qu'un développement plus marqué des forces qui l'animent. Au rapport dePailas, les Ostiaks préservent leurs visages de la congéiation en en déterminant l'érysipèle (i). Cette coutume est trop singulière pour que le lecteur nous sache mauvais gré de rapporter ici les propres paroles de l'illustre voyageur. « Le tabac est d'une grande ressource pour )) les Ostiaks, dans ces chasses d'hiver, puisqu'ils » sont exposés au froid le plus violent, k toutes » les incommodités, et quelquefois à la faim; ils )) en fument, juais ils préfèrent de le prendre en' » poudre. Ils ne le trouvent jamais assez mordant; » ils le mêlent avec de la cendre d^agarics qui » croissent dans les fentes des bouleaux et des » ti'embles. Cette cendre est très - alcaline. Après » s'être bien rempli les narines de ce tabac, ils les )) bouchent avec de minces copeaux d'écorces de

(ï) Voyages de Fallas j tome IV , in-4" , page Ç)Çt,

» saule. Le montant de celte poudre se trouvant » ainsi concentré, leur occasionne une espèce d1n- » flammation sur tout le visage, qui les garantit da » froid, et il leur gèle très-rarement une partie de )) la fif^urc. ))

Au mois de novembre de l'année 1812 , un soldat du douzième régiment de ligiie eut le pied gauche gelé en revenant de Russie par un froid de 20 à 27 degrés. Le pied droit, enflammé par suite d'une blessure assez grave de la partie inférieure de la jambe, fut préserve de la congélation. Le malade, qui ne sentait plus son pied gauche engourdi par le froid, éprouvait dans le pied droit une douleur brûlante. Arrivé à Yilna , et pouvant se déchausser, il reconnut avec satisfaction que les seuls orteils du pied gauche avaient été frappés de gangrène.

Pendant l'hiver rigoureux de 1790, le chimiste Pelletier, répétant la fameuse expérience de la congélation du mercure, obtint un culot solide dans la boule d'un baromètre qu'il avait tenue long-temps plongée au milieu d'un bain de glace, continuellement arrosée par l'acide nitrique. Lorsque la solidification du métal fut parfaite, il tira le culot de la boule, et le mit sur sa main. La chaleur de la partie , jointe à celle de l'atmosphère, fit promplement repasser le mercure à l'état liquide : dans le même inslantil éprouva dan s la main un froid tellement insupportable, qu'il fut obligé de jeter le culot

Il8 PROLÉGOMÈNES.

avec précipitation. Bientôt, à l'endroit refroidi et douloureux, se manifesta une inflammation plilegmoneuse, dont on obtint la résolution. Le mercure soliditiéest un des corps les plus froids delà nature : combien j dans le cas rapporté, la soustraction du calorique dui-elle être rapide! et combien fut profonde l'impression ressentie par la paume de la main, doublement tourmentée par cet effet physique et par la réaction vitale dont le résultat fut l'inflammation! J'ai obtenu un effet analogue en essayant de faire liquéfier un morceau de glace dans ma main pendant les chaleurs de l'été. Dans cette expérience, l'impression du froid est bientôt remplacée par la sensation d'une douleur vive, accompagnée de batteraens extraordinaires dans la paume de la main et dans l'avant-bras. Lorsqu'on compare ensuite les deux mains, celle qui tenait le morceau de glace, extrêmement rouge par l'injection du tissu capillaire cutané, contraste d'une manière très-marquée avec la main qui n'a point été soumise à l'expérience. Des faits analogues, sois'neusement médités, devraient eu^a^geY les sectateurs de Brown à adopter, pou ries effets du froid, la distinction que leur maître a établie de la faiblesse, en directe et en indirecte; ils n'auraient pas de peine à se convaincre que, dans son application médicale , cet état négatif de la chaleur, directement débilitant, peut néanmoins^ par ia réaction qu'il occasionne, être considéré comme ViU fortifiant indirect.

§. X. Du Système des grands nerfs sympathiques.

Long-temps le système nerveux fut considéré, chez l'homme , comme formé d'un ensemble de parties liées entre elles, dépendantes les unes des autres, ayant une origine commune; le cerveau étant le point le plus important de cette unité ner" veuse, puisque toutes les autres parties de i'appareil en partaien t ou venaien t y aboutir. L'on s'aperçut que la moelle de l'épine n'émanait point de îa masse nerveuse renfermée dans le crâne; Vieussens démontra qu'elle ne diminuaitpoint de volumeen descendant le long du canal des vertèbres, comme on voit l'aorte se rétrécir h mesure qu'elle fournit les nombreuses artères de la poitrine et de l'abdomen. Winslow professa que le grand nerf sympathique formait un système nerveux isolé eî distinct. J'adoptai ses idées dans mon Essai sw^ la Connexion de, la vie avec la circulation , publié dans les Mémoires de la Société médicale d'Emulation^ pour 179g. Bichat, dont cette doctrine appuyait merveilleusement la distinction des deux vies , n'hésita point à se l'approprier, soit dans son Traité des mem" ^/'a72ei',soit dans son ouvragesur laVie etla Mort^ publié l'année suivante (i<Soo). L'étude de l'analomie comparée porta les derniers coups à la théorie de l'unité du système nerveux. Enfin, Gall établit démonstrativement la pluralité des systèmes ner-

120 PROLÉGOMÈKESi

veux; et depuis ce grand anatomlste^ celte opinion a teUeraent prcvaîu, que je ne sais s'il est, à l'époque actuelle j un seul physiologiste qui ne l'admette. Seulement, partant de cette idée fondamentale, chacun aujourd'hui arrange ou plutôt enseigne les systèmes nerveux à sa manière : celui-ci assemble quelques ganglions, et compose un système, par ce rapprochement naturel ou force; celui-là prend une paire de nerfs j pour en faire un système à part; tel autre monte en chaire et dit gravement : Selon moi^W y a trois, quatre, cinq, six appareils nerveux bien distincts, et que les ignorans seuls peuvent confondre! !!

