I" ORDRE
II' CLASSE. s°i' ^"'^"" •"'■e^-' '<= gé.
{rie de l'espèce.) \ l ^^"'
Fonctions reproductri-ï W ORDRE. I
es i fonctions ite repro-t Ou qu'elles soient eïJ tluclion. clusivcmeni rtiparlics à lai "^kti
[ Âge de retour.
1 Décrëpiiude.
Tfouv. Siemens de Phyiiologie. Tome I. Dixième iSdilion , page 197.
cipe aqueux réparateur de la sérosité du sang, principe qui entraîne avec lui la plupart des sels solubles que renferme ce dernier liquide , et celles qui, plus nutritives, se comportent à la manière des alimens qui réparent les parties solides du sang.
Les boissons simplement aqueuses servent à la digestion, en facilitant la dissolution des solides, en servant de véhicule à leurs parties divisées; animées par des sels ou par quelque autre principe excitant, comme les spiritueuses par l'alcool , elles V servent encore en stimulant les organes, en excitant leur action.
Les boissons les moins composées jouissent à différens degrés de la double propriété de dissoudre les alimens solides et de stimuler les organes digestifs. L'eau la plus potable est stimulante par l'air et par les sels dont elle est plus ou moins chargée; et c'est au défaut de cette propriété excitante que doit être attribuée la digesiion difficile de l'eau distillée.
Les boissons les plus convenables aux besoins de l'économie sont donc celles où les principes stimulans se trouvent associés dans de justes proportions avec l'eau qui les dissout. Mais presque tous les liquides dont nous usons sous forme de boissons sont chargés d'une plus ou moins grande quantité de parties nutritives : le vin , par exemple, en contient d'autant plus qu'il est le produit d'un climat plus chaud, et que le principe sucré y domine. C'est ainsi que les vins d'Espagne nourrissent par eux-
ig[8 DE LA DIGESTION.
tnêmes, et sont peut-être plus propres à apaiser la faim qu'à tarir la soif, tandis qu'au contraire les vins acidulés du Rhin , simplement désaltérans, ne jouissent presque d'aucune vertu confortative. Entre ces deux extrêmes se trouvent la plupart des vins de France, lesquels jouissent à un degré presque égal du triple avantage de délayer les liquides , de stimuler les organes, et de fournir à l'économie des élémens réparateurs.
IV. De la faim et de la soif. On désigne par les noms èejaim et de soifàens. sensations qui nous avertissent du besoin qu'a notre corps de réparer les pertes continuelles qu'entraîne le mouvement vital. Leur nature , comme l'observe très-bien M. Gall , n'est pas mieux connue que celle de la pensée. Attachons-nous donc principalement à en exposer les phénomènes.
Il est indispensable de bien avoir présent à l'esprit, en étudiant l'histoire de ces phénomènes, que jusqu'ici les physiologistes ont compris dans la même description les effets de la faim et ceux de l'abstinence , et que nous nous conformerons à cet usage. Les phénomènes qui accompagnent la faim, et ceux qui surviennent pendant l'abstinence, sont locaux et généraux.
Le premier résultat local de la suppression des alimens est la diminution du calibre de l'estomac. Cette dinjinution, lorsque l'animal est mort de faim, peut être portée au point que l'estomac n'égale pas le volume d'un intestin grêle 5 elle serait moindre,
DE LA DIGESTION. igg
et même nulle, si, à défaut de substance alibile, on eût introduit dans le ventricule une grande quantité de liquide. C'est ce qu'on a observé sur Granier, dont l'estomac avait la capacité ordinaire, quoiqu'il fût mort après soixante-deux jours de jeûne, car ce malheureux buvait de l'eau jusqu'à regorgement par la bouche. Comment s'opère le resserrement de l'estomac? Les deux lames du péritoine laissent glisser entre elles les troisautres membranes; ' les grande et petite courbures de l'estomac s'éloignent des artères gastro-épiploïque et coronaire stomachique; la membrane musculeuse se contracte et revient sur elle-même, landis que les deux internes, la fibreuse et la muqueuse , se plissent et forment des rides très-saillantes à la surface interne de l'estomac. La direction de cet organe change un peu; mais l'étendue de ce changement a généralement été exagérée. Chaussier a remarqué avec raison que pour apprécier exactement la position de l'estomac, il faut arriver à lui en fendant la poitrine et enlevant une partie du diaphragme, et non pas, comme on le fait ordinairement, en incisant les parois de l'abdomen.
Des changemens s'opèrent dans la circulation de l'estomac; les artères^ devenues plus fluxueuses, reçoivent le sang avec moins de facilité^ et retardejit son cours. Ce fait a été nié par Bichat; mais nous démontrerons ailleurs que les courbures des artères ont de l'influence sur le cours du san^ dans ces vaisseaux.
La sécrétion de plusieurs fluides est modifiée pendant l'abstinence : le suc gastrique , selon Spallanzani^ s'épanche alors dans l'estomac; mais loin de là , nous verrons que la présence d'une substance ingérée dans l'estomac est nécessaire à l'écoulement de ce suc.
On a dit aussi que la bile refluait dans l'estomac, parce que le resserrement de cet organe exerçait une traction sur le duodénum. Mais les expériences faites par Dumas, et répétées par M. Magendie avec le même résultat , ont démontré que la quantité de bile dans l'estomac était toujours en raison inverse de la longueur de l'abstinence.
Enfin 5 la membrane muqueuse de l'estomac finit par éprouver certaines altérations; elle rougit et finit quelquefois par s'enflammer. Dans un cas cité par Haller , elle laissa exsuder du sang ; dans un autre j dont parle Hunter, elle était ulcérée, comme érodée.pour fournir quelque substance à la force digcstive de l'estomac.
Les intestins éprouvent des changemens analogues à ceux de l'estomac.
La vésicule biliaire est constamment remplie par de la bile. Chez Granier, elle était distendue par de la bile noire épaissie, ressemblant à un solutum de réglisse.
Le volume de la rate est-il accru? C'est ce qu'a annoncé Lieulaud. Dans un cas cité par Haller, la raie était très-petite, et l'estomac plein de liquides. Or, Chaussier a prétendu qu'il y avait un rap-
port inverse entre le développement de ces deux organes; et il a considéré la rate comme un diverticulum de l'estomac : idée adoptée et développée par M. Broussais dans deux Mémoires successifs. M. Chaussier explique ce fait par le mode de distribution de l'artère splénique à l'estomac et à la rate; de telle sorte que l'artère recevant toujours la même quantité de sang, elle en porte, davantage à l'estomac lorsque la distension de cet organe a déplissé les vaisseaux courts, d'où une moindre quantité à la rate, et vice versa. Cette explication et le fait qui en résulte ont été contestés par Bicbat, qui tua des cochons d'inde à jeun , et après leur avoir fait prendre des alimens , et qui ne trouva pas à ces deux époques une différence notable dans le volume de la rate. Nous reprendrons cette question en traitant de la digestion stomacale.
Les effets généraux de la faim et de l'abstinence sont les suivans : l'affaiblissement général porte son action à la fois sur le système de la locomotion et sur les fonctions intellectuelles; les sens sont moins parfaits; la circulation et la respiration se ralentissent ; de profondes inspirations et des baillemens semblent dénoter le besoin qu'a le sang d'une prochaine réparation ; la calorifîcation est moindre; les sécrétions générales diminuent; l'absorption est probablement plus active. Mais si la privation des alimens persiste plus long-temps , alors les vaisseaux absorbans puisent avec énergie des matériaux pour réparer le sang, s'emparent de la
graisse sous-cutanée, de celle des épiploons, de celle même des os ; l'amaigrissement est rapide , surtout chez les jeunes gens; les sécrétions naturelles ou accidentelles finissent par se tarir; l'urine, le lait, le pus des plaies, cessent de couler; le sang diminue, et bientôt ce n'est plus sur la quantité, mais sur la qualité des fluides, que portent les altérations.
L'haleine devient fétide; la fièvre survient; la faiblesse est de plus en plus profonde; les fonctions intellectuelles se pervertissent; un délire furieux s'empare des individus livrés aux tourmens de la faim; toute substance leur convient pour l'assouvir; et l'on en a vu broyer des cailloux , dévorer leurs semblables, et, à défaut d'une autre proie, tourner contre eux-mêmes leur propre fureur; enfin ils succombent ^ après avoir rendu du sang par la bouche et par les narines.
On meurt de faim d'autant plus promptement qu'on est plus jeune et plus robuste. C'est ainsi que ce père infortuné, dont le Dante nous a transmis l'épouvantable histoire, condamné à périr d'inanition , et renfermé avec ses enfans dans un cachot obscur, mourut le dernier, au huitième jour, après avoir vu périr, au milieu des convulsions de la rage et des cris du désespoir,ses quatre fils, malheureuses victimes de la plus exécrable vengeance dont le souvenir soit resté dans la mémoire des hommes (i).
(i) L'épisode du comte Ugolin n'est , il est vriui , qu'une fie-
DE LA DIGESTION. 2Cï3
Haller a recueilli dans sa grande Physiologie plusieurs exemples d'une longue abstinence. S'il faut en croire les auteurs de ces observations, dont quelques-unes manquent du degré d'authenticité nécessaire pour qu'on puisse y ajouter foi, on a vu des individus passer dix-huit mois, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, et même dix années, sans prendre aucune nourriture. On trouve dans les Mémoires de la Société d'Edimbourg l'histoire d'une femme qui vécut avec du petit -lait seulement pendant cinquante années. Les sujets de ces observations sont, pour la plupart, des femmes faibles et délicates, vivant dans l'obscurité , livrées à une inaction absolue, et chez lesquelles la vie presque éteinte ne se manifestait que par un pouls presque insensible et une respiration rare et peu marquée. Un fait bien digne d'attention , c'est que les muscles et les viscères de quelques-unes ouvertes après leur mort,
tion poétique; mais il nous paraîtrait lîioins touchant et moins terrible , s'il n'offrait l'expression fidèle de la vérité : Ficta vo~ luptatis causa sint proxima veris. Horat. Ars poet. , v. 327. Morgagni, Episi. anat. med. 28, conjecture, avec beaucoup de vraisemblance, que le Dante, très-érudit pour le temps où il a vécu, connaissait l'aphorisme du père de la médecine sur les effets de l'abstinence, et y a accommodé sa narration. Voici cet aphorisme traduit par Foës : Senes facillimè jtjunium tolérant; secundum eos qui constantem cetatem degunt ; minimum adolescentes ; ex omnibus ver à prœcipue pueri ; atque inter ipsos, qui ad actiones oheundas promptlores ej?wfM«/. (Hipp. ^ Sect. 1 , aph. i3.}
brillaient d'un éclat évidemment phospbonque(i). On conçoit que les cadavres des sujets morts de faim diminuent beaucoup de poids : celui de Gra-^ nier ne pesait plus que cinquante-deux livres.
A ces exemples d'abstinence, il faut opposer des exemples de voracités remarquables, et qui montrent avec quelle intensité la faim peut se faire sentir : on peut citer Tarrare, infirmier militaire, qui mangeait tout crus les chiens et les chats qui lui tombaient sous la main, qui, au rapport de Percy, complétait sa ration en mangeant les cataplasmes des malades, et qui un jour engloutit un repas destiné à quinze ouvriers allemands; et Bijou qui mangea un lion en deux jours, et mourut à la suite d'un exploit qui consistait à avaler huit livres de pain chaud. Ces individus voraces avaient l'estomac extrêmement développé et dirigé verticalement. Leurs intestins étaient au contraire fort courts.
Quel est le siège de la faim? On pense que c'est dans l'estomac ; les circonstances qui rendent probable celte opinion sont le sentiment de douleur perçue dans la région de l'estomac, à la suite du jeûne, et cessant immédiatement par l'introduction des alimens, ou par l'application de l'opium sur la région épigastrique et hypochondriaque gauche, ainsi que Dumas dit s'en être
(i) Niddissima viscera sunt aninialium famé enectorum , et argtnteifibrarumfasciculi. ( Haller , Elem. phjsiol. , tom. VI, page i83. )
DE LA DIGESTION. !âo5
assuré/Du reste, on ne peut dire si la sensation naît dans la totalité de l'organe, ou seulement vers un de ses orifices, le cardia ou le pylore. Ce qu'il y a de probable , c'est qu'elle a son point de départ dans les houppes nerveuses épanouies, dans la membrane muqueuse. Mais faul-il la rapporter aux filets du grand-sympathique ou au nerf pneumo-gastrique? Leuret et Lassaigne ont coupé ce dernier nerf chez un cheval ; l'animal a continué à manger indéfiniment, jusqu'à ce que le reflux desalimens par l'œsophage et leur introduction dans les voies aériennes aient amené la suffocation. M. Cru veilhier a obtenu un semblable résultat d'une pareille section faite sur des lapins. Il est bien probable que dans ces cas l'animal a continué à manger, non parce qu'il avait toujours faim, mais parce que, n'éprouvant pas le sentiment de la satiété, son palais était toujours agréablement affecté par la gustation des alimens. Or, si la section du pneumo-gastrique paralyse le sentiment de la satiété, il est bien probable qu'elle paralyse aussi la sensation de la faim. Pour que la démonstration fût rigoureuse, il faudrait qu'un animal, sur lequel les deux pneumo- gastriques seraient coupés au-dessous des plexus pulmonaires, ne manifestât aucun désir desalimens; et il est bien difficile de reconnaître ce qu'il éprouve quand il n'y a pas d'alimens devant ses yeux ; et quand il y en a, on ne peut savoir si c'est le désir d'apaiser la faim ou de savourer le goût des alimens qui le porte à les prendre.
hoU DE LA DIGESTION.
On a tour à tour cherché la cause prochaine de la faim dans les frottemens que les houppes nerveuses de l'estomac exercent les unes sur les autres, quand ce viscère est vide; dans l'irritation que produisent sur ces parois les sucs gastriques accumulés; dans la lassitude qui naît de la contraction persévérante de ses fibres musculaires ; dans la compression et la plicature qu'éprouvent ses nerfs durant cette contraction permanente ; dans les tiraillemens qu'exercent sur le diaphragme le foie et la rate, lorsque, l'estomac et les intestins étant vides, ces viscères cessent d'être soutenus; tiraillemens qui sont d'autant plus considérables, qu'un nouveau mode de circulation s'établit dans les viscères qui reçoivent leurs vaisseaux du tronc cœliaque,etque, l'estomac recevant moins de sang, la rate et le foie doivent augmenter de poids et de volume, parce qu'ils en reçoivent davantage.
Ceux qui prétendent que la faim dépend des frottemens qu'exercent les unes sur les autres les parois de l'estomac , rapprochées quand ce viscère est vide, s'appuient de l'exemple des serpens, dont l'estomac est purement membraneux, et qui la supportent long-temps, tandis que les gallinacés, dont l'estomac musculeux et robuste peut se resserrer fortement sur lui-même , l'endurent avec peine. Mais, outre qu'il existe une prodigieuse différence entre l'activité vitale dont sont doués les organes d'un oiseau et ceux d'un reptile, l'estomac , qui revient sur luimême à mesure qu'il se vide, peut se resserrer au
dî: la digestion. âo^
point qu'il égale à peine un intestin grêle en grosseur, sans que pour cela ses parois , qui se touchent, exercent aucun frottement d'où la sensation de la faim puisse dépendre. En effet, pour que ces parois agissent, il faut que la présence des alimens les y détermine; tant que l'estomac est vide, rien ne les engage à sortir de leur immobilité.
Ceux qui pensent qu'elle est due aux tiraillemens qu'exercent la rate et le foie sur le diaphragme, xjuc l'estomac vide cesse de soutenir, disent qu'on l'apaise momentanément en soutenant les TÎscères abdominaux au moyen d'une large ceinture; que la faim cesse aussitôt que l'estomac est rempli, et avant que les alimens aient pu fournir aucun principe réparateur ; que certains peuples sauvages l'éloignent momentanément en avalant des boulettes d'argile. Dans cette hypothèse toute mécanique, comme dans celle qui attribue la faim à l'irritation que produisent les sucs gastriques, à la lassitude des fibres contractées, à la compression qu'éprouvent les nerfs, comment expliquer pourquoi, l'heure accoutumée du repas étant passée, la faim s'apaise pour un certain temps? Ne doit-on pas plutôt la considérer comme une sensation nerveuse, qui, existant dans l'estomac, se fait ressentir sympathiquement dans toutes les parties, et, entretenant un excitement vif et soutenu dans l'organe où elle a principalement son siège, y appelle les humeurs de toutes parts ?
Comme tous les phénomènes qui dépendent de
l'action nerveuse, la faim est soumise aux lois de l'habitude, à l'influence du sommeil et des passions de l'âme, dont l'empire est si grand, que Ton a vu des gens de lettres, absorbés par les travaux de la méditation et de la pensée, oublier totalement qu'ils avaient besoin de nourriture, et, l'heure du repas étant passée, se laisser aisément persuader qu'ils avaient dîné.
La faim se manifeste à une époque plus ou moins rapprochée du dernier repas, suivant certaines circonstances. 1° Les animaux à sang froid n'éprouvent la faim qu'à de longs intervalles. Un boa de vingt-cinq pieds de long ne prenait de nourriture qu'une fois par mois. Les sangsues gardent le sang dont elles se son t gorgées , liquide et sans altération , pendant plusieurs jours, puis s'en nourrissent pendant plusieurs mois. 2" Le froid agit sur certains animaux : leshybernans , quelques insectes, desmoUusqucs et des reptiles, ne mangent pas quand !a température est au-dessous de o. 3°. Les enfans , qui ont besoin de matériaux abondans de nutrition , ont une faim presque continuelle. Tout ce qui réveille la sensibilité de l'estomac d'une manière directe ou sympathique, augmente l'appétit et occasionne la faim. Ainsi, la boulimie dépend quelquefois de l'irritation continuelle qu'entretient un tœnia dans les organes digestifs. L'impression du froid sur la peau, en augmentant sympathiquement l'action de l'estomac , a quelquefois produit la faim canine, scomme Plutarque en rapporte des exemples ( p^ie
de Brutus). Les boissons spiritueuses, les alimens de haut goût provoquent l'appétit, lors même que l'estomac est rempli outre mesure. Au contraire, tout ce qui émousse ou diminue cette sensibilité rend plus tolérable ou fait taire le sentiment de la faim. C'est ainsi qu'au rapport des voyageurs, les mollahs turcs, \es faquirs indiens, supportent de longs jeunes , parce qu'ils usent habituellement d'opium, et endorment, en quelque sorte, par ce narcotique, la sensibilité de l'estomac. Les boissons tièdes et relâchantes entraînent la perte de l'appetit ; l'usage médicamenteux des opiacés suspend tout à coup la digestion stomacale.
V. De la soif. Le sang, privé de sérosité par la transpiration insensible et par les exhalations intérieures , a besoin d'être incessamment délayé par l'introduction de parties aqueuses qui tempèrent son activité; et comme la dissipation de la sérosité est continuelle, le besoin de réparer cette perte tourmente sans cesse. La soif est encore plus impérieuse que la faim , et s'endure moins patiemment. Si l'on n'y satisfait point, le sang et les humeurs qui en émanent deviennent de plus en plus excitans, par le rapprochement des sels et des autres principes. De Firritation générale nait une fièvre aiguë, avec ardeur et sécheresse de la gorge, qui s'enflamme, et peut même tomber en gangrène, comme on le voit dans certains cas d'hydrophobie. La salive plus épaisse coule avec moins d'abondance. Des matelots anglais, retenus par un calme, avaient I. 14
épuisé toute leur provision d'eau douce; ils étaient loin de la terre : depuis long-temps aucune goutte de pluie n'avait rafraîchi l'atmosphère. Après avoir enduré pendant quelques jours le tourment de la soif, encore augmenté par l'usage des salaisons, ils se résolurent à boire leur urine. Quoique peu agréable, cette liqueur les désaltérait; mais, au bout de peu de jours, elle devint si épaisse et contracta un tel degré d'âcreté, qu'ils ne purent en avaler une seule gorgée. Désespérés, ils s'attendaient à une fin prochaine , lorsque la rencontre d'un navire leur rendit l'espoir et la vie. Si la privation des boissons persiste plus long- temps ^ les accidens généraux acquièrent promptement la plus grande \'iolence. Les sens supportent à peine le contact de leurs excitans naturels: l'œil devient rouge, étincelant; la circulation est précipitée, ia respiration haletante, la bouche béante; les excrétions se suppriment, la peau est sèche, un délire furieux survient, et le malade succombe au milieu d'accès frénétiques ou dans une adynamic profonde. A l'ouverture des cadavres on trouve les tissus comme desséchés; le sang est noir, épais, poisseux, et en petite quantité, La soif augmente toutes les fois que les sécrétions aqueuses deviennent plus abondantes. C'est ainsi qu'elle tourmente l'hydropique, chez lequel les humeurs se dirigent vers le siège de l'épanchement. Elle est excessive dans le diabètes , et proportionnée à l'abondance des urines. Dans les fièvres, elle augmente^ soit par l'effet des sueurs, soit parce que,
dans quelques-unes de ces affections, l'irritation inflammatoire des voies digestives paraît être la cause essentielle de la maladie. De là l'usage des boissons adoucissantes, délayantes, tempérantes^ données à grandes doses, dans la vue de diminuer, en les relâchant, l'irritation de la membrane muqueuse de l'estomac et des intestins , et d'introduire dans le sang un véhicule plus abondant. Enfin, le sentiment de la soif présente, comme celui de la faim, des anomalies et dans la fréquence de son retour, et dans la quantité des boissons qui sont désirées, selon certaines dispositions individuelles. On a yu des personnes éprouver à chaque instant le besoin de boire; d'autres, au contraire, laisser passer un ou deux repas sans éprouver le sentiment de la soif.
Quel est le siège de cette sensation? En ayant égard au sentiment d'ardeur que l'on éprouve à la gorge quand on a soif, et aux lésions graves qui surviennent à cette partie si la soif n'est pas satisfaite , on a pensé que cette sensation avait son siège dans le pharynx. MM. Leuret et Lassaigne, qui partagent cette opinion, disent que la sensation de la soif est due au dessèchement de la muqueuse du pharynx , sans cesse parcourue par un courant d'air qui produit l'évaporation de l'humeur sécrétée à sa surface. Ce n'est donc point une objection à cette doctrine que de dire que la soif a été élanchée par l'injection de l'eau dans les veines^ ou par l'immersion du corps dans l'eau, ou en recou-
vrant la peau de linges mouillés^ ou par l'injection de liquide dans l'estomac, h l'aide d'une longue canule de gomme élastique qui descendait jusque dans l'œsophage , puisque, dans ces divers cas, le sang, devenu plus riche en principes aqueux, a pu fournir une sécrétion assez abondante pour humecter la surface du pharynx.
Quant à la cause prochaine , les physiologistes ne se sont pas montrés pour la soif plus avares d'hypothèses qu'ils ne l'avaient été pour la faim ; mais les esprits sévères ne peuvent trouver ni dans la préoccupation bienveillante du principe conservateur vantée par Plat«n et Stahl, ni dans les phénomènes locaux observes sur le pharynx, ni dans l'irritation générale que produit un sang trop riche en principes nutritifs, invoquée par Dumas, une dé« monstration satisfaisante de la cause prochaine de la soif.
L'usage des boissons aqueuses n'est pas le plus sûr moyen d'apaiser le sentiment de la soif. Le voyageur, exposé aux chaleurs brûlantes de l'été, mêle avec avantage les spiritueux à l'eau commune, qui seule ne stimule point assez les glandes muqueuses et salivaires, dont la sécrétion arrose l'intérieur de la bouche et du pharynx , et couvre ces surfaces de l'enduit le plus propre à faire cesser, au moins momentanément , l'éréthisme d'où la soif paraît dépendre.
Vî. Préhension et mastication des alimens. L'homme porte les alimens à sa bouche, tandis
DE LA DIGESTION. 2l3
que, dans le plus grand nombre des animaux, c'est la bouche qui \a les chercher : mais le mécanisme de ce premier acte est trop simple pour nous y arrêter; nous verrons ailleurs comment s'exécute la succion des liquides.
Les organes employés à la mastication des alimens sont les lèvres, les mâchoires, et les dents dont elles sont armées, les muscles qui les meuvenlj et ceux qui forment les parois de la bouche. Les mouvemens des lèvres sont extrêmement variés, et dépendent de l'action simple ou combinée de leurs muscles qui couvrent la plus grande partie de la face, et peuvent être distingués en releveurs de la lèvre supérieure (^les canins , les incisifs ^ les releveurs communs et les mjrlijhi^mes) ^ en abaisseurs de la lèvre inférieure (^les triangulaires ^ les carrés)^ en diducteurs des commissures (/e,y Z'wccinateurs^ les grands et petits zjgomatiques ^ les peaussiers^ ^ et en constricteurs {l orhiculaire des lèvres.)
C'est en ramenant les alimens sous les arcades dentaires, en s'opposant à ce qu'ils s'échappent de la bouche, que les lèvres et les joues contribuent à la mastication. Quoique simple en apparence, celte action des lèvres et des joues est assez complexe dans les conditions qu^elle rcc'ame, conditions que l'expérimentation aussi bien que la pathologie ont fait connaître d'une manière satisfaisante. La sensation tactile, et les mouvemens musculaires qui y président, ne sont pas sous l'influence du même
2l4 DE LA DIGESTION.
nerf. La première^ développée dans la muqueuse de la bouche j a pour siège les rameaux de la cinquième paire, qui se ramifient dans les parois de celte cavité : ce nerf est-il paralysé d'un côté, les alimens séjournent dans le sillon qui sépare la joue de l'arcade dentaire correspondante, parce que le malade n'est point averti de leur présence.
Quant aux mouvemens des lèvres et des joues, c'est par erreur que M. Bell les a placés sous l'influence du même nerf; ils dépendent aussi exclusivement de la portion dure de la septième paire, que ceux d'où résultent l'expression de la physionomie^ ou la dilatation des ailes du nez pendant l'inspiration.
VII. Les mouvemens de la mâchoire supérieure ont si peu d'étendue, que plusieurs en ont nié l'existence; elle s'élève néanmoins un peu quand l'inférieure s'abaisse : mais c'est principalement par la dépression de celle-ci que s'opère l'ouverture de la bouche. Pour se convaincre de la réalité des mouvemens de la mâchoire supérieure, et apprécier justement pour quelle part son élévation concourt à l'ouverture de la bouche , il faut examiner ses mouvemens, non point sur la tête elle-même, mais bien sur son ombre projetée et grandie au point que les plus légères différences deviennent apercevables. Les muscles postérieurs du col et le ventre mastoïdien du digastrique opèrent l'élévation légère de la mâchoire supérieure, qui se meut avec toute la tête, aux os de laquelle elle est fortement
unie. Cette union de la mâchoire supérieure aux os de la tête rend cette mâchoire moins mobile dans l'homme que dans un grand nombre d'animaux, où, dégagée du poids énorme du crâne, elle s'alonge au-devant de cette cavité, au-dessus de la mâchoire inférieure. En descendant dans l'échelle animale, on voit sa mobilité augmenter à mesure qu'on s'éloigne de l'espèce humaine; elle est égale à celle de la mâchoire inférieure dans quelques reptiles et plusieurs poissons : de là vient que les serpens engloutissent souvent une proie dont le volume est plus grand que le leur^ et aéraient infailliblement suffoqués, si ce n'était la faculté dont ils jouissent de suspendre leur respiration durant de longs intervalles, et d'attendre patiemmentqueles sucs gastriques dissolvent l'aliment à mesure qu'il est avalé.
