ANATOMIE I)KS DENTS
La nature a soumis tous les animaux aux obligations (1 une loi commune : c'est de chercher dans les corps environnants les matériaux propres à la réparation des pertes qu’ils éprouvent par la marche continuelle des phénomènes de la vie , et , le choix de ces matériaux étant fait, de les soumettre à diverses préparations dont les dents sont, pour un grand nombre d’entre eux, les principaux agents.
Considérées sous ce point de vue général, les dents sont donc dos instruments mécaniques placés à l'entrée du canal alimentaire pour saisir et diviser les substances
nutritives , et souvent pour servir, en même temps , de moyen d’attaque et de défense (1).
Quelques anatomistes ont donné au mot dent une acception beaucoup plus étendue et l’ont appliqué aux productions cornées qui occupent la même place dans certains animaux (2), comme le bec dans les oiseaux; ils s’en sont aussi servi pour désigner toutes les substances calcaires ou cornées qui se trouvent placées soit à l’entrée des voies digestives, soit plus ou moins profondément dans le trajet de ces voies, et qui sont destinées à retenir une proie ou à broyer les aliments.
Nous ne nions pas l’analogie, au contraire; mais ne devant nous occuper dans cet ouvrage que des dents de l’homme, nous n’avons pas l’intention de chercher jusqu’à quel point les auteurs se sont écartés de la vérité en donnant un sens presque illimité à un terme qui désigne d’ailleurs des organes ayant des caractères aussi tranchés ; nous nous en tiendrons donc à la définition que nous avons donnée d’après Cuvier, et qui nous paraît exprimer d’une manière à la fois claire et générale les organes qui doivent nous occuper dans le cours de ce traité.
Les dents ont longtemps été considérées comme de véritables os; mais les anatomistes, et les dentistes (3) qui, d’après eux, ont admis cette identité, se sont appuyés sur de simples apparences dont un examen plus attentif a
(1) F. Cuvier ; Des dents des mammifères , considérées comme caractère zoologique. 1821.
(2) Geoffroy Saint-Hilaire ; Système dentaire des mammifères et des oiseaux. Paris, 1 824.
(3) « Les dents sont les os les plus durs et les plus compacts du corps. » (MAURY; Traité de l’Art du Dentiste , page 17, )
démontré la complète inexactitude. Déjà Beclard et, à son exemple, plusieurs auteurs modernes , avaient élevé des doutes à cet égard et tâché de mellre en évidence les caractères différentiels qui existent entre ces deux organes; aussi sont-ils aujourd’hui considérés comme parfaitement distincts. Voici en quoi ils diffèrent :
1° Sous le rapport de la position : Les dents sont à nu et visibles à l’extérieur, tandis que les os, et ce caractère est un des plus importants, sont enveloppés dans un périoste;
2° Sons le rapport anatomique : Les dents sont constituées par un bulbe, ou grosse papille, environné d'un étui calcaire qui se compose de deux substances, lemail et l’ivoire. Cet étui calcaire n’est pas visiblement parcouru par des vaisseaux et ne présente aucune trace apparente de tissu cellulaire (1). On trouve bien dans les os longs une substance médullaire qui a quelque ressemblance avec la papille des dents, mais les os plats en sont dépourvus ;
3° Sous le rapport de leur développement : Dans les dents la formation de la substance dure ou ossiforme a lieu par couches successives, de la circonférence au centre ; tandis que, dans les os , ce développement se fait en sens inverse, c’est h dire de dedans en dehors (2). Elles présentent ensuite un renouvellement qui constitue la
(O J* CrüVEILHIER. Anatomie descriptive. 183ft.
(2) M. Flou rens vient cependant de chercher à établir que les molécules constitutives des os leur sont fournies par le périoste ; mais cette opinion , qui n’est que la reproduction de celle de Duhamel , est
loin detre encore généralement adoptée; elle vient d’ailleurs de trouver de forts opposants.
seconde dentition , phénomène qui n’a rien d’analogue dans l’histoire clu développement des os;
4° Sous le rapport physiologique : Les dents ne sont pas , comme les os, des leviers auxquels viennent s’attacher des muscles, agents principaux de nos mouvements;
5° Sous le rapport de la composition chimique : Les dents possèdent une plus grande quantité de sels, et la gélatine n’entre pas dans la texture de l’émail , comme nous le verrons plus tard en donnant l’analyse détaillée de toutes les substances qui entrent dans leur composition ;
6° Enfin, la meilleure preuve que les dents et les os diffèrent essentiellement , preuve à laquelle aucun physiologiste et aucun dentiste n’avaient encore fait attention , c est que les dents ne contractent jamais de véritables adhérences avec les mâchoires / oi , on sait avec quelle facilité les organes de nature identique s’unissent entre eux par le plus simple travail pathologique. Aussi, les dents qu on nomme adhérentes , ne sont autre chose que des dents a racines divergentes sui lesquelles les cloisons alvéolaires se sont tellement accolées, en en suivant tous les contours, qu’on a pu croire à une véritable soudure. Les recherches les plus minutieuses ne nous ont jamais permis de constater cette intimité qui se rencontre au contraire assez fréquemment pour les dents entre elles, surtout à leurs racines (1), comme nous en citerons plus loin divers exemples.