Enfin, je ne saurais dire quel élève ,dès les premières années de ses études, ne se croit obligé d'avoir sur l'ensemble Ou les détails du système nerveux une opinion particulière ; et cette sorte d'anarchie , si je puis ainsi parler, durera tant que le mécanisme de la fonction dont l'appareil nerveux est l'organe^ continuera de se dérober à l'ardeur de nos recherches. Toutefois, on ne saurait refuser au professeur Gall la gloire d'avoir, le premier, enseigné la plupart des idées qui prévalent aujourd'hui touchant la pluralité, la composition et les fonctions des svstèmes nerveux, comme on le verra, lorsqu'à l'occasion des sensations on traitera des nerfs de la moelle, de l'épine et de l'encéphale. On y verra que les systèm^es nerveux des fonctions automatiques, ceux des mouvemcns vq~

lontaires et des sensalions tactiles, les systèmes nerveux des sens et ceux des facultés de l'esprit, forment, suivant Gall, quatre groupes distincts, dont les grands-sympathiques, la moelle spinale, ia moelle alongée, le cerveau et le cervelet, sont pour chacun ia partie principale. Comme sa manière d'envisager les nerfs grands-sympathiques, qu'il appelle système nerveux des fonctions automatiques, est presque cnLicrcmcnt conforme aux idées que j'avais depuis long-temps émises à ce sujet, et que tous les travaux postérieurs ne me semblent avoir amené aucun progrès réel sur ce point particulier de physiologie, je n'hésite point à conserver les pages que j'ai écrites depuis si long-temps sur ce point de doctrine, dans lequel je persévère. Les grands nerfs sympathiques doivent être re- . gardés comme lelien destinéà unir plus intimement les orcjanes des fonctions nutritives par l'action desquels l'homme s'accroit, se développe, et répare sans cesse les pertes continuelles qu'entraîne le mouvement vital. Ils forment un système nerveux bien distinct du système des nerfs cérébraux, quoique unis par de nombreuses communications, soit au cerveau , soit à la moelle de l'épine ; et de même que les nerfs cérébraux sont les instrumens des fonctions par lesquelles nous nous mettons en rapport avec les objets du dehors, les grands-sympathiques donnent le mouvement et la vie aux organes des fonctions intérieures, assim.ilatrices ou nutritives. En

122 PROLEGOMENES.

leur transmettant la puissance nerveuse qu'ils tiennent eux-mêmes du cerveau, de la moelle alongée et de !a moelle de l'épine , les nerfs grands-sympathiques les mettent dans des rapports plus intimes, des connexions plus étroites avec la totalité de cette puissance; en sorte que de leur affection la plus légère naît un trouble profond , bientôt ressenti dans toute l'économie.

Le système nerveux des animaux invertébrés, flottant dans les grandes cavités avec les viscères qu'elles renferment, n'est-il pas entièrement réduit aux grands-sympathiques? Il se distribue principalement aux organes de la vie intérieure, dont l'activité semble croître dans ces animaux à proportion de l'affaiblissement des sens extérieurs et de la faculté locomotrice. Si les grands-sympathiques existent dans tous les animaux qui ont un système nerveux distinct, ne contiennent-ils pointspécialement le principe de cette vie végétative, essentielle à l'existence de tout être organisé, à laquelle appartiennent les phénomènes de la digestion, de l'absorption, de la circulation, des sécrétions et de la nutrition? Enfin, n'est-il pas vraisemblable que, chez l'homme, le système des nerfs grands-sympathiques joue le plus grand rôle dans la production d'un grand nombre de maladies, et que c'est h ses nombreux ganglions que se rapportent les impressions affectives , tandis que le cerveau est exclusivement le siège de l'intelligence et de la pensée.

PROLEGOMENES.

On n'hésitera point à résoudre ces questions par l'affirmative, si l'on fait attention à l'origine, à la distribution , à la structure particulière de ces nerfs, à la vive sensibilité dont jouissent leurs rameaux, ainsi qu'aux désordres que leur lésion occasionne.

Étendus le long de la colonne vertébrale, depuis la base du crâne jusque vers la partie inférieure du sacrum, ces grands nerfs, en quelque sorte parasites, ne proviennent point des rameaux que leur fournissent la cinquième et la sixième paires cérébrales de chaque côté; ils vivent et s'alimentent, pour ainsi dire, aux dépens de tous les nerfs de la moelle de l'épine, dont ils reçoivent des rameaux , de manière qu'il n'en est aucun dont on puisse dire que les grands-sympathiques en naissent exclusivement. Les ganglions nombreux qui se trouvent répandus le long de leur trajet semblent les partager en autant de petits systèmes particuliers, desquels émanent les nerfs des organes qui en sont les plus rapprochés. Parmi ces renflemens, regardés par plusieurs physiologistes comme autant de petits cerveaux dans lesquels se fait l'élaboration du fluide qu'ils admettent dans les nerfs, aucun n'est plus important que le ganglion semi-lunaire placé derrière les organes qui remplissent l'épigastre, et duquel partent les nerfs qui se répandent dans la plupart des viscères de l'abdomen . C'est dans larégion qu'occupe ce ganglion auquel se réunissent les nerfs grandssympathiques , et qui peut être regardé comme

le centre du système formé par leur ensemble, que se rapportent toutes les sensations agréables : on y ressent, dans la tristesse, une conslriction que le vulgaire attribue au cœur. C'est de là que dans les affections tristes de Fâme, semblent partir ces irradiations pénibles qui portent ie trouble et le désordre dans l'exercice de toutes les fonctions (i).