Dans l'acte de la mastication, la mâchoire sunérieure peut être considérée comme une enclume sur laquelle frappe un marteau mobile, représenté parla mâchoire inférieure; et les mouvemens de cette dernière, sa pression, ses efforts eussent bientôt dérangé l'assemblage des pièces osseuses dont la face est composée, si cet édifice peu solide, parce que les os qui le forment ne sont que juxtaposés, ou unis par une suture harmonique, n'était soutenu et ne transmettait au crâne le double effort qui le presse de bas en haut, et le pousse vers les côtés. Six colonnes verticales, les apophyses montantes des os maxillaires supérieurs, les portions orbitaires
2l6 DE LA DIGESTION.
des OS de la pommette, et les parties verticales des os palatins, supportent et communiquent l'effort qui se passe dans le premier sens, tandis que les arcades zygomatiques serrent fortement les os de la face les uns contre les autres, et résistent puissamment à ce que ces os se désunissent en dehors ou sur les côtés. La mâchoire inférieure s'abaisse par son propre poids^ quand ses élévateurs se relâchent; les muscles de l'os hyoïde et les ptérygoïdiens externes achèvent ce mouvement, dont le centre n'est pas dans l'articulation de la mâchoire avec les temporaux, mais correspond à une ligne qui traverserait ses branches un peu au-dessus de ses angles. C'est autour de cet axe qu'en s'abaissant, la mâchoire inférieure exécute un mouvement de rotation, par lequel ses condyles se trouvent portés en avant, tandis que ses angles se dirigent en arrière. Dans les enfans, les branches de la mâchoire étant moins relevées sur le corps de l'os dont elles ont presque la direction, le centre des mouvemens est toujours dans les cavités glénoïdes, que les condyles n'abandonnent jamais , quelque soit le degré d'abaissement de la mâchoire. Par cette disposition , la nature a prévenu ses luxations, qui eussent été si fréquentes dans le premier âge de la vie, soit parles cris continuels dans lesquels cet os est abaissé outre mesure, soit lorsque, ne connaissant point encore le juste rapport entre la grandeur de la bouche et la grosseur des corps qu'ils veulent y introduire, les enfans présentent à
son ouverture des corps très-volumineux qu'ils s'efforcent d'y faire pénétrer.
La mâchoire inférieure forme un levier coudé double, du troisième genre, dans lequel la puissance, représentée par les muscles temporaux, masseters et ptérvgoïdiens internes, se trouve placée entre le point d'appui et la résistance plus ou moins rapprochée du menton.
Le bras de levier de la puissance, représenté par la portion du maxillaire comprise entre l'apophyse coronoïde et l'articulation, offre de nombreuses différences de longueur dans la série animale, suivant que l'apophyse elle-même se rapproche du menton ou du condyle. Ce bras de levier atteint chez les rongeurs les dimensions proportionnelles les plus considérables, et compense par-là le désavantage qui naît de ce que chez ces animaux la résistance occupe ordinairement, à l'extrémité opposée au condyle, l'intervalle des dents incisives. Si l'apophyse coronoïde est transportée en avant, au point de dépasser la dernière dent molaire, la nature du levier changera lorsque les corps soumis à la mastication seront refoulés à la partie postérieure de l'arcade dentaire. Le levier du deuxième genre , c'est-à-dire le plus favorable à la force, prendra la place du levier interpuissant, ou du troisième genre.
Le mode d'articulation de la mâchoire avec les temporaux ne lui permet que des mouvemens d'abaissement et d'élévation , dans lesquels les dénis
3l8 DE LA DIGESTION.
dont les deux mâchoires sonl armées se rencontrent à la manière des branches de ciseaux , et des mouvemens de diduction latérale par lesquels les arcades dentaires glissent l'une sur l'autre, en exerçant des frottemens bien propres à broyer les alimens, dont les premiers mouvemens opèrent le déchirement ou la section. En même temps que la mâchoire s'abaisse, elle se porte en avant; ses condyles tendent à abandonner les cavités glénoïdes des temporaux; et l'os se luxerait fréquemment, si ces éminences articulaires, coiffées d'un fibro-cartilage, n'étaient accompagnées dans leur mouvement par cette espèce d'enveloppe qui rentre dans la cavité gléncïde^ lorsque, l'élévation de la mâchoire succédant à l'abaissement, elle se porte en même temps en arrière.
VIIl. Dans les animaux qui vivent de chair, les muscles élévateurs de la mâchoire inféiieure, et principalement les temporaux et les masseters, sont doués d'une force prodigieuse et proportionnée à leur volume. Chez eux, l'apophyse coronoïde, à laquelle s'insère le muscle temporal, est très-prononcée; le condyle est reçu dans une cavité profonde; tandis que dans les herbivores, au contraire, les élévateurs sont moins épais et plus faibles, et les ptérygoïdiens externes, par l'action desquels s'exécutent surtout les mouvemens latéraux, ou de broiement, plus forts et plus développés. Les cavités glénoïdes des temporaux sont aussi, chez eux, larges et peu profondes; en sorte qu'elles permet-
tent aux condyles de glisser facilement à leur surface. La force respective des élévateurs et des diducteurs de la mâchoire peut être appréciée facilement par l'inspection des fosses temporales et zygomatiques. Leur profondeur est toujours en raison inverse, et proportionnée au volume des muscles qu'elles contiennent.
Le degré de convexité en haut de l'arcade zygomalique donne la mesure de la résistance qu'elle pourrait opposer aux efforts du muscle masseter. Cette courbure existe chez tous les carnassiers; mais l'arcade est presque droite horizontalement dans l'homme, qui, sous ce rapport^ lient encore le milieu entre les espèces carnivores et celles qui tirent leur subsistance du régne végétal : mais rien ne prouve mieux sa nature que la composition de ses arcades dentaires.
IX. Les petits os très-blancs et très-durs qui les forment ne se ressemblent pas dans tous les animaux dont les mâchoires en sont pourvues. Tous n'ont point, comme l'homme, trois espèces de dents.i Les laniaires[i) n'existent point dans la nombreuse famille des rongeurs. Il en est qui manquent à^ incisives. Les premières paraissent
(1) J'ai cru devoir, à l'exemple de quelques naturalistes, assigner ce nom aux dents canines: 1° parce que leur principal usage étant de lacérer, de déchirer les tissus fibreux, il confient de leur donner une dénomination tirée de leur manière d'agir sur les alimens soumis à leur action, comme on l'a fait
plus propres à déchirer les tissus fibreux qui offrent beaucoup de résistance. Elles sont aussi très-longues, et recourbées en manière de tenailles à branches croisées dans les animaux carnivores. Les molaires servent surtout à la trituration des substances, dont la première division a été opérée parles laniaires qui les déchirent, ou par les incisives qui, se rencontrant comme des branches de ciseaux, en opèrent une véritable section. Ces dernières, au nombre de quatre à chaque mâchoire, n'agissant que sur des corps qui offrent assez peu de résistance, sont placées à l'extrémité du levier maxillaire. Les molaires sont plus rapprochées du point d'appui; c'est aussi sur elles que se passent les plus grands efforts de la mastication. Si nous voulons briser un corps très-dur, nous le plaçons, par instinct, entre les dernières grosses molaires, et, raccourcissant de beaucoup le bras par lequel agit la résistance, nous corrigeons le levier du troisième genre, qui, le plus employé dans l'économie animale, est cependant, de tous, le plus désavantageux. Les dents laniaires ont des racines trèslongues, qui, s'enfonçant profondément dans les bords alvéolaires, les fixent assez solidement pour
pour les incisives et pour les molaires ; i° parce que le norn de canines peut donner une idée fausse, en faisant croire que cette sorte de dents est départie à une seule espèce de carnivores, quoiqu'on les trouve sur le lion, le tigre, etc., plus fortes et mieux développées.
qu'elles puissent exercer, sans danger d'avulsion, des tiraillemens considérables.
L'émail qui revêt l'exlci ieur des dents préserve la substance de l'os exposé au contact de l'air, des effets nuisibles que ce contact immédiat ne manque jamais d'occasionner; et, bien plus dur que la substance osseuse , il les rend capables de briser les corps les plus résistans, sans en éprouver aucun dommage. Les acides concentrés ramollissent cette substance , et affectent les dents d'une manière douloureuse. La sensibilité dont ces os jouissent réside dans la membrane muqueuse qui tapisse leur cavité intérieure , et dans laquelle viennent se répandre les vaisseaux et les nerfs qui pénètrent par les conduits dont sont creusées leurs racines. Cette membrane est le siège d'un grand nombre de maladies auxquelles les dents sont sujettes. L'émail, usé sans cesse par les frottemens réitérés qu'il exerce et qu'il éprouve, n'est pas susceptible, chezriiomme, d'accroissement ni de réparation. Les alvéoles dans lesquelles les racines des dents sont implantées embrassent exactement ces racines; et toutes avant une forme exactement conique, c'est sur tous les points de la surface intérieure de ces petites cavités, et non point seulement sur leur fond , endroit par lequel les vaisseaux et les nerfs des dents y pénétrent, qu'est transmis l'effort que ces os supportent. Lorsque, par des causes accidentelles, ou par les progrès de l'âge, les dents sont tombées, leurs alvéoles se resserrent, puis s'effacent; les gen-
cives j substance membraneuse, rougeâtre , dense et serrée , qui lie les dents aux bords alvéolaires, se durcissent, et deviennent calleuses sur ces bords amincis. Toute la portion de l'os maxillaire inférieur qui renfermait et entourait les racines des dents, disparaît par absorption, et cet os perd plus de la moitié de sa hauteur; le trou mentonnier, qui sur un sujet de trente ans s'ouvre au-dessus de la partie moyenne du corps de la mâchoire, en occupe le bord supérieur chez un sujet décrépit. Ainsi atrophié, le maxillaire irjiférieur ne s'applique qu'imparfaitement à la mâchoire supérieure. Aussi les vieillards, après la chute complète des dents, n'ont-iLs qu'une mastication imparfaite ; et c'est là une des causes de la lenteur de leur digestion, les sucs gastriques ne dissolvant qu'avec peine les alimens dont les molécules ne sont point assez divisées.
X. Insalwation. Cette trituration mécanique n'est pas le seul changement que les alimens éprouvent dans la bouche. Soumis à l'action des ors^anes masticateurs qui surmontent la force de cohésion de leurs molécules, ils sont en même temps pénétrés par la salive. Cette liqueur , sécrétée par des glandes placées symétriquement au voisinage de la bouche, est versée en grande quantité dans l'intérieur de cette cavité pendant le temps de la mastication.
La plus volumineuse de ces glandes chez l'homme, la parotide verse le hquide qu'elle sécrète au ni-
Tcau de la troisième dent molaire supérieure. Le conduit excréteur de la sous-maxillaire s'ouvre sur les côtés du frein de la langue, derrière les dents incisives, après avoir reçu un ou plusieurs conduits plus ténus, provenant de la glande sous- linguale; d'autres conduits , provenant de celte dernière, percent isolément la membrane muqueuse qui recouvre la glande. Ainsi, c'est dans le voisinage des incisives et des dents molaires ^ c'est-à-dire, près du lieu où s'opèrent la division et la trituration des alimens , qu'afflue en plus grande quantité le liquide qui doit les pénétrer. Â ces trois sources principales de la salive, il faut ajouter les molaires situées entre le buccinateur et lemasseter, véritables glandes salivaires qui établissent la transition entre celles que nous avons mentionnées d'abord , et la couche glanduleuse qui double la membrane inférieure des lèvres et des joues. Ce serait commettre une erreur que d'assimiler cette couche à un amas de follicules. Les corpuscules qui la composent offrent la plus grande ressemblance avec îes grains des glandes salivaires, et diffèrent essentiellement des crvptes qui s'observent à la base de la langue.
La salive est un liquide transparent et visqueux, légèrement alcalin , formé d'environ quatre parties d'eau et d'une partie d'albumine, dans lequel sont dissous des phosphates de soude, de chaux et d'ammoniaque, ainsi qu'une petite quantité de muriate de soude; comme tous les fluides albumineux ,
elle mousse quand on l'agite, en absorbant Foxigéne de l'atmosphère, dont elle paraît fort avide (i).
Mais cette analyse de la salive prise dans la bouche, donne un résultat peu satisfaisant, puisque ce liquide y est mêlé aux produits de la sécrétion des follicules muqueux de la langue et du palais , et à ceux de la perspiration. Pour obvier à cet inconvénient, MM. Leuret et Lassaigne ont analysé ce liquide obtenu par la division du conduit parotidien sur les animaux , et celui recueilli sur un homme atteint de fistule salivaire. Voici le résultat de leur analyse : Eau, 98,99; mucus, traces d'albumine, de soude, de chlorure desodium , de chlorure de potassium , de carbonate de chaux, de phosphate de chaux, 1,01.
MM. Tiedemann et Gmelin ont donné de la salive une analyse beaucoup plus compliquée : outre la plupart des substances que nous venons d'indiquer, ils prétendent avoir trouvé dans ce liquide une graisse contenant du phosphore, de l'osmazôme, du sulfo-cyanure de potassium, une matière qu'ils nomment salivaire, et qui est soluble dans l'eau , etc.
Y a-t-il des globules dans la salive? Plusieurs physiologistes prétendent les avoir aperçus distinc-
(t) Suivant M. Berzélius, la salive contient 992,9 d'eau, 2,9 d'une matière animale particulière, 1,4 de mucus , 1,7 de niuriate de potasse et de soude , etc.
tement. Mais dans plusieurs recherches faites avec le microscope, par M. Kerroman, et dont nous avons été témoins, la salive pure et fraîche a toujours paru sans globules; seulement, après quelques minutes d'exposition à l'air, le liquide a perdu son homogénéité par la cristallisation de quelques» uns de ses sels; et nous pensons que c'est l'apparition de semblables cristaux qui a pu en imposer pour des globules à Leuwenhoeck,Asch,Tiedemann, Gmelin , etc.
Il pouvait être nécessaire, à l'époque où Bordeu publia ses recherches sur les glandes, de multiplier avec lui les expériences et les raisonnemens pour réfuter la théorie des mécaniciens qui assimilaient la sécrétion de la salive à une soYle ù'eocpressîoit opérée par la mâchoire et les muscles qui la meuvent; aujourd'hui cette démonstration détaillée serait superflue. On sait que si l'angle de la mâchoire inférieure se porte en arrière pendant le mouvement d'abaissement de cet os, et semble ainsi diminuer l'échancrure parotidienne^ cette perte d'espace est compensée et au-delà par le mouvement en avant du condyle, en sorte que la parotide ne peut être comprimée.
L'irritation que la présence ou le désir des alimens occasionne , réveille les glandes salivaires , qui se gonflent et deviennent autant de centres de fluxions vers lesquels les humeurs se portent en abondance. Bordeu a le premier fait remarquer combien était grande la quantité des nerfs et des I. i5
(22J6 P£ la digestion. /
vaisseaux que reçoivent les glandes parotides , maxillaires et sublinguales, des artères carotides externes , maxillaires et linguales , de la portion dure de la septième paire et du nerf lingual de la cinquième , qui traversent leur substance , ou marchent quelque temps à leur surface. Ce grand nombre de vaisseaux et de nerfs est relatif à la quantité desalive qui peut être sécrétée : on l'estime 3 six onces environ pendant la durée moyenne d'un repas; peut-être même cette estimation n'estelle pas assez forte, si l'on en juge par quelques observations de fistules salivaires, où l'on a pu apprécier la quantité fournie, dans un temps donné, par une seule glande. Duphenix a recueilli en vingthuit mipules quatre onces un gros de salive d'une fistule du conduit parotidien pendant que le malade mangeait.
Ce liquide coule plus abondamment lorsque les alimens dont nous faisons usage sont doués de qualités acres et vivement stimulantes. L'excitation du conduit excréteur ne peut être considérée cependant comme la condition nécessaire de l'augmentation d'activité des glandes qui sécrélent la salive; car ce liquide s'écoule en abondance d'une fistule ou d'une plaie qui interrompent le conduit parotidien , lorsque la mastication ou la gustation s'exerce avec activité. ïl faut admettre alors que l'excitation portée sur les glandes est consécutive à l'impression que les centres nerveux ont ressentie des contacts des matières sapides avec la membrane
muqueuse de la langue. La vue des substances alimentaires est d'ailleurs suffisante pour faire affluer la salive dans la bouche. Elle se mêle aux mucosités abondamment sécrétées par les glandes muqueuses, buccales , labiales 5 palatines et linguales, à la sérosité que laissent exhaler les artères des parois de la bouche, humecte, pénétre et dissout le bol alimentaire, en rassemble les molécules divisées, et leur imprime peut-être un premier degré d'altération par les matières azotées qu'elle renferme, telles que cette matière animale particulière (matière salivaire) et l'albumine. C'est l'opinion deTiedemann, qui allègue en faveur de l'action assimilatrice de la salive ce fait d'anatomie comparée, que les animaux destinés à vivre de végétaux ont des glandes salivaires plus volumineuses que ceux qui se nourrissent de substances animales. Nul doute qu'agitée avec les alimens par les mouvemens des mâchoires, la salive n'absorbe de l'oxigène , et ne mêle aux alimens une certaine quantité de ce gaz , propre à favoriser les changemens qu'ils doivent ultérieurement subir.
XI. Les parois musculaires de la bouche sont, durant la mastication, dans une continuelle activité. La langue presse en tous sens les alimens, et les pousse sous les arcades dentaires; les muscles de la joue ^ et principalement les buccinateurs, contre lesquels les alimens sont poussés, les repoussent sous ces arcades , pour qu'ils y soient suffisamment triturés. Quand la division est assez avancée , que
la pénétration salivaire est assez intime (i), alors la langue promène sa pointe dans les diverses parties delà bouche, en parcourt tous les recoins, et ramasse les alimens qu'elle rassemble sur sa face supérieure. Lorsque cette collection est complète , elle presse le bol alimentaire contre la voûte du palais, et recourbant sa pointe en haut, en même temps qu'elle abaisse sa base, elle offre à ce bol un plan incliné, sur lequel elle le pousse d'avant en arrière, pour lui faire franchir l'isthme du gosier, et le précipiter dans le pharynx. C'est dans ce passage du bol alimentaire, dans sa descente le long du pharynx et de l'œsophage, que consiste la déglutition, fonction à laquelle coopèrent plusieurs organes, et dont le mécanisme est assez compliqué.
XII. Déglutition. Remarquons d'abord que, dans cette série d'actions successives dont la digestion se compose, l'enchaînement des phénomènes résulte de la liaison des organes , et surtout d'une sorte de subordination mutuelle que les nerfs établissent entre eux. Ainsi les grands hvpoglosses ou neuvièmes paires président aux mouvemens variés à la faveur desquels la langue concourt puissamment au travail masticatoire , tandis que c'est
(î) Nous sommes avertis que les alimens soumis à la mastication et à l'action de la salive peuvent être avalés , par la manière dont ils affectent la langue et les autres parties de l'intérieur de la bouche. La luette aurait-elle pour usage spécial déjuger da moment où le bol alimentaire peut sans inconvénient franchir l'isthme du gosier? M. Magendie le nie.
SOUS l'influence des glosso-pharyngiens que commence la déglutition, à laquelle concourt le pharynx. Un chien sur lequel on avait coupé les grands hypoglosses semblait happer du lait, mais ne pouvait venir a bout d'en faire passer une seule goutte dans le pharynx , et cependant il avalait de la viande , si l'on portait les morceaux jusque dans le fond de la bouche, sur la base de la langue, région à laquelle se distribuent en partie les nerfs glossopharyngiens. ( Shaw. J. Bell. )
Le bol alimentaire ayant été amené par le mécanisme que nous avons indiqué à la face supérieure de la langue^ celle-ci se contracte successivement de sa pointe à sa base par l'action du muscle génioglosse. Pressé entre la voûte palatine et la face supérieure de la langue , le bol alimentaire glisse d'avant en arrière sur le plan incliné qu'elle lui présente. Il est douteux que la pointe de la langue, recourbée en arriére, contribue à la progression du bol alimenlaire^ ainsi que l'ont pensé quelques auteurs cités par lialler. Parvenu au niveau de la portion molle de la voûte palatine, l'aliment ne cesse pas pour cela d'être soutenu; le muscle périslaphylin externe, en tendant le voile en travers, lui donne la rigidité nécessaire à la fonction qu'il doit reniplir alors, tandis que le glosso-staphylin le maintient rapproché de la base de la langue.
Pendant l'accomplissement de ce premier temps où tout est volontaire, le second se préparait déjà de la manière suivante. L'extrémité inférieure du
23o BE LA DIGESTION.
pharynx portée en haut et en avant était en quelque sorte venue au-devant du bol alimentaire, que le pharynx semble saisir à l'isthme du gosier.
C'est médiatement, et par suite de l'ascension du larynx , qu'est opérée l'élévation du pharynx. L'os hyoïde est entraîné en haut et en avant par le ventre antérieur du digastrique, le mylo-hyoïdien, le génio-hyoïdien et une portion du génioglosse. Ces muscles prennent un point fixe sur la mâchoire inférieure, assujettie elle-même par l'action de ses élévateurs. La difficulté qu'on éprouve à exécuter le mouvement de déglutition lorsque la mâchoire inférieure n'est pas appliquée contre la supérieure^ montre assez la nécessité du point d'appui qu'elle fournit aux muscles sus-hyoïdiens. L'os hyoïde élevé sert de point fixe aux thyro-hyoïdiens , qui achèvent de soulever le cartilage thyroïde, et avec lui Textrémité inférieure du pharynx. On peut admettre avec Halîer la coopération des muscles stylo-pharyngiens et stylo-hyoïdiens. Les mucosités que les amygdales et les follicules muqueux de la base de la langue laissent exsuder, facilitent le passage du bol alimentaire à l'isthme du gosier. Ce passage est à peine effectué, que tout à coup le larynx et le pharynx retombent; le bol alimentaire, qui tout à l'heure était à l'ouverture postérieure de la bouche, est déjà parvenu à l'extrémité supérieure de l'œsophage. Le simple relâchement des muscles sus-hyoïdiens et le poids du larynx ne suffisent pas pour expliquer cette
IME hM DrGESTIOK. sSl
action presque convulsive et involontaire. Les muscles qui du sternum et du scapulum se portent à l'os hyoïde, doivent prendre une part acli^ve à ce temps de la déglutition.
Mais dans son trajet de la bouche au haut de l'œsophage, l'aliment a évité l'ouverture du larynx et celle des arriére - narines. On s'est beaucoup occupé dans ces derniers temps du mécanisme à l'aide duquel la nature avait pu prévenir une erreur de lieu qui serait souvent dangereuse et toujours incommode; mais il faut avouer que Haller avait laissé peu de chose à découvrir sur ce sujet. L'élévation du larynx est en même temps la cause qui met la trachée-artère à l'abri du passage des alimens dans sa cavité. Magna primùm sapientia naiuroi factum est , ut ^vires pharjngem levantes et dilatantes j una larjîigem élevant, atque viam ad asperam arteriam claudanl. Le larynx, en effet, à mesure qu'il monte, s'incline obliquement en avant, et va cacher son ouverture sous l'épiglotte, par laquelle il est abrité. Celle-ci remplit d'autant plus fidèlement le rôle d'opercule, qu'elle a éproux-é une sorte de renversement, de culbute en arriére , culbute attribuée par Galien à l'action mécanique du bol alimentaire; par Albinus, au déplacement de la base de langue; et avec plus de raison, par M. Magendie, au refoulement en arrière qu'éprouve le paquet graisseux qui recouvre l'épiglotte, lorsque le cartilage thyroïde, élevé comme nous l'avons dit, s'engage un peu derrière le corps de l'os hyoïde.
Mais, a-l-on dit, l'entrée des voies aériennes n'est pas seulement fermée en vertu de ce mécanisme; l'introduction des alimens solides ou liquides était trop dangereuse pour que la nature lui opposât un obstacle aussi faible et que plusieurs causes peuvent déranger. Au moment où le bol alimentaire tombe dans le pharynx, la glotte se ferme par le resserrement de ses côtés, et interdit toute entrée aux alimens dans les voies de l'air. On ajoute que les oiseaux dépourvus d'épiglotte n'en exercent pas la déglutition d'une manière moins sûre; que des chiens, auxquels on a retranché cette partie, ont pu avaler des substances solides et liquides, et qu'enfin la déglutition devient difficile quand on a paralysé par la section des nerfs laryngés les muscles oui ferment la glotte. Cette doctrine n'est pas en- ' tièrement neuve, et elle nous parait fautive en plusieurs points. Halîer avait déjà signalé la contraction de la glotte. Ostendl tainen necessario fieri dum levatur pharjnx , ut una glottîs claudatur guttiilœ forte aliquœ , sulcum qui est ad utrumque latus adltus larjiigis peiiah entes , in Jistulam- spiritalem distillent , faciantque tussim. Nous nions formellement que la régularité de la déglutition soit due à l'état de contraction de la s^lotte. ïl faudrait, pour qu'il en fût ainsi, que cette ouverture occupât l'extrémité supérieure du larynx. Or, elle est située au-dessous de sa partie moyenne^ et surmontée d'une cavité dans laquelle les alimens ne descendent certainement pas lors-
qu'ils ont franchi l'isthme du gosier. La contraction delà glotte penriant la déglutition n'en est pas moins un phénomène important à constater; c'est par-là que la nature met obstacle à lentrée des alimens ou des liquides dans la trachée.^ lorsque par accident ils se sont introduits dans X-à cavité du larynrc\ c'est alors aussi que l'on éprouve cette toux convulsive accompagnée d'une expiration brusque qui entraîne le corps étranger. De ce qu'un chien a pu avaler sans épiglotte, nous ne concluons pas non plus que cette partie ne sert à rien dans le mécanisme de la déglutition. Comment, dans cette hvpothèse, expliquer la fin misérable à laquelle sont condamnées les personnes qu'une maladie a privées d'épiglotte (])?
