‹ Nouveaux éléments complets de la science et de l'art du dentiste (volume 2)Chapitre 16 sur 31 · IMPORTANCE FONCTIONNELLE OU USAGES DE L APPAREIL DENTAIRE · texte numérisé non relu

IMPORTANCE FONCTIONNELLE OU USAGES DE L APPAREIL DENTAIRE

Le rôle que joue l’appareil dentaire dans l’exécution des fonctions inhérentes à l’organisme humain est aussi varié qu il est important; mais de toutes les attributions

(l) bulletin de la Société, médicale d’émulation ; Juillet, 1816.

qui lui sont départies , les plus saillantes , celles surtout à la nature desquelles sa conformation le rend plus particulièrement approprié, sont la préhension et la mastication des aliments. Étudions donc d’abord ces deux fonctions qui , réduites aux données physiques suivant lesquelles elles s’exécutent, se résument dans l’action : la première, d’une pince à déchirer et à couper; la seconde, d’un étau à briser et d’une meule à broyer.

Préhension et mastication des aliments. Toutes les dents peuvent être employées, ditM. Blandin, à la préhension des substances solides , mais les incisives sont le plus souvent chargées de ce soin. Pressant en sens opposé les corps qui doivent être divisés , elles sont admirablement disposées pour atteindre ce but, car elles sont tranchantes à leur extrémité libre, et se croisent de manière à agir comme des branches de ciseaux; mais, d’un autre côté, placées à l’extrémité des mâchoires, qui forment alors un levier du troisième genre dont les muscles masséter sont la puissance, l’articulation temporo-maxillaire, le point d’appui et l’objet à diviser la résistance, elles sont assez mal disposées pour presser avec force , surtout sur les corps un peu volumineux qui, exigeant un grand écartement des mâchoires, mettent les muscles élévateurs de l’inférieure dans la nécessité d agir très obliquement sur le bras de levier de la résistance. Aussi, comme le font observer tous les physiologistes , lorsque nous voulons briser un corps dur, nous le portons instinctivement au fond de la bouche ; et en raccourcissant de beaucoup le bras du levier par lequel agit la résistance, nous corrigeons le levier du troisième genre, qui, bien que le plus employé dans la mécanique an b

male, est cependant le plus désavantageux de tous (1).

Les dents canines, au contraire, par la pointe qui termine leur couronne, par leur plus grand rapprochement de la puissance, sont plus propres à déchirer qu’à couper les aliments. Ces deux conditions font qu’elles sont souvent employées dans les cas où l’on veut faire concourir à la préhension la main d’une part, et les muscles extenseurs de la tète de l’autre. Elles agissent alors à la manière d’une pince avec laquelle on retient le corps que l’on veut déchirer; le point d’appui qu’elles offrent dans ce cas est d’autant plus sûr que, par la longueur de leur racine , elles sont solidement implantées dans les mâchoires.

Quant aux molaires, leur forme et leur position au fond de la bouche les rendent tout-à-fait impropres à la préhension, excepté dans les circonstances préliminaires où le secours des dents n’est invoqué que pour briser, ou, comme point d’appui , pour déchirer; elles résistent dans ce dernier cas d’autant mieux aux tractions exercées sur elles, qu’elles sont plus près des muscles chargés de maintenir les mâchoires rapprochées. Mais il n’en est pas de même pour la mastication; elles réunissent les conditions les plus favorables pour cet acte , dont le but est d’écraser et de réduire en parcelles fines les substances alimentaires. En effet, par leur couronne large et munie d’aspérités qui alternent d’une mâchoire à

(1) C’est précisément pour cette raison que la force des mâchoires, chez les animaux, est toujours en raison inverse de l’allongement de leur angle facial. Si nous prenons l’espèce du chien pour exemple , nous ti ornons, en effet, que cette force augmente progressivement à

înesuie que 1 on avance du lévrier au boule-dogue chez lequel elle est immense. .

l'autre, elles peuvent retenir longtemps les substances sur leur surface, comme entre (leux meules chargées d’en opérer la trituration.

Et remarquons bien que ce n’est pas seulement dans la disposition et l’arrangement des dents que la nature a pris les précautions les plus heureuses pour l’exécution de l’acte qui nous occupe; elle a encore établi le plus parfait accord entre les efforts exercés par la mâchoire inférieure sur la supérieure, à l’égard de laquelle la première agit comme un marteau sur une enclume. Aussi les incisives supérieures, qui ne supportent jamais de violents efforts, répondent-elles aux cavités na-

sales; tandis que les canines trouvent, dans l’apophyse orbitaire externe de l’os frontal, le point d appui qui leur permet de résister aux tractions qu elles sont si

souvent appelées à supporter, et qu’en arrière, au niveau des molaires , obligées de se tenir étroitement seirées dans la mastication qui leur est presque exclusi\cment dévolue, «la nature a doublement arc-bouté le bord alvéolaire supérieur contre la base du crâne, par l’intermédiaire des colonnes zygomato-jugale et plénjg oïdienne. »

Enfin, il n’est pas jusqu’à la forme conique des racines qui ne concoure puissamment à la transmission des forces, en obligeant les efforts qu elles ont à supporter à se perdre sur les parois alvéolaires qui les tiennent étroitement embrassées ; aussi le nombre de ces racines est-il proportionné à la violence des efforts que cha-

que espèce de dent est appelée à soutenir.