Les filets nombreux des nerfs grands-sympathiques sont plus déliés; iîs n'offrent ni la couleur blanchâtre, ni la même consistance que les filets des nerfs cérébraux. Aussi leur préparation est-elle moins facile ; les fibrilles nerveuses sont moins distinctes; les cordons rougeâtres , plus humides, plus abreuvés de sucs , paraissent aussi formés d'une substance plus homogène; les enveloppes membraneuses en constituent une moindre portion. Ils sont également doués d'une sensibilité bien plus vive et bien plus délicate. On sait combien sont dangereuses les blessures du mésentère, dupîicature membraneuse , insensible par ellemême, mais qui contient en telle quantité les nerfs destinés au tube intestinal , qu'il est difficile qu'un instrument, quelque acéré qu'on le sup-

(i) Fofez, sur le centi'8 épigastrlque, Vanîielmont , qui en parle sous le nom d'archée ; Baffon , Bordeu , Barthez et Lacaze, qui le désignent par le nom de centre phréjiique , parce qu'ils attribuent au diaphragme ce qui appartient aux ganglions nerveux placés au-devant de ses piliers.

pose, la traverse sans léser quelques- uns de leurs filets. La douleur que produit raffection des grandssympathiques est d'une nature toute particulière; elle ne se manifeste pas par une sensation pareille à la sensation que j|roduit la lésion d'un nerf cérébral : aussi plusieurs physiologistes ont-ils déclaré les filets grands-sympathiques privés du sentiment; mais elle va plus directement à éteiziare Faction vitale. On sait que la pression des testicules qui reçoivent le sentiment de ces nerfs , brise tout à coup les forces de l'homme le plus robuste. Personne n'ignore que les malades qui meurent d'une hernie étranglée, d'un volvulus, ou de toute autre affection de ce genre , périssent au milieu des angoisses les plus cruelles, se sentant le cœur défaillir, et tourmentés par de continuels vomissemens. Les coliques intestinales et néphrétiques présentent des douleurs absolument semblables : celle que cause l'injection de la tunique vaginale dans i'hydrocéle a le même caractère. L'on est même plus fondé à espérer le succès de cette méthode dans le cas où le malade a senti la douleur se propager le long du cordon, suivant le trajet des nerfs spermatiques, lesquels procèdent, comme l'on sait, des plexus rénaux. J'ai, dans trois occasions, et seulement par le genre des douleurs auxquelles étaient en proie les malades, pronostiqué îa pénétration dans des plaies au bas-ventre; et l'événement a trois fois confirmé mon pronostic.

Dans toutes ces lésions des grands-sympathiques, le pouls est fréquent , -vif et serré ; une sueur froide mouille le visage; les traits de la figure se décomposent ; tous les symptômes sont alarmans et rapidement funestes. Jk.

Le système des nerfs grands-sympathiques a nonseulement pour usage d'établir une connexion plus intime, une liaison plus étroite entre tous les organes qui remplissent, les fonctions nutritives 5 il soustrait encore ces actions importantes à l'empire de la volonté : faculté de l'àme si mobile et tellement variable, que la vie courrait à chaque instant de grands dangers, s'il était en notre pouvoir d'arrêter ou de suspendre l'exercice des fonctions auxquelles l'existence est essentiellement liée. Enfin, et ce dernier usage n'est pas le moins important de tous, les organes de la vie intérieure , soustraits à l'empire de la volonté par les grands nerfs sympathiques, sont mis par eux en rapport plus intime et plus nécessaire avec la totalité du cerveau et de la moelle de l'épine ; ce qui rend parfaitement raison du trouble profond c]ue portent dans toute l'économie animale les douleurs qui ont leur siège dans les parties qu'animent les nerfs.

Si l'on examine les organes auxquels les fonctions nutritives sont confiées, et qui reçoivent leurs nerfs des grands-sympathiques, leur action , dans le plus grand nombre, est en eflxit pleinement in-

PROLÉGOMÈNES. lai^

dépendante de l'empire de la volonté (i). Le cœur, l'estomac, le tube intestinal, etc., ne lui obéissent point , semblent jouir d'une existence plus isolée, plus indépendante, agissent et se reposent sans notre participation. Quelques-uns de ces organes , comme la vessie , le rectum , les muscles inspirateurs, qui ne reçoivent point exclusivement leurs nerfs des grands-sympathiques , sont soumis à la volonté, et reçoivent du cerveau le principe de leurs mouvemens : les premiers, par les filets que les paires sacrées envoient aux plexus hypogastriques; le diaphragme, par les nerfs qu'il reçoit des cinquième et sixième paires cervicales.

Les grands-sympathiques ne donnent donc au diaphragme, au rectum et à la vessie, que des nerfs sensitifs : ce qui était bien nécessaire ; car si,

(i) Toutes les parties qui reçoivent leurs nerfs des ganglions en sont également indépendantes. Le professeur Chaussier pense que les filets supérieurs des grands-sympathiques montent le long de la carotide interne, et vont se rendre aux ganglions sphéro-palatins et lenticulaires. M. Ribes croit même avoir constaté par la dissection que quelques filamens très-longs, mais très-déliés, suivent le trajet des branches de la carotide cérébrale ,'et vont se rendre , comme elles , à la base du cerveau, au-delà de laquelle on ne peut les suivre. J'ai moi-même souvent remarqué, dans mes dissections, des filamens autour des rameaux de la carotide interne; mais je les avais toujours re-' gardés comme de nature cellulaire.