La rétrogradation des alimens par les fosses nasales est empêchée par la conti'action du voile du palais, tendu par le péristaphvlin externe, relevé par les péristaphvlins internes, dont l'action est contrebalancée par celle des glosso et pharyngo-staphvlins. Ce voile est de plus embrassé par ie pharynx lui-même , et surtout par le constricteur supérieur. Quelquefois la résistance que ce voile oppose est surmontée^ et les alimens ressorlent en partie par les narines : c'est ce qui arrive lorsque ces
(i) Hinc ah erosâ epiglottide , aut rigidâ , aut resolutd, ut inverti nequiret ex illapso in laryngew potu , funesti éventas secjuuntur. Haller, Elernen. Physioiogiœ , lib. xviii, sect. 3.
aSii DE LA DIGESTION.
muscles sont paralysés, et lorsque, pendant l'acte deladéglulilion ,nous voulons parlerourire. Alors l'air, chassé des poumons avec plus ou moins de force, relève l'épiglotte, et, rencontrant la masse alimentaire, la repousse vers les ouvertures qui doivent lui donner passage. L'isthme du gosier est fermé au retour des alimens dans la bouche par le gonflement de la base de la langue, soulevée par l'action des^/o5',yo et pharjngostaphjlins , petits muscles renfermés dans l'épaisseur des piliers du voile du palais.
Le bol alimentaire est dirigé vers l'œsophage, et introduit dans ce canal par la contraction péristaltique du pharynx, qui peut être regardé comme la partie évasée d'un tuyau infundibuliforme.
En voyant combien sont complexes ces deux tempsde la déglutition, etcombien de parties doivent concourir à leur accomplissement, on s'explique la fréquence de la dysphagie, et la nécessité de rechercher aitenlivement la cause de cette affection , lorsqu'on se propose d'y remédier.
Les alimens descendent dans l'œsophage, poussés par les contractions de ce conduit musculo-mcmbraneux, étendu le long de la colonne vertébrale, depuis le pharynx jus«]u'à l'estomac. Il est facile de concevoir la part que prennent à leur progression les deux plans de fibres, les unes circulaires, les autres longitudinales, qui entrent dans la composition de l'œsophage.
Des mucosités, abondamment sécrétées par la
membrane dont est tapissé son intérieur, les enveloppent, et rendent leur progression plus facile. Les plis longitudinaux de la membrane intérieure favorisent la dilatation du canal: néanmoins, lorsqu'il est élargi outre mesure, il en résulte de vives douleurs^ dépendant, sans doute, du tiraillement qu'éprouvent les plexus nerveux par lesquels les nerfs de la huitième paire embrassent l'œsopliagc en descendant sur ses côtés. La laxité du tissu cellulaire, qui unit à la membrane charnue de l'œsophage les deux tuniques intérieures, permet à ces dernières de céder un peu à la contraction des fibres musculaires qui les embrassent, et les pousse, sous la forme d'un bourrelet, dans l'orifice cardiaque de l'estomac chaque fois que le bol alimentaire est introduit dans ce viscère. Une femme qui présentait une large fistule de l'estomac, ouverte à l'intérieur, a été le sujet de cette observation. J'omets à dessein le poids des alimens dans l'énumération des causes qui les font descendre par l'œsophage. Quoique , dans l'homme comme chez les quadrupèdes, ce poids ne soit point un obstacle à la déglutition, il favorise si peu cette fonction ^ que l'affaiblissement de la contractilité musculaire aux approches de la mort, suffit pour l'empccher tout-à-fait. Les boissons font alors entendre un bruit d'un fâcheux présage. Ce bruit consiste en un gargouillement du liquide qui tend à s'engager dans le larynx; et si l'on insiste et que l'on veuille gorger le malade d'une tisane dont la déglutition
est impossible, elle coule dans la trachée-artère, remplit les bronches, et l'individu meurt suffoqué.
Si l'on en croit des expériences faites en mettant à nu sur des animaux vivans l'extrémité inférieure de l'œsophage, la marche des alimens, assez rapide dans le haut de ce conduit, se ralentirait parfois vers l'extrémité inférieure qui est le siège de contractions prolongées alternant avec des périodes plus courtes de relâchement : mouvemens qui , ainsi que l'analomie le fait prévoir et que l'ont confirmé les observations de M. Magendie,sont sous l'influence du nerf pneumo-gastrique.
Xïil. De l'abdomen. Avant d'étudier les phénomènes ultérieurs de la digestion, accordons un moment à l'examen de la cavité qin en renferme les principaux organes. L'abdomen est presque entièrement rempli par l'appareil digestif : sa grandeur, la structure de ses parois,sont évidemment relatives aux fonctions de cet appareil. La capacité de l'abdomen est supérieure à celle des deux autres grandes cavités; ses dimensions ne sont pas invariablement fixées comme celles du crâne, dont la grandeur est déterminée par l'étendue de parois osseuses et non extensibles : elles sont aussi plus variables que celles de la poitrine, parce que les degrés de dilatation de celles-ci sont limités par l'étendue des mouvemens dont les côtes et le sternum sont capables. Le bas-ventre s'agrandit, au contraire, d'une manière en quelque sorte indéfinie, par l'écartement de ses parois molles et extensibles. On le voit con-
tenir jusqu'à quatre-vingts pintes de liquide dans certaines hydropisies ascites, sans que cette quantité énorme d'un fluide accumulé cause la mort par l'effet de sa masse; tandis qu'à raison de la délicatesse du cerveau, de l'exacte plénitude du crâne, et surtout de l'inflexibilité de ses parois, les moindres épanchemens sont si dangereux dans cette cavité; tandis que l'amas de quelques pintes de liquide dans la cavité de la poitrine amène à sa suite la suffocation. Cette vaste capacité de l'abdomen, susceptible d'une augmentation facile, était bien nécessaire dans une cavité dont les viscères, creux pour le plus grand nombre, et dilatables, renferment des matières dont les quantités sont variables, et d'où se dégagen t des gaz qui remplissent de grands espaces. Quelle prodigieuse différence n'établit point dans les dimensions de l'abdomen la différence des alimens dont les animaux se nourrissent! Comparez le corps grêle, élancé, du tigre, du léopard, de tous les carnivores, à la masse pesante de l'éléphant, du bœuf, de tous les animaux dont les végétaux font la principale ou l'unique nourriture. L'enfant^ qui digère beaucoup pour se développer et croître, a l'abdomen bien plus étendu que l'adulte et que le vieillard. Chez lui , l'appendice xyphoïde du sternum se termine vis-à-vis le corps de la huitième ou neuvième vertèbre dorsale. Dans les vieillards, elle descend jusqu'à la dixième, ou même la onzième, de manière que la capacité abr
domiriale diminue avec le besoin des alimens et l'activité de la digestion.
Les organes intérieurs du corps sont incessamment agités par différentes causes, et entraînés dans divers mouvemens. L'action du système artériel tend à soulever la masse cérébrale , et à lui communiquer des mouvemens d'élévation et d'abaissement; les mouvemens des côtes opèrent la dilatation et l'affaissement du tissu pulmonaire; le cœur, adhérant au diaphragme, entraîné par ce muscle lorsqu'il s'abaisse, s'élance encore contre les parois de la poitrine chaque fois que ses ventricules se contractent. Les viscères abdominaux ne sont pas moins ballottés par les mouvemens respiratoires; ils éprouvent, de la part du diaphragme et des muscles larges, une action et une réaction perpétuelles. Par-là, la circulation des humeurs se trouve favorisée dans les vaisseaux, le cours des alimens accéléré dans le tube intestinal, la digestion activée, et plusieurs excrétions, comme celles des matières fécales et de l'urine, accomplies.
XIV. Chfmijication. Les alimens reçus dans l'estomac s'y accumulent graduellement en écartant ses parois, toujours contiguës quand il est vide. Dans cette distension mécanique de l'estomac par la matière alimentaire, cet organe cède sans réagir. Il n'est cependant pas absolument passif; ses parois s'appliquent, par une contraction générale, une sorte de mouvement tonique à la matière qui
s'accumule; et c'est à cette action de tout l'estomac que les anciens donnaient le nom de péristole. A mesure qu'il se dilate, ou plutôt se laisse dilater, sa grande courbure est poussée en avant; les deux feuillets du grand épiploon se séparent, la reçoivent dans leur écartement, et s'appliquent à l'extérieur de l'estomac dilaté. Ce repli du péritoine paraît avoir, chez l'homme, pour principal objet, de faciliter l'ampliation de l'estomac^ qui se développe surtout par sa partie antérieure : on s'en assure en le soufflant sur un cadavre. A mesure que l'air dilate ce viscère, les deux lames de l'épiploon s'appliquent à sa surface; et si l'on traverse cette membrane avec une épingle, à un pouce de distance de la grande courbure, on voit l'épingle s'en rapprocher, être ramenée vers cette courbure; mais la portion supérieure de l'épiploon peut seule être employée à cet usage, et jamais l'estomac ne s'approprie la totalité de ce repli membraneux. Dirons-nous avec Galien que le grand épiploon garantit les intestins du froid , et leur conserve une douce chaleur indispensable à la digestion ; avec quelques-uns, qu'il remplit les vides, fait l'office d'un fluide , adoucit les froltemens et la pression de la paroi antérieure de l'abdomen ; avec d'autres, qu'il est là pour que le sang s'y porte , lorsque l'estomac, resserré sur lui-même, refuse de le recevoir? Le sang, qui coule si lentement dans ses vaisseaux longs et dclirs , n'y contracte-t-il point quelque disposition oléagineuse, qui le rend plus
propre à fournir les matériaux de la bile? Rien ne le prouve.
L'estonnac s'étend aussi, quoique d'une manière moins apparente j du côté de sa petite courbure, et les deux lames de l'épiploon gastro-hépatique s'écartent comme celles du grand épiploon. Telle est l'utilité de l'épiploon gastro- hépatique, qui peut être regardé comme un résultat nécessaire de la manière dont le péritoine est disposé relativementaux viscères de l'abdomen. Cette membrane, qui se porte de l'estomac au foie , pour les recouvrir, ne pouvait franchir l'intervalle qui les sépare qu'en y jetant une sorte de pont membraneux, par lequel sont soutenus les vaisseaux et les nerfs qui, de la petite courbure ou du bord postérieur de l'estomac, se portent vers la face concave du foie. Cet épiploon gastro-hépatique peut encore, par l'écartement des deux feuillets dont il est formé, prêtera la dilatation de la veine-porte hépatique, qui se trouve, ainsi que tout le paquet des vaisseaux, des nerfs et des conduits excréteurs du foie, contenue dans l'épaisseur de son bord droit.
Pendant que ces changemens s'opèrent dans la membrane séreuse, la tunique muqueuse et le feuillet fîbro-celluleux qui la double contribuent à l'ampliation de l'estomac par le déplissement des saillies qu'ils forment à la face intérieure lors de son état de vacuité. Les fibres charnues subissent un simple alongement.
L'estomac distendu par les alimens éprouve dans
sa direction un changement en yertu duquel son grand bord se redresse en s'appliquant contre la paroi antérieure de l'abdomen et les fausses côtes, tandis que sa face supérieure regarde plus directement en haut que dans l'état de vacuité. Ce changement de direction paraît avoir été exagéré par les anatomistes.
Chez plusieurs animaux à estomac simple, ce viscère prend cependant, au moment de la digestion, une apparence hi-locidaire , par suite d'un resserrement considérable qui se manifeste à sa partie moyenne. E. Home a dit que cette division en deux portions pouvait être fréquemment observée lorsque l'ouverture du corps était faite peu de temps après la mort. Il fait observer aussi qu'une élaboration différente parait avoir lieu dans chaque poriion de l'estomac; il a constamment rencontré les liquides dans la région cardiaque, et les parties solides ramollies dans la région pylorique. On apporta, il y a quelques semaines, à l'hôpital Saint- Antoine, le corps d'un ouvrier qui avait été écrasé quelques instans après avoir pris son repas du matin. Un resserrement considérable séparait les portions splénique et pylorique de l'eslomac : la première ne renfermait que des liquides; on trouva dans la seconde les matières alimentaires ramollies par les sucs gastriques.
Le resserrement dont nous venons de parler ne se manifeste qu'au moment de la digestion , et il est douteux même qu'il soit aussi fréquent que M. E. I. 16
S42 ÔE LA DIGESTION.
Homel'âdonné à entendre, puisqueMM.Tledemann et Gmelin ne l'ont jamais observé dans leurs expériences; mais il est dans l'espèce humaine des sujets dont l'estomac est véritablement digastrique et d'une manière permanente. Il est difficile de dire si cette conformation, chez eux, est congénitale ou acquise. Nous ne pouvons méconnaître ici une sorte de rudiment de l'estomac complexe ou multiple de quelques animaux , et cette opinion acquiert un degré de vraisemblance de plus, si l'on examine comparalivcraent la structure des régions splénique et pylorique de reslomac, M. Home a signalé dans la première des en^foncemens alvéolaires analogues à ceux du bonnet des ruminans. La deuxième est remarquable par la présence des villosités qui semblent commencer dans ce point, et continuent à se montrer Irès-développées dans l'instestin grêle,
L'estomac , rempli par les alimens , exerce sur les viscères abdominaux une pression qui sollicite Févacuation de divers réservoirs; mais on doit accueillir avec réserve les assertions des auteurs relativement aux effets mécaniques de la dilatation de l'estomac. Camper attribuait à celte cause l'évacuation de la vésicule du fiel , et l'accélération du cours du fluide pancréatique. On lui a de même attribué l'afflux plus abondant de la bïîe hépatique par suite de la compression du foie (Lieutaud), la diminution du volume de la rate, viscère qui se serait constamment montré très-petit pendant la réplétîati de resÊGmac (Lassone), et très-volumineux
DE LA DIGESTION. 2/i^
dans l'intervaHe des digestions ( Lieulaud). Nous i^viendrons sur l'état de la rate pendant la digestion. Si on presse l'abdomen d'un cadavre, ou si on l'incline de manière à abaisser la poitrine et la tête, on voit le plus souvent jaillir par la bouche et les fosses nasales les liquides contenus dans l'estomac; il suffît même du développement des gaz intestinaux , par suite d'un commencement de décomposition , pour produire Texpulsion des matières que renferme l'estomac. Cependant, sur le vivant, la pression du ventre, l'abaissement du diaphragme, la toux, le chant, etc. , ne sont point suivis d'un semblable résultat, et l'estomac retient les alimens, quel que soit son degré de réplétion. Du côté du pylore, des fibres circulaires nombreuses ferment complètement cet orifice parleur contraction , tandis que vers le cardia, le même effet est produit par le resserrement d'une anse musculaire jetée comme une écharpe autour de l'extrémité inférieure de l'œsophage : le resserrement de ce conduit contribue aussi à prévenir la sortie des matières alimentaires. L'obstacle situé aux deux orifices est si puissant , qu'un estomac retiré du ventre d'un animal vivant^ avec le commencement du duodénum et la fin de l'œsophage, ne laisse rien sortir de sa cavité, lors même qu'on le presse entre les deux mains. (Haller, Shchiliiting, Shradder.) MM. Tiedemann et Gmelin ont renouvelé cette expérience, et en ont obtenu les mêmes résultats. Lorsque sur certains animaux on pratique la section des pneu-
mo-gastriques, l'estomac perd en partie la faculté de conserver les matières alimentaires; celles-ci remontent dans l'œsophage, et jfinissent pas s'introduire dans les voies aériennes. (Dupuy, Mayer, Leuret et Lassaigne.)
L'estomac a de tout temps été regardé comme le principal organe de la digestion; il n'y joue cependant qu'un rôle préparatoire et secondaire : ce n'est pas par lui que s'accomplit le principal et le plus essentiel phénomène de cette fonction, je veux dire la séparation delà partie nutritive de l'aliment d'avec sa portion excrémentilielle. Reçue dans sa cavité, la matière alimentaire se dispose à cette prochaine séparation; elle se fluidifie^ éprouve une altération profonde, et se convertit en une pâte molle et homogène, connue sous le nom écchjme. Quel est l'agent qui opère cette conversion? ou, sous d'autres termes , en quoi consiste la digestion stomacale ?
Comme il est souvent nécessaire de déblayer avant de construire, nous allons rappeler ici et réfuter les hypothèses successivement proposées pour en expliquer îe mécanisme; elles peuvent se réduire à la coction, \di fermentation ^ la putréfaction^ la trituration et la macération des alimens reçus dans la cavité de l'estomac.
XV. La première opinion est celle des anciens et du père de la médecine; mais par le terme de coction Hippocrate n'a point voulu désigner un phénomène semblable à celui que présentent les
alimens soumis dans un vase à l'aclion de la chaleur; la température de l'estomac^ qui n'est pas supérieure à celle du reste du corps (32 degrés), ne serait point suffisante : les animaux à sang froid digèrent comme ceux à sang chaud , etc. ; la chaleur fébrile, comme Vanhelmont l'observe, déprave la digestion , au lieu de l'accélérer. Dans le langage des anciens, ie mot coction exprime l'altération , la maturation, l'animalisation des alimens, rapprochés de notre nature par les mutations qu'ils éprouvent dans la caviié stomacale. Il est néanmoins avéré que la chaleur naturelle concourt à faciliter ces changemens : les expériences de Spallanzani sur les digestions artificielles, prouvent que le suc gastrique n'agit pas plus efficacement que l'eau commune pour ramollir et dissoudre les substances alimentaires, lorsque la température est audessous de 7 degrés (thermomètre de Réaumur); qu'il devient au contraire très-actif lorsque la chaleur est de 10, 22, 3o ou 40 degrés au-dessus de la glace. La digestion chez les animaux à sang froid est toujours d'ailleurs beaucoup plus lente que dans ceux à sang chaud.
XVI. Les auteurs et les partisans du système de la fermentation ont admis, pour les alimens reçus dans l'estomac, un mouvement intestin et spontané, en vertu duquel ils passent à un nouvel ordre de combinaisons; et, comme on accélère le travail fermentatif en ajoutant à la matière qui l'éprouve une certaine quantité de la même matière qui a
déjà fermenté, quelques-uns d'entre eux ont sup* posé dans l'estomac un levain toujours existant , formé, suivant Vanhelmont, par un acide subtil, et consistant, selon d'autres, dans la petite quantité des alimens restes de la digestion précédente. Mais, outre que l'estomac se vide complètement, et que son intérieur ne présente aucune trace de levain à celui qui l'observe quelques heures après la digestion, il faut un repos parfait aux substances qui fermentent^ et l'aliment est soumis aux oscillations ondulatoires, aux contractions péristaltiques de l'estomac : ce viscère reçoit des secousses des artères voisines; il est d'ailleurs continuellement ballotté par les mouvemens respiratoires. Les fermentations s'accompagnent d'absorption ou de dégagement de produits gazeux, etc., etc.; et tous ces phénomènes n'ont point lieu quand l'action de Testomac n'a souffert aucun dérangement.
On doit néanmoins dire , à l'appui de l'opinion des fermentateurs , que nous ne pouvons nous nourrir que de substances fermentescibles(lll), et que les matières qui ont déjà subi ce commencement de décomposition qu'amènent les fermentations panaire et sucrée, se digèrent plus aisément et en moins de temps. Cette fermentation imperceptible doit avoir beaucoup d'analogie avec ces deux dernières espèces d'altération , et surtout avec la fermentation acide : en effet, en peu d'instans les matières avalées tournent à l'aigre; le lait reçu dans l'estomac de l'homme se caille bientôt;
DE LA BIGESTIOX. 247
mais c'est surtout dans celui des herbivores que cet effet est remarquable. La membrane interne eu quatrième estomac du veau conserve au bout de plusieurs mois la faculté de coaguler le lait; c'est elle que , sous le nom de présure^ on emploie dans la fabrication du fromage. Suivant Réaumur, la membrane inlerne de l'estcmaG d'une poule peut au besoin tenir lieu de cette espèce de levain. Les viandes elles-mêmes mal digérées donnent des rapports acides. Il ne faut donc pas douter qu'il ne se développe un commencement d'acidité dans les substances soumises à l'action de l'estomac : circonstance opposée à l'établissement de la fermentation putride.
X\ IL 11 s'est cependant trouvé des physiologistes qui , depuis Plistonicus, disciple de Praxagore, admettent que la digestion se fait par une véritable putréfaction ; mais , outre qu'il ne se dégage jamais d'ammoniaque dans ce travail ^ notre économie digcstive a^ comme on le veiTa bientôt, la propriété de faire rétrograder, ou au moins d'arrêter la putréfaction des substances qui lui sont soumises. Les serpens,qui, à mison de la grande dilatabilité de leur œsophage, et de l'écartement considérable dont sont capables leurs deux mâchoires presque également mobiles, avalent souvent des animaux plus volumineux qu'eux-mêmes, et mettent plusieurs jours à les digérer, offrent la partie de l'animal soumise à l'action du ventricule parfaitement saine et dans un état de dissolution plus
OU moins avancée; tandis que ce qui reste encore au-dchors présente les signes d'une putridité commençante. Enfin, malgré la chaleur et l'humidité du lieu , les alimens ne prolongent point assez leur séjour dans l'estomac pour que la putréfaction s'y établisse, en supposant que tout favorisât d'ailleurs la naissance de ce phénomène. Les animaux qui ont avalé par mégarde des substances animales putréfiées les rejettent parle vomissement, ou, comme Spallanzani l'a observé sur quelques oiseaux, leur enlèvent le caractère putrédineux.
XVIII. Le système de la fermentation fut celui des chimistes; celui de la trituration est dû aux mécaniciens, qui assimilent les changemens qu'éprouve une substance dans un mortier, sous le pilon du pharmacien , à ceux que les alimens subi-jsent dans l'estomac. Mais qu'il y a loin de l'action attritive d'un pilon qui écrase une substance moins dure que lui, contre un plan qui résiste, à l'action douce et périslaltique des fibres de cet organe sur les substances qu'il contient! La trituration, effet mécanique, ne change pas la nature du corps trituré , tandis que l'aliment se décompose et n'est plus le même après avoir séjourné dans le ventricule. Comme cette hypothèse, malgré son évidente absurdité, a joui longtemps d'une grande faveur, il ne sera point hors de propos d'accorder quelques instans à la réfutation des preuves alléguées à son appui.
La manière dont la digestion s'opère chez les
DE LA DIGESTION. 24q
oiseaux à estomac musculeux , et principalement chez les gallinacés, est l'argument le plus spécieux dont se soient étayés les mécaniciens. Ces oiseaux granivores onl tous un double estomac. On donne le nom àe jabot au premier; ses parois sont peu épaisses et presque entièrement membraneuses ; une humeur abondante est versée à son intérieur; les graines dont ils s'alimentent s'y ramollissent, et y éprouvent une sorte de macération préliminaire, après laquelle elles sont plus aisément broyées par l'action du gésier^ véritable estomac musculaire qui remplit l'office des organes masticateurs dont cette classe d'animaux est presque absolument privée. Le gésier agit avec un tel degré de force pour briser les alimens solides soumis à son action , qu'il pulvérise des globes de verre et de cristal , aplalit des tubes de ier-blanc, rompt des morceaux de métal, et, ce qui est bien plus extraordinaire , brise impunément les pointes des aiguilles et des lancettes les plus acérées, émousse ou casse ces instrumens meurtriers : aussi son intérieur est-il garni d'une membrane épaisse, semi-cartilagineuse, incrustée d'un grand nombre de petites pierres et de graviers. Le coq-d'inde est, de tous les volatiles qui peuplent nos basses-cours , celui où cette structure est le plus évidente : outre ces petits cailloux dont est garnie la membrane interne du gésier, sa cavité en contient elle-même, presque toujours, un plus ou moins grand nombre: le choc de ces corps durs, soumis, avec les grains auxquels ils sont mêlés, à
35o DE LA DIGESTION.
l'action stomacale, peut concourir à leur atténuation. C'est à cet usage que l'autruche destine les cailloux, les morceaux de fer qu'elle avale, et que Valisnieri a rencontrés dans son estomac. Mais ce n'est point dans ces divisions mécaniques, dont le gésier est chargé au défaut des organes masticateurs, que consiste la digestion ; ramollis et divisés par l'action successive du jabot et du gésier, les alimens passent dans le duodénum, et, soumis dans cet intestin à l'action des sucs biliaires, ils y éprouvent les changemens les plus essentiels à l'acte digestif.
La structure singulière de l'estomac, dans l'écrevssse, ne favorise pas davantage l'hypothèse de la trituration. Il est, dans ce crustacé, pourvu d'un véritable appareil mandibulaire destiné à la trituration des alimens; en outre, l'on y trouve, dans certain temps de l'année, deux concrétions arrondies, placées de chaque côté au-dessous de sa membrane interne. Ces concrétions, faussement nommées j'eujc d'écreçisse, sont formées par du carbonate de chaux mêlé à une petite quantité de matière animale gélatineuse : elles disparaissent lorsque, après la chute annuelle de la coquille, l'enveloppe extérieure, d'abord membraneuse, se solidifie par le transport à l'extérieur de la matière calcaire qui les constitue.
L'énorme différence qui existe entre le ventricule de ces animaux et celui de l'homme, devait écarter d'ailleurs toute idée de comparaison. Spallanzani a très-bien vu que , sous le rapport de la
DE LA DIGESTION. 35l
force musculaire de ses parois, les animaux pouvaient se partager en trois classes, dont la plus nombreuse était composée par ceux dont l'estomac , presque entièrement membraneux^ est pourvu d'une tunique musculaire d'une épaisseur très-peu considérable. Dans cette classe se trouvent placés l'homme, les quadrupèdes, les oiseaux de proie, les reptiles et les poissons. Quelque faible que soit cette tunique musculaire dans l'estomac de l'homme, Pitcairn, abusant du calcul, estime sa force à 12,961 livres; il fait monter à ^48,335 celle du diaphragme et des muscles du bas-ventre, qui agissent sur l'estomac et le compriment dans les mouvemens alternatifs de la respiration. Que prouve un calcul si exagéré, si ce n'est, comme l'a dit Garât, que ce vain appareil d'axiomes, de définitions, de scolies^ de corollaires, dont on a défiguré plusieurs ouvrages qui ne sont pas de géométrie, n'a servi qu'à retrancher, pour ainsi dire, des notions vagues , confuses et fausses , derrière des formes imposantes et respectées? Il suffit d'introduire la main dans l'abdomen d'un animal vivant, et le doigt dans une plaie faite à l'estomac, pour reconnaître que la force avec laquelle ce viscère agit sur les matières qu'il contient, ne va pas au-delà de quelques onces.
XIX. Le savant et laborieux Haller crut que les alimens étaient seulement ramollis et délayés par les sucs gastriques. Cette macération était, selon lui, favorisée et accélérée par la chaleur du lieu , le principe de putréfaction et les mouveraens doux , mais
continuels^ dont la substance alimentaire est agitée. La macération surmonte à la longue la force de cohésion des matières les plus solides j mais en les délayant, elle n'en change jamais la nature. Haller s'appuyait des expériences d'Albinus sur la conversion des tissus membraneux en mucilage, au moyen d'une macération prolongée.