De ce que nous venons de dire, il résulte évidemment que les dents n’ont aucune analogie avec les os, si ce
(1) J’engage les dentistes à faire macérer de ces prétendues dents adhérentes, et ils s’assureront de la justesse de cette remarque.
n’est qu elles leur ressemblent par la dureté et la couleur. Mais, alors, dans quel système de l’économie faut-il les ranger? Or, nous ne balançons pas à croire, avec M . Cruveilhier que nous venons de citer, et qui lui-mème a suivi en cela l’opinion d’Aristote (1), adoptée par Galien et reproduite plus tard par Urbain Homard (2), qu’elles appartiennent au système épidermique. Voici les raisons sur lesquelles nous basons celle opinion, qui prévaut généralem en t a uj ou rd hui .
1° Examinées dans l’échelle des animaux , elles forment une série non interrompue, depuis celles qui ressemblent aux cornes et aux ongles, jusqu’à celles (pii offrent l’aspect osseux le plus caractérisé ;
2° Leur texture est lamelleuse comme celle des oncles
et des poils. Cette texture est très-manifeste chez certains animaux; chez d’autres elle ne l’est pas, mais uniquement à cause de l’accumulation îles sels calcaires ;
3° Leur mode de développement est analogue à celui des cornes, des ongles et des poils; comme eux elles sont dépourvues d’organes nutritifs apparents, se forment couche par couche, et ne sont qu’un produit de sécrétion. Aussi M. Geoffroy Saint-Hilaire (3), comme nous 1 avons dit, regarde-t-il le bec des oiseaux, qui est évidemment une production cornée, comme se rattachant à la formation dentaire.
ombre et position des dents.
Le nombre des dents chez les jeunes sujets, à l’épo-
M) Aristote. Liv. Il, chap. 0, etc. Des parties des animaux.
(2) Recherches sur la vraie anatomie des dents. 1582, in-8.
v.j) Oiiviagc cité, I un des plus philosophiques i|ui aient été écrits sur la matière.
que de la première dentition , est de vingt : dix pour la mâchoire supérieure , autant pour l’inférieure. Chez l’adulte, ce nombre est de trente-deux , seize à chaque mâchoire. L’homme a donc dans le cours de sa vie cinquante-deux dents : vingt temporaires et trente-deux permanentes.
Les dents forment par leur série non interrompue deux courbes paraboliques répondant à celles que présentent les arcades alvéolaires qui leur servent de support : ces deux séries ou rangées constituent ce qu on appelle les arcades dentaires. Elles sont maintenues et comme clouées d’une manière presque absolument immobile dans les cavités alvéolaires qui sont exactement moulées sur leurs racines. A l’époque où l’on envisageait les dents comme de véritables os, cette disposition avait fait admettre pour elles un mode particulier d’articulation qu’on appelait gomphose.
Ce rapport de contact des dents avec les alvéoles n’est cependant que médiat; elles ont au contraire un rapport immédiat avec le prolongement alvéolaire de la gencive, appelé aussi périoste alvéolo-dentaire, qui enveloppe leur racine, et avec la pulpe dentaire qui remplit leur cavité en devenant une partie intégrante d’elles-mêmes. Ce sont là les deux véritables moyens d’union à l’aide desquels les dents sont mécaniquement retenues dans leurs alvéoles. On appréciera toute l’importance de ce moyen d’union si l’on se rappelle l’ébranlement des dents chez les personnes atteintes de scorbut, et la facilité avec laquelle elles se séparent et tombent dans le
squelette.
Chaque rangée de dents, avons -nous dit, présente une courbe régulière et non interrompue; disposition
qu oi) ne rencontre que dans l’espèce humaine. Chez les animaux, en effet, lesdents ont une longueur inégale, et le rebord des arcades dentaires est souvent irrégulier; en outre, leurs dents ne sont pas continues et laissent entre elles des intervalles plus ou moins grands.
L’appareil dentaire n’est donc dans aucun animal disposé avec autant d’élégance et de régularité que dans l’homme; chez les enfants, il forme pour ainsi dire un demi-cercle, ce qui rend leur face infiniment gracieuse: chez les adultes , il forme une ellipse qui augmente l'angle facial et imprime au visage et à tonies les parties qui le composent un caractère plus sévère. et plus prononcé.
Les arcades dentaires offrent à observer deux faces et deux bords. Leur face antérieure est convexe, leur postérieure concave ; leur bord adhérent ou alvéolaire régulièrement festonné; leur bord libre, mince et tranchant en avant, va en croissant sur les côtés où il est épais et tuberculeux. Ces arcades ne sont pas égales entre elles: la supérieure représente une courbe plus étendue que l’inférieure, de telle sorte que, placées sur une même ligne, elles forment à elles deux un ovale dont la première serait la grosse extrémité, et la seconde la petite , et qu’en se rapprochant elles se rencontrent exactement dans le fond de la bouche, tandis qu’en devant l’arcade dentaire supérieure dépasse ou entoure 1 inférieure. Si l'on examine la disposition des dents sur le squelette pendant le rapprochement des mâchoires, on voit que les incisives du bas glissent en arrière de celles du haut, que les lul>c i cilles externes des molaires inlérieures glissent en dedans des tubercules externes des supérieures; il en résulte que les premiers correspondent à la gouttière qui
sépare dans les molaires supérieures la rangée des tubercules externes de celle des tubercules internes, ou, en d’autres termes, toutes les dents supérieures croisent en dehors la direction de leurs antagonistes.