128 ' PRaLÉGOMÈNES.

commp le cœur et le lube inlestinal, ces organes eussent reçu leurs nerfs moteurs des grands-sympathiques, leur action eût été indépendante de la volonté, comme celle de toutes les parties auxquelles ces nerfs donnent le mouvement. La vessie et le rectum, placés à l'une des extrémités de l'appareil digestif, et destinés à servir de réservoir au résidu excrémenlitiel de nos alimens solides et liquides, se fussent vidés continuellement^ et à mesure que les matières qui séjournent quelque temps dans leurs cavités seraient parvenues dans leur intérieur.

D'un autre côté, si le diaphragme eût reçu ses nerfs moteurs des grands-sympathiques, la respiralion eût cessé d'être une fonction volontaire, dont nous pouvons à notre gré accélérer, ralentir ou mémo suspendre entièrement l'exercice. Pour prouver que l'acte respiratoire est soumis à l'empire de la volonté , on peut non-seulement invoquer le secours de l'analogie, et citer l'exemple des reptiles , comme les lézards, les grenouilles , les serpens, les salamandres et les crapauds, animaux à sang froid , chez lesquels cette fonction est bien manifestement volontaire; mais encore celui de ces esclaves qui, au rapport de Galien , se donnaient la mort lorsqu'on les forçait de paraître en présence de leurs bourreaux ou de leurs jugçs. Selon ce physiologiste et beaucoup d'autres, c'était en avalant leur langue qu'ils se faisaient périr par suffocation ; mais il suffit

« PROLEGOMENES. î 29

de connaître les attaches des muscles de cette partie^ et les moiivetiiens qu'ils peuvent permettre, pour voir combien une telle opinion est peu fondée. L'action cérébrale n'eût plus alors été indispensablement nécessaire à l'entretien de la vie: dans un animal privé du cerveau , la respiration aurait continué, et la circulation n'eût pas été interrompue. La mort de ce viscère n'eût point entraîné subitement celle des autres parties, comme elle le fait en arrêtant la respiration, par suite la circulation, et les autres fonctions qui en dépendent.

Les nerfs qui, venant de la moelle de l'épine, donnent au diaphragme la faculté de se contracter, puissance que ce muscle perd si l'on lie ces nerfs, me semblent les liens principaux qui unissent les fonctions intérieures assimilalrices ou nutritives à celles qui entretiennent les rapports de l'individu avec les objets du dehors. Sans ce moyen d'union, la chaîne des phénomènes vitaux eût été moins étroite, et leur dépendance moins nécessaire. Sans la nécessité dans laquelle est le diaphragme de rece-' voir du cerveau , par les nerfs phréniques^ le principe qui détermine ses contractions, les acéphales , qui viennent au monde privés de ce dernier organe, eussent pu continuer de vivre comme ils le faisaient avant de venir au jour, lorsque les organes de la vie nutritive recevaient un sang qui avait subi dans les poumons de la mère les modifications indispensables à la vie. Mais lorsque le lien qui les unissait

l3o PROLÉGOMÈNES.

à elle se trouve détruit, obligés d'imprégner euxmêmes leurs humeurs par la respiration du principe vivifiant que contient l'atmosphère, ils ne peuvent obéir à cette nécessité; les puissances inspiratoires manquent du principe qui doit les stimuler : l'inspiration 5 cet acte préliminaire de la fonction respiratoire, s'exécute sous l'influence des nerfs phréniques, comme l'hématose pulmonaire sous celle des nerfs pneumo-gastriques.

Lorsqu'une inflammation extérieure a peu d'étendue (i), qu'elle a son siège dans une partie où il n'existe pas beaucoup de nerfs, et dont le tissu cède aisément à l'abord des humeurs que l'irritation y appelle, toute la scène des dérangemens morbifiques se passe dans la partie affectée, et l'ordre gé-

(i) L'on sait que mille boutons j dans la petitC'-vérole , n'occasionnent, s'ils restent séparés, qu'une fièvre modérée, tandis qu'elle devient très-forte, et met en danger les jours du malade, si la maladie devient confluente, c'est-à-dire , si les petits boutons se rapprocbent , se touchent et se confondent. Les bourgeons charnus qui s'élèvent en grand nombre d'une surface ulcérée, sont autant de petits phlegmons qui n'entraînent pas l'état fébrile ; si trop d'irritation les anime , cet état ne manquera pas de se manifester. La vaccination n'est point, dans un gi'and nombre de cas , suivie du plus léger mouvement fébrile , si l'on a l'attention , comme je l'ai constamment pratiqué, de faire les piqûres à une certaine distance, de manière que les aréoles inflammatoires ne viennent pas à se confondre.

PROLÉGOMÈNES. IJI

néral des fonctions ne se trouve pas sensiblement . interverti; mais occupe-t-elle une grande étendue, se trouve-t-elle dans une partie douée d'une vive sensibilité, ou d'une texture serrée, comme les doigts et les orteils, alors la fièvre s'allume, parce que la partie malade fait participer tous les systèmes au déransfement de son action. Cette généralisation de l'affection locale est presque infaillible dans tous les cas où l'inflammation a son siège à l'intérieur dans un organe des fonctions nutritives. Cet effet peut être regardé comme constant, quoique Morgagni cite quelques exemples d'inflammation du foie dont aucun symptôme n'avait annoncé l'existence.