Dans les animaux ruœinans, la cavité de l'estomac est divisée en quatre parties, qui s'ouvrent les unes dans les autres, et dont les trois premières communiquent avec l'œsophage. Descendus dans la panse ^ qui est le premier et le plus vaste de ces quatre estomacs, les herbages^ imparfaitement triturés par les organes masticateurs, dont la force est peu considérable, y éprouvent une véritable macération, en même temps qu'un commencement de fermentation acide. Les contractions de l'estomac les font passer par petites portions dans le bonnet, qui, moins grand, mais plus musculaire que la panse^ se roule sur lui-même, enveloppe de mucosités l'aliment déjà ramolli, puis en forme une boule qui remonte dans la bouche par un véritable mouvement anti-péristaltique de l'œsophage. Mâché de nouveau par l'animal, qui semble se complaire dans cette opération, le bol alimentaire redescend, par l'œsophage, dans le troisième estomac, 3ippe\é Jeidllet , à cause des replis larges et multipliés de la membrane qui en tapisse l'intérieur, puis passe de celuici dans la caillette, où s'achève véritablement la digestion stomacale. Tel est le mécanisme de la ni"
mination ,ionc\\ox\ propre aux animaux qui ont un quadruple estomac ; ils ne l'exercent point dans tous les temps de leur vie : l'agneau qui suce le lait de sa mère ne rumine point. La liqueur, à moitié digérée, ne traverse ni la panse, ni le bonnet, alors inutiles, mais descend de suite dans le troisième estomac. Quelques hommes ont offert l'exemple d'une sorte de rumination; le bol alimentaire, descendu dans l'estomac, revenait peu de temps après dans la bouche , pour y subir une seconde mastication et y être de nouveau pénétré par la salive. Conrad Peyer a fait de ce phénomène morbifique le sujet d'une dissertation qui a pour titre : Mericologia , sive de Ruminantibus ,
Cette quadruple division de l'estomac, si favorable à l'hypothèse de Haller sur la digestion , ne s'observe que chez les rurainans. Mais, quoique les animaux soient, pour la plupart, comme l'homme, monogastriques, c'est-à-dire pourvus d'un seul estomac, ce viscère présente des dispositions différentes, dont les plus remarquables sont relatives à la facilité plus ou moins grande qu'ont les alimens pour y prolonger leur séjour. L'insertion de l'œsophage à l'estomac est d'autant plus voisine de son extrémité gauche, et le grand cul-de-sac de ce viscère a d'autant moins d'ampleur, que les animaux se nourrissent plus exclusivement de chairs, substances éminemment altérables, et qui n'avaient pas besoin, pour être convenablement digérées, de séjourner long-temps dans sa cavité. Chez les quadru-
204 ^^ ''^ Digestion.
pédes herbivores non ruminans,Ie grand cul-de-sâc forme près de la moitié, quelquefois même la plus grande partie de l'estomac, l'œsophage s'y rendant assez près du pylore. Dans quelques-uns, comme le cochon , l'estomac est même partagé en deux portions par un rétrécissement circulaire. Les alimens qui tombent dans le grand cul-de-sac de l'estomac peuvent rester plus long-temps dans ce viscère, cette portion de sa cavité se trouvant hors de la ligne de direction que suit le courant alimentaire.
XX. Sucs gastriques. L'estomac est peut-être, de tous les organes, celui qui , proportionnellement à son volume, reçoit le plus grand nombre de vais^ seaux. Dans ses parois membrano-musculaires, qui n'ont guère plus d'une ligne d'épaisseur, l'on voit se distribuer l'artère coronaire stomachique, tout entière destin-ée pour cet organe, la pylorique et la gastro-épiploïque droite, branches de l'hépatique, les vaisseaux courts et la gastro-épiploïque gauche, fournie par l'artère splénique. La plus grande partie du sang, qui de l'aorte passe au tronc cœliaque, va donc à l'estomac; car, si des trois artères en lesquelles ce tronc se divise, la coronaire stomachique est la plus petite, les artères du foie et de la rate envoient à l'estomac plusieurs branches assez considérables, avant de pénétrer dans les viscères auxquels ces vaisseaux sont spécialement destinés. Il suffît de remarquer celte disproportion excessive entre l'estomac et la quantité de sang qui s'y porte, pour en conclure que ce fluide n'est
DE LA ÊIGÊStlOÎ?. ^55
point uniquement employé à }a nutrition de sa substance, mais bien destiné à fournir les matériaux d'une sécrétion quelconque.
Celte sécrétion est celle des sucs gastriques , dont la source la plus abondante se trouve dans l'exhalation artérielle qui se fait à la surface interne de l'estomac ; elle n'est jamais plus active qu'au moment où les alimens reçus dans la cavité, l'irritant par leur présence, le transforment en un centre de fluxion vers lequel les humeurs se portent de tous côtés. L'état de plénitude de ce viscère favorise cet afflux du liquide dans les vaisseaux^ dont les duplicatures s'effacent, dont les courbures se redressent par l'extension de ses parois auparavant affaissées. La membrane interne de l'estomac, en contact avec les alimens, prend une teinte rosée très-prononcée, et qui persiste même après la mort, lorsque celle-ci est survenue brusquement pendant le travail de la digestion. Les artères de l'estomac, de la rate et du foie, leur étant fournies par le même tronc, on professe généralement que, le premier étant vide, peu de sang arrive dans sa substance contractée , et que , dans cet état de vacuité de l'estomac, la rate, moins comprimée, et le foie, doivent en recevoir davantage, tandis qu'ils en recevront moins lorsque le ventricule sera rempli. La rate, dans cette manière de voir, remplirait l'office d'un véritable dlverticuluin. Mais il faut avouer que les expériences de MM. Leuret et Lassaigne ne justifient point ce qu'on a avancé sur la diminu-
tion du volume de la rate pendant la digestion : ce viscère s'est constamment montré bleuâtre et engorgé au moment où l'absorption des liquides dans le canal intestinal s'effectuait avec le plus de rapidité , tandis qu'il était vermeil et peu gonflé chez les animaux qu'on avait fait jeûner. Ces auteurs cherchent à s'expliquer ce phénomène en admettant que la colonne de sang que les veines mésaraïques conduisent au foie ayant été augmentée par les liquides que l'absorption a introduits dans ces vaisseaux, la veine splénique éprouve plus de difficulté à se dégorger dans la veine-porte. C'est ainsi peut-être que l'on pourrait expliquer un fait avancé par Home, et confirmé par les observations d'HeU" singer et de Meckel, savoir, que les corpuscules arrondis, renfermés dans le tissu de la rate , se gonflent beaucoup chez les animaux qui viennent de boire. Mais revenons au suc gastrique.
ïl est important de ne pas se méprendre sur la signification de ce mot. On ne doit pas regarder comme du suc gastrique la petite quantité de liquide qui peut s'amasser dans l'estomac pendant l'intervalle des digestions, soit qu'elle provienne de la déglutition de la salive, de l'exhalation opérée par la muqueuse de Festomac , ou de ces deux sources à la fois. Le véritable suc gastrique est versé dans l'estomac au moment où ce viscère est entré en contact avec les alimens, ou un corps étranger introduit dans sa cavité. C'est peut-être faute d'avoir établi cette distinction que l'on a admis que le suc
gastrique n'était ni acide ni alcalin ; c'est aussi pour l'avoir négligée que M. de Montègre a échoué dans les tentatives qu'il a faites pour renouveler les digestions artificielles de Spallanzani. M. de Montègre expérimentait sur le liquide qu'il vomissait le matin à jeun, et non sur le véritable suc gastrique. Pour se procurer ce suc, on a tantôt fait l'ouverture d'animaux dans l'estomac desquels on avait introduit de petits cailloux ou des grains de poivre; tantôt on a fait avaler de petites éponges enfilées d'un long fil à un oiseau de proie nocturne , tel qu'une chouette. Lorsque l'éponge avait séjourné quelques instans , on la retirait imbibée de sucs gaS' triques j dont la sécrétion avait été favorisée par sa présence. Quelquefois on s'est, borné à mettre à nu la membrane interne de l'estomac, et à la toucher avec quelque substance excitante. Dans quelquesunes de ces expériences, on avait pris la précaution de lier l'œsophage après l'introduction dans l'estomac des substances qui devaient provoquer la sécrétion du suc gastrique, qu'on obtenait alors sans mélange de salive.
Quelques dissidences qui se soient élevées sur la composition chimique d u suc gastrique , il est cependant un point sur lequel presque tous les expérimentateurs sont tombés d'accord ; c'est son acidité. Il y a une très-grande différence, sous ce rapport, entre les liquides contenus dans l'estomac hors le temps de la digestion , ou pendant que cet acte s'accomplit : l'acidité est très -marquée dans ce I. 17
dernier cas; elle l'est moins dans le premier: cependant l'estomac et le mucus qui l'enduit retiennent presque constamment un peu d'acidité. Du papier de tournesol a été appliqué sur les mucosités et la membrane interne de l'estomac de l'homme, du cheval, du chien, du mouton , du rat, de la souris, du moineau, du corbeau, de la chouette, du crapaud, du lézard , de la carpe , et il a constamment rougi comme dans un acide. (Leuret et Lassaigne.) Si quelques chimistes ont trouvé le suc gastrique des ruminans tantôt acide et tantôt alcalin, c'est qu'ils avaient expérimenté indifféremment sur la panse, le bonnet, le feuillet ou la caillette : cette dernière cavité seule sécrète le fluide acide. Bourdelin , Duverney, Viridet, Duhamel, Réaumur, Carminati, etc., avaient déjà noté l'acidité du suc contenu dans le quatrième estomac des ruminans, et cette propriété a été mise hors de doute par les expériences de MM. Tiedemann et Gmelin. Jjacîdite au suc gastrique est donc un phénomène trèsgénéral et très-bien constaté. Il faut, en conséquence, attribuer à l'imperfection des expériences tentées dans ce dernier siècle l'assertion de Spallanzani, qui regardait le suc gastrique comme n'étant ni acide ni alcalin; celle de Gosse, de Genève, qui le présenta comme variant suivant que les animaux étaient herbivores ou carnivores; et celle de Dumas, qui prétendait le rendre à volonté acide ou alcalin , suivant qu'il donnait aux chiens sur lesquels il expérimentait une nourriture végétale ou animale.
DE LA DIGESTION. sSg
li ne règne pas autant d'accord sur la nature de l'acide libre du suc gastrique. L'acide phosphorique, que Macquart et Vauquelin ont cru voir dans le suc gastrique des ruminans, n'y a pas été retrouvé: ainsi il n'en faut pas tenir compte. En 1824, un chimiste anglais distingué, M. Prout, annonça, dans les Transactions philosophiques ^ la présence de l'acide hydrochlorique libre dans les liquides de l'estomac. A la même époque, et sans connaître les travaux de M. Prout,MM. Tiedemann et Gmelin avaient obtenu le même résultat de leurs recherches chimiques , et signalé de plus la coexistence de l'acide acétique libre avec l'hydrochlorique. Cependant MM. Leuret et Lassaigne, après avoir blâmé la méthode suivie par M. Prout, pour la recherche de l'acide hydrochlorique libre, avaient attaqué les conclusions de son travail et nié l'existence de cet acide dans l'estomac; rapportant l'acidité du suc gastrique à l'acide lactique, ainsi que l'avait fait M. Chevreul quelque temps auparavant. Les assertions de MM. Leuret et Lassaigne ne restèrent pas sans réponse : MM. Tiedemann et Gmelin répliquèrent qu'à moins d'être un débutant en chimie, on ne pouvait commettre la faute reprochée au célèbre chimiste anglais; ils reproduisirent en outre, avec détail , les expériences à l'aide desquelles ils avaient constaté la présence de l'acide hydrochlorique libre dans le suc gastrique. Nous ferons remarquer que ces dissidences entre des hommes tous recommandables par leurs travaux , ne sont pas
26o DE LA DIGESTION.
aussi considérables qu'elles le paraissent au premier abord : pour beaucoup de chimistes de nos jours, l'acide acétique et le lactique sont absolument identiques, ou ne diffèrent que par le degré de pureté. Or, nous voyons MM. Tiedemann et Gmelin signaler le premier de ces acides, tandis que le second, déjà vu par M. Chevreul , a été rencontré constamment par MM. Leuret et Lassaigne : il n'y a donc pas jusqu'ici grande divergence d'opinions. Reste Tacide hydrochlorique nié par les chimistes français, et admis par les physiologistes allemands. Nous déclarons qu'après avoir lu attentivement le récit des expériences de MM. Tiedemann et Gmelin , et après avoir pris l'avis de plusieurs chimistes^ nous regardons comme très-vraisemblable l'existence de cet acide libre dans le liquide de l'estomac. Enfin , ces derniers expérimentateurs ont constaté l'existence de l'acide butirique dans le liquide exprimé de l'estomac des chevaux nourris avec de Tavoine. MM. Leuret et Lassaigne attribuent aux villosités la propriété de sécréter le suc gastrique; mais il faut admettre que ce fluide tire aussi sa source des follicules. Bostock a démontré la propriété qu'ils ont de coaguler le lait : -y grains de la membrane intérieure de l'estomac du veau , traitée par l'eau, donnent à cette dernière la faculté de coaguler 6857 ^^'^ son poids de lait. (Expériences de Young d'Edimbourg. ) Le suc gastrique est-il habituellement mélangé à la bile qui refluerait par l'ouverture du pylore? On doit regarder le passage de la bile en
grande quantité, du duodénum dans le ventricule, comme un phénomène morbifique : on a pensé cependant qu'une petite quantité du liquide biliaire était un stimulus utile pour la poche stomacale. Cette idée acquiert une nouvelle force par l'observation de Acsale, qui raconte avoir vu le conduit cholédoque s'ouvrir dans l'estomac sur le cadavre d'un forçat remarquable par son extrême voracité. Elle est encore confirmée par l'exemple des oiseaux de proie, du brochet, qui digèrent très-facilement et très-vite, parce que l'insertion du cana! cholédoque dans le duodénum étant trèsvoisine du pylore^ la bile remonte aisément dans leur estomac, et s'v trouve toujours abondante.
Ce suc gastrique, produit de l'exhalation artérielle 5 se mêle aux mucosités que versent les crvptes glanduleux dont la membrane interne de l'estomac est garnie; ce mélange le rend visqueux et filant comme la salive, avec laquelle les sucs gastriques ont d'ailleurs fort peu d'analogie.
Sa force dissolvante paraît fort variable dans les différentes espèces animales. Il n'agit point comme un véritable menstrue sur les os dont se nourrit le chien ostéophage, et s'unissant à tout ce qu'ils contiennent d'organisé et de gélatineux^ seul il ne les réduit point à un résidu calcaire^ auquel les anciens chimistes donnaient le nom di album grœcum. C'est après avoir subi l'action successive de toutes les liqueurs intestinales que ces substances se montrent sous cet état: l'acte de la digestion s'est exercé tout
entier sur elles. L'énergie dissolvante du suc gastrique est en raison inverse de la force musculaire des parois de l'estomac; et les animaux chez lesquels les parois de ce viscère sont très-minces et presque entièrement membraneuses , sont ceux chez lesquels il a le plus de force et d'activité. Dans la classe nombreuse des zoophytes, il suffit seul à ladécomposition des alimens, toujours plus prompte quand elle est favorisée par la chaleur de l'atmosphère, comme Du Trembley l'a vu sur les polypes, qui, selon cet observateur, dissolvent, pendant l'été, en onze hpures, ce qu'ils mettent trois jours à digérer durant des temps plus froids. Dans les actinies, dans les holothuries, ces sucs de'truisent jusqu'aux coquilles de moules qu'elles avalent.
Le suc gastrique pénètre non-seulement les alimens reçus dans l'estomac et les dissout ; il s'y incorpore, s'y unit encore, se combine intimement avec eux, en altère profondément la nature, et en change la composition.
Les sucs gastriques agissent à leur manière sur les alimens soumis à leur action; et, bien loin d'y introduire un germe de putréfaction , ils arrêtent et corrigent, au contraire, la dégénérescence putride, ainsi que l'ont démontré les expériences nombreuses dans lesquelles on a soumis, comparativement à l'action du suc gastrique et de l'eau simple, des substances alimentaires, que l'on plaçait d'ailleurs dans les mêmes conditions de température. Cette propriété anti-septique des sucs gas-
triques a engagé à en arroser la surface de certains ulcères, afin de hâter leur guérison; et les expériences tentées à Genève et en Italie , ont eu , diton , un plein succès. J'en ai fait d'analogues avec la salive, qui cependant jouit à un degré beaucoup moindre de la propriété de prévenir le mouvement de décomposition , puisque les matières organiques s'y putréfient beaucoup plus promplement que dans le suc gastrique Ce jcpériences âeT'iedemznu et Gmelin); et j'ai vu des ulcères anciens et sordides prendre un meilleur aspect, les chairs s'aviver par l'impression de cette liqueur irritante , et la maladie marcher vers une prompte guérison. Je traitais un ulcère rebelle , placé sur la malléole interne de la jambe gauche d'un adulte. L'ulcère, saupoudré de kina, couvert de plumasseaux imbibés des liqueurs les plus détersives , faisait des progrès très-lents vers un état meilleur, lorsque je m'avisai de l'arroser chaque matin avec ma salive, dont son aspect hideux favorisait la sécrétion. Depuis lors,le malade éprouva un mieux sensible, et son ulcère, perdant chaque jour de son étendue primitive, parvint bientôt à une entière cicatrisation.
Quelque grande que soit la puissance du suc gastrique pour fondre les substances alimentaires , il ne tourne point son action contre les parois de l'estomac. Douées de la vie, ces parois résistent puissamment à la dissolution. Les vers lombrics, si tendres et si délicats, peuvent, par la même raison , v séjourner sans en ressentir la moindre atteinte 3 et
cette force de résistance vitale est telle, que le polype vomit ses bras intacts, lorsqu'il lui arrive de les avaler avec d'autres alimens (i); mais lorsque la vie a abandonné l'estomac avec les autres organes , ses parois peuvent-elles céder à la force dissolvante des sucs qu'il contient? Elles se ramolliraient, se détruiraient même en partie, s'il fallait en croire Hunter, qui, sur un homme mort du dernier supplice, et qui, pour une somme d'argent^ avait observé une abstinence sévère , trouva la membrane interne détruite dans plusieurs points. Ce fait unique ne me semble point suffire : Hunter, trop préoccupé de l'énergie dissolvante du suc gastrique, pourrait bien l'avoir inventé, dans la vue de fortifier son système sur le mécanisme de la digestion stomacale; ou bien ce n'était que l'un de ces cas pathologiques d'érosion de l'estomac , qui se rencontrent assez souvent sur les cadavres, et sur lesquels notre savant collègue, M. Chaussier,a, dans ces derniers temps , appelé l'attention des médecins.
L'on s'accorde assez généralement aujourd'hui à regarder la digestion stomacale comme une dissolution des alimens par le suc gastrique. Ce liquide pénétre de toutes parts la masse alimentaire , en
(i) On avait pensé qu'aucun animal ne pouvait vivre de sa propre chair , et l'on expliquait ainsi ce phénomène ; mais il suffit de citer l'exemple des peuples anthropophages et des espèces carnassières , dont les individus se dévorent eux-mêmes , à défaut d'autre proie , pour voir que ce n'en est point la véritable explication.
écarte, en divise les molécules, se combine avec elle, change sa composition intime, et lui imprime des qualités bien différentes de celles qu'elle avait avant ce mélange. Si Ton rend , en effet , une gorgée de vin ou d'alimens quelques minutes après Tavoir prise, l'odeur, la saveur, toutes les qualités physiques et chimiques de ces substances sonttellement altérées, qu'on les reconnaît à peinej les liqueurs vineuses, plus ou moins aigries, ne sont plus susceptibles de la fermentation spiritueuse. Quoique le suc gastriaue soit l'agent le plus puissant de la digestion stomacale , sa force dissolvante a besoin d'être aidée par l'action de plusieurs causes secondaires, comme la chaleur, qui semble augmenter et se concentrer en quelque sorte dans la région de l'épigastre tant que dure le travail stomachique ; une sorte de fermentation intestine, qui ne doit pas être rigoureusement comparée au mouvement par lequel se décomposent les substances fermentescibles et putréfiables; l'action douce et péristaltique des fibres musculaires de l'estomac , qui pressent en tout sens la matière alimentaire en exerçant une légère trituration , tandis que les humidités gastriques ramollissent, macèrent les alimens avant de les dissoudre. L'on pourrait donc dire que le procédé de la digestion stomacale est à la fois chimique, mécanique et vital; alors les auteurs des théories proposées pour en expliquer le mécanisme ne se sont trompés qu'en attribuant à une cause unique, comme la chaleur, la fermentation , la pu-
tréfaction, la trituration, la macération, les sucs gastriques, ce qui estle résultat du concours de plusieurs de ces causes réunies.
Mais l'action chimique a surtout été étudiée avec le plus grand succès dans ces derniers temps, et nous allons nous y arrêter un instant. Nous avons dit que les sucs gastriques exerçaient une action dissolvante : or, les agens de cette dissolution sont en partie l'eau, en partie les acides de ce suc. Dans la première, sontsolubles un grand nombre de substances organiques simples, contenues dans les matières alimentaires, comme l'albumine non coagulée, la gélatine, le sucre, le mucus végétal et l'amidon; dans les acides, peuvent se dissoudre la plupart des autres composés organiques : albumine concrète, fibrine, matière caséeuse,gluten, etc. (Tiedemann et Gmelin.) Voici un aperçu des expériences qui ont démontré la justesse de cette proposition : de l'albumine liquide donnée à un chien n'a point été détruite dans son estomac, ainsi que l'avait annoncé Prout; mais on l'a trouvée complètement fluidifiée, et formant avec le suc gastrique une liqueur jaunâtre muqueuse. — De l'albumine coagulée donnée à un autre chien s'est montrée en partie dissoute dans le suc gastrique, qui rougissait fortement la teinture de tournesol. — En expérimentant sur la fibrine , on a vu. que cette substance, au bout de quatre heures de séjour dans l'estomac, s'était gonflée, ramollie, qu'elle avait perdu sa texture fibreuse, et subi la même altération que si
on l'avait fait digérer dans du vinaigre. — D'autres principes immédiats , comme !a gélatine , le caséum, l'amidon , le gluten , furent trouvés également fluidifiés dans le suc gastrique. Mais hâtons-nous de présenterici une remarque importante. L'altération '■. subie par les principes immédiats des alimens ne consiste pas pour tous dans une dissoliitioji pure et &\m'^\e ^dissolution \e\\e ^ qu'on pourrait constamment retrouver ces principes dans la matière du chyme, par l'action de leurs réactifs ordinaires. Quelques-uns éprouvent en se dissolvant et se combinant peut-être avec les sucs gastriques, une mutation particulière, et peut-être un commencement d'assimilation. Ainsi, une partie de la fibrine dissoute s'était convertie en albumine; la gélatine contenue dans le suc gastrique avait perdu la propriété dese prendre en gelée et de se précipiter en filaraens par le chlore : elle ne paraissait pas cependant s'être précisément convertie en albumine; le caséum avait été fluidifié sous une autre forme que la sienne, mais sans se convertir en albumine; l'amidon, dissous par le suc gastrique, ne jouissait plus de la faculté d'être teint en bleu par l'iode : il paraissait remplacé par du sucre et une sorte de gomme d'amidon; quant au beurre, il avait été simplement fondu par la chaleur de l'estomac : une partie avait été absorbée sous cette forme , ou déjà poussée dans le canal intestinal.
Ces notions sur l'altération qu'éprouvent dans l'estomac les principes immédiats tirés des règnes
végétal et animal, s'appliqueront avec facilité à la digestion des substances composées, comme le lait, la chair, le pain, divers végétaux. La coagulation du lait par les acides de l'estomac a été observée par beaucoup d'expérimentateurs; et nous connaissons déjà l'action de l'estomac sur chacun des principes immédiats que ce liquide renferme , etc. Le phosphate de chaux des os ne résiste même pas au suc gastrique du chien : une quantité considérable de ce sel fut trouvée dissoute après quatre heures de séjour dans l'estomac d'un de ces animaux.
Si c'est par l'intermédiaire des liquides qu'il sécrète, que l'estomac dissout ou altère les matières alimentaires, celles-ci devront subir l'élaboration digestive, alors même qu'introduites dans l'estomac et soumises à l'action de ces liquides, elles seraient cependant privées du contact de la membrane muqueuse et de toute pression exercée par la musculaire. C'est ce dont on s'est assuré en faisant avaler à des animaux ou à des hommes des matières organiques renfermées dans des tubes ou des boules métalliques percées de trous, par lesquels le suc gastrique pouvait s'introduire, pour dissoudre les alimens. Telles avaient été les expériences que Réaumur pratiqua sur plusieurs animaux, et sur lui-même avec quelques modifications; telles avaient été celles tentées avec le même résultat sur une foule d'animaux par Spallanzani. — Stevens, dans sa dissertation inaugurale, De alimentorum concoctione , dédiée à Alexandre Monro, rapporte vingt-cinq
DE LA DIGÈSTIO>\ 269
expériences , dont la plupart avaient été faites sur un individu qui depuis son enfance était habitué à ingérer dans son estomac des cailloux dont il s'amusait à déterminer la collision en pressant la région abdominale. Stevens lui faisait avaler une sphère d'argent percée de trous, et divisée par un diaphragme en deux compartimens , dans chacun desquels il mettait une substance différente; il examinait ensuite le degré d'altération ou de dissolution que les alimens avaient subi à l'époque de l'expulsion de la petite sphère. Les résultats généraux furent semblables à ceux que nous avons annoncés. Ainsi l'expérience avait démontré la dissolution des alimens avant l'époque où la chimie devait en exposer les conditions.
Si cette théorie était fondée, des matières alimentaires mises en contact avec le suc gastrique, et exposées dans un vase à une température convenable, devaient v subir un travail analogue à celui qu'elles éprouvent dans le ventricule. Les digestions artificielles de Spallanzani ont été citées par tous ceux qui depuis ont écrit sur la digestion. Cet ingénieux expérimentateur plaçait sous son aisselle des tubes remplis d'un mélange de suc gastrique et de matières alimentaires préalablement mâchées et insalivées, et obtenait par ce moyen la conversion du mélange en une matière qui lui paraissait être un véritable chvme. Stevens, dans sa vingt-quatrième expérience, a également constaté la force dissolvante du fluide gastrique retiré de Testomac. Nous
avons déjà dit ce qu'il fallait penser des expériences contradictoires de Montégre. Les assertions de ce physiologiste sont d'ailleurs puissamment réfutées par les digestions artificielles obtenues parMM.Leuret etLassaigne en France, Tiedemann et Gmelin en Allemagne. Le numéro de janvier 1826 de \ American médical recorder conûeni la relation intéressante d'expériences fort décisives faites sur un jeune homme qui, par suite d'une blessure, portait à la région épigastrique une fistule communiquant avec l'estomac. A l'aide d'une sonde et d'une bouteille de gomme élastique, on se procurait du suc gastrique avec la plus grande facilité, — Deux morceaux de bœuf de même volume furent placés l'un dans l'estomac, l'autre dans une fiole contenant du suc gastrique, et entretenu dans un bain de sable à la température de l'estomac. Au bout de quelque temps on retira le morceau introduit dans l'estomac, pour le comparer à celui renfermé dans la fiole. On remarqua que la dissolution avait lieu dans les deux, mais un peu plus promptement cependant dans l'estomac; ce qui pouvait provenir de ce que ce viscère sécrétait continuellement de nouveau fluide et de ce que ses mouvemens renouvelaient le contact du dissolvant. On remarqua en effet qu'une portion de poulet introduite dans la bouteille avec du suc gastrique, et agitée de temps en temps, se dissolvait plus promptement que si le vase était laissé en repos.
