PROTHÈSE OU MÉCANIQUE DENTAIRE
La partie de notre profession qui, sous le nom de prothèse , consiste à substituer des dents factices à celles qu’on a perdues accidentellement ou dont on a jugé le sacrilice nécessaire, et à remédier à certaines pertes de substance soit du bord alvéolaire, soit de la voûte palatine, ne constitue ni un art nouveau, ni un art exclusivement cultivé par les peuples avancés en civilisation. Si , en effet, d’une part, on trouve dans les écrits des auteurs grecs ou latins , historiens ou poètes , des preuves qui attestent évidemment que les peuples civilisés de l’antiquité non seulement savaient apprécier les soins sur lesquels repose la conservation des dents, mais connaissaient encore les moyens de suppléer à leur perte par des procédés mécaniques , on reconnaît aussi , d’autre part, par les récits des voyageurs , que cet art n’est pas complètement inconnu des peuples qui habitent certaines parties de l’ancien ou du nouveau monde.
N’a-t-on pas en faveur de la première de ces deux assertions l’amendement à l’article XI de la loi des XII Tables, emprunté par les décemvirs de Rome à la législation grecque, et qui permettait de brûleries
corps avec l’or qui attachait leurs dents : amendement qui s appliquait à coup sur aux dents artificielles, dont 1 enlèvement était regardé comme une profanation , et non pas seulement , ainsi que semble le croire M. Duval, aux dents chancelantes ou fracturées qu’on aurait eu 1 idée d’assujettir avec des liens (1) ? En faveur de la seconde assertion, on trouve dans Bontius (2) que les habitants de l’ île de Java et de quelques autres contrées de l’Inde, qui perdent les dents dès leur jeunesse, les remplacent par d’autres qui sont d’or. Gemelli Carreri en parle également (3).
Mais , quelle que soit l’origine de la prothèse dentaire, fruit unique de la civilisation ou résultat d’une nécessité qui dut en tout temps et partout se faire sentir, on a raison de soutenir que jamais elle ne fut portée au degré de perfectionnement où elle est parvenue de nos jours , et on peut avancer, sans crainte d’être démenti, ([ue la France peut à juste titre se prévaloir d’être le pays où elle a fait les progrès les plus propres à faire ressortir ses avantages, et les plus capables de populariser son emploi. Le moment n’est même pas loin , sans doute , où chacun de nous, mieux éclairé sur les causes des mala-
(1) Voyez à ce sujet les divers commentaires sur la loi des XII Tables, par F. Hottman, page 55; et Bouchaud, pagè 558, etc. — Voyez aussi Martial, livre V, épigramme 43, qui contient ces deux vers :
Thaïs habet nigros , niveos Lecania dentes :
Quœ ratio est ? emptos hœc habet , ilia saos.
Thaïs a les dents noires , Lecania les a blanches comme la neige : pourquoi cela? L’une a ses dents , l’autre en achète. ( Édit, des classiques latins de M. Nisard. )
(2) De Medicinâ Indorum.
(3) Voyage autour du monde , tome V, page 128.
dies des dents, c’est à dire bien convaincu que ces maladies peuvent résulter de toute autre chose que de la négligence ou des progrès de l'âge, et al tiré d’ailleurs par la bonne foi des dentistes de notre époque, qui rendent leur ministère accessible à tout le monde, mettra à réparer les pertes que ces maladies entraînent si souvent autant de soin et aussi peu de mystère qu’on en met à suppléer à toute autre imperfection.
Il est cependant une chose qui doit étonner les personnes que frappe l’importance de la prothèse dentaire et qui, en reconnaissant la tendance qu’ont toutes les classes de la société à profiter des ressources qu’elle peut offrir, se complaisent à admirer la perfection qu elle a acquise de nos jours ; c’est le petit nombre d’ouvrages auxquels elle a donné lieu. Qu’a-t-il été publié en effet à ce sujet, depuis Fauchard , occupant à juste titre, pour la prothèse comme pour la pathologie, le premier rang parmi ceux qui dans notre profession ont eu la louable ambition de tracer des règles, d’établir des principes, et, parlant, de servir de modèles? Deux ou trois ouvrages seulement, dont un seul mérite une sérieuse attention , celui de M. Delabarre (1) ; production qui atteste une connaissance parfaite de la matière, une grande habitude de juger, une extrême habileté pour faire, mais qui, malheureusement, trahit un esprit irop peu méthodique pour être toujours bien compris, et que le désir de se singulariser entraîne quelquefois au dehà
(1) Ouvrage cité. — M. J. Audibran a aussi publié, en 1821 , un Traité sur les doits artificielles incorruptibles ; mais, ne s’occupant que des dents minérales , il a délayé tout ce qu’il en a dit dans des généralités qui font regretter qu’il ne se soit pas réduit à quelques pages.