La connaissance des grands-sympathiques explique cette différence. Lorsqu'une partie extéi'ieure est attaquée d'inflammation , il faut qu'au moyen de ses nerfs, l'irritation qu'elle éprouve se propage à l'organe cérébral, lequel, par une réaction à laquelle Vicq-d'Azvr (qui n'a fait que développeriez idées de Vanhelmont sur ce sujet) donne le nom d'action nerveuse interne, transmet cette irritation au cœur, aux organes de la respiration, de la digestion et des sécrétions, dans lesquels se passent principalement les phénomènes qui dénotent l'état fébrile. Lorsque le cœur^ le poumon, ou tout autre organe intérieur, est, au contraire, atteint d'une phlegmasie aiguë, il n'est pas besoin de la médiation du cerveau pour que tous les viscères ressen-

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tent le dérangement que l'un d'eux éprouve. Tous sont étroitement liés par les filets que leur envoient les grands-sympathiques, et entretiennent,au moyen de ce système nerveux qui leur est spécialement destiné, un commerce plus intime de sensations et d'affections. Ajoutez que le dérangement des fonctions importantes confiées aux organes malades rend indispensables des changemens proportionnels dans tous les actes de Téconomie vivante, de la même manière, sans doute, que le vice d'un seul rouage interrompt ou dérange le mécanisme d'une machine tout entière.

Il existe dans l'estomac un mélange de nerfs cérébraux et sympathiques, par lequel se trouve expliquée la dépendance manifeste dans laquelle cet organe existe par rapport au cerveau; dépendance si marquée, que toute affection vive de l'âme, toute contention forcée de l'esprit, affaiblit ou suspend même totalement l'exercice de la digestion stomacale. Enfin , les nerfs grands-sympathiques ou trisplanchniques, comme les appelle M. Chaussier , .s'étendent et se prolongent par des filets d'une admirable ténuité sur les vaisseaux artériels qu'ils enveloppent de toutes parts, à la manière d'un réseau, comme pour enchaîner le système sanguin, et lier plus intimement la circulation aux autres fonctions nutritives.

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§. Xr. Des rapports de la Physiologie avec quelques autres sciences.

On aurait de la science de l'homme vivant une bien fausse idée, si, à l'exemple de quelques auteurs, on pensait qu'elle consiste uniquement dans l'application des lois physiques aux phénomènes de l'économie animale. La physiologie ne vit pas d'emprunts; elle existe indépendante : il est un ordre de vérités qui lui appartiennent en propre , et qu'elle puise dans l'observation des phénomènes dont la succession et l'ensemble constituent la vie. L'histoire fidèle de ces phénomènes que l'observation nous fait connaître ou que l'expérience nous démontre, compose spécialement le domaine de la physiologie : celte science est donc essentiellement historique. Elle s'enrichit, il est vrai, de plusieurs faits que lui fournissent la physique, la chimie et le calcul; mais ces emprunts sont des accessoires qui ne forment point essentiellement l'édifice de la science. C'est ainsi que, pour mieux pénétrer le mécanisme de l'ouïe et de la vision , elle tire de l'acoustique et de l'optique des notions élémentaires sur les sens et sur la lumière, et que, pour mieux connaître la nature de nos solides et de nos liquides, la manière dont les substances animales passent incessamment de l'un à l'autre de ces deux

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états, elle invoque les secours de la chimie. De même la géométrie et la mécanique lui donnent les moyens de faire ressortir les formes avantageuses des organes et la perfection de leur structure. Où le physicien s'arrête , là le médecin commence : Ubi desinit phjsicus ^ ibi incipit medicus , avait dit Aristote. Cette sentence lumineuse resta longtemps ensevelie dans les volumineux écrits du père de la philosophie ; elle renferme cependant les vrais fondemens de toute théorie physiologique et médicale , comme on a vu toute la science de l'entendement humain n'être, dans les écrits de Locke et des métaphysiciens modernes, que le commentaire de cette autre sentence trop long-temps négligée: Nihil est in intellectu quod non prias fuerit in sensu-, il n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait été auparavant dans la sensation : prodigieux génie dont la supériorité nous explique et doit excuser à nos yeux l'espèce de culte que nos aïeux lui rendirent pendant tant de siècles!

Aucune étude ne présente un plus vif intérêt que celle des rapports admirables existant entre la conformation de nos parties et les objets extérieurs auxquels elles s'appliquent; rapports calculés avec une telle précision, établis avec une si grande justesse, que les organes des sens et des mouvemens , considérés sous cet aspect, nous offrent le modèle de tout ce que l'art a conçu et exécuté de plus ingénieux: tant il est vrai , suivant les paroles du grand

médecin de Pergame, que la nature a tout fait avant l'art, et mieux que lui (i)!

Au commencement du dernier siècle, séduils par l'apparence d'une précision rigoureuse, des médecins géomètres voulurent tout expliquer par le calibre des vaisseaux, leur longueur, leurs courbures , la raison composée de l'action des solides et de l'impulsion des liquides. De ces applications résultèrent des théories tellement défectueuses, qu'ainsi que nous le verrons en traitant de divers points de physiologie, et surtout de la force avec laquelle le cœur agit, aucun de ceux qui les proposèrent ne se rencontre avec ceux qui suivent la même route. Cependant on ne peut raisonnablement douter qu'il se passe , dans la machine animée , des effets qui se rapportent aux lois de l'hydraulique. Le cerveau, par exemple, avait besoin de recevoir continuellement une grande quantité de sang artériel, vivifié par un passage récent à travers le tissu pulmonaire; mais l'afflux trop rapide, l'abord trop brusque de ce hquide, pouvait en altérer la struc-

(i) Quandoquidem natura , ut arbitror , et prior tempore sit , et in operibus magis sapiens quàm ars. (Galenus , de JJsu partiurn , lib. vu , cap. i3.)

C'est par l'observation des moyens dont s'est servi la nature pour prévenir la diffusion de la lumière dans le globe de l'œil , qu'Euler fut conduit à perfectionner les lunettes astronomiques.

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tare. La nature a donc, comme nous le dirons à l'article de la Circulation cérébrale , employé tous les moyens hydrauliques qui étaient en son pouvoir, pour briser la force avec laquelle il y arrive, et ralentir son cours.