De ce que chaque dent a des fonctions généralement distinctes, il ne faudrait pourtant pas en conclure (pie leur action est isolée, et que le travail des unes cesse

quand celui des autres commence. Une fois que les aliments, par une premièredivision, sont réduits au volume convenable, ils sont successivement ramenés des unes

aux autres dents par les mouvements combinés de la langue, des lèvres et des joues, et soumis tour à tour à une pression verticale et à un frottement horizontal.

Ce travail est d’autant mieux exécuté que, comme nous l’avons déjà indiqué dans notre partie anatomique, les dents des deux mâchoires se correspondent chacune delà manière suivante, quand elles se rencontrent : les incisives moyennes supérieures passent devant les incisives moyennes et la moitié des incisives latérales inférieures ; les incisives latérales du haut répondent à la moitié des incisives latérales du bas et la moitié des canines; les canines supérieures passent devant la moitié des canines et des premières petites molaires inférieures; les premières petites molaires supérieures correspondent à une partie des premières molaires inférieures et à la plus grande partie des secondes sur lesquelles elles appuient ; les deuxièmes petites molaires d’en haut répondent à une portion des secondes d’en bas et à la moitié environ des premières grosses molaires; les premières grosses mêlai res supérieures aux premières et aux secondes grosses molaires inférieures; les secondes grosses molaires supérieures aux secondes et troisièmes inférieures ; enfin les dents de sagesse d’en haut à celles d’en bas, qu elles dépassent plus ou moins en arrière.

Comme on le voit, les précautions que la nature a prises , pour rendre parfaite l’action des dents sur les substances alimentaires, sont nombreuses et merveilleusement combinées ; et néanmoins elles ne peuvent

paraître exagérées qu’aux personnes assez aveugles pour

méconnaître l’influence de la mastication sur la digestion stomacale. « Lorsque les dents manquent en grand nombre, de meme que lorsqu’on ne continue pas la mastication assez long-temps, la chymification se fait difficilement; 1 estomac, irrité par des aliments trop rétractai res, parce qu ils ne sont pas assez divisés, soutire, s entlamme , et des accidents se développent : aussi les vieillards qui ont perdu leurs dents sont-ils obligés d’adopter un régime particulier, sous peine d’éprouver les accidents qui viennent d être signalés; » si mieux ils n aiment, aurait-on du ajouter, avoir recours à la prothèse dentaire qui leur offre le moyen assuré de les prévenir , ainsi que l’atteste l’observation journalière , et que nous espérons bientôt pouvoir le prouver.

Articulation des sons. S’il est un fait qu’il suffit d’énoncer pour qu’il soit immédiatement compris par tout le monde, c’est l’inlîuence des dents sur l’articulation pure et nette des sons; car si la voix est le produit des vibrations que l’air expiré éprouve en traversant le larynx, la parole, comme le dit fort bien M. Magendie (1 , résulte de la modification de la voix au moyen de la langue dont la portion la plus mobile frappe tantôt le palais , tantôt les dents. Mais toutes les dents ne sont pas également importantes sous ce rapport : les incisives doivent être placées les premières, ce que laissent aisément entrevoir leur défaut d’épaisseur et la largeur dedeurs faces qui en font des corps véritablement sonores, aussi bien que leur position au confluent même de la colonne d’air qui tend à s’échapper de la bouche;

(1) Précis élémentaire de Physiologie.

les canines viennent ensuite, puis les petites molaires; les dernières n’ont aucune ou presque aucune inlluence sur la prononciation.

Pour bien apprécier l’importance des dents dans l’articulation des sons, il faut surtout observer ce qui sc passe chez les personnes qui en sont privées en tout ou en partie. Entrons à cet égard dans quelques détails, dont le souvenir nous servira plus tard de guide dans la confection et la combinaison des diverses pièces de prothèse dentaire.

La perte des dents est partielle ou complète, et chacune de ces deux circonstances a, pour la parole, des inconvénients qui lui sont propres et qui varient même suivant que la perte affecte la mâchoire supérieure ou l’inférieure. Par exemple, les personnes qui ont perdu les incisives centrales supérieures ne peuvent plus prononcer agréablement les syllabes dentales qui prennent alors l’accent des labiales, et leur conversation n’est souvent qu'un sifflement continuel. Si , au contraire, ces mêmes dents manquent à la mâchoire inférieure, les consonnes gutturales, telles que le G, prennent un son qui tient le milieu entre celui qui leur est propre et celui du Gh et du Ch , ce qui empêche souvent d'être compris.