Dans toutes les expériences sur les digestions ar-
BE LA DIGESTION. 2n 1
tificielles, on a pu s'assurer que la dissolution s'opérait d'autant plus facilement, que ces substances avaient été préalablement plus triturées, qu'elles étaient plus pénétrées de salive, et que la température du mélange se rapprochait davantage de celle qui est naturelle aux mammifères.
Cette théorie presque toute chimique de la digestion stomacale paraît susceptible d'une objection que nous ne tenterons pas d'atténuer. Si la dissolution s'opère par l'eau et les acides du suc gastrique, si ces derniers ne varient que dans la quantité chez les divers animaux , comment se rendre raison de l'aptitude que telle ou telle espèce montre à digérer presque exclusivement des substances végétales ou animales? Y aurait-il donc dans le suc gastrique dé chaque groupe d'animaux autre chose d'actif que ce que la chimie nous y montre? et faut-il se ranger à l'opinion de Spallanzani, qui admettait un suc spécial pour chaque animal? A l'appui de cette idée on pourrait faire valoir les expériences de Stevens, qui ayant fait avaler à des ruminans ( bœuf;, brebis ) des boules creuses et trouées, contenant les unes des matières animales, les autres des matières végétales, et ayant tué les animaux au bout d'un certain temps, avait constaté que le contenu des premières avait à peine été altéré, tandis qu'il ne restait presque plus rien du contenu des secondes. La même expérience , répétée sur des chiens , lui avait donné un résultat inverse : la chair avait été dissoute et les graines à peine attaquées. On peut cependant ré-
pondre à ces objections. Stcvens avait trouvé les boules contenues encore dans le premier estomac des animaux qu'il avait sacrifiés : or, nous savons que c'est dans le quatrième seulement qu'a lieu la sécrétion des sucs acides. MM.Tiedemann et Gmelin font observer que le suc gastrique des herbivores possède la faculté de dissoudre les substances animales. Ce liquide jouit en effet d'une acidité proportionnée au peu de solubilité des matières qui constituent la nourriture de ces animaux; tandis que le suc des carnivores n'est point assez actif pour attaquer les végétaux grossiers, tels que les herbes crues, les graminées et la paille.
Il serait difficile de déterminer si quelques parties des substances alibiles dissoutes dans l'estomac sont absorbées dans ce viscère, et échappent ainsi à la deuxième élaboration qu'elles auraient dû subir dans le duodénum. M. Smitz a récemment prétendu que les veines s'emparent des principes dissous dans les liquides que renferme le ventricule, et qu'elles les transportent au foie, qui, dans cette hypothèse, pourrait bien être regardé comme un organe d'hématose. Aucune expérience directe ne confirme cette idée, qui d'ailleurs ne manque pas de vraisemblance; car s'il est démontré que ces veines absorbent avec les Hquides les sels que ceuxci tiennent en dissolution, ce dont nous donnerons des preuves ailleurs, on peut supposer qu'elles prennent également les principes immédiats, lorsque ceux-ci ont été fluidifiés.
Une autre question non moins intéressante, et presque oubliée de nos jours, avait déjà été agitée du temps de Haller : Se forme-t-il du chyle dans l'estomac? Sans nous prononcer encore sur l'importance de la bile dans la chylification, nous ferons remarquer qu'on ne pourrait arguer de son absence dans l'estomac , pour y nier la formation du chyle , puisqu'il en reflue parfois une petite quantité. Plusieurs anatomistes cités par Haller (Biumi,Belli , etc.) ont affirmé avoir vu les vaisseaux lymphatiques de l'estomac pleins de chyle; mais Haller paraît attacher peu d'importance à leurs assertions et leurs expériences : expérimenta nimis pauca , dit-il, Bibllot. anatom. Cruiksank affirme n'avoir jamais rien vu de semblable. Mais de nos jours MM. Leuret et Lassaignc se sont prononcés sur la question qui nous occupe, en faveur de l'affirmative. Si l'on examine, disent-ils, les lymphatiques de l'estomac d'un cheval que l'on a sacrifié peu de temps après lui avoir donné des alimens, on les voit remplis d'un liquide que l'on peut recueillir, et qui offre toutes les qualités du chyle; bien plus, le microscope fait découvrir dans le chvme des globules semblables à ceux qui se remarquent dans le chyle , et jouissant comme ceux-ci de la faculté de former des fibrilles par leur adhésion mutuelle. Ce sujet mérite d'être approfondi.
Comme tous les actes de la vie , la digestion stomacale s'exerce sous la suprême influence de la force nerveuse. Conducteurs du principe d'actioDj I. 18
2^4 DE LA BIGESTION*
les nerfs de l'estomac sont les agens principaux de la chymification. Ce serait en vain que, préliminaircment broyés ^ puis pénétrés par la salive , les alimens soumis dans l'estomac à l'inflaence d'une douce chaleur, seraient agités d'un mouvement intestin favorisé par leur nature ; leur digestion ne s'accomplirait point, si l'influence nerveuse, transmise à la fois par les cordons stomachiques du pneumo-gastrique et du grand- sympathique , ne présidait à la sécrétion du suc gastrique et au mouvement péristaltique de l'estomac. Ce n'est pas que les expériences sur les animaux vivans aient démontré d'une manière irréfragable cette coopération du système nerveux dans l'acte de la digestion stomacale : on voit avec regret des dissidences marquées entre ceux qui ont cherché à éclairer ce point de physiologie. Mais notons que les pneumogastriques seuls ont été l'objet de ces expériences , et que la digestion eût-elle continué après leur section ou leur ablation partielle , on n'en pourrait pas conclure que l'innervation ne la tient passons sa dépendance , puisqu'on a respecté dans cette opération les rameaux nombreux que le plexus solaire fournit aux parois de Testomac,
Voici toutefois un précis des travaux qui ont été entrepris à ce sujet. On voit dans lialler que la ligature du pneumo-gastrique paraît d'abord causer des convulsions de l'estomac , et qu'elle détruit ensuite son irritabilité. Baglivi avait déjà observé des nausées , des vomissemens et de la répugnance à
prendre des alimens, chez les animaux auxquels il avait pratiqué la ligature des deux pneumo-gastriques. Mais ces faits ne décident pas la question qui nous occupe. M. de Blainvillea indiqué dans sa dissertation inaugurale (1808) le résultat d'expériences faites sur des pigeons, auxquels il avait fait avaler de la vesce après avoir opéré la section de leurs pneumo-gastriques. Cette substance n'avait subi dans leur jabot aucune altération; les forces digestives avaient été absolument anéanties.
Quatre ans plus lard, M. Legallois {Expériences sur le principe de la vie^ etc.) traita , en passant, de l'influence du pneumo-gastrique sur la digestion stomacale , et déclara que la chymifîcation était complètement anéantie, chez les cochonsd'inde, après la section de ce nerf aux deux côtés du cou.
Avant d'assister aux expériences de MM. Leuret et Lassaigne, expériences dont nous exposerons plus loin les résultats, M. Dupuy, professeur à l'école vétérinaire d'Alfort , en avait pratiqué luimême sur des chevaux , des brebis et des chiens. Les matières contenues dans l'estomac ne lui avaient pas paru avoir éprouvé d'altération analogue à celle qu'on observe dans la digestion. Les animaux périssaient au bout de sixàsept jours dans un état d'amaigrissement remarquable , quoiqu'ils eussent continué jusqu'à cette époque à prendre des alimens et des boissons.
Enfin les expériences pratiquées en Angleterre
par Wilson Philips, et répétées par MM. Clarke, Abel et Hastings, avaient donné des résultats analogues, et conduit à des conclusions semblables à celles que nous avons exposées. Mais la question était loin encore d'être jugée. En effet, la société royale de Londres, à laquelle M. Wilson avait communiqué son travail , ayant désiré qu'il fût soumis à un examen sévère, M. Brodie, un des commissaires désignés par elle , avait répété les expériences de M. Wilson , avec cette particularité, pour quelques-unes , que la section des pneumogastriques étant pratiquée au-dessous du plexus pulmonaire, les résultats obtenus ne se compliquaient pas des troubles survenus dans l'hématose. Un jeune chat digéra très-bien après avoir subi cette opération j et les vaisseaux lactés se montrèrent pleins de chyle.
M. Magendie attribua aussi aux troubles survenus dans la respiration l'interruption des fonctions de l'estomac api es la division des nerfs de la huitième paire à la région du cou , et dit s'être assuré que si la section était pratiquée au-dessous des branches qui vont au poumon , les alimens introduits dans l'estomac y étaient transformés en chyme, et fournissaient ultérieurement un chyle abondant.
M. Brou^hton nia de même , en s'appuyant sur des expériences qui lui étaient propres , l'interruption complète de l'action digestive après la section de la kuitième paire. Mais notons bien le fait , il admet un retard.
Cependant M.Wilson n'abandonna pas l'opinion qu'il avait émise , et expliqua de la manière suivante comment des expériences en apparence identiques avaient conduit à des résultats si contradictoires. La simple section des nerfs pneumo-gastriques ne suffit pas pour faire cesser complètement la digestion ; mais si l'on enlève une portion de ces nerfs, ou que, sans faire ainsi une perte de substance, on retourne leurs bouts de manière à empêcher leur contact et changer leur direction , la fonction est presque entièrement interrompue. Enfin, lorsque l'on a, par ce procédé, donné lieu à la suspension presque complète de la digestion dans l'estomac, on peut rétablir l'action digestive de ce viscère, et opérer lachymification en établissant un courant galvanique. Tel fut le résultat d'une nouvelle série d'expériences tentées par M. Wilson Philips (i), en présence de MM. Brodie, Broughton et quelques autres personnes^ et depuis lors répétées par MM. Girard fils, professeur à l'école vétérinaire d'Alfort , Breschet , Milne Edwards et Vavasseur, qui les a consignés dans sa dissertation inaugurale.
Après avoir enlevé sur un cheval le nerf pneumo-gastrique d'un côté , dans l'étendue de deux ou trois pouces, on fait la simple section du même nerf du côté opposé; ensuite l'on entoure d'une lame
(i) jén experiment inlo the laws ofthe vital fonctions , etc. ; 2^ édit. London, 1818.
mince de plomb le bout supérieur de celui-ci; on fait communiquer cette lame au moyen d'un fil métallique avec l'extrémité d'une pilej puis Ton complète le cercle en introduisant dans l'abdomen de l'animal, au-dessous de l'estomac, une autre lame de plomb communiquant avec l'extrémité opposée par le moyen d'un fil conducteur. Dans cette expérience, il faut avoir soin d'ouvrir largement la trachée-artère, pour prévenir l'asphyxie, qui sans cela ferait périr promptement l'animal par la suppression de la respiration. On voit alors l'avoine introduite dans l'estomac du cheval réduite en une pâte visqueuse, véritable chyme , tandis qu'elle n'est point altérée chez l'animal auquel on a , ou bien coupé avec perte de substance les deux cordons stomachiques, ou bien sur lequel on s'est contenté de couper les mêmes nerfs, dont on a renversé ensuite les bouts de manière à empêcher leur contact^ car leur simple section n'empêcherait point aussi complètement l'action chymifiante.
On pouvait croire qu'enfin ce point de doctrine était fixé ; mais il n'en était rien. MM. Milne Edwards etBreschet,publièrent en 1825 (^Archwes générales de Médecine^ les résultats de nouvelles expériences entreprises sur la section du pneumogastrique. Cette section, disent-ils, n'arrête pas la chymification ; elle la rend seulement plus lente, en paralysant le tissu musculaire de l'estomac, et mettant par-là obstacle aux mouvemens par lesquels le contact du suc gastrique avec les substances alimen-
taires est sans cesse renouvelé. Si l'activité de la chymification est rétablie par l'électricité ,cela tient à ee que cet agent entrelient les contractions de l'estomac: l'irritation mécanique du bout inférieur donne des résultats analogues.
Presque à la même époque, MM. Leuret etLassaigne réduisirent encore l'influence du pneumogastrique sur la digestion. Paitant de cette idée que si l'on attend, pour constater l'état de restomac et des matières qu'il contient, que l'animal ait succombé aux suites de l'engouement du poumon, on ne peut arriver à aucun résultat concluant, puisque la digestion a dû être empêchée dans les derniers momens de la vie, ils procédérentainsi à l'expérience : On pratiqua l'ablation de quatre à cinq pouces de chaque nerf pneumo-gastrique sur un cheval bien portant et jeune, à jeun depuis quatre jours, auquel on pratiqua la trachéotomie : au bout d'une heure , l'animal mangea avec appétit huit litres d'avoine. Huit heures après ce repas , l'animal fut tué par la section de la moelle épinière, et examiné de suite. L'avoine était chyméflée dans l'estomac; une partie était déjà passée dans l'intestin grêle; les vaisseaux lymphatiques du mésentère contenaient un liquide blanc, laiteux, et enfin les deux canaux thorachiques étaient remplis d'un chyle rose transparent. M. Dupuy, présent à cette expérience et à celles qui furent faites ensuite avec le même résultat, n'a pas persisté dans sa première
opinion : J'en conviens^ a-t-il dit,ye m'étais trompé.
Plus récemment encore, M. Sédillot {Dissertation inaugurale) opéra la résection des pneumogastriques sur plusieurs espèces d'animaux, et remarqua que la digestion était d'autant moins troublée , que l'animal sur lequel on expérimentait offrait un estomac moins charnu, et faisait usage d'alimens plus facilement assimilables : un chien caniche vécut deux mois et demi après celte opération, et mangeait avec avidité la viande dont on le nourrissait exclusivenlent. Il mourut néanmoins dans le marasme.
Après cet exposé des travaux entrepris sur l'influence du pneumo- gastrique dans la chymificalion , il nous reste à nous prononcer sur leur valeur. Nous ne doutons pas que la digestion ne puisse s'opérer après la simple section ou l'ablation de ces nerfs. Si quelquefois les aiimens ont paru n'avoir subi aucune altération, c'est que l'opération avait causé des troubles généraux assez grands pour suspendre le travail digestif. S'il est difficile d'apprécier le changement qui constitue la chymification , il ne l'est pas autant de démontrer la présence du chyle dans le mésentère et le canal thorachique : or, nous avons vu que cette preuve de digestion n'avait pas manqué dans plusieurs des expériences que nous avons rapportées. On pourrait dire aussi que la chymification devait certainement s'opérer chez le chien qui vécut deux mois et demi après la ré-
section des pneunio-gastriqnes ; mais il n'est pas prouvé que la cicatrice soit devenue chez lui perméable au fluide nerveux, comme elle existait, dit-on, après la simple section des nerfs (i). L'acte le plus essentiel à la digestion stomacale, la sécrétion du suc gastrique, peut donc s'accomplir sous l'influence seule du grand-sympathique. Nous ne concluons pas toutefois que le nerf pneumo-gastrique n'est pas utile au travail de la chymificalion; nous nous bornons à constater qu'il n'est pas indispensable.
Les alimens font dans l'estomac un séjour plus ou moins long, suivant que, par leur nature, ils se prêtent plus ou moins facilement aux mutations qu'ils doivent subir. Gosse, de Genève, a expérimenté sur lui-même que la fibre animale et végétale, l'albumine concrète, les parties blanches et tendineuses, non réduites en gelée par la cuisson,
(i) On sait que les deux pneumo-gastriques étant divisés à quelques semaines d'intervalle sur un chien, l'animal continue à vivre, et qu'il succombe si on les coupe de nouveau tous les deux le même jour. (Haighton, Béclard, Descot.) L'action nerveuse se rétablirait-elle après l'ablation ? M. Fourcade a cru voir des fibrilles médullaires dans la substance intermédiaire aux deux bouts des nerfs pneumo-gastriques. Uexcision avait été faite sur des chiens, à huit jours d'intervalle; la santé, altérée pendant une quinzaine de jours, se rétablissait ensuite d'une manière parfaite: les pièces ont été montrées à la Société anatomique. M. Sédillot nie formellement la structure nerveuse de la substance intermédiaire aux deux bouts du nerf excisé.
aS^t DE LA DIGESTION.
la croûte de pâté, les substances non fermentéesou peu fermentescibles, restent plus long-temps dans l'estomac, résistçnt davantage aux sucs gastriques que les parties gélatineuses des végétaux et des animaux, le pain fermenté^ etc.; que ces dernières substances n'exigeaient qu'une heure pour leur dissolution complète, tandis que celle des premières était à peine achevée au bout de plusieurs heures.
L'observation suivante jette, ce me semble, quelque lumière sur le mécanisme et l'importance de la digestion stomacale, quoiqu'elle ne confirme pas exactement tout ce que nous avons dit précédemment^ puisque le chyme va se montrer sans acidité; elle a pour sujet une femme que j'ai pu souvent examiner à l'hôpital de la Charité de Paris, dans les salles de clinique du professeur Corvisarl, où elle est morte le 9 nivôse an x, après six mois de séjour.
Une ouverture fistuleuse ovalaire, longue de dix-huit lignes , et large de plus d'un pouce, située au bas de la poitrine, à la partie supérieure et gauche de la région épigastrique, permettait de voir l'intérieur de l'estomac, qui, vide d'alimens, paraissait d'un rouge vermeil, enduit de mucosités, hérissé de rides ou de replis élevés de cinq à six lignes, et de distinguer les ondulations vcrmiculaires qui agitaient ces replis et toutes les parties de l'organe accessibles à la vue. La malade, âgée alors de quarante-sept ans , portait cette fistule de-
puis sa trcnte-huilième année. Dix-huit ans auparavant, elle était tombée sur le seuil d'une porte; le coup avait porté sur l'épigastre ; l'endroit frappe resta douloureux, et la malade dès-lors ne put se tenir et marcher que courbée en avant et sur le côté gauche. A la fin de ce long intervalle, une tumeur phiegmoneuse, oblongue, se manifesta sur le point lésé : au milieu des nausées et des vomissemens qui survinrent, cette tumeur s'abcéda, et par la plaie qui résulta de sa rupture^ s'échappèrent deux pintes d'un liquide que la malade venait de boire pour se procurer quelque soulagement. Depuis lors, la fistule , qui d'abord eût à peine admis le bout du petit doigt, s'élargit chaque jour; elle donnait seulement issue aux boissons; mais au huitième mois, les alimens eux-mêmes commencèrent à passer, et continuèrent ainsi jusqu'à la mort. A son entrée dans l'hospice, elle mangeait autant que trois femmes du même âge, rendait par jour une pinte d'urine, et n'allait à la selle qu'une seule fois tous les trois jours. Les matières fécales étaient jaunâtres, sèches^ arrondies, et pesaient plus d'une livre; le pouls était à la fois faible et d'une lenteur extrême , puisqu'on ne comptait guère plus de quarante-cinq à quarante-six pulsations par minute; trois ou quatre heures après le repas, un besoin irrésistible la forçait d'enlever la charpie et les compresses dont elle couvrait sa fistule, et de donner issue aux alimens que l'estomac pouvait contenir. Ils sortaient promptement, et l'on voyait en même
temps des gaz s'échapper avec bruit et en plus ou moins grande quanlilé. Les aiimens rendus de cette manière exhalaient une odeur fade, n'avaient rien d'acide ni d'alcalin ; car la pâte chymcuse et grisâtre en laquelle ils étaient réduits, étendue d'une certaine quantité d'eau distillée, n'altérait point les couleurs bleues végétales : il s'en fallait de beaucoup que la digestion des substances alimentaires fût toujours complète; quelquefois cependant on n'y reconnaissait pas l'odeur du vin , et la totalité du pain formait une matière visqueuse, molle, épaisse, assez semblable à de la fibrine nouvellement précipitée de l'acide acéteux, et nageait dans un liquide filant, de la couleur du bouillon ordinaire.
Il résulterait des expériences faites à l'École de Médecine sur ces aiimens à demi-digérés, et sur les mêmes aiimens avant leur entrée dans l'estomac, que les changcmens qu'ils y éprouvent durant leur séjour se réduisent à l'augmentation de la gélatine, à la formation d^lne matière quia l'apparence de la fibrine, sans en avoir toutes les propriétés, et à une proportion plus considérable de muriate et de phosphate de soude, ainsi que de phosphate de chaux.
Ce n'est qu'après avoir vidé son estomac, qu'elle lavait ensuite en y faisant passer une pinte d'infusion de camomille, que la malade pouvait se livrer au sommeil. Le matin, on voyait dans l'estomac vide une petite quantité de liquide filant
et mousseux, analogue à la salive ; il ne rougissait ni ne verdissait les couleurs bleues végétales, n'était point homogène^ mais présentait des parties plus consistantes mêlées à la partie liquide , et même des flocons albumineux entièrement opaques. Les expériences faites sur ce liquide^ qu'on ne peut regarder comme du suc gaslrique, l'ont montré fort analocfue à la salive, qui cependant est un peu plus putréfiable que lui.
Le mouvement vermiculaire, au moyen duquel l'estomac se débarrassait des matières contenues dans sa cavité, se faisait dans deux directions non point opposées, mais différentes, et telles que l'une poussait les alimens vers l'ouverture fîsluleuse, tandis que l'autre les chassait du côté du pviore, qui livrait passage à la plus petite quantité.
A l'ouverture du cadavre, on trouva que la fistule s'étendait du cartilage de la septième côte gauche jusqu'à la hauteur de l'extrémité osseuse de la sixième; ses bords étaient arrondis, épais de trois à quatre lignes; la peau les recouvrait d'une pellicule rouge et humide, semblable à celle des lèvres. La membrane péritonéale de l'estomac avait contracté une adhérence si intime avec le péritoine qui tapissait la paroi antérieure de l'abdomen autour de l'ouverture, qu'on n'apercevait aucune trace d'union; Touverture était à la face antérieure de l'estomac, à l'union des deux tiers gauches avec le tiers droit de ce viscère, c'est-à-dire à huit travers de doigt de sa grosse extrémité, et à quatre seu-
286 DE LA DIGESTIOÎf.
lement du pylore. Elle s'étendait de la petite à la grande courbure. C'était, au reste, la seule lésion organique que piéscnlât ce viscère.
On ne doit point taire que, depuis plusieurs années , la malade , maigre et comme émaciée , traînait une vie faible et languissante, que termina une diarrhée colliquative : elle semblait ne vivre qu'à la faveur de la petite quantité d'alimens qui, passant par le pylore dans le duodénum, allait y recevoir l'influence des sucs biliaires. Ce n'est pas que, pendant ce séjour des aliraens dans l'estomac, les lymphatiques de ce viscère ne pussent se charger d'une certaine quantité de particules nutritives; mais celte petite proportion d'un aliment toujours imparfait servait infiniment peu à la nutrition , et sous ce rapport, la malade était dans le même cas que ceux qui , tourmentés par une obstruction du pylore , rejettent par le vomissement la plus grande partie des substances alimentaires, lorsque, la digestion stomacale étant achevée, cette ouverture rétrécie ne peut leur livrer passage.
XXL Pendant que la dissolution des alimens s'opère, les deux orifices de l'estomac restent exactement fermés; aucun gaz, dégagé des alimens, ne remonte l'œsophage, hors les cas de mauvaise digestion. De légers frissons se font sentir, le pouls devient plus vite et plus serré, les forces de la vie paraissent abandonner les organes, pour se porter vers celui qui est le siège du travail digestif. Bientôt les parois de l'estoniac entrent en action ; ses
fibres Circulaires se contractent dans divers points de son étendue. Ces oscillalions péristaltiques, d'abord vagues et incertaines, s'établissent avec plus de régularité, et se dirigent de haut en bas, et de gauche à droite, c'est-à-dire, de l'ouverture œsophagienne vers l'orifice pylorique, après avoir été précédées souvent d'un mouvement dirigé du duodénum vers le grand cul-de-sac de l'estomac; en outre, ses fibres longitudinales le raccourcissent dans le sens de son plus grand diamètre, et rapprochent ainsi ses deux ouvertures. Dans ces divers mouvemens , l'estomac se redresse sur le pylore, et l'angle qu'il forme par sa rencontre avec le duodénum se trouve presque complètement effacé; ce qui rend la sortie des alimcns plus facile. On a remarqué que la digestion se fait mieux pendant le sommeil, lorsqu'on repose sur le côté droit, que lorsqu'on se couche sur le côté opposé, et on a attribué cette différence à la compression que le foie peut exercer sur l'estomac. Elle est bien plutôt due à ce que, dans le coucher sur le côté droit, le passage des alimens est favorisé par leur propre pesanteur; la position de l'estomac, naturellement oblique de gauche à droite, le devenant plus encore par les changemens que la présence des alimens y apporte.
XXII. Usages du pflore. Uouverture pylorique est garnie d'un anneau musculeux recouvert par une dupHcature de la membrane muqueuse. Il est probable que cette espèce de sphincter la tient
exactement fermée pendant le temps de la digestion stomacale, et refuse le passage aux alimens qui n'ont point encore subi une assez profonde altération. On a pensé que pour remplir ses fonctions le pylore devait être doué d'une sensibilité particulière et trèsdélicate ; et on l'a regardé comme une sentinelle vigilante, qui empêche que rien ne passe dans le conduit intestinal, qu'il n'ait éprouvé les changemens convenables. Plusieurs auteurs cités par Ilaller ont très-bien vu que les alimens ne sortent point de l'estomac dans l'ordre suivant lequel ils y sont entrés, mais dans celui de leur digestibilité plus ou moins prompte et facile. Sans accorder au pylore des fonctions aussi intelligentes, nous pensons que c'est à tort que M.Magendie lui a refusé les usages que nous venons de lui assigner, en s'appuyant sur ce que l'estomac du cheval était privé de valvule pylorique , sans que pour cela les alimens sortent de ce viscère pour s'introduire dans le duodénum avant leur chymification. De ce qu'un organe manque dans une espèce animale, en peut-on conclure qu'il est inutile à celles qui en sont douées?
Mais les travaux de Lallemand, de Gosse, de M. Magendie, ont démontré que plusieurs alimens n'éprouvent de la part de l'estomac qu'une altération légère avant de franchir le pylore, et qui ne suffît pas pour les rendre méconnaissables. C'est ainsi que l'on reconnaît manifestement des haricots et d'autres légumes dans les matières que rendent les personnes attaquées d^anus artificiel. Ces matières, qui renfer-
DE LA DIGESTION. !2Sg
ment très-peu ds molécules nutritives et régénératrices, traversent l'estomac avec rapidité, tandis que les viandes^ les gelées, y sont plus long-temps retenues. Des pièces de monnaie, d'autres corps étrangers indigestibles, franchissent promptement l'ouverture du pylore^ ce qui d'abord paraît ne point se concilier avec ce tact délicat que nous lui attribuons; sentiment exquis par lequel il exerce une espèce de choix sur les alimens qui le traversent; mais c'est sur la qualité plus ou moins nutritive des alimens que ce choix s'opère. C'est donc avec fondement que les végétaux passent pour une nourriture légère , et que l'on est dans la coutume de prescrire des alimens peu riches en sucs nutritifs, dans la vue de ne point surcharger l'estomac débile dans la plupart des convalescences.