Les hommes ont-ils jamais appliqué plus heureusement les lois de l'hydraulique , que ne l'a fait la nature dans la construction de ce réseau merveilleux {rete admirabile) ^ que figurent à la base du cerveau les carotides internes des quadrupèdes? Disposition remarquable, sans laquelle le sang qu'y apportent ces artères, lancé par une force supérieure à celle qui anime le cœur de l'homme, et n'étant point obligé de vaincre la résistance que sa propre pesanteur lui oppose, eût infailliblement désorganisé cet organe si peu consistant.

Quant aux applications qu'on doit se permettre des sciences mathématiques ou de calcul , on peut dire qu'en physiologie, peu de choses étant absolument certaines (i) , et beaucoup seulement probables, on ne peut faire usage que du calcul des probabilités, et chercher des élémens dans les faits tirés de l'observation et de l'expérience 5 faits qui , rassemblés et multipliés jusqu'à un certain nom-

(1) Ceci doit s'entendre seulement des causes des phénomènes , et non pas des phénomènes eux-mêmes ; car la physiologie est peut-être plus riche qu'aucune autre science en faits certains et faciles à constater par l'observation.

bre , conduisent à des résultats dont la certitude égale les vérités le plus rigoureusenntenl démontrées.

Les phénomènes que présentent les corps vivans varient sans cesse quant â leur véhémence, leur intensité, leur vélocité : comment soumettre à des formules exactes des élémens aussi variables? J'aimerais autant renfermer dans un vase fragile , hermétiquement bouché, une liqueur expansible et susceptible de changer à chaque instant de volume. Les mouvemens progressifs de l'homme et des animaux offrent néanmoins au calcul des applications assez exactes : il peut encore s'exercer avantageusement sur l'évaluation des produits de nos diverses sécrétions, apprécier la quantité d'air ou d'alimens introduits dans nos organes, etc.

On doit mettre au nombre des principales causes qui ont singulièrement retardé les progrès de la physiologie , l'erreur dans laquelle sont tombés ceux qui ont voulu expliquer tous les phénomènes que les corps animés présentent, par une seule science, comme la chimie, l'hydraulique, etc., tandis que toutes ces connaissances réunies ne peuvent point rendre raison de la totalité des phénomènes. Cependant l'abus qui en est résulté ne doit point en faire proscrire absolument l'usage. Les connaissances tirées de la phvsique , de la chimie, de la mécanique et de la géométrie, sont autant de moyens utiles à la solution du grand pro-

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blême de l'économie vivante; solution qui, pour n'avoir point été trouvée, ne doit point être réputée impossible, et dont on approchera d'autant plus , qu'on l'entreprendra avec un plus grand nombre de données. Mais on ne saurait trop le redire, celui-là seul peut prétendre à cet honneur, qui , dans l'application des lois physiques aux corps animés, tiendra compte des forces inhérentes à la nature organisée, forces qui soumettent à leur influence suprême tous les actes de la vie , et modifient les résultats qui paraissent dépendre le plus des lois auxquelles obéissent les corps inorganiques (i).

( 1 ) Cette sage réserve est bien éloignée de la confiance avec laquelle les physiologistes allemands rendent raison de tous les phénomènes de la vie par les lois de l'électricité et du magnétisme. Selon eux , tout dans le corps humain s'exécute sous l'influence àe& forces polaires et des lois de V antagonisme ; tout est attraction ou répulsion : le solide est électrisé positivement; le fluide est dans un état d'électricité négative. Le jeu des organes dépend de leurs différens degrés d'électrisation ; le mélange des parties , miscella partiiini , donne lieu à cette multitude d'attractions et de répulsions , de dilatations et de condensations, forces opposées, sous l'empire desquelles tout existe dans la nature. Dans ce système , les lois qui régissent les corps organisés ne seraient que des modifications des lois générales auxquelles la matière est soumise. Quelque plausible et séduisante que paraisse une semblable théorie , quoique chaque jour ajoute à ses probabilités , le procédé de la vie est loin encore d'être explicable par les connaissances acquises en physique et dans les autres sciences analogues.

M. le docteur Coutanceau a parfaitement observé que les physiciens et les chimistes peuvent s'occuper utilement des phénomènes extérieurs de l'économie animale; mais que tout ce qui se passe effectivement dans son sein, c'est-à-dire, entre les surfaces extérieures et les surfaces internes, entre la peau et les membranes muqueuses et séreuses, se dérobe complètement à leurs recherches (i).

L'anatomie et la physiologie sont liées par des rapports tellement intimes, que plusieurs ont pensé qu'elles étaient absolument inséparables. Si la physiologie, ont-ils dit, a pour objet la connaissance des fonctions que nos organes exercent, comment en comprendre le mécanisme, si l'on ne connaît les instrumens qui les exécutent? Autant vaudrait prétendre expliquer la manière dont l'aiguille d'un cadran parcourt le cercle de sa révolution journalière^si l'on ne connaissait les ressorts et les rouages nombreux qui mettent cette aiguille en mouvement. Haller est le premier qui ail établi l'union de l'anatomie et de la physiologie, et qui l'ait consacrée dans son grand ouvrage. Depuis Haller, un grand nombre d'anatomistes , et parmi eux Sœmmering (2)jdans un livre publié au commencement du

(1) Révision des nouvelles doctrines chimie o-phy s iologiques, suivie cVejcpériences relatives à la respiration. 31. Coutanceau, Paris, in-8'^, 181 4 , page 246.

(1) J.-Ch. Sœmmering, de corporis humani fahricâ , 6 vol. in-8**, 1804.

