ÉRUPTION DES DENTS DE LA DEUXIÈME DENTITION
Nous venons de voir comment s'opère ordinairement la chute des premières dents, et de dire que leur remplacement se fait immédiatement. Il n’en est cependant pas toujours ainsi , car il existe à ce sujet de nombreuses variations : très souvent, en effet, la destruction des racines des dents de lait, s’opérant dune manière lente, ces organes persistent à leur place et contrarient la marche des secondaires ; d’autres fois , au contraire, par une cause inconnue , le remplacement n a pas lieu „ bien que la dent de lait soit tombée depuis longtemps.
On trouve , dans les Archives générales de Médecine (1), l’exemple d’une femme, âgée de quarante-trois ans, sur laquelle quatre incisives parurent derrière les quatre
(1) Cahier de juin, 18û0.
dents primitives. Un an plus tard, ies quatre molaires , qui jusqu’alors avaient complètement manqué, sortirent. Ses parents disaient, avec raison , qu’elle avait encore ses dents de lait. Nous avons connaissance de plusieurs faits semblables.
A partir de sept ans, époque à laquelle on compte vingt dents qui garnissent toute l'étendue des arcs alvéolaires comprise, en haut, entre les tubérosités maxillaires, et, en bas, entre les apophyses coronoïdes, ces arcs devront recevoir successivement les secondes dents qui remplacent en nombre égal les temporaires, et en arrière desquelles viennent s’ajouter trois nouvelles dents de chaque côté de l’une et de l’autre mâchoires. Mais comment les os maxillaires vont-ils se prêter à l’arrangement de toutes ces productions? Comment ces dents entreront-elles en ligne sur les bords alvéolaires sans se gêner dans leur marche, sans se détourner de leur route, sans s'interposer à la place les unes des autres? Cherchons à résoudre cette double question, dont la solution est loin d’être sans importance.
D abord le développement des os maxillaires ne s’opère pas simultanément et d’une manière continue sur tous les points de leur étendue , comme on l’observe pour les autres parties du système osseux. Cette diflé-
rence tient à ce que ces os présentent dans leur composition deux parties essentiellement distinctes , tant par la manière dont chacune d’elles se développe que par les métamorphoses ultérieures qu elles subissent. De ces deux parties , lune appartient au système osseux généîal , se forme et se comporte suivant les lois qui régissent les autres os; elle constitue la presque totalité des mâchoires, ou plutôt elle tonne1 réellement et à propre-
ment parler les os maxillaires; l’autre constitue le bord ou le procès alvéolaire. Bien que cette dernière soit également osseuse et se continue avec la première, elle n’en fait cependant pas partie essentielle, et n’est, comme on l’a fort bien dit, qu’un phénomène de la dentition : elle paraît en même temps que les organes qui produisent les dents , elle se développe avec ces dernières , se moule sur leurs formes extérieures, suit leur direction , subit tous les changements auxquels elles sont sujettes, et disparaît avec elles.
Qu’on examine l’intérieur des mâchoires à une époque rapprochée de la conception , et on se convaincra de la vérité des faits que nous venons d énoncer. En effet, l’intérieur des mâchoires est, à cette époque, rempli par un tissu spongieux dont les aréoles contiennent les rudiments des follicules dentaires. Bientôt ces follicules donnent naissance aux dents ; celles-ci dilatent nécessairement, par le plus grand volume qu’elles acquièrent, les cellules du tissu spongieux au milieu duquel elles sont plongées , les pressent de tous côtés contre les cellules voisines , et, faisant disparaître de proche en proche par cette pression les cloisons qui les séparaient , les transforment en lames de substance compacte , dont la réunion constitue les parois solides d’autant de cavités ou d’alvéoles distincts embrassant la couronne des nouvelles dents. Et quand celles-ci , continuant à croître en hauteur, ont franchi la barrière de la gencive et se sont montrées au dehors , les racines qui les suivent , étant beaucoup moins volumineuses quelles, le vide qui en résulte est rempli par le retour de l’enveloppe à son premier état.
Pendant que l’éruption des dents de lait s’opère , les
arcs alvéolaires s’étendent et se prêtent toujours le mieux possible à l’arrangement de ces organes. Les mâchoires, comme nous l’avons déjà vu, prennent des dimensions plus étendues , leurs branches se redressent sensiblement, leurs angles se dessinent davantage , leurs corps gagnent en hauteur, tandis que les bords alvéolaires perdent leur épaisseur après la sortie des dents.