do la précision dos faits , et souvent en dehors des cho ses exécutables. Aussi cet ouvrage perd-il pour les élèves, par son défaut d’ordre et l’absence d’idées générales nettement exprimées , l’avantage que lui donne la multiplicité des détails qu’il renferme, et ne peut-il servir qu à ceux qui savent déjà.
D’où vient cette pénurie d’ouvrages , mais surtout d’ouvrages élémentaires sur une matière dont une appréciation , de jour en jour plus répandue, des lois de l’hygiène, fait ressentir l’importance, et que tant de preuves, dans les grandes villes surtout , attestent être traitée pratiquement d’une manière si supérieure (1)? De ce que la plupart des dentistes, tout en faisant de la partie mécanique de notre art l’objet principal de la profession , celui qui se réduit aux données les plus positives , celui enfin qui donne les avantages les plus clairs, craignent, en transmettant publiquement à leurs confrères le fruit de leur expérience à cet égard, d’être supposés plus adroits que savants, de passer, en un mot, plutôt pour des artistes que pour des médecins.
Il n’est même pas rare aujourd’hui de rencontrer des dentistes, d’ailleurs fort honorables et haut placés (socialement parlant), porter le dédain pour la mécanique dentaire au point de regarder l’arrachement et le plombage d’une dent comme les seules opérations qu’il soit
(1) Les dentistes anglais nous ont depuis longtemps rendu justice à cet égard, car nous trouvons dans un ouvrage publié à Londres en 1823 par M. Gerbaux, sous le titre de : A Practical Treatise on the most frequent diseases of the mouth and teeth , and especially the accidents of the first dentition , cette phrase : « C’est à Paris principalement qu’ont été publiés les meilleurs ouvrages sur ce sujet intéressant. >• (Chapitre VII, page 151.)
permis de pratiquer sans trop déroger, et avoir la bonhomie de se croire plus utiles à la société en discourant sur les incisives du castor ou les canines de Yélcp fiant, qu’en donnant à une mâchoire humaine dégarnie les moyens de remplir toutes les fonctions que la nature lui avait primitivement départies. Prétention bizarre, qui a engendré celte espèce, heureusement peu nombreuse, de praticiens mixtes qui, sous le nom de médecinsdentistes, ne sont appréciés par les médecins proprement dits qu'à leur juste valeur, et sont à peine compris du public, dont le bon sens va jusqu’à croire (pie 1 homme de l’art qui embrasse une spécialité doit au moins 1 exer-
cer tout entière.
Notre avis, à nous, est donc que, puisque la prothèse dentaire acquiert tous les jours une plus grande importance, puisqu’elle fournit au moins la moitié des cas pour lesquels nous sommes consultés, elle doit être étudiée et pratiquée avec le même soin que les autres parties de notre profession. C’est ici que se présente naturellement cette question : le chirurgien-dentiste doit-il confectionner lui-même, comme le veut Laforgue, toutes les pièces de denture artificielle ; ou bien, se conformant au précepte de Gariot, doit-il se contenter de prendre l’empreinte de ces pièces et en confier la fabrication à des ouvriers?