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siècle , ont réuni , autant qu'il est possible , ces deux sciences : ce dernier, en traitant séparément de chaque système d'organes, expose ce qu'il y a de connu sur leurs usages et leurs propriétés.

Quelque étroites que puissent être les connexions entre l'anatomie et la physiologie, elles n'en ont pas moins paru parfaitement distinctes au plus grand nombre, et nous possédons plusieurs bons ouvrages d'anatomie dans lesquels la physiologie n'occupe qu'une très-petite place. Cette manière d'envisager ces deux sciences me paraît offrir les plus grands avantages. En effet, si la description isolée de nos organes suffit au physiologiste qui veut en étudier les fonctions, cette considération fournit peu de vues véritablement utiles dans la pratique des opérations chirurgicales. Pour rendre la connaissance du corps humain plus spécialement applicable à l'exercice de la chirurgie, il faut, nonseulement en considérer séparément les diverses parties, mais encore en bien saisir l'ensemble^ et déterminer exactement leurs rapports. L'anaîomiste qui saurait que la crurale est la principale artère de la cuisse; que, continuée sous le nom de poplitée, elle passe derrière le genou pour se rendre à la jambe; qu'en parcourant son trajet, elle fournit des rameaux aux diverses parties du membre; connût-il parfaitement le nom, le nombre de ces rameaux, les variétés qu'ils peuvent offrir, les parties dans lesquelles ils se répandent, n'aurait cependant

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de cette branche du système artériel qu'une connaissance presque inutile dans le traitement des maladies dont elle peut être atteinte. La situation de l'artère, sa direction , les parties qui l'entourent^ ses rapports précis avec chacune d'elles, sa position superficielle ou profonde^ le lieu d'où les rameaux naissent du tronc principal, leurs anastomoses, soit entre eux, soit avec les artères voisines, etc., sont lés seules circonstances dont il puisse retirer quelque avantage.

11 en est de celui qui cultive sous ce point de vue l'anatomie humaine , comme du chimiste; et de même que celui-ci ne connaît jamais mieux une substance que lorsqu'il peut la décomposer et la refaire de toutes pièces, de même l'anatomiste ne connaît parfaitement le corps de l'homme que lorsque, après avoir étudié séparément et avec le plus grand soin chacun de ses organes, et chacun des systèmes que forme un certain nombre d'organes semblables, il peut assigner à chacun d'eux vSa place , déterminer les rapports qu'il observe^ et les proportions dans lesquelles il entre pour la composition de tel ou tel de nos membres. L'étude de celui-ci est mêm.e bien plus longue et plus difficile que celle de celui-là ; car le chimiste qui décompose et recompose un mixte bien connu, le phosphate de chaux, par exemple, n'arrive qu'à la connaissance des principes constitutifs et de leurs proportions respectives : les phénomènes de situation lui

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échappent complètement. L'anatomisle , au contraire, qui sait que telle partie est composée d'os, de muscles, de nerfs et de vaisseaux , doit non-seulement connaître chacune de ces parties, leur volume proportionnel , mais encore le lieu précis qu'elles occupent.

L'anatomie^ étudiée dans cet esprit^ présente un champ d'une vaste étendue : elle est cet art que Leibnitz appelait l'analyse de la situation, analfsis sitiîsj et sa connaissance est trop importante pour qu'on ne lui accorde pas une place distincte parmi les connaissances médicales. On pourrait la définir la science des rapports qu'ont entre eux nos organes. Cette anatomie des rapports, cette anatomte chirurgicale, dont les termes d'anatomie descriptive n'expriment qu'imparfaitement l'objet , naquit , dans le dernier siècle, des travaux de Winslovv, et dut sa perfection à Desault, C'est à son école , c'est en suivant la méthode qu'il a tracée, que se sont formés les premiers chirurgiens de notre âge; elle est la seule qui puisse guider la main de l'opérateur dans le sein de nos parties, sans hésitation et sans crainte de leur porter une atteinte mortelle. L'habitude des dissections est le meilleur moyen d'acquérir et d'entretenir l'habileté manuelle, indispensable dans l'exercice de^ la chirurgie. Les chirurgiens qui ont le plus de dextérité l'ont acquise en se livrant long-temps aux travaux anatomiques. On conçoit, en effet, que si la nature l'a doué d'une

certaine fermeté d'âme, î'homme capable des recherches de l'anatomie la plus délicate et la plus subtile portera la même adresse dans Texécution du procédé opératoire le plus difficile. On ne saurait donc trop recommander l'étude du cadavre au médecin qui se destine à exercer la chirurgie; il ne doit jamais oublier que les progrés de ce bel art ont toujours suivi ceux de l'anatomie, et que l'habileté anatomique fut toujours le gage le plus assuré de l'habileté chirurgicale.

Je ne veux point taire les motifs allégués pour réunir l'anatomie et la physiologie dans le même enseignement. L'anatomie, réduite à la simple description des organes , entraîne , dit-on , trop de sécheresse et trop d'ennui ; la physiologie y répand de l'intérêt et de la variété ; l'on captive plus sûrement l'attention des auditeurs, qui écoutent mieux et retiennent plus volontiers ce qu'ils ont entendu avec plaisir. Ne semble-t-il point que les détails physiologiques soient pour les auditeurs ce qu'est pour un enfant malade et pusillanime le miel dont on enduit les bords du vase, afin de lui déguiser l'amertume du breuvage qui doit le rappeler à la vie? En réunissant deux objets, dont l'un ne présente d'autre intérêt que celui de l'utilité , tandis que l'autre y joint la séduction de l'agrément , l'attention ne sera point seulement partagée, mais tout entière distraite; et l'esprit de ceux qui lisent ou écoutent effleurera les détails arides, pour sai-

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sir avidement ce qui prête le plus à son activité. L'anatomie est à la physiologie ce que la géographie est à l'histoire. Des considérations générales sur la .situation, la grandeur, la figure, les rapports et la structure d'un organe, sont un préliminaire indispensable à la parfaite intelligence de ses fonctions: aussi trouve-t-on beaucoup d'anatomie dans les traités de physiologie, comîue beaucoup de détails géographiques chez les historiens fidèles.