XXIII. A mesure que l'estomac se vide , le spasme de la peau cesse; aux frissonnemens succède une douce chaleur; le pouls se développe et s'élève; la quantité de la transpiration insensible augmente. La digestion produit donc un mouvement général, analogue à un accès fébrile ; et celte fièvre digestive, déjà signalée par les anciens, est surtout facile à observer chez les femmes douées d'une grande sensibilité. On ne peut rien établir de positif sur la durée de la digestion stomacale. Les alimens sortent plus ou moins vite de l'estomac, suivant que, par leur nature, ils opposent une résistance plus ou moins grande aux puissances qui tendent à les dissoudre, suivant encore que I. 19
l'estomac jouit de plus ou moins de force et de vigueur , et que les sucs gastriques sont doués d'une activité plus ou moins marquée. On peut néanmoins assigner trois à quatre heures comme le terme moyen de la durée de leur séjour. Il est important de connaître en combien de temps s'accomplit la digestion stomacale , afin de ne pas la troubler par les bains, les saignées, etc. , qui appelleraient vers d'autres organes les forces dont la concentration sur restomac est utile à la digestion alimentaire.
Si, comme il n'est pas permis d'en douter, l'estomac entraîne dans son action tous les organes de l'économie; s'il appelle, en quelque sorte, à son aide, le système entier des forces vitales; si cette espèce de dérivation est d'autant plus marquée que l'organisation est plus délicate , la sensibilité plus vive, la susceptibilité plus grande, on voit combien il est utile d'imposer une diète sévère dans les maladies aiguës^, et dans tous les cas où la nature est occupée à un travail organique qu'une irritation un peu vive ne manquerait pas de déranger ou d'interrompre. Ceux qui exercent l'art de guérir dans les grands hôpitaux savent à combien de ma^ lades les indigestions sont funestes. J'en ai vu plusieurs portant des ulcères d'une grande étendue; la suppuration était abondante et de bonne nature, les chairs vermeilles, et tout promettait une heureuse issue , lorsque des parens indiscrets leur apportent en cachette desalimens indigestes dont ilsse gorgent malgré la surveillance la plus active. L'esto-
mac, accoutumé à un régime doux et modéré ^ et tout à coup surchargé d'alimens, est transformé en un centre de fluxion vers lequel les sucs et les humeurs se dirigent; llrritation qui s'y établit devient supérieure à celle qui existe dans la surface ulcérée ; celle-ci cesse de se couvrir de pus, les bourgeons charnus s'affaissent, une oppression extrême se manifeste; à la difficulté de respirer se joint une douleur de côté pongitive; la douleur, sympathiquement ressentie dans le poumon, rend cet organe le siège d'une congestion inflammatoire et purulente, le râle survient, et les malades meurent suffoqués au bout de deux ou trois jours, quelquefois même après vingt-quatre heures ; et cette terminaison funeste est surtout accélérée lorsque , comme j'en ai été souvent témoin, on applique un vésicatoire sur le point douloureux , au lieu d'en couvrir la surface ulcérée.
On s'étonnera peut-être que, dans l'accident dont on vient de parler, ce soit le poumon , et non pas l'estomac lui-même, qui devienne le siège de la congestion et de la douleur; mais, outre que le poumon est l'organe du corps le plus perméable , le plus faible , celui qui se prête le plus facilement aux mouvemens fluxionnaires (i), une foule
(i) De tous les organes, il est celui qui présente le plus de lésions organiques ; et ceux qui ont ouvert beaucoup de cadavres ont pu voir combien il est rare de trouver des poumons parfaitement sains chez les hommes adultes et chez les vieillards.
d'exemples prouvent quelle étroite sympathie l'unit à l'estomac. Qu'il nous suffise de rappeler les pleurésies et péripneumonies bilieuses , ces douleurs aiguës de côté, que, depuis Stoll , les médecins combattent si heureusement avec les vomitifs. La rapidité avec laquelle leurs symptômes se dissipent par l'évacuation des matières saburrales dont l'estomac se trouve embarrassé, démontre évidemment que ces maladies sympathiques ne sont point dues au transport de la bile sur le poumon; qu'elles ne consistent pas non plus dans l'existence simultanée d'une affection gastrique et de l'état inflammatoire de la plèvre ou du poumon ; mais que ce sont de simples affections gastriques dans lesquelles le poumon est en même temps le siège d'une douleur sympathique.
L'action des parois de l'estomac ne cesse que lorsque ce viscère est complètement débarrassé des alimens qui remplissaient sa cavité. Le suc gastrique, dont aucun stimulant ne provoque la sécrétion , n'est plus alors versé en aussi grande quantité par ses artères, et les parois , qui se mettent en contact, sont principalement lubrifiées par les mucosités que sécrète abondamment la tunique intérieure.
On s'est jusqu'à présent exagéré l'importance de l'estomac dans la digestion ; en effet , comme nous l'avons vu , il n'en est point le principal organe (XIV). 11 ne semble avoir d'autre usage que de préparer la masse alimentaire aux changemens plus essentiels qu'elle doit ultérieurement subir,
lorsque, reçue dans le duodénum, et mêlée aux sucs biliaires, elle se séparera de sa partie chyleuse et nutritive. La conversion des alimens en une pâte grisâtre, à laquelle on donne le nom de chyme y voilà ce qu'opère l'estomac; il est donc, à proprement parler, l'organe de la chymifîcalion. Il n'en est pas même l'instrument exclusif, car cette opération est fort avancée dans la bouche, lorsque l'aliment a été suffisamment broyé par les dents et pénétré par les sucs salivaires; et si l'on dit vulgairement que la bouche est un second estomac, on pourrait dire, avec encore plus de raison, que l'estomac est une seconde bouche. Il s'en faut bien , en effet, que la masse des alimens soit , à sa sortie de ce viscère, changée en une pâte parfaitement homogène. On y reconnaît encore fréquemment leur nature primitive; le suc gastrique achève, par son mélange, ce qu'avait commencé la salive, avec laquelle il n'a d'ailleurs nulle ressemblance, quoique récemment encore le docteur Montègre prétende avoir reconnu cette ressemblance à la faveur du pouvoir dont il jouissait de vomir à volonté dans tous les temps de la digestion , et même lorsque l'es- , tomac était absolument vide d'alimens.
Si nous recherchons la cause de cette croyance si généralement répandue, et suivant laquelle l'estomac est regardé comme le principal organe de la digestion, nous la trouvons dans un fait bien remarquable. La faim cesse et s'apaise du montent que ce viscère est rempli; les alimens reçus dans
sa cavité réparent les forces aussitôt qu'ils ont été admis, et bien avant d'avoir pu fournir aucune particule nutritive. Hippocrate connaissait parfaitement ce phénomène : l'aliment corrobore, puis est assimilé, dit-il, dans son Wwe de T Aliment : corroborât et assimilât. Les substances les plus nourrissantes ne sont pas toujours celles qui effectuent le mieux cette sorte de réparation. Un villageois fort et robuste, habitué à lester son estomac avec un pain noir et compacte , ne trouve point une alimentation suffisante dans le même poids d'un pain plus léger. Il faut donc reconnaître non-seulement que les liqueurs spiritueuses (i), au moment où elles sont* introduites dans l'estomac, sont immédiatement restaurantes par l'excitation sympathique qu'elles occasionnent; mais encore que les alimens euxmêmes produisent un effet semblable, d'autant mieux qu'ils opposent une certaine résistance à l'action de l'organe. En effet, leur introduction dans l'estomac produit un sentiment instantané de vigueur et de bien-être, tandis que la réparation réelle suppose une série d'actions subséquentes.
XXIV. Du 'Vomissement. Cette évacuation par la bouche, des matières contenues dans l'estomac, dépend à la fois de l'action de cet organe et de la pression que les parois abdominales exercent sur lui. Mais pour quelle part l'estomac concourt-il au
(i) Famern vini potio soleil. Hipp, , Aph.^ %. 2, aph. 2r«
vomissement? Peu de points ont été plus controversés que celui-ci. Dès le temps deHaller, on pouvait diviser en trois classes les physiologistes, relativement à leur doctrine du vomissement. Les uns en attribuant exclusivement l'accomplissement à l'estomac; les autres, rapportant tout à l'action des parois abdominales et du diaphragme; quelquesuns enfin invoquant ces deux ordres d'agens. Ici comme pour les effets de la section du pneumogastrique, nous donnerons un précis des expériences qui ont été publiées sur cette matière, et nous terminerons par ^exposition de notre manière de voir. Examinons d'abord la doctrine de Haller. Le mouvement anlipérislaltique, établi du pvlore vers le cardia, amène, dit-il, l'éructation, le rapport, la régurgitation , et même le vomissement, acte dans lequel les substances contenues dans l'estomac sont brusquement expulsées par la bouche. Les fibres circulaires de l'estom.ac sont les aç^ens de cette action , qui, dans d'autres cas^ a lieu par un mécanisme différent. On voit en effet sur des animaux vivans la partie antérieure de l'estomac se rapprocher de la postérieure avec secousse et un certain bruit, accompagné de l'éjaculation brusque des alimens. Haller attribue cette action aux fibres obliques qui de l'œsophage descendent sur les deux faces de l'estomac , et doivent rapprocher de l'œsophage la partie antérieure du viscère. A l'appui de cette théorie, on citait une expérience de Wepfer, qui avait vu l'estomac, tiré hors de la cavité abdomi-
nale sur un animal vivant, se vider cepen dan t par l'œsophage des matières qu'il contenait. Wepfer et Perrault ont encore vu le vomissement s'opérer après la dissection du diaphragme ou dans l'état de repos de ce muscle, quîescente septo. La même chose avait eu lieu après la dissection des parois abdominales. (Perrault.)
Cependant, dit Haller, dès le siècle précédent, des hommes habitués aux vivisections avaient remarqué que l'estomac se contractait à peine dans les plus violentes convulsions du vomissement. Ainsi Bayle, professeur à Toulouse, donne de l'émétique à un chien , puis il introduit son doigt dans l'estomac de l'animal, et ne sent aucune pression de la part du viscère au moment du vomissement. 11 ouvre largement le ventre de l'animal : le vomissement ne peut plus s'opérer : il fait la suture des parois abdominales : le vomissement reparaît. Chirac, après avoir également donné de l'émétique à un chien , vit que l'estomac se mouvait à peine : Ut nullo modo j ah imbecilli motu, vomitus vehementissima sjmptomata eœpectares. ( Haller. ) Van-Swieten observa que l'irritation de l'estomac sur des chiens vivans ne provoquait pas le vomissement, et que sur un animal en proie à cet acte, le mouvement antipéristaltique était peu apparent, léger, et qu'il survenait tard. Il fallait donc chercher d'autres agens : ce ne pouvait être que les muscles abdominaux et le diaphragme. Nous sommes forcés d'avouer qu'un auteur contemporain de
Haller, Shwartz, n'avait presque rien laisse à faire aux modernes pour démontrer la participation des muscles du bas-ventre et du diaphragme au vomissement, et qu'il avait déjà répondu aux objections qu'on pourrait faire à cette explication. Il fait sortir l'estomac dii ventre d'un animal , observe que le vomissement n'a pas lieu ; puis il presse l'estomac avec la main, et détermine ainsi l'expulsion des matières qu'il contient. Il ne se dissimule pas que si le diaphragme est actif, ce ne peut être que pendant l'inspiration ; qu'alors la contraction des piliers devrait, en resserrant l'œsophage, empêcher le vomissement, et que celui-ci survenant, les matières expulsées devraient s'introduire dans les voies aériennes. Mais il s'est assuré que l'ouverture œsophagienne du diaphragme n'était point resserrée pendant la contraction du muscle, et que, d'une autre part, l'évacuation de l'estomac n'avait pas lieu précisément pendant l'inspiration , mais dans le temps qui la sépare de l'expiration, au moment où la contraction des muscles abdominaux succède à celle du diaphragme.
Cette doctrine n'obtint point un assentiment universel. Lieutaud objecta que s'il en était ainsi , le vomissement devrait être volontaire , et que cependant il ne l'est pas. L'estomac, caché sous les fausses côtes gauches, lui parut trop profondément situé pour éprouver l'action des muscles abdominaux. Il cita l'exemple de personnes tourmentées de nausées, qui n'avaient pu se débarrasser par le vomissement,
à cause de la paralysie de leur estomac; il produisit en outre quelques-unes des objections que nous avons vues réfutées par Shwartz.
Après avoir résumé presque tout ce débat avec beaucoup d'impartialité, Haller adopta une opinion beaucoup moins exclusive que celle qu'on lui prête généralement aujourd'hui. L'examen d'un homme qui vomit, montre, suivant lui, la part de l'estomac et celle des organes respiratoires dans l'action de vomir. Le foyer du mal est dans l'estomac; d'où la nausée, la tristesse d'esprit, la faiblesse approchant de la syncope, avec pâleur de la face, pouls petit et débile. Déjà le ventricule éprouve le mouvement antipéristaltique qui peut quelquefois accomplir le vomissement, mais qui, le plus souvent, entraîne dans son action les contractions spasmodiques et involontaires du diaphragmectdesmusclesabdominaux: alors on observe l'effort , accompagné de tous ses phénomènes : inspiration véhémente , congestion du sang à la tête, céphalalgie, face livide, veines gonflées et semblant menacer de rupture, sueur abondante. Les phrases suivantes montrent combien se sont mépris les auteurs qui ont présenté Haller comme ayant adopté une opinion exclusive sur le vomissement : Qui lias vires ( diaphragme et muscles du bas-ventre) a nDomitu faciendo removent atque negant , earum actionem in voniendo percipi non videntur sjmptomata vomitus om-
nia esse contemplati Quiventriciili negârunt
aliquas esse in vomendo partes , eos oportebat
memores esse experimentorum JVepferi, etc. Nous les avons rapportées en partie plus haut.
Tel était l'état de la science au temps de Haller; voyons ce qu'on a fait depuis. L'opinion de Lieulaud fut de nouveau soutenue, en 1771, par M. Portai. L'estomac étant mis à nu au moment du vomissement, l'expérimentateur affirme qu'il a vu la contraction du viscère, que l'expulsion des matières avait lieu pendant l'expiration, qu'elle se suspendait au moment où le diaphragme contracté comprimait l'œsophage, et qu'enfin la pression exercée avec les mains sur l'estomac, ne suffisait pas pour déterminer l'évacuation des matières qu'il contenait. Mais comme si on eût été destiné à tourner continuellement dans le même cercle d'opinions et d'expériences, on vit, en 18 (3, M. Magendie revendiquer, en faveur du diaphragme et des muscles abdominaux, l'influence que M. Portai leur avait refusée, et reproduire les expériences de Bayle, Chirac, Shwartz, auxquelles il en ajouta de nouvelles. Pour prouver que l'on peut vomir sans le secours de l'estomac, M. Magendie, après s'être assuré qu'un animal auquel on a extirpé ce viscère et injecté de l'émétique dans les veines, éprouve cependant des nausées et des efforts de vomissement, substitue à l'estomac une vessie de cochon modérément pleine d'eau tiède, fait la suture des parois abdominales, injecte la solution d'émétique dans une veine, et voit les contractions du diaphragme et des muscles abdominaux vider avec secousse cet estomac postiche. Pour
démontrer ensuite que l'on ne pouvait vomir sans le secours de ces muscles, il paralysa le diaphragme par la ligature des nerfs diaphragmatiques : alors le vomissement est faible. Sur un autre chien , il enlève la ceinture musculaire de l'abdomen , en laissant le péritoine intact, ainsi que la ligne blanche: l'estomac vu au travers du péritoine paraît immobile pendant les contractions du diaphragme, qui ne le vident qu'incomplètement. Le vomissement devient impossible si, sur le même animal, on paralyse le diaphragme par la ligature de ses nerfs, et on enlève les muscles abdominaux.
Ces dernières expériences, la substitution d'un estomac exceptée, furent répétées par M. Maingault, avec cette différence qu'au lieu de susciter le vomissement par l'injection d'émétique dans les veines, il le provoquait en pratiquant la ligature d'un intestin grêle qu'il replaçait ensuite dans l'abdomen ; mais les résultats qu'il en obtint lui ayant paru entièrement opposés à ceux publiés par M. Magendie, ses conclusions différèrent également de celles de ce physiologiste. Le mouvement antipéristaltique de l'estomac lui sembla être l'agent principal; non pas qu'il soit brusque et convulsif, mais il s'y joint une contraction spasmodique de l'œsophage; le diaphragme et les muscles abdominaux ne sont qu'accessoires.
Réclard fut chargé par la Société de médecine de la Faculté de poursuivre ces recherches. Il fit un assez grand nombre d'expériences, observa succès-
5oi
sivementles suites de la section de l'œsophage, des nerfs diaphragmatiques, des parois abdominales, et il arriva à ces résultats : i° que l'œsophage coupé en travers, et pendant hors de la plaie par son bout supérieur, éprouve des contractions brusques, des mouvemens alternatifs de resserrement et de dilatation , et qu'il chasse de haut en bas quelques bulles d'air pendant ces contractions; 2° que l'estomac soustrait à l'action des puissances musculaires, n'a jamais pu expulser les matières qui le remplissaient; mais qu'il suffisait de la contraction du diaphragme ou des muscles de la paroi antérieure de l'abdomen, pour que le vomissement eût lieu; seulement alors l'estomac devait être distendu par une grande quantité de liquides.
Malgré l'exactitude de ces faits, M. Bourdon ayant rencontré une personne affectée de cancer de tout l'estomac, et qui, pendant sa vie, n'avait jamais pu vomir, quoique tourmentée de nausées, en conclut de nouveau que l'estomac était l'organe essentiellement actif du vomissement; mais M. Piedagnel combattit victorieusement cette opinion , en présentant une foule de cas de cancers de l'estomac, dans lesquels il Y avait eu des vomissemens abondans , et en faisant remarquer que dans cette maladie l'apparition ou l'absence des vomissemens était due à l'état dans lequel se trouvait l'un ou l'autre orifice stomacal, tantôt élargi, tantôt en partie oblitéré par le développement de la maladie. A l'appui des remarques de M. Piedagnel, on peut rappeler une obser-
vation bien judicieuse de Pline : Nulla animalia vojnunt, nisi quibus 'ventriculus inferne angustus est. On peut dire que les matières que renferme l'estomac, comprimées soit par son propre reserrement ^ soit par la contraction des muscles abdominaux, sortent de ce viscère par celui de ses orifices qui résiste le moins. C'est ainsi que, suivant la remarque de Berlin, il est très-dilricile au cheval de vomir : deux bandes de fibre/s musculaires, fort épaisses, augmentent, chez ce quadrupède, la force de l'orifice cardiaque. Le vomissement est de même très-difficile chez d'autresanimaux, dont l'œsophage s'insère obliquement sur l'estomac, à peu près de la même manière que les uretères sur la vessie. Au contraire, les chiens et les quadrupèdes carnivores rejettent avec une grande facilité les matières contenues dans leur estomac. Le vomissement est encore plus facile chez les oiseaux de proie, qui, dépourvus de diaphragme, se débarrassent de cette manière des plumes ou des poils des animaux qu'ils ont avalés.
Enfin, l'on a encore, dans un journal anglais, fait valoir un argument très-puissant en faveur de la théorie du vomissement accompli par les contractions de l'estomac. Graves et Stokes ont cité une observation où, par suite d'un vice de conformation, l'estomac, placé dans la poitrine, s'était débarrassé par le vomissement des matières qu'il renfermait, quoiqu'il fut soustrait à l'action des muscles abdominaux.
Quelle conclusion pouvons-nous tirer des faits exposés plus haut? C'est qu'il y a une coopération plus ou moins énergique, de la part de toutes les parties que nous avons mentionnées, pour opérer le vomissement, i" Du côté de l'estomac, si l'on ne peut admettre une contraction convulsive que les fibres charnues ne paraissent pas susceptibles d'éprouver, on doit croire que, par un mouvement antipéristaltique, il dirige les matières qu'il renferme du côté du pylore. 2° L'action de l'œsophage est des plus curieuses : l'air qu'il chasse de haut en bas ouvre le cardia dans le moment de la contraction convulsive des muscles de l'abdomen ; en outre, la contraction de ses fibres longitudinales, en raccourcissant ce conduit , attire en haut l'estomac , et peut, ainsi que M. Gcrdy l'a avancé, favoriser l'agrandissement de l'orifice cardiaque, en surmontant la contraction de cette zone musculaire, qui, jetée en écharpe, semble destinée à le tenir fermé. L'ouverture du cardia doit être large , car jl sort un flot considérable de substances à chaque effoRt de vomissement. 3" Du côté des muscles abdominaux , l'action est trop simple pour nous arrêter à la décrire; mais il peut paraître étonnant que les matières vomies ne pénètrent pas dans les voies aériennes, puisque c'est pendant l'abaissement du diaphragme que le vomissement a lieu. Voici ce qui s'oppose à cette introduction : la glotte est alors exactement fermée, et le diaphragme abaissé n'agit plus qu'en formant un plan solide
3o4 DE LA. DlGESTlOîf.
contre lequel l'estomac peut être comprimé. Le diaphragme pourrait encore, selon l'observation de M. Gerdy, comprimer directement l'estomac, en resserrant la base très-mobile de la poitrine, sur laquelle il s'insère.
Le vomissement est quelquefois accompagné d'accidens assez graves. La contraction de l'œsophage peut être assez violente pour que ce canal se rompe en travers: c'est ce qui a été vu par Boerhaave, qui a qualifié cet accident de morbus atrox. La rupture du diaphragme a été vue un plus grand nombre de fois; et dans quelques-uns de ces cas, l'estomac avait passé en partie ou en totalité, par la déchirure du diaphragme, dans la cavité de la poitrine. Si l'estomac, fixé par son union avec le duodénum , ne peut être rendu par le vomissement , une portion de ce viscère peut du moins s'invaginer dans l'œsophage, et passer ainsi dans le médiastin; c'est ce qui a été montré par M. Sédîllot à la Société anatomique. L'on a eu souvent l'occasion d'observer \à rupture de la rate à la suite des efforts de vomissement. On en trouve des exemples dans Haller , M. Boyer, les bulletins de la Société anatomique, etc. On a vu quelques veines abdominales, énormément distendues, céder à l'effort du sang, et une hémorrhagie succéder à la déchirure de leurs parois; il n'est pas rare de voir une hémorrhagie cérébrale se produire à l'occasion des efforts convulsifs auxquels se livrent certaines personnes pendant qu'elles vomissent. Il en est de
DE LA DIGESTION. 3o5
même de la formation de hernies, ou de l'étranglement de celles qui existaient déjà. Quant aux ruptures de l'estomac que l'on a observées chez l'homme, et que M. Dupuy dit avoir aussi rencontrées sur l'estomac des chevaux , à la suite des efforts infructueux qu'ils font pour vomir (ruptures qui alors affectent le même endroit que celui où la déchirure se produit après la mort quand on soumet l'estomac rempli d'eau de cet animal à une pression mécanique), quoiqu'on les ait invoquées à l'appui des contractions convulsives de l'estomac pendant le vomissement, il est permis de conserver quelques doutes au sujet de leur formation ; car nous savons que l'estomac est incapable de contractions convulsives, et que la pression des muscles s'exerçant sur toute la surface des parois de l'estomac, celles-ci sont également soutenues dans toute l'étendue de l'organe, tandis que les matières ne peuvent faire effortpour s'échapper que par les endroits qui leur offrent le moins de résistance.
Dans l'espèce humaine, le vomissement est un phénomènepathologique : vomitiis totus morbosus est , a dit Haller. La facilité avec laquelle il s'accomplit varie selon les individus et aux différentes époques de la vie. Il se produit sans difficulté chez les enfans; chez les adultes, il est plus pénible; quelques personnes, quoique fatiguées par des nausées, ne peuvent venir à bout de vomir; d'autres, au contraire , reproduisent ce phénomène pour ainsi dire à volonté: tels étaient MM. Josse et Montègre;
3o6 im LA DIGESTION.
tel était un individu que j'ai observé en 1816. Ce jeune homme, âgé de vingt-six ans, fort , robuste, et doué d'un certain embonpoint, s aperçut, dès son enfance, qu'il lui suffisait de le vouloir, pour rendre sans douleur les choses qu'il avait avalées. Après avoir usé de celte faculté pour simuler des indispositions, il ne l'emploie maintenant qu'à se débarrasser des aliniens qui l'incommodent , et même à nettoyer son estomac en buvant et en vomissantsuccessivement plusieurs verresd' eau froide. On imagine bien qu'avec le privilège de diriger ainsi cet organe, M*"^* n'a jamais d'indigestion, et se trouve à l'abri d'une foule d'incommodités. Au moment de l'évacuation, les muscles de la paroi antérieure de l'abdomen ne présentent pas la plus légère contraction. M"^** ressent comme un mouvement qui se dirige de la région du pylore vers l'œsophage, mouvement le plus souvent accompagné d'un léger borborygme. Du reste, aucune fatigue ne suit ce singulier exercice, qui ne déplaît à M*** que par le goût des matières rendues. Ce goût, nous a-t-il dit, n'a rien de désagréable quelques minutes , et même quelquefois un quart-d'heure après l'introduction des alimens dans l'estomac; mais au bout de ce temps les rapports sont acides, et au bout d'une heure ou deux l'acidité est piquante, nauséeuse, insupportable. M*''* s'étantune fois aperçu que les fumées du vin menaçaient de troubler sa raison , vomit ce qu'il avait bu, nettoya son estomac en avalant et en rendant alternative-
DE LA DIGESTION. 3o7
nient plusieurs gorgées d'eau pure ; les effets de i'ivresse se dissipèrent aussitôt. J'ai rendu plusieurs de mes confrères témoins de ce cas singulier.
Si le vomissement est un phénomène morbide par suite duquel les matières que l'estomac renferme cessent de suivre leur cours naturel au travers des voies intestinales pour ressortir par la bouche, il y a quelques autres excrétions provenant encore de l'csiomac, et se faisant également jour par l'extrémité supérieure du tube digestif qui accompagnent ou suivent le travail de la digestion, et qui constituent plutôt une incommodité qu'une maladie : je veux parler de l'éructation , du rapport et de la régurgitation.