Les dents de la mâchoire supérieure sont, en général , un peu plus volumineuses que celles de l’inférieure. Enfin nous ferons remarquer qu’aucune dent ne correspond exactement et corps par corps à celle qui porte le même nom qu’elle à l’autre mâchoire: on observe toujours un chevauchement plus ou moins grand, d’où résulte, non un simple contact , mais un véritable engrènement.
Conformation extérieure des dents.
Si l’on envisage les dents sous le rapport de leur con- (iguration, on trouve non seulement qu’elles ont certains caractères généraux qui les différencient de toutes les autres parties de l’organisme , mais qu’elles ont encore des caractères particuliers qui les distinguent entre elles. Occupons-nous d’abord des premiers, sans nous excuser d’entrer à cet égard dans de minutieux détails; car si ces détails ne trouvent pas toujours une application directe dans la pathologie, ils deviennent du moins d’une nécessité absolue quand on veut remédier par f imitation aux parties endommagées ou détruites : ce qui constitue assurément un des points les plus importants de notre art.
Chaque dent présente deux parties bien distinctes : l°une qui est libre et fait saillie hors de l’alvéole, qu’on appelle corps ou couronne ; 2° l’autre qui est implantée et cachée dans l’épaisseur de la mâchoire et diffère par sa longueur et par son état simple ou multiple, qu’on
nomme racine. On appelle collet l’espèce d'étranglement qui sépare ces deux portions.
La couronne a une forme différente , suivant le genre
de dent que l’on considère. Son sommet n’est tou t-à-fai t
plat que lorsqu’il a été usé par le frottement. Dans une
dent parfaitement intacte, ce sommet est relevé par une
ou plusieurs saillies nommées cuspides. Sa circonférence
est plus arrondie et plus saillante vers l’extérieur que
vers l’intérieur. Toute sa surface, enfin, offre une teinte
plus ou moins blanche et une apparence brillante et vitreuse très remarquable.
La racine , avons-nous dit , peut être simple ou multiple : dans beaucoup de cas elle offre seulement la trace d’une division longitudinale qui ne s’est pas effectuée. Sa forme est celle d’un cône irrégulier adossé par sa base à la partie adhérente delà couronne ; sa surface offre une teinte jaunâtre qui contraste avec cellede celte dernière. Dans l’état frais, elle est unie d’une manière intime à la paroi alvéolaire au moyen de la membrane du follicule.
Le collet est formé dans toutes les dents par la réunion de deux lignes courbes dont la convexité regarde du côté de la racine, et qui se rencontrent à angle sur les côtés par lesquels les dents se répondent. Le pourtour de la base de l’alvéole ne répond point exactement au collet, mais bien à la racine, à une certaine distance du collet. C est cet espace qui sépare celui-ci du rebord alvéolaire qui est occupé par la gencive.
La direction des dents est verticale, ou à très peu de chose près; on remarque cependant que , généralement,
1 axe des incisives supérieures est légèrement incliné, de manière a offrir une divergence en dehors du centre des aicades alvéolaires. Quand celle obliquité ou avant
est très marquée, elle donne à la physionomie un caractère désagréable qui rappelle la brute.
Les couronnes de toutes les dents présentent une longueur à peu près égale, et l’on conçoit facilement l’avantage qui résulte de cetle disposition. En effet, si les dents se débordaient de beaucoup les unes les autres , la mastication ne pourrait s’exercer qu imparfaitement. C’est par cette raison que, dans les fractures delà mâchoire, le chirurgien doit porter tous ses soins à prévenir une vicieuse consolidation des fragments, et l’irrégularité du rebord dentaire qui en.est la suite.
Les dents ont, en général , la forme d’un cône creux, irrégulier, un peu allongé, dont la grosse extrémité est libre et saillante dans la bouche et constitue la couronne, et dont le sommet, simple ou multiple, est enfoncé dans les alvéoles et constitue la racine. La disposition conique de cette dernière et l’exactitude avec laquelle l’alvéole se moule sur elle ont ce double avantage, que l’effort de la mastication se dissémine sur tous les points de l’alvéole et que la pression ne se fait pas sentir à l’extrémité qui reçoit les vaisseaux et les nerfs.
D’après leur forme et leurs usages, on distingue les dents en incisives , en canines , en petites et en grosses molaires.
Dents incisives.
Les incisives ( cunéiformes de Chaussier) sont celles dont la couronne a la forme d’un coin ayant le tranchant taillé en bec de flûte; elles sont destinées, ainsi que leur nom l’indique , à couper et à diviser les corps peu résistants. Elles sont au nombre de huit , quatre à chaque mâchoire (deux centrales et deux latérales) , et occupent la