Je crois en avoir dit assez pour éviter le reproche de n'avoir point rempli cet ouvrage de descriptions anatomiques cjui se trouvent dans la foule d'exceîlens traités que nous possédons sur l'anatomie humaine. Examinons maintenant quelles relations existent entre la physiologie et l'anatomie comparée.

Si l'on ne connaît parfaitement une machine qu'après l'avoir décomposée en ses plus simples élémens ; si l'on ne conçoit bien le mécanisme de son action qu'après avoir examiné le jeu séparé de chacune de ses différentes pièces , l'anatomie comparée , à la faveur de laquelle nous pouvons étudier, dans la grande chaîne que les animaux constituent , l'action séparée de chaque organe , apprécier son importance absolue ou relative , le considérer d'abord isolé et réduit, pour ainsi dire, à ses propres forces , afin de déterminer quelle part il a dans l'exercice d'une fonction ; l'anatomie comparée, dis-je , est indispensable à celui qui veut

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faire de grands progrès dans la connaissance de l'homme : elle peut être regardée comme une sorte de méthode analytique ^ à l'aide de laquelle nous parvenons à nous mieux connaître.

Pour se faire une juste idée des opérations de l'entendement humain, et expliquer la génération des facultés de Fàme , les métaphysiciens ont imaginé une statue qu'ils ont animée par degrés , en la revêtant successivement des organes de nos sensations. Eh bien ! la nature a réalisé en quelque manière ce rêve de la philosophie. Il est des animaux qu'elle a complètement privés des 'organes de la vue et de l'ouïe; chez quelques-uns, le goût et l'odorat ne paraissent pas exister indépendamment du toucher ; d'autres fois, elle a exercé cette espèce à^analjse sur un système de parties qui servent à l'exercice de la même fonction. C'est ainsi que dans quelques animaux , débarrassant en quelque sorte l'organe de l'ouïe des accessoires destinés à rassembler , transmettre et modifier les ravons sonores , elle l'a réduit à une simple cavité, pleine d'ime liqueur gélatineuse , dans laquelle flottent les extrémités du nerf acoustique , exclusivement propre à ressentir l'impression des sons; fait qui détruit toutes les hypothèses qui avaient attribué cette sensation à d'autres parties de Tappareil auditif.

De toutes les sciences naturelles , l'anatomie comparée est celle dont il est le plus utile d'extraire des faits pour en enrichir la physiologie. Comme cette

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dernière, l'anâtomie comparée s'occupe d'êtres organisés et vivans : on n'a donc point à se garantir des fausses applications que fournissent si souvent les sciences qui s'exercent sur les êtres morts et inorganiques, ou qui n'étudient, sur ceux qui jouissent de la vie, que les propriétés générales de la matière. Haller avait tellement senti cette utilité de l'introduction de l'anatomie comparée dans la physiologie, qu'il a rassemblé le plus grand nombre des faits connus de son temps sur Tanatomie des animaux , à la tète de chaque chapitre de son immortel ouvrage.

Cette considération générale des êtres vivans et animés, si propre à dévoiler le secret de notre organisation ,a encore cet avantage, qu'elle agrandit la sphère des idées de celui qui s'y livre. Que celui qui aspire à cette latitude de vues, si nécessaire dans la médecine, où les faits sont si nombreux et si divers, les explications si contradictoires et les règles de conduite si peu précises, jette un coupd'œil général sur cette grande division des êtres organisés , dont plusieurs, par leur structure physique , ressemblent tant à l'homme; il verra l'Architecte suprême de l'univers, distribuant à tous l'élément de vie et d'activité, donnant aux uns moins de mouvement, en donnant aux autres davantage ; de manière que , formés tous sur le même modèle, ils semblent n'être que les nuances prodigieusement variées et insensiblement graduées

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de la même forme , si les formes ont des nuances comme les couleurs; ne passant jamais de l'un à l'autre par un saut brusque et rapide , mais s'élevant et descendant par des gradations douces et mesurées, jetant dans l'intervalle qui sépare deux êtres différens un grand nombre d'espèces qui servent de passage de l'un à l'autre (i), et qui offrent une série continue de dégradations ou de perfectionnemcns ; l'organisme se simplifiant , si l'on descend de l'homme aux espèces inférieures; se compliquant, au contraire, si l'on remonte des animaux à rhomme , qui est l'être le plus composé de la nature , et que l'ancienne philosophie regardait avec justice comme le chef-d'œuvre du Créateur.

Si la structure intime de nos organes se dérobe avec tant d'opiniâtreté à nos recherches , c'est que

(i) C'est une grande et belle idée que celle d'une échelle des êtres, qui, comme le disait Charles Bonnet , liant tous les mondes, embrassant toutes les sphères , s'étendrait de l'atome au plus élevé des chérubins. Sans la commencer par l'atome , et la finir par les chérubins , ce qui serait commencer et finir par les ténèbres, si on la réduit aux êtres naturels bien connus, et qui peuvent être soumis à l'observation, on verra que cette conception n'est point aussi chimérique que l'ont prétendu quelques savans dont l'autorité est infiniment respectable. Le plan tracé par Charles Bonnet est visiblement défectueux : on y trouve rapprochés des êtres qui n'ont entre eux que des traits de ressemblance faibles ou complètement illusoires. L'état actuel des sciences naturelles permettrait de mieux faire ; ou pourrait au

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