On donne le nom d'dmc^fl^fOTz à la sortie brusque et sonore de gaz venant de l'estomac, et s'échappant par la bouche. Ces gaz proviennent ou de la déglutition d'une assez grande quantité d'air j, ou d'une réaction des substances ingérées dans l'estomac, ou d'une sécrétion directe opérée à la surface interne de cet organe. Leur séjour, souvent inaperçu , provoque parfois une sensation pénibie qui provoque le désir de les rendre , et qui disparaît après leur expulsion. Leur pesanteur spécifique les entraîne vers le haut de l'estomac, c'està-dire vers le cardia; celui-ci venant à s'ouvrir par un mécanisme peut-être analogue à celui qui favorise le vomissement , le gaz pénètre dans l'extrémité inférieure de l'œsophage, parcourt rapidement ce conduit de bas en haut, s'engage dans le pharynx,
3o8 DE LA DIGESTION.
dont la contraction antipéristaltique le pousse audehors par l'isthme du gosier et la bouche. Le bruit qui accompagne sa sortie résulte à la fois de la tension du gaz et de la rapidité de son passage au travers des cavités sonores du pharynx et de la bouche.
he 7'apport est un phénomène analogue à l'éructation. Seulement, outre la sortie d'un gaz souvent inodore, le fluide élastique entraîne avec lui un peu de liquide ou une vapeur le plus souvent remarquable par son acidité.
La régurgitation est un phénomène plus rare que les précédens, avec lesquels elle offre d'ailleurs beaucoup d'analogie. Elle consiste en un reflux dans la bouche de matières alimentaires solides ou liquides, contenues dans l'csiomacron l'observe surtout chez les jeunes enfans à la mamelle, chez les adultes (dont l'estomac est distendu outre mesure, surtout s'ils se livrent alors à certains efforts; on l'observe encore chez quelques personnes à jeun, qui ramènent dans la bouche deux à trois gorgées d'un liquide de nature diverse. Ce phénomène est tantôt volontaire, tantôt involontaire. Dans ce dernier cas, son mécanisme est le même que celui de l'éructation et du rapport. Dans le premier, il est précédé de quelques manœuvres destinées à le produire. Une personne qui veut régurgiter fait une profonde inspiration , d'où résulte l'abaissement du diaphragme et la compression de l'estomac; puis elle se lient Immobile pendant quelques instans,se bornan t à contracter les muscles de l'abdomen , et, dans
DE LA. DIGESTION. SoQ
certains cas, ajoutant l'action des mains appliquées sur l'épigastre à la compression que l'estomac éprouve de la part des puissances musculaires de l'abdomen. L'extrémité inférieure de l'œsophage étant alors relâchée, les matières s'y engagent^ et, poussés par un mouvement antipéristaltique, arrivent promptement dans la bouche. Si la régurgitation est suivie d'une seconde mastication des substances régurgitées, et si celles-ci sont de nouveau avalées, cette suite d'actes constitue la rumination ; opération qui s'accomplit physiologiquement chez un grand nombre d'animaux, mais qui est toujours anormale dans l'espèce humaine.
XXV. De la digestion dans le duodénum. Les alimens , en sortant de l'estomac, passent dans le duodénum , et y éprouvent de nouveaux changcmens plus essentiels que ceux que leur a imprimés la digestion stomacale. On pourrait même dire que l'essence de la digestion , son but principal , étant la séparation de l'aliment en deux parties, l'une excrémentitielle, et l'autre chyleuse ou nutritive, le duodénum, dans lequel cette séparation s'opère, en est le principal organe. En effet, avec quelque attention qu'on examine le chyme grisâtre qui sort de l'estomac, on n'y voit qu'une pâte homogène; et dans plus de cent animaux vivans que j'ai ouverts pendant la digestion , je n'ai jamais vu les lymphatiques de l'estomac remplis, comme ceux des intestins, d'un véritable chyle.
Le duodénum peut être considéré comme un
3lO DE LA DIGESTION.
second estomac bien distinct des autres intestins grêles par sa position hors du péritoine, son ampleur, sa facile dilatabilité, la grandeur et la fixité de ses courbures, le grand nombre de valvules copniventes dont son intérieur est garni, la quantité prodigieuse de vaisseaux chyleux qui en naissent, et surtout parce que c'est dans sa cavité que sont versés les sucs biliaire et pancréatique. Si l'on fait quelque attention à la disposition du duodénum, Tiux particularités de sa structure, on voit bientôt que tout, dans cet intestin , doit ralentir le cours de la matière alimentaire, et prolonger son séjour, afin qu'elle reste plus long-temps soumise à l'action de ces liqueurs.
Le duodénum est en effet presque entièrement hors du péritoine, membrane séreuse qui, comme toutes celles qui tapissent l'intérieur des grandes cavités, et se réfléchissent sur les viscères qui y sont contenus, en leur fournissant des enveloppes extérieures, est très-peu extensible, et ne paraît s'étendre, quand ces viscères se dilatent, que par le dédoublement de ses nombreuses duplicatures. Fixé par un tissu cellulaire assez peu serré contre la paroi postérieure de l'abdomen , le duodénum peut se dilater au point d'égaler l'estomac en grosseur, comme on le voit quelquefois dans les ouvertures des cadavres; les courbures qu'il décrit tiennent aux organes voisins, et paraissent presque invariablement fixées ; enfin de nombreuses valvules hérissent son intérieur , augmentent les frot-
DE LA DIGESTION. 3ll
teinerjs, en même temps que, donnant plus d'étendue à sa surface, elles font qu'il en peut naître un nombre considérable de vaisseaux lymphatiques destinés à pomper le chyle, séparé dans le duodénum de la partie excrcmenlilielle des alimens par l'action des sucs qu'y versent les conduits réunis du foie et du pancréas.
XXVI. De la bile^ et des organes qui servent à sa sécrétion. La bile est un liquide visqueux, amer, jaunâtre, contenant une grande quantité d'eau, de l'albumine, cause de sa viscosité, une huile à laquelle est uni le principe colorant amer (i), de la soude à laquelle la bile doit la propriété de verdir les couleurs bleues végétales , des phosphates, des carbonates, des muriates de soude, des
(i) Suivant M. Berzélius, la bile n'est point résineuse; elle contient une madère animale particulière, analogue au picromel. M. Cbevreul a trouvé de la cholestérine dans ce liquide; enfin , MM. TIédemann et Gmelin ont donné de la bile une analyse bien plus détaillée. Selon ces physiologistes, elle contient, 1° un principe odorant, volatil; 2° la choline (cholestérine); 3^ une résine; 4" ^^ l'asparagine biliaire; 5" du picromel; 6° une matière colorante; 7" une matière très-azotée; 8° une matière animale (gliâdine? ); 9° une matière solub'e dans l'eau et l'alcool ( osmazômeP^; 10° une matière qui, chauffée, répand une odeur urin^juse; 11'' une matière caséeuse; 12° du mucus; i3° du bicarbonate d'ammoniaque; 14° des margarate, oléate , acétate, cholate, bicarbonate, phosphate et sulfate de soude ( avec peu de potasse); 21° du chlorure de sodium; 22° du phosphate de chaux; 23° de l'eau qui s'élève à 91,5 1 pour 100.
3l2 DE LA DIGESTION.
phosphates de chaux et d'ammoniaque, et enfin, suivant quelques-uns, de l'oxide de fer, et une espèce de corps sucré analogue au sucre de lait. Cette dernière substance, connue sous le nom de picromel f ou miel amer, très-abondante dans la bile du bœuf, est en bien moindre quantité, et ne se rencontre même qu'accidentellement dans celle de l'homme. Le liquide biliaire, regardé par les anciens comme un savon animal propre à opérer un mélange plus intime de la matière alimentaire, en combinant ses parties aqueuses avec ce qu'elle contient de gras et d'oléagineux , est donc très-composé; il est à la fois aqueux, albumineux, huileux, alcalin et salé. Le foie, qui le sécrète, est un viscère très-volumineux , placé à la partie supérieure de l'abdomen , et principalement fixé dans la place qu'il occupe par son adhérence au diaphragme, dont il suit tous les mouvemens.
Il y a , relativement à la sécrétion biliaire , un point de controverse de plus que pour les autres sécrétions. Deux vaisseaux de volume inégal, l'un artériel plus petit, l'autre veineux, faisant exception à la loi qui préside à la distribution du système vasculaire à sang noir, apportent au foie le sang qui les parcourt. Quel est celui des deux qui fournît les matériaux delà sécrétion?
L'artère est V hépatiq ue ^hvainche de la cœliaquej la veine est connue sous le nom de veine-porte. On désigne par-là un système veineux particulier renferme dans la cavité abdominale , et formé de la
DE LA DIGESTION. 3l3
manière suivante : Les veines qui rapportent le sang de la rate et du pancréas, de l'estomac et du conduit intestinal, se réunissent pour former un tronc très-gros qui monte vers la face concave du foie. Jusqu'ici la réunion des branches a eu lieu suivant le mode qu'on observe dans le système veineux général. Mais les choses changent au voisinage du foie. Parvenue à cet organe, la veine s'y divise en deux branches. Celles-ci se logent dans unescissure profonde, dont est creusée la substance du viscère. Elles envoient dans toute son épaisseur une quantité prodigieuse de rameaux qui se divisent à la manière des vaisseaux artériels. Ainsi, jusqu'à la scissure, la veine avait été un vaisseau efférent, comme toutes les autres veines; mais, à partir de ce lieu^ elle devient vaisseau afférent comme une artère; elle porte au foie le sang qu'elle charrie. Ses ramifications capillaires se terminent, d'une part, en se continuant avec les conduits ou pores biliaires, et, d'autre part, en produisant les veines hépatiques simples. Ces dernières veines , principalement placées vers la face convexe ou supérieure du foie, rapportent dans la veine-cave le sang qui n'a pas été employé à la confection de la bile, et celui qui n'a pas servi à nourrir la substance même du foie; car elles naissent également des extrémités de la veine-porte et des dernières ramifications de l'artère hépatique.
En voyant cette anomalie du système veineux dans l'organe sécréteur le plus volumineux de l'éco-
3l4 DE LA DIGESTION.
nomie, il était naturel de penser qu'il faisait exception à la loi générale en vertu de laquelle ces glandes puisent exclusivement dans le sang artériel les matériaux des produits qu'elles élaborent. Il est certain qu'on pourrait ici tenir peu de compte de l'analogie avec les autres sécrétions, puisqu'une exception si singulière se montrait dans l'arrangement des vaisseaux du foie. L'artère hépatique diminuée par les branches qu'elle a fournies, en se portant vers le foie, fut regardée comme étant à cet organe ce que les artères bronchialessontau poumon, c'est-à-dire, des vaisseaux purement nutritifs, et l'on compara également les rameaux de la veine-porte répandus dans la substance du foie , au système des vaisseaux pulmonaires. On fit valoir différens argumens en faveur de l'opinion qui place dans le sang de la veine-porte les matériaux de la sécrétion biliaire. Nous allons les apprécier rapidement. On pensa que la bile, liqueur grasse et huileuse, dans laquelle l'hydrogène et le carbonate prédominent, ne pouvait être tirée que du sang veineux dans lequel, disait-on , les deux principes surabondent. Les veines qui constituent la veine-porte en particulier ont dû se charger de ses élémens , plongées qu'elles sont dans les bandes graisseuses de l'épiploon , dans le mésentère et les appendices épiploïques. Mais on peut objecter que l'analyse chimique du sang vei*neux abdominal n'a point montre en quoi il diffère de celui des autres parties du corps, et que d'ailleurs on voit la graisse, produit non azoté, sécré-
DE LA DIGESTION. 3l5
tée partout aux dépens du sang artéiiel. La lenteur de la circulation veineuse abdominale fut regardée comme une condition favorable à la séparation des matériaux de la bile; tout parut disposé pour ralentir la circulation du sang hépatique. Les artères qui fournissent le sang dans les organes d'où naît la veine-porte, sont ou très-flexueuses, comme la splénique, ou s'anastomosent fréquemment et par arcades, comme les artères du tube intestinal qui^ de toutes celles du corps, présentent le plus grand nombre de divisions et d'anastomoses visibles. Arrivé dans les organes de la digestion, le sang y séjourne dans les parois des viscères creux affaissés ou resserrés sur eux-mêmes. Les branches qui forment la veine-porte par leur réunion ont des parois plus minces que les autres veines du corps; leur intérieur est dépourvu de valvules; elles ne se débarrassent qu'avec peine du sang qui les remplit. Leur action est même si peu énergique , qu'elle ne suffirait point à la progression des liquides , si les compressions douces et alternatives qu'exercent le diaphragme et les muscles larges de l'abdomen sur les viscères contenus dans cette cavité, n'en favorisaient l'écoulement. Arrivé au foie, la circulation est encore ralentie par l'augmentation de l'espace qui le contient, le calibre réuni des branches de la veine-porte hépatique l'emportant de beaucoup sur celui du tronc principal. Enveloppés par le tissu parenchymateux du foie, les vaisseaux ne peuvent d'ailleurs, malgré la capsule de Glisson,agir que fai-
3l6 DE LA DIGESTION.
blement. II traverse donc lentement la substance, et ne rentre qu'avec peine dans le torrent de la circulation. Les veines hépatiques simples, d'un calibre assez considérable , et dépourvues de replis valvulaires , resten t constamment ouvertes ; leurs parois ne peuvent se rapprocher et se contracter sur le sang qui les remplit , à raison de leur adhérence avec le tissu parenchymateux du foie ; elles s'ouvrent dans la veine-cave, très-près de l'endroit où cette veine se dégorge dans l'oreillette droite : le reflux que le sang veineux éprouve pendant la contraction de cette cavité du cœur se fait ressentir dans ces veines, et le sang, repoussé dans l'organe hépatique, reste plus long-temps soumis à son action. Cet argument, tiré de la lenteur de la circulation veineuse, ne suffirait certainement pas pour décider la question en faveur de la veine-porte, puisque nous voyons beaucoup de sécrétions favorisées plutôt que ralenties par l'activité de la circulation. La rate étantgénéralement regardée comme auxiliaire du foie dans la sécrétion biliaire, et tout le sang qui a traversé la rate étant versé dans la veineporte, on en pouvait conclure rigoureusement que celte dernière renferme les matériaux de la sécrétion. Mais il fallait prouver d'abord que la rate était destinée à préparer une partie du sang que le foie emploie à la séparation de la bile; car, si cet organe avait des usages différens, on ne pouvait plus rien déduire de sa connexion vasculaire avec le foie. Or^, rien ne prouve que le sang de la rate soit, ainsi que
DE LA DIGESTION. Siy
l'avaient dit les anciens , plus noir, plus fluide , plus huileux; rien ne justifie le nom à^atrabile , ou bile noire, que les anciens avaient imposé au liquide qui pénétre ce viscère; et, d'une autre part^ plusieurs physiologistes lui ont assigné une action tout autre que celle de préparer les matériaux de la bile. Nous avons déjà vu la rate regardée comme un dife/^/cz^/M77Z, soit de l'estomac, soit du foie. MM. Tiedemann et Gmelin , dont nous examinerons ailleurs l'opinion , l'ont présentée comme un organe destiné à l'élaboration de la lymphe. M. Broussais a cru qu'elle servait d'auxiliaire à la circulation veineuse extrêmement rftlentie dans le système abdominal ; mais cette hvpolhèse, fondée sur une erreur anatomique, savoir, que la rate reçoit le sang de la veine mésentérique gauche, tandis qu'elle ne reçoit que du sang artériel, ne démontre pas plus que les deux précédentes que la rate ait d'autres usages que ceux qu'on lui a prêtés relativement à la sécrétion biliaire; en sorte que jusqu'ici la discussion relative à la rate ne prouve rien pour ou contre la veineporte. On espéra décider la question, en examinant les effets de la soustraction de la rate: opération pratiquée anciennement aux coureurs, s'il en faut croire Pline, et que Malpighi , Dumas, Mead, Mayer, Assolant, Ribes, Dupuytren , Tiedemann et Gmelin, ont souvent répétée sur les animaux vivans. La moitié à peu prés a survécu à l'expérience, et l'on a pu observer chez quelques-uns une faim vorace (Dumas); chez d'autres^ des diges-
3l8 DE LA DIGESTION.
lions détériorceSj des selles liquides, et une fluidité plus grande de la bile; chez le plus grand nombre, enfin, la santé la plus complète suivit la guérison de la plaie; et lorsque l'on sacrifia les animaux, tous leurs viscères parurent sains, le foie parfois plus volumineux (Malpighi), et la bile plus épaisse (Assolant, Dupuylren). Enfin, sur l'homme même, la rate, accidentellement sortie de l'abdomen par suite d'une pbie pénétrante, a élé plusieurs fois retranchée en partie ou en totalité, sans que la sécrétion biliaire en ait paru modifiée. Mais ces expériences et ces observations prouvent seulement que la rate n'est pas indispensable à la sécrétion biliaire, qui peut en son absence être suffisamment alimentée par le sang que les veines mésentériques versent dans la veine-porte. On n'en peut donc rien conclure touchant l'influence de ce dernier vaisseau. Nous en dirons autant de ce fait d'anatomie comparée, qui, au premier abord, semblerait devoir trancher la question, savoir, qu'au-delà des vertèbres, on ne rencontre plus de rate, quoique le foie existe encore et sécrète abondamment le fluide biliaire. On trouverait donc difficilement, dans tout ce qui précède, des motifs de se décider plutôt en faveur d'un vaisseau que de l'aulre. Mais les considérations suivantes nous font pencher vers l'opinion la plus généralement accréditée.
ï". La veine-porte aboutit surtout aux corpuscules bruns du foie, que l'on peut comparer à la substance corticale du rein, et qui sont par consé-
quent la partie où commence l'élaboration sécrétoire. L'artère hépathique, au contraire, ainsi que l'ont vu Glisson , Bianchi , Walter, Mappes , répand ses ramifications sur les autres vaisseaux, où elle forme un réseau très-complexe. 2°. L'injection, poussée dans la veine-porte , pénètre dans les conduits biliaires en même temps que dans les autres ordres de vaisseaux, et réciproquement des vaisseaux biliaires dans la veine-porte; tandis que les matières injectées dans l'artère hépatique ne remplissent qu'elle, ou ne passent que dans la veineporte. 3°. La rate et l'artère splénique suivent dans leur développement, non le volume du foie , mais l'activité de la sécrétion biliaire : ainsi, chez le fœtus, la rate est petite, la sécrétion biliaire peu abondante, proportionnellement au volume du foie qui est énorme : aussi l'artère hépatique est-elle plus grosse chez le fœtus, et la splénique chez l'adulte. Or, si, d'après ce fait, on admet une coopération de la rate à la sécrétion biliaire, il faut admettre que c'est la veine-porte qui fournit les matériaux de la bile, puisqu'elle reçoit tout le sang qui vient de la rate. 4°- Nous avons pensé long-temps qu'on ne pouvait établir aucune opinion sur les expériences de ceux qui prétendent avoir vu la sécrétion de la bile continuer après la ligature de l'artère hépatique; car si l'on intercepte le cours du sang artériel qui se porte au foie, ce viscère, même en admettant l'hypothèse reçue , doit être privé de nourriture et d'action , et c'est en vain que la veine-^
porte lui fournirait un sang sur lequel il ne pourrait exercer aucune influence. Nous devons dire cependant que ces expériences ont été renouvelées dans ces derniers temps par M. Simon , de Metz, et que cet expérimentateur a vu, comme Malpighi avant lui, la sécrétion continuer après la ligature de l'artère hépatique, et s'arrêter après celle de la veineporte.
Quel que soit le vaisseau qui apporte au foie les matériaux de la sécrétion biliaire , c'est dans l'intérieur des corpuscules granuleux de cette glande que la bile est fabriquée : il est probable que la sécrétion commence dans la substance brune plutôt que dans la jaune ; mais il est bien difficile de le démontrer, puisqu'on voit naître les radicules des conduits excréteurs sur la limite de l'une et l'autre substance. Ce n'est point ici le lieu de rechercher ce qui s'est passé dans le tissu du foie au moment de la formation de la bile; le mécanisme de cette sécrétion est le même sans doute que celui de toutes les sécrétions glandulaires, et c'est en faisant la description générale de celles-ci, que nous rechercherons si les matériaux de la bile sont simplement séparés du sang dans lequel ils existent d'avance, ou s'ils sont créés de toutes pièces par l'action vitale du foieaux dépens du sang qui pénétre son tissu.
La bile sécrétée est absorbée par les conduits biliaires, qui y successivement réunis, forment le canal hépatique. Celui-ci sort du foie par sa face concave, et porte la bile, soit immédiatement dans
le duodénum, par le moyen du canal cholédoque, soit dans la vésicule du fiel. Cette petite poche membraneuse, adhérente à la face inférieure du foie par du tissu cellulaire , est entièrement séparée de cet organe dans plusieurs animaux, et n'y tient que par l'union du conduit par lequel elle se termine avec le canal hépatique. Sa tunique intérieure, molle, fongueuse , plissée , est toujours recouverte par les mucosités que sécrètent les cryptes glanduleux logés dans son épaisseur. Ces mucosités défendent la vésicule de l'impression trop active de la bile qui y séjourne. La direction presque parallèle des canaux hépatique et cystique, l'angle très-aigu sous lequel ils s'unissent, semblent devoir rendre trèsdifficile le passage de la bile dans la vésicule.
Ce reflux a paru si singulier , si inexplicable, qu'il a été révoqué en doute par plusieurs anatomistes qui ont mieux aimé admettre chez l'homme l'existence de conduits établis directement entre le foie et la vésicule du fiel, analogues à ceux qu'on trouve dans plusieurs espèces d'animaux. Mais il est aujourd'hui superflu de réfuter cette hypothèse, puisque l'existence des conduits hépato-cystiques dans l'homme est une erreur d'anatomie universellement reconnue.
Le reflux de la bile dans la vésicule étant une chose incontestable, on a proposé plusieurs explications de ce phénomène : d'abord , la portion du canal cholédoque engagée dans l'épaisseur des parois du duodénum est beaucoup plus étroite que le re^te
du conduit; car avant de s'insinuer obliquement entre les tuniques de l'intestin ^ le canal se rétrécit dans la proportion de i à 3. Il doit en résulter un certain obstacle au passage de la bile dans le duodénum. En outre, le col de la vésicule biliaire est garni d'une valvule en spirale, sorte de vis d'Archiméde qui, présentant une série de plans inclinés, doitj dit-on, faciliter l'ascension des liquides.
Mais cet appareil valvulaire, dont la découverte, bien qu'ancienne, a été revendiquée par un anatomiste de notre époque, ne peut remplir les fonctions qui lui ont été attribuées, car il ne présente avec la vis d'Archimède que la plus grossière analogie. On trouve dans un Mémoire sur le mécanisme de l'appareil biliaire, inséré dans un journal anglais, une autre explication du reflux de la bile dans la vésicule. L'auteur prétend qu'à l'insertion du canal pancréatique sur le canal cholédoque, existe une valvule qui peut s'abaisser vers l'un ou l'autre conduit, de telle sorte qu'elle intercepte le cours de la bile quand elle fait saillie dans le canal cholédoque, et force ainsi ce liquide à refluer dans la vésicule; mais celte explication n'est guère plus satisfaisante que les précédentes, et nous serions tentés d'admettre avec Bichat quelque chose de contractile dans les parois du canal cholédoque vers son extrémité duodénale; contractilité en vertu de laquelle le cours de la bile vers l'intestin serait presque interrompu, hors le temps de la digestion.
Quant à la dilatation de l'orifice des conduits biliaire et pancréatique , au lieu d'être purement pas-
DE hA. ÔIGKSTION. 3:î3
sive au moment où la bile coule dans l'intestin , ainsi que le croient la plupart des physiologistes, elle est due, selon MM. Leuret et Lassaigne, à la contraction de plusieurs plans musculaires qui , naissant du pourtour de cet orifice , vont se confondre avec les fibres charnues de l'intestin.
La vésicule du fiel a donc pour usage de servir de réservoir à une portion de la bile, qui, en y séjournant, s'y perfectionne, devient plus épaisse par l'absorption de ses parties aqueuses, plus colorée et plus amère.
XXVII. Lorsque la pâte chymeuse remplit le duodénum, Tirritation qu'elle produit sur les parois de cet intestin est transmise à la vésicule du fiel par les conduits cholédoque et cystique. Alors ses parois se contractent, et font couler le liquide par le conduit cystique dans le canal cholédoque. La contraction des parois de la vésicule n'est pas due à la présence de fibres charnues, puisque les plus minutieuses dissections ne peuvent faire découvrir la présence de muscles dans l'épaisseur de la vésicule. Cette contraction , qui tient le milieu entre les mouvemens musculaires et ceux qui résultent de l'élasticité des organes , est répartie à un tissu que nous retrouverons dans les parois de beaucoupde canaux, et qui ressemble au dartos.On croit aussi que la pression que le paquet intestinal, plus ou moins distendu par les alimens , exerce sur îa vésicule^ favorise cette excrétion. La bile hépatique est aussi plus abondamment versée dans le duodé-
ai.
num pendant la digestion ,1e foie, qui participe à l'irritation des organes gastriques, en sécrétant davantage.
XXVIII. Sécrétion pancréatique» Mêlées dans le conduit cholédoque, les biles cystique et hépatique, avant d'être versées sur la matière alimentaire, sont altérées par le mélange du suc pancréatique. Le conduit excréteur du pancréas, organe glanduleux, dont la structure a tant d'analogie avec celle des glandes parotides, que quelques physiologistes, présumant l'identité de fonctions, l'ont nommé glande salivaire abdominale, s'unit à celui delà bile, avant que celui-ci s'ouvre dans l'intérieur du duodénum, après s'être glissé obliquement entre les tuniques de cet intestin. Il naît dans l'intérieur du pancréas par un grand nombre de radicules qui viennent toutes se rendre à ses côtés , comme les barbes d'une plume à leur tige commune. Son calibre augmente à mesure qu'il s'approche de la tête ou grosse extrémité du pancréas, logée à droite dans la concavité de la seconde courbure du duodénum. Long-temps on n'a rien su d'exact sur la nature ni sur la quantité du suc pancréatique; ce qui tient à ce que les conduits dans lesquels circule ce liquide sont presque toujours vides après la mort, et à la grande difficulté de se procurer ce Hquide pendant la vie. Cependant quelques expérimentateurs ont été assez heureux pour mettre à découvert l'orifice du canal cholédoque, et recueillir le fluide pancréatique à mesure qu'il arrivait au duodénum : c'est ainsi que de
DE LA DIGESTION. SaS
Graaf s'en procura à l'aide d'une plume dont une extrémité s'engageait dans le canal et l'autre s'adaptait à une bouteille. Schuylius, à l'aide du même procédé, réussit à en obtenir deux à trois onces dans huit heures; M. Magendie se servit d'une pipette, à l'aide de laquelle il aspirait chaque goutte de liquide qui sourdait à la surface de l'intestin ; MM. Lcuret et Lassaigne ont échoué sur le chien , mais ont réussi sur le cheval : ils ont recueilli en une demiheure trois onces de liquide, en se servant d'une sonde de gomme élastique adaptée à une bouteille de caoutchouc, dont ils avaient rapproché les parois par la compression; une extrémité de la sonde était engagée dans le canal pancréatique, tandisqu'à l'autre extrémité la bouteille de caoutchouc, en se dilatant, aspirait le liquide à son intérieur. La ressemblance frappante du pancréas avec les glandes salivaires a fait présumer ce suc fort analogue à la salive; et cette opinion a encore été confirmée par l'analyse queMM.Leuiel et Lassaigne en ont donnée en 1825, et qu'ils terminent en disant : «d'où il résulte que le suc pancréatique a une analogie parfaite avec la salive de l'homme et du cheval , ces deux liquides contenant absolument les mêmes principes fixes azotés et salés, et presque exactement la même quantité d'eau. » Mais dans un travail plus récent, MM. Ticdemann et Gmelin ont trouvé des différences assez nombreuses entre ces deux liquides. Voici les principes que ces derniers chimistes ont reconnus: 1^092 à 96 parties d'eau sur ioo;2°dans
les parties solides, a de l'osmazôme, b une matière qui rougit par le chlore, c une matière caséeuse, d beaucoup d'albumine, e très-peu d'acide libre probablement acétique ^y enfin des sels pour la plupart semblables à ceux de la salive, tels que acélatc, phosphate, sulfate de soude avec un peu de potasse, chlorure de potassium , carbonate et phosphate de chaux.