Mais toutes les dents temporaires une fois sorties, la longueur des arcs qu’elles remplissent est-elle fixée dune manière invariable? Blake et plusieurs autres anatomistes , au nombre desquels se trouvent Sœmmering , Sabatier, Boyer, Bichat et Béclard, son digne commentateur, enfin, plus tard, M. Serres, ont pensé que ces arcs s’allongeaient progressivement pendant tout 1 intervalle qui existe entre les deux dentitions. Hunter avait soutenu , au contraire, qu’à dater de l’âge de quinze à dix-huit mois les mâchoires d’un enfant ne prenaient plus d’accroissement à leur partie antérieure , et son opinion a trouvé des adhérents dans Fox(l)et M. Duval. M. Oudet, partant même de cette idée, au triomphe de laquelle Miel (2) avait déjà consacré un Mémoire lu à la Société médicale d émulation , a levé sur une vingtaine d enfants, pris au hasard et del âge de trois ans, le modèle en plâtre de leurs dents ; et après avoir répété sur eux, jusqu à six ans et demi , les mêmes expériences à des intervalles plus ou moins rapprochés, il prétend avoir constamment trouvé que, pendant cette période, il ne s était opéré aucun changement soitdans la longueur des arcs, soitdans le rapport des dents entre elles.
(d) Histoire naturelle et maladies des dents; trad. de Lemaire.
( 2) Quelques Idées sur le 7'apport des deux dentitions.
Ces deux opinions extrêmes et opposées sont, à notre avis, aussi dénuées de fondement l’une que l'autre. En effet , en admettant l’accroissement progressif et continu des arcs alvéolaires, Blakc a confondu le développement des os maxillaires avec celui de leur bord sur lequel sont implantées les dents ; car si l’accroissement de ce
dernier était continu, uniforme comme celui des autres os, il devrait suivre exactement les lois qui dirigent les progrès de l’ossification générale, et alors il arriverait infailliblement deux choses : 1° que les dents temporaires, à dater de leur sortie jusqu’au moment de leur chute , tendraient toujours à s’écarter les unes des autres, et
laisseraient entre elles un intervalle; 2° que les alvéoles , en se dilatant, abandonneraient sans soutien les dents qu’ils contiennent. Or , l’observation prouve , quoi qu’en disent Béclard et M. Serres, que ces deux faits n’ont jamais lieu. Donc les arcs alvéolaires n’augmentent pas bien sensiblement d’étendue entre les deux dentitions.
C’est cette immobilité des procès alvéolaires , en opposition avec le mouvement d’accroissement progressif des mâchoires , qui fait qu’à six ans les trous rnentonniers et sous-orbitaires se sont encore éloignés davantage de la première molaire de lait. Cette immobilité ne s’applique cependant qu a la portion des arcs qui reçoit les dents temporaires , car en arrière ils se sont allongés pour recevoir dans leur intérieur la couronne de la
deuxième molaire permanente.
Mais alors , si l’opinion de Blake est fausse , celle de Hun ter, ardemment défendue par M. Duval , Miel, etc. . est nécessairement conforme à la vérité? Non ; par cette raison que, de ce que l’arc alvéolaire ne s’agrandissait
pas entre les deux dentitions , ils ont conclu , contre 1 évidence la plus absolue, que cet arc est égal chez l’enfant et chez l’adulte. C’est au moment même de la sortie de chaque dent de remplacement que cet agrandissement a lieu ; il est la conséquence forcée de la dépendance intime dans laquelle les dents tiennent les alvéoles qui leur appartiennent bien plus qu’aux mâchoires , et cèdent à leur effort comme une barrière élastique qui se laisse distendre. Aussi c’est pour que chaque dent n’augmente cet arc que du degré qui lui est nécessaire , qu’elles sortent les unes après les autres. Remarquons, toutefois , que cet agrandissement est moindre qu’on ne pourrait le croire au premier abord; car l’observation démontre que si les incisives et les canines de remplacement sont plus grosses que celles de lait , les petites molaires de lait sont aussi plus fortes que celles qui doivent leur succéder , de telle sorte que ce que les mâchoires perdent d’espace en avant, elles le gagnent à peu près en arrière. Mais les choses ne se passent pas exactement de même aux deux mâchoires : à la supérieure, les rapports du gain à la perte sont moindres, ainsi que l’accroissement de l’arc que borne l’espèce de fixité que le maxillaire supérieur reçoit des os avec lesquels il s’articule. Aussi les irrégularités de dentition sont-elles plus communes en haut qu’en bas.