Quant à la perte complète des dents à la mâchoire inférieure , le timbre de la voix n'en est pas changé, il n’y a que la prononciation qui est altérée; mais il n’en est pas de même pour la supérieure : aussitôt qu’elle est dégarnie de ses dents, le bord alvéolaire s’af-

faisse, et, le palais ayant perdu la concavité qu’il avait acquise par le développement des dents permanentes, le

timbre de la voix devient sourd et lait d observation en tout point

guttural ; car c’est un conforme à ce que

démontre la théorie, que plus la voûte palatine est aplatie, moins la voix a de force et d’éclat , môme chez les personnes pourvues de toutes leurs dents; ce qui confirme celte opinion que le palais est au tuyau vocal ce qu’est le pavillon à l'instrument appelé cor.

Ainsi donc, la perte des dents a d’autant plus d’influence sur la diminution du volume et de la force de la voix qu’elle est plus complète et que les bords alvéolaires se sont plus affaissés. Quand elles ont totalement disparu sur l’une et l’autre mâchoires, la voix perd non seulement sa force, mais son harmonie ; elle devient , comme le fait remarquer M. Delabarre, aiguë et étouffée ; la prononciation ne peut être exercée que très imparfaitement et seulement par un mécanisme nouveau qui demande, dans tous les cas , un long exercice , souvent même une pénible habitude.

Importance fonctionnelle secondaire. Les secours que les dents offrent à l’homme 1° dans sa vie de nutrition, par le travail de disgrégation préliminaire qu elles font subir aux aliments; 2° dans sa vie de relation, par la part active qu'elles prennent à l’articulation de la voix, constituent, comme nous l’avons dit, leurs principales fonctions , mais ne sont pas les seuls actes physiologiques auxquels se bornent leurs usages. Placées à l’extrémité supérieure du tube digestif, elles concourent encore a former une barrière qui retient dans l’intérieur de la bouche la salive destinée à faciliter les mouvements des diverses parties mobiles de cette cavité, et à accroître la digestibilité du bol alimentaire; rapprochées des membres supérieurs, elles peuvent venir au secours des

mains pour les aider, comme point

d’appui, à vaincre

certaines résistances, et deviennent même dans quelques cas un moyen de défense et d’attaque.

Enfin, si elles exercent une action sur les organes, elles sont aussi à leur tour influencées par eux. Quoiqu’il semble effectivement paradoxal au premier abord de soutenir, par exemple, que les lèvres, les joues et la langue .concourent, non pas à donner aux dents la direction qui leur est propre, mais à les maintenir dans celte direction, rien n’est cependant plus exact. Lorsque les lèvres sont détruites, les dents se dirigent en dehors , tandis qu’elles s’inclinent en dedans lorsque la langue est enlevée ou a diminué de volume. Nous avons eu récemment occasion de constater ce dernier résultat sur un sujetqui avait perdu depuis longtemps la partie antérieure de la langue. On peut donc avancer jusqu’à un certain point , avec M. Blandin, que les dents sont placées naturellement entre deux forces qui les sollicitent d’une manière opposée, l’une de dehors en dedans, l’autre de dedans en dehors, et que de cet équilibre résulte une grande partie de la direction sensiblement verticale qu’elles ont chez nous.

Si , pour compléter l’exposé du rôle que jouent dans l’économie les organes qui nous occupent , nous voulions étudier le caractère qu’ils impriment à la physionomie , nous n’aurions qu’à examiner l’influence de leur perte à cet égard. Or, cette influence varie suivant que la perte est totale ou partielle, et suivant quelle a lieu en haut plutôt qu’en bas.

Par exemple, la perte des huit ou, mieux encore, des dix dents antérieures de la mâchoire inférieure renfonce seulement la lèvre d’en bas et rend le menton pointu, par le retrait sur lui-même du bord alvéolaire qui lo-

geait ces dents. Si à cette perte s’en joint une pareille à la mâchoire supérieure, la partie moyenne de la face devient carrée, et la physionomie prend un aspect triste et monotone. Si elle n’a lieu qu’à la mâchoire supérieure, le changement est encore plus apparent; car la lèvre d’en haut, manquant de soutien, s’enfonce en arrière et laisse celle d’en bas faire une saillie, en même temps que le nez semble s’être déjeté en avant. Les dents molaires, au contraire, manquent-elles seules, les joues s’aplatissent, deviennent flasques et pendantes, et la figure semble s’allonger. Quant à la chute des dents des deux mâchoires, elle a pour résultat inévitable de diminuer le diamètre vertical de la tête, et par conséquent de rapetisser la figure.

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