Le suc pancréatique est liquide, incolore selon les uns, jaunâtre selon M.Magendie, de saveur fade ou légèrement salée, inodore, et filant comme de l'albumine.
XXIX. Les sucs biliaii-e et pancréatique ne sont pas les seuls liquides versés à la surface du chyme; des mucosités abondamment sécrétées par la membrane intérieure du duodénum et de tout l'intestin grêle, se mêlent aux matières alimentaires. La quantité de ce suc intestinal, estimée d'après le calibre des artères mésentériques et l'étendue de la surface intestinale, doit cire très-considérable. Il n'est guère néanmoins possible qu'elle s'élève jusqu'à huit livres en vingt-quatre heures, comme le prétend Haller. Le suc intestinal est moins bien connu que le suc gastrique : on croit qu'il renferme une grande quantité de mucusj et quelques sels en dissolution.
Après un séjour plus ou moins long dans la cavité du duodénum, la pâte alimentaire mélangée au liquide pancréato-biliaire, et aux sucs intestinaux, fluides qui lui impriment des modifications que nous étudierons bientôt, passe dans le jéjunum et l'iléon,
intestins grêles, qu'il est difflciie de distinguer l'un de l'autre, et dont la longueur rejalive estdiffcrenle, selon les élémens d'après lesquels les analoaiistes élablissent cette distinclion (i).
Le jéjunum et Tiléon forment à eux seuls à peu près les trois quarts de la loiîgueur tolale des voies digeslives; plus étroits que le duodénum, ils sont moins dilatables , parce que le péritoine , qui forme leur tunique extérieure, en recouvre toute la sur-
(i) La rougeur des parois du jéjonum , l'état de vacuité de cet intestin, sa position dans la région ombilicale^ le grand nombre de ses valvules conniventes, ne peuvent servir à le faire distinguer de l'iléon , puisque la couleur du tube intestinal est très-variable dans les divers points de son étendue; que les matières qui le remplissent se trouvent dans des portions différentes de ce conduit, suivant que la digestion des alimens est plus ou moins avancée à l'instant où on l'examine; que les circonvolutions descendent dans la cavité du bassin , ou remontent vers l'épigastre, suivant l'état de plénitude ou de vacuité de la vessie ou de l'estomac; et qu'enfin le nombre des replis circulaires, appelés valvules conniventes, décroît progressivement à mesure qu'on s'avance vers la fin de l'iléon. Winslow tranchait la difficulté en prenant pour le jéjunum les deux cinquièmes supérieurs de l'intestin gréle, et pour l'iléon les trois cinquièmes inférieurs. Cette division métrique est entièrement arbitraire; elle est d'ailleurs inutile; car il n'est peut-être qu'une seule occasion dans laquelle il serait intéressant de distinguer le jéjunum de l'iléon. Lorsqu'on opère une hernie avec gangrène, on se déciderait plus facilement à l'établissement d'un anus artificiel , si l'on était sûr que la portion sphacélée appartint au dernier de ces intestins; mais il est absolument impossible d'en acquérir la certitude.
face, à l'exception du bord postérieur par lequel leurs vaisseaux et leurs nerfs y pénètrent. C'est par ce bord qu'ils sont fixés au mésentère , lien membraneux, formé par une duplicature du péritoine, soutien des vaisseaux et des nerfs qui se rendent au jéjunum et à l'iléon, bien propre à prévenir leur nouure et leur invagination. On sait néanmoins que, dans quelques cas très-rares, ce dernier effet a lieu non sans le plus grand danger pour la vie des malades, qui meurent presque toujours tourmentés par des douleurs de colique intolérables , et que rien ne peut apaiser. La marche de la matière alimentaire qui parcourt l'intestin grêle est retardée par ses nombreuses courbures, justement comparées par quelques physiologistes aux contours d'un ruisseau qui serpente et fertilise le terrain qu'il arrose. Ces nombreux circuits du tube intestinal font que le séjour des alimens est assez prolongé pour que le chyle, exprimé de la partie excrémenlitielle parles contractions péristaltiques de l'intestin, se présente aux origines des vaisseaux lymphatiques qui en opèrent l'absorption. Ces vaisseaux sont surtout multipliés à la surface des valvules conniventes, replis circulaires de la membrane intérieure, qui sont de moins en moins rapprochés à mesure que l'on s'avance vers la fin de l'iléon. Non-seulement ces valvules conniventes ralentissent le cours des matières , mais encore les saillies qu'elles forment s'enfonçant dans la pâte alimentaire lorsque l'intestin se contracte sur elle , les lymphatiques qui naissent de leur
surface vont en quelque sorte chercher dans son intérieur le chyle qu'ils doivent absorber. En outre, les valvules conniventes augmentent prodigieusement l'étendue de la surface intestinale : c'est à la faveur de ces nombreux replis que la membrane muqueuse, dont le canal digestif est tapissé dans toute sa longueur, égale, si môme elle ne surpasse en étendue l'enveloppe cutanée.
Le nombre des valvules conniventes diminue avec celui des vaisseaux lymphatiques; la marche de la matière alimentaire est graduellement accélérée à mesure qu'elle se dépouille de sa partie récrémentitielle et nutritive.
Les contractions péristaltiques , à la faveur desquelles la matière alimentaire parcourt toute l'étendue des intestins grêles, ne procèdent pas avec régularité et ne se succèdent point par un mouvement non interrompu de l'estomac jusqu'au cœcum. Ce mouvement oridulatoire et vermiculaire se montre à la fois dans plusieurs points de la longueur du tube, dont on voit les courbures se redresser par intervalles. Dans cette action , les courbures intestinales se décomposent en un grand nombre de lignes droites qui ont peu de longueur, et se rencontrent sous des angles très-ouverts. La cause du mouvement péristaltique,dont les fibres musculaires des intestins sont agitées, se trouve dans l'irritation qu'occasionne la matière alimentaire sur les parois sensibles du canal, le long duquel elle descend vers les gros intestins. Le jéjunum et l'iléon , recouverts
33o ^E LA DIGESTION.
par le péritoine, qui ne laisse à découvert, de toute leur surface, que la poriion par laquelle le nnésenlèrc y est attaché, écartent, lorsqu'ils se dilatent, les deux lames dont est formé ce repli qu'ils dédoublent; ils se placent dans l'intervalle que laissent entre elles les branches des vaisseaux mésentériques, dont la dernière division est toujours à une certain^, dislance du bord adhérent de l'intestin. Si celte division eût été plus rapprochée, le conduit n'eût pu se dilater sans tirailler en môme temps les vaisseaux dans l'angle de leur séparation : aussi observe-.l-on. que les portions du tube digestif les plus dilatables sont celles dont les dernières divisions vasculaires sont les plus éloignées. C'est pour cette raison que l'artère gastro-épiploïque gauche est toujours à une plus grande distance de la grande courbure de l'estomac que l'artère gastro-épiploïque droite, disposition à laquelle aucun anatomiste n'a pris garde.
Les changemens que la niati|èr,e alimentaire éprouve pendant ce trajet sont les suivans : son acidité diminue; les grumeaux qui restaient encore dans la pâte chymeuse disparaissent peu à peu ; la couleur devient jaunâtre; puis cette couleur devient de plus en plus foncée à mesure que le chyme descend dans l'intestin grcle, à l'extrémité inférieureduquel elle présente souvent une teinte d'un brun verdàtre analogue à celle des matières fécales; la saveur amère du chyme diminue; sa consistance est également modifiée: ilsepartageen deux parties, dont une superficielle, en contact avec la muqueuse de l'in-
DE LA DIGESTION. 33 ï
testin, est plus fluide et parsemée de stries blanches, tandis que l'autre, centrale, est plus consistante. La première diminue peu à peu, et disparaît vers la fin de l'intestin grêle; l'aulre, au contraire, persiste, et acquiert une consistance de plus en plus grande. M. Marcet a reconnu qu'une quantité notable d'albumine se formait dans le chyme à partir du duodénum, et qu'il n'en restait plus de traces aux approches du gros intestin. Enfin, des gaz de plusieurs espèces se dégagent dans l'intestin.
Pendant que ces changemens s'opèrent, le mésentère se remplit de lignes blanchâtres dues au passage du chyle dans les vaisseaux lactés. Nous nous bornons à noter ce fait que nous retrouverons en nous occupant de la fonction d'absorption.
Quelle part prennent à la chylification les fluides versés dans l'intestin grêle? Le mucus ne parait avoir d'autre usage que de favoriser le glissement de la substance alimentaire; aussi remarque-t-on que les organes qui le versent, les follicules muqueux, sont d'autant plus abondans, que le cours du chyle est plus rapide, c'est-à-dire qu'il approche davantage de la fin de l'intestin grêle.
Quant au fluide perspiratoire au suc intestinal proprement dit, l'analogie qu'on lui a supposée avec le suc gastrique a fait admettre qu'il était l'agent de la dissolution du chyme et de sa transformation en chyle; mais celte opinion est généralement abandonnée depuis que l'on connaît mieux lez usages de la bile et du liquide pancréatique.
Le lieu où viennent aboutir les conduits excréteurs des deux plus grosses glandes affectées à l'appareil de la digestion, les changemens que subit la matière alimentaire , à partir du point où elle a été imprégnée des fluides sécrétés par ces deux glandes, ne permettent guère d'élever des doutes sur l'importance des sécrétions biliaire et pancréatique par rapport à la chylification. Cependant, en voyant que déjà dans Testomac les alimens ont été trouvés parfois tellement altérés, leur chymification tellement avancée, qu'ils ont pu fournir du chyle aux lymphatiques qui naissent de cet organe, on a dû concevoir quelques soupçons sur les usages de la bile dans la digestion. Mais cette première objection a été facilement réfutée dès que l'on eut démontré que la bile pouvait refluer du duodénum dans l'estomac. La ligature du canal cholédoque près de son insertion sur l'intestin devait fournir le plus sûr moyen déjuger cette question. Malgré la difficulté de l'opération, cette ligature a été tentée avec succès par plusieurs expérimentateurs; mais ils n'en ont pas obtenu les mêmes résultats. Ainsi M. Brodie affirme que toujours la cliylification a été suspendue par l'opération , tandis que MM. Magendie, Leuret et Lassaigne ont vu celte fonction persister, et les lymphatiques, ainsi que le canal thorachique, se remplir d'un chyle aussi abondant que de coutume. L'anatomie pathologique est venue confirmer ces derniers résultats, en montrant que la digestion , et par suite la nutrition, n'avaient point été altérées
dans des cas où une oblitération des voies biliaire et pancréatique avait dû s'opposer depuis longtemps au mélange du chyme avec les liquides fournis par le foie et le pancréas. Cependant il ne faut pas se dissimuler que dans ces différentes circonstances le travail de la digestion intestinale n'ait été plus ou moins altéré. La couleur des matières était moins foncée, leur trajet moins rapide , et leur expulsion hors du gros intestin plus difficile. Dans les expériences de MM. Leuret et Lassaigne, ces matières contenaient encore une assez grande quantité de principes immédiats. Ajoutons à ces faits , qui prouvent que le liquide pancréatico-biliaire n'est pas sans usage dans la digestion intestinale, le résultat d'expériences faites par MM. Prout, Blundell , dans lesquelles le mélange de la bile avec une certaine quantité de chvme a donné lieu à la formation d'une substance qui avait quelque analogie avec la matière qui renferme l'intestin grêle, et dans laquelle ils affirment avoir vu des stries de chyle.
Comment donc agissent ces liquides? Les anciens n'ont eu que des idées fort obscures à ce sujet; ils ont pensé que la bile était un savon animal qui favorisait le mélange des parties oléagineuses desalimens avec les parties aqueuses. En voyant que le chyme, acide au sortir de l'estomac, perd peu à peu cette acidité dans l'intestin grêle , MM. Tiedemann et Gmelin ont pensé que les principes alcalins de la bile se combinaient avec les acides du chyme et les neutralisaient. On croit assez généra-
lement que la bile mélangée à la matière alimentaire se partage en deux parties : l'une huileuse, albumineuse, colorante^amère, passe avec les excrémenSj et leur donne les qualités stimulantes dont ils ont besoin pour provoquer l'action du tube digestif; l'autre saline, alcaline, retenant plusieurs principes immédiats des animaux , se mêle au chyle, en forme une des parties constituantes, est absorbée avec lui, et rentre dans le torrent de la circulation.
Quant au fluide pancréatique, on est moins avancé encore dans la connaissance de ses usages: la seule hypothèse rationnelle qui ait été faite à son sujet est celle de MM. Tiedemann et Gmelin. Ces physiologistes, considérant que le pancréas est trèsvolumineux dans les herbivores, pensent que cet organe a pour usage de sécréter les principes trèsazotés que renferme le chyle, et qui chez ces animaux ne pourraient provenir des élémens qui entrent dans la composition de leur nourriture.
Nous venons de dire comment s'opère la séparation du chyle; mais le mécanisme de cette séparation ,1a manière dont la chylification s'opère, sont absolument ignorés. Comment le mélange de la bile avec le chyme parvient-il à en extraire la partie récrémentitielle , et à la faire surnager? Y a-t-il quelques rapports entre cette opération et la nature des principes constituans de la bile? Il est aussi impossible de l'expliquer par la connaissance du fluide biliaire, que de trouver quelques rapports entre l'œuvre admirable de la génération et la composi-
DE LA BIGSSTION. 335
tion ehimique de la semence. Tous ces actes de l'économie animale sont aussi mystérieux, aussi inexplicables que la formation de la pensée par l'action du cerveau; phénomène que tant de physiologistes ont regardé comme au-dessus des puissances de la matière , et pour lequel ils semblent avoir réservé toute leur admiration , quoique nil mirariy que je traduirais par ne s'étonner de rien^ doive être la devise de quiconque a fait quelques progrès dans l'étude des lois de la vie.
XXX. De la digestion dans les gros intestins. Presque entièrement dépouillée de ce qu'elle contenait de nutritif, la matière alimentaire passe de l'iléon dans le cœcum. Elle entre alors dans les gros intestins, plus amples, mais moins longs que les précédens, puisqu'ils font à peine le cinquième de la longueur totale des voies digestives. Un anneau valvulaire musculo-membraneux se trouve à l'endroit de l'insertion oblique de l'iléon dans le premier des gros intestins. Celte valvule, appelée du nom à^Eustache ou de Bauhin^ que l'on en croit les inventeurs, quoiqu'on doive rapportera Fallope la gloire de sa découverte , est formée de deux segmens demi-circulaires, dont le bord droit est libre et flottant du côté de la cavité du cœcum. Plus les parois de cet intestin sont distendues par les matières qui le remplissent, moins la rétrogradation de ces matières est facile, les deux extré^ mités de la valvule se trouvant écartées, et ses bords libres, rapprochés et serrés l'un contre
l'autre, comme ceux d'une boutonnière dont on tire les angles en sens opposé : les fibres musculaires qui entrent dans sa structure la rendent d'ailleurs capable de constriction. Elle peut donc, d'une part, permettre l'écoulement facile des matières de l'iléon dans le cœcum, et s'opposer énergiquement à leur retour dans les intestins grêles. Quelques faits autorisent à croire que sa résistance est quelquefois surmonte'e, et qu'un clystère poussé avec beaucoup de force passerait au-delà , et pourrait être rendu par le vomissement. Les gros intestins peuvent être considérés comme une sorte de réservoir destiné à contenir pendant un certain temps le résidu excrémentitiel de nos alimens solides, afin de nous soustraire à l'incommodité dégoûtante de le rendre sans cesse.
Le péritoine ne les recouvrant point en totalité, ils peuvent se dilater beaucoup, et s'étendre dans le tissu cellulaire qui les fixe à la paroi postérieure de l'abdomen. Leur tunique musculaire, qui fait, en quelque sorte, la base du tube intestinal, n'est pas partout composée de fibres circulaires et longitudinales. Ces dernières, rassemblées en faisceaux, forment trois rubans de peu de largeur, dans l'intervalle desquels les parois intestinales, relativement affaiblies, doivent, par cela tnême , jouir àe plus d'extensibilité. Ces fibres longitudinales étant d'ailleurs moins longues que l'intestin lui-même, le froncent en travers, et donnent naissance à une multitude d'excavations, de cellulo-
sites intérieures, marquées en dehors par des bosselures que des enfoncemens séparent. Si l'on ajoute à. ces particularités de structure que les matières sont obligées de remonter contre leur propre poids dans le cœcum et dans une grande partie du colon, que les courbures qui constituent l'S iliaque de celui-ci sont très-prononcées, et qu'enfin le rectum, avant de s'ouvrir au-dehors par une étroite ouverture, éprouve une dilatation marquée, on verra que tout, dans les gros intestins, favorise le séjour des excrémens.
L'appendice vermiculaire du cœcum est trop étroite dans l'homme pour avoir cet usage; plus large et quelquefois multiple chez les quadrupèdes herbivores, elle peut servir de réservoir aux matières fécales. Son existence indique seulement dans l'homme un point d'analogie avec les animaux, chez lesquels elle est vraiment utile, et concourt à établir la preuve que la nature se contente d'ébaucher dans quelques espèces certains organes qu'elle achève dans d'autres, comme pour marquer qu'il existe des points de contact entre tous les êtres auxquels elle a départi le mouvement et la vie.
Les matières alimentaires qui avaient perdu leur acidité dans l'intestin grêle, la contractent de nouveau, lorsqu'elles sont parvenues dans le gros intestin. Leur composition est loin d'être toujours la même. Aussi les analyses des chimistes présententelles d'assez grandes différences. Ainsi M. Thénard a trouvé dans les excrémens du soufre, du phos-
phate et du carbonate de chaux, du muriate de soude, de lasilice , et une matière animale particulière. M. Berzélius a obtenu , sur roo parties, ^3,3 d'eau, -j^o de débris d'alimens non altérés, i4jO d'une matière contenant de la bile altérée, de la résine et une substance animale, 0,9 de bile, 0,9 d'albumine , 2,7 d'une matière extractive particuliére, 1,2 de sels. MM, Leuret et Lassaigne ont trouvé dans les fèces d'un adulte bien portant, et qui usait d'une nourriture animale et végétale, i°un résidu fibreux de substances organiques; 2° une matière soluble dans l'eau, contenant de l'albumine, du mucus^ la matière jaune de la bile; 3° une substance soluble dans l'alcool, formée de résine, bile et graisse; 4° quelques sels alcalins et calcaires.
Pendant leur séjour dans les gros intestins, les matières deviennent purement fécales^ en se dépouillant de la petite quantité de chyle qu'elles peuvent encore contenir. Le nombre des vaisseaux absorbans diminue progressivement du cœcum vers le rectum; leur petite quantité explique pourquoi il est si difficile de nourrir par le moyen des clystères, lorsque la déglutition naturelle est impossible. Les excrémens s'épaississent, se durcissent, se forment, se moulent en quelque sorte dans les cellules du colon , puis sont poussés par l'action périslaltiqae vers le rectum, dans la cavité duquel ils s'accumulent , jusqu'à ce qu'ils produisent sur ses parois une impression suffisante pour provoquer leur expulsion.
XXXI, De r excrétion des matières fécales. Une sensation particulière nous instruit du besoin d'expulser au-dehors les matières fécales. D'abord vague, cette sensation devient déplus en plus prononcée. Dans l'état ordinaire , elle reconnaît pour cause l'accumulation des matières fécales dans le rectum ; mais elle peut se développer alors même que le gros intestin est entièrement vide. C'est ce qu'on remarque dans la dysenterie, chez les femmes en couche, etc.. Elle paraît avoir son siège dans la muqueuse du rectum : les filets de nerf du plexus hypogastrique servent sans doute à la transmettre aux centres nerveux. La nature et la consistance des excrémens influent sur la fréquence de son retour et sur son intensité. Quand on se dispose à accomplir l'acte que cette sensation sollicite, le rectum se contracte , tandis que le diaphragme s'abaîssant, et les muscles larges de l'abdomen se portant en arrière (i), poussent les viscères abdominaux
(i) Quelques physiologistes ont regardé comme inutile ce concours du diaphragme et des muscles abdominaux; ils se fondent sur ce que l'excrétion des matières fécales s'opère également chez les animaux dont on a ouvert le bas-Tcntre. Une des lumières de l'École de Montpellier, Astruc , nie l'action des muscles abdominaux dans les efforts qu'on fait à la garderobe , et s'appuie sur cet énoncé géométrique, « qu'une corde dispo- » sée circulairement ne peut se raccourcir, par sa contraction, » que d'une quantité infiniment petite , et par conséquent in- » sensible; » sur quoi Pitcairn dit assez plaisamment qu'Astruc n'a jamais fait ce dont il raisonne : credo Astrueciiim nunquam cacasse.
34o DE LA. DIGESTION.
vers la cavité du bassin , et compriment les intestins que les matières fécales remplissent. Le périnée s'abaisse sensiblement dans ces efforts, et les fibres des releveurs de l'anus paraissent souffrir un médiocre alongement. L'action réunie du rectum et des muscles abdominaux surmonte la résistance des sphincters; l'excrétion alvine s'opère; elle est facilitée par l'humeur des lacunes muqueuses du rectum, qui, pressées par les matières fécales, se vident et lubrifient le contour de son ouverture inférieure. Lorsqu'elle est achevée, le diaphragme s'élève; les muscles larges de l'abdomen cessent de pousser en bas et en arrière les viscères de cette cavité; le périnée remonte, et les sphincters se resserrent, jusqu'à ce que de nouveaux besoins sollicitent l'exercice delà même action.
Le besoin de rendre les matières fécales se fait plus fréquemment ressentir chez les enfans que chez les adultes, parce que, dans le premier âge de la vie, la sensibilité du conduit intestinal est plus vive, les matières plus liquides et la digestion plus active. A mesure qu'on avance en âge, la sensibilité diminuant, et la contractilité éprouvant un affaiblissement proportionnel, les sécrétions étant aussi moins abondantes, le ventre devient paresseux , les selles sont rares et peu liquides. Elles sont aussi moins fréquentes et moins copieuses chez la femme que dans l'homme, soit que ses forces digestives tirent des alimens une plus grande proportion de matière nutritive, soit que ses se-
DE LA DIGESTION. 34 ï
crétions intestinales, remplacées par la purgation menstruelle, ajoutent moins à la masse excrémenteuse. On détermine l'excrétion alvine en injectant dans le rectum des liquides qui délaient les matières fécales, les détachent des parois intestinales, et, exerçant sur ces parois une irritation à laquelle elles ne sont point accoutumées, déterminent leur contraction.
La fétidité des matières fécales dépend d'un commencement de putréfaction qu'elles éprouvent dans les gros intestins. Cette altération est presque toujours accompagnée du dégagement de produits gazeux dans lesquels l'hydrogène sulfuré prédomine. C'est à la présence de ce gaz, qui tantôt s'échappe, et d'autres fois imprègne les excrémens, qu'est due la propriété dont ceux-ci jouissent de noircir l'argent que l'on soumet à leur action. On reconnaît dans les excrémens la partie colorante des végétaux, telle que le vert des épinards, le rouge de la betterave ; on y trouve les parties fibreuses végétales et animales, les écorces trop dures et les graines recouvertes de leur épidcrme. Les sucs digestifs ont si peu de prise sur cette dernière enveloppe , que les graines qui n'ont point été brisées par les organes masticateurs conservent très-souvent la propriété de germer.
Pendant que leur digestion s'opère , les alimens contenus dans l'estomac et les intestins absorbent ou dégagent divers gaz. M. Jurine, de Genève, ouvre le tube digestif d'un maniaque mort depuis
quelques heures, recueille les gaz qui s'en échappent, et voit que la proportion d'oxigène et d'acide carbonique diminue de l'estomac vers les gros intestins, tandis qu'au contraire celle de l'azote augmente; que l'hydrogène est plus abondant dans les gros intestins que dans les grêles; qu'il est en moindre quantité dans ceux-ci que dans l'estomac. Mais l'oxigène et l'azote appartiennent-ils à l'air atmosphérique qui s'introduit toujours en plus ou moins grande quantité avec les aiimens et la salive , et qui se dégage par la chaleur du tube intestinal? ou bien ces gaz proviennent-ils de la décomposition des substances alimentaires et des liqueurs intestinales? D'ailleurs^ les gaz que contient le tube digestif d'un cadavre ne se sont-ils pas développés au moment de la mort? On sait que dans plusieurs circonstances, au moment où la contractilité abandonne nos organes, les intestins se laissent distendre par les gaz , d'où résulte le météorisme qui hâte l'instant de la mort, en s'opposant à l'abaissement du diaphragme.
Les bonnes digestions s'opèrent sans éruption de produits gazeux. Les indigestions dégagent presque toujours du gaz hydrogène carboné ou sulfuré ; c'est à lui qu'est due l'odeur infecté des vents qui s'échappent par l'anus, odeur que n'ont point toujours ceux qui sortent par la bouche : ces derniers sont le plus souvent formés par l'hydrogène pur ou par l'acide carbonique. Ce dernier gaz est quelquefois aussi rendu par le rectum, mais
bien plus rarement que l'hydrogène, altéré par le mélange du carbone, du soufre, et même du phosphore. L'ammoniaque lui-même peul-il se dégager et accompagner la sortie des malières fécales dans certains flux putrides^ tels que ceux des dysenteries compliquées de fièvre adynamique? Quoique la formation de ce gaz suppose un mouvement putréfactif opposé à la vie, cette décomposition ne peut-elle pas commencer pour des matières déposées dans les gros intestins, tubes devenus presque inertes par l'atteinte profonde que les propriétés vitales ont ressentie? Ce ne serait pas, au reste , le seul exemple de l'accomplissement d'un effet chimique dans le conduit intestinal, malgré la résistance de ces organes. Mais, si l'on y fait bien attention , c'est effectivement hors du domaine de la vie que ces actions chimiques s'accomplissent. Les matières déposées dans le réservoir intestinal, en attendant que leur excrétion s'achève , sont âé'yà en quelque sorte éliminées. L'action contractile de la tunique musculaire des intestins s'exerce sur elles , soit pour les expulser, soit pour empêcher l'expansion trop considérable des gaz, absolument comme les muscles soumis à l'empire de la volonté, lorsqu'on les emploie à surmonter une résistance extérieure.
344 i>^ l'absorption.