Ainsi donc, pour réduire autant que possible la question à des données précises, etéviler des détails plus ap-
propriés à un mémoire spécial qu’à un traité élémentaire, nous pourrions dire : les dix dents de remplacement de la mâchoire inférieure ont besoin , pour se loger, d’un espace égala vingt; elles n’en trouvent qu'un égal à dix-sept : des trois vingtièmes manquant, elles en gagnent
deux par l’agrandissement qu elles occasionnent ellesmêmes dans Tare alvéolaire , et un par le léger espace que les deux petites molaires de lait laissent aux deux dents qui vont les remplacer avec un \olume moindre. Dans la mâchoire supérieure, au contraire, ces trois vingtièmes manquant, lors de la chute de la première dent de lait, sont obtenus , l’un par l’agrandissement, de l’arc alvéolaire, l’autre, comme en bas, par la différence de volume des molaires de remplacement avec les temporaires; et le troisième enfin par la direction même des dents incisives qui s’avancent en divergeant un peu. C’est de cette légère divergence que nous semble résulter l’emboîtement, si complet chez l’adulte, des deux tiers antérieurs de la mâchoire inférieure par la supérieure.
Sans doute, nous le répétons, si l’éruption des dents secondaires avait lieu en même temps pour toutes, leur arrangement ne serait pas régulier, puisqu’àla mâchoire supérieure surtout , comme nous venons de le voir, elles
trouveraient un espace insuffisant. Mais il n’en est point ainsi , la chute et le remplacement des dents ne s’exécutent pas en une seule fois; pour arriver à ce résultat, ces organes doivent passer par une série de phénomènes consécutifs qui embrassent un intervalle de six à sept ans; aussi chacune d’elles, agissant isolément, a-t-elle le temps de s’avancer régulièrement et de se présenter dans la direction convenable. Si l’arc antérieur des mâchoires s’accroît progressivement en proportion de chaque nouvelle dent, toutes se placent sur la ligne demicirculairequ’elles doivent occuper ; maispour peu que cet arc éprouve de variation, c’est généralement sur les canines que porte l’irrégularité, parce que, paraissant ordi-
nairement les dernières, elles sont alors obligées de dévier ou de faire dévier les autres pour pouvoir sortir. Ce qui met d’ailleurs hors de doute la faculté qu’ont les dents de faire céder l’arc alvéolaire, c’est que, lorsqu'il existe des dents incisives surnuméraires, comme Camper et Sœmmering en possédaient des exemples, et comme nous en avons nous-mêmes, cet arc en avant s’agrandit de tout l’ espace nécessaire à ces dents surnuméraires.
Examinons donc les points intermédiaires par lesquels la nature passe pour arriver au but qu elle se propose , qui est de garnir les mâchoires de l’enfant de dents plus capables de résister aux efforts que nécessitent de sa part
les aliments dont il doit alors faire sa nourriture.
Le renouvellement des dents, suivant la marche de leur éruption, commence toujours par les incisives. (Lest l’incisive médiane inférieure qui apparaît la première : peu de temps avant la chute de la dent temporaire, elle s'élève progressivement dans l’intérieur de l’alvéole de cette dernière, la pousse de bas en haut, de manière que celle-ci n’est plus maintenue dans la cavité alvéolaire que par l’orifice. C est à cette époque que la dent de remplacement opère un léger élargissement de cette petite portion de l’arc dentaire auquel elle correspond, élargissement devenu sensible peu de temps avant la chute de la dent de lait qui s’est visiblement écartée de ses voisines.
Lorsque, par une cause quelconque, la dent de lait ne tombe pas au moment convenable , on voit alors la permanente percer derrière l’arc dentaire dans une position oblique qui lui fait présenter en avant un de ses bords latéraux; on croit d abord , a sa largeur considérable, qu’elle est trop volumineuse pour pouvoir se loger dans
l’espace qui lui est destiné; cependant peu à peu elle se redresse en s'élevant , reprend une direction tout-àfait normale, s’allonge et rentre dans la rangée qu’elle doit occuper; elle ne présente alors aucune irrégularité dans sa situation. Ce que nous disons ici s’applique à toutes les autres incisives qui sont accompagnées de phénomènes semblables sur les points des arcades dentaires où elles apparaissent.
Toutes les incisives permanentes sont bien rangées dans le cours de la neuvième année. Là le travail de remplacement s’arrête quelque temps , et ce n’est que vers la fin de la dixième année qu’on voit percer la première petite molaire ou bicuspide antérieure, dont l’arrangement n’éprouve pas la moindre difficulté, puisqu elle a un volume bien moindre que la dent molaire de lait qu elle doit remplacer. Bientôt après vient le tour de la seconde petite molaire, et ce n est souvent qu après elle, c est à dire vers 1 âge de douze ans, qu arrive la canine qui n’occupe pas toujours, lors de son apparition , la ligne de l’arc , mais qui ne tarde pas à s’y conformer.
A peu près à la même époque où sortent les deux canines , on voit percer la seconde grosse molaire ; enfin la dernière, qui est la dent de sagesse, paraît de dix-buit à vingt-cinq ans. En général, la sortie de cette dernière offre beaucoup de variations. Hippocrate a fixé son apparition entie le tioisième et le quatrième septénaire. 11 arrive quelquefois même ou quelle ne sort pas du tout, ou quelle paraît à une mâchoire et pas à l’autre. C’est surtout chez les femmes que cette dent reste quelquefois pour toujours ensevelie dans l’intérieur de la mâchoire, ce qui peut
dépendre de ce que généralement les os maxillaires sont moins étendus chez elles, sans pour cela que leurs dents aient moins de volume. Les dents de sagesse sont de toutes les plus sujettes à offrir des anomalies de forme, de volume et de position. Le tableau suivant permettra de saisir d’un seul coup d’œil les phases ordinaires de la deuxième dentition :
De 6 à 7 ans les
De 7 à 8 ans les
De 7 à 9 ans les
De 8 à 10 ans les
De 9 à 11 ans les
De 10 à 12 ans les
De 11 à 13 ans les
De 12 à 1U ans les
De 18 à 25 ans les
h premières grosses molaires;
2 incisives centrales inférieures ;
2 incisives centrales supérieures; h incisives latérales ; l\ premières petites molaires ;
U canines;
U dernières petites molaires ;
U deuxièmes grosses molaires ; h troisièmes grosses molaires ou dents de sagesse.
rotai. . . 32 dents permanentes.
Pendant que le remplacement des dents s’effectue, il se passe dans les mâchoires des changements que nous devons mentionner. Leur corps acquiert en hauteur des dimensions plus étendues, les trous sous-orbitaires et mentonniers s eloignent des procès alvéolaires et en même temps des symphyses, et répondent, à vingt ans environ, à la racine de la deuxième petite molaire. La courbure que présentait la base de la mâchoire inféneure, dans le jeune âge, disparaît peu à peu et devient anguleuse. L’aire alvéolaire supérieure , resserrée transversalement à sept ans, s élargit ensuite très sensiblement dans ce sens, à mesure que l’accroissement de la portion horizontale des os maxillaires fait des progrès.
L’arc inférieur ne sc dilate pas sensiblement, comme nous l’avons dit , et conserve en travers à peu près le même écartement après et avant le renouvellement des dents.
Mais les modifications les plus importantes sont celles qui ont lieu dans la portion des os maxillaires qui répond à 1 extrémité postérieure des arcs. Cette portion de l'arcade dentaire, qui ne contenait dans le principe que les premières grosses molaires, s’est considérablement agrandie pour recevoir la dent de sagesse qui se range derrière elles; c’est cet allongement des arcs en arrière qui imprime à la face le développement , et par suite le caractère qui distingue l’adulte de l’enfant. A la mâchoire inférieure, il produit le redressement graduel des branches, de manière à leur faire décrire avec le reste de l’os un angle de moins en moins obtus, tandis qu’a la mâchoire supérieure il porte en arrière les apophyses plérygoïdes; de sorte que la suture maxillo-palatine qui , chez le jeune enfant, était placée vis-à-vis l’intervalle compris entre la molaire postérieure de lait et la première grosse molaire, correspond plus tard à la deuxième, et finit, quand le travail de la dentition est terminé, par se trouver un peu en arrière des dents de sagesse. Cet allongement de la partie postérieure des arcs supérieurs coïncide avec l’agrandissement des sinus maxillaires, double effet qui reconnaît pour cause le développement des grosses molaires, au volume desquelles il est toujours proportionné.