S’il fallait répondre à une de ces deux questions par un seul mot, et adopter une des opinions au détriment de l’autre, nous n’hésiterions pas à nous prononcer formellement en faveur de celle de Laforgue; car une bien longue expérience nous a démontré que les dentistes qui s’en rapportent exclusivement à des ouvriers pour la confection des pièces artificielles sont toujours obligés
de retoucher ces ouvrages , parce que , quelque soin qu’on mette à prendre le modèle de l’emplacement d’une dent, quelque attention qu’on apporte à bien saisir la forme, et ce qu’en style d’art on appelle le mouvement, la physionomie, s’il est permis de parler ainsi, que doit prendre la pièce artificielle destinée à occuper cet emplacement, il est impossible de tout transmettre, et surtout le véritable engrenage de la bouche. Ceux qui travaillent eux-mêmes ont déjà bien de la peine à se rappeler les nombreux détails que comporte même une pièce simple, à plus forte raison une pièce composée; comment voudrait-on alors qu’un ouvrier, quelque adroit et perspicace qu’il fût, se fît une idée juste de ce qu’il entreprend, sans avoir pu juger par luimême du caractère particulier que doit avoir chaque pièce, caractère que l’œil saisit plus vite et plus sûrement que la parole ne peut le transmettre?
Quelque juste que soit au fond cette opinion, il ne faudrait cependant pas en déduire des conséquences qui fissent trop rigoureusement un devoir au dentiste de faire tout , et tout seul, de cette multitude d’objets dont se compose la prothèse dentaire. Pour qui veut, en effet, se rendre compte des difficultés de la fabrication et des lenteurs de l’ajustement de quelques uns de ces objets, il est évident que, quelque peu répandu que fut un dentiste, il ne pourrait suffire seul à ce travail, qu’il serait d’ailleurs obligé d’interrompre à chaque instant pour répondre à d’autres exigences non moins impérieuses de sa profession.
Il faut donc, pour éviter toute exagération, qui plus tard serait reconnue par l’élève devenu patricien ne pas être l’expression de la vérité, admettre en principe qu’il
ne suffit pas à l’homme qui veut exercer convenablement notre profession, et éviter les écueils semés autour de la pratique de la prothèse, de savoir prendre les empreintes et de faire les moules , de connaître les lois physiques qui président à l’attache des pièces , de savoir mouler, scier, limer, percer, souder les métaux, dérocher, et connaître toutes les matières et toutes les façons de travail dont elles sont susceptibles; mais qu’il faut encore que, dans le cours de ses études, il ail fabriqué lui-même et seul toutes les pièces artificielles. Certain alors de bien se faire comprendre, parce qu’il comprendra lui-même le travail, il pourra se faire aider par des ouvriers mécaniciens. Ces ouvriers sont ordinairement des bijoutiers, plus habitués que tous autres au maniement d’objets délicats et précieux. 11 les chargera de préparer les pièces, de les souder au lieu voulu, et de fabriquer tous les objets dont la forme, arrêtée d’avance en principe sur les modèles, ne demande que de légères modifications en essayant sur le client. Et, pour se faire convenablement aider, et tirer des ouvriers qu’il emploie le parti le plus avantageux pour l’économie du temps, de la matière et l’ajustement des pièces, le dentiste qui ne peut fabriquer seul doit toujours avoir les ouvriers sous sa main, afin de pouvoir surveiller le travail, et leur communiquer promptement toutes ses intentions, les initier, pour ainsi dire, à tous les détails que comporte chaque objet.
« Je pense, dit avec raison un auteur moderne, qu’un dentiste doit être dans son cabinet, quant aux pièces artificielles, ce qu’est dans son atelier un statuaire qui conçoit et dessine lui-même son sujet, en trace toutes les divisions sur le marbre, et «*on lie la partie purement
mécanique du travail à des ouvriers qu’il a sans cesse sous les yeux et dont il dirige pour ainsi dire la main , pour y revenir en dernier lieu, et donner au tout la grâce et le fini qui en font un véritable objet d’art. C’est cette nécessité absolue de connaissances en médecine et en mécanique qui a fait de tout temps et fera toujours de notre profession une spécialité parfaitement distincte de toutes les autres branches de l’art de guérir. Mais, par une triste compensation, c’est elle aussi qui malheureusement en facilite l’accès à une foule d’ignorants qui croient en avoir résolu toutes les difficultés quand ils sont parvenus à monter quelques dents sur les plaques ou cuvettes destinées à les recevoir. »
Nous regrettons que celte nécessité de connaissances égales en mécanique et en médecine ne soit pas aussi reconnue des dentistes anglais qu’elle l’est de nous et de la plupart des praticiens français, comme l'atteste cette phrase extraite de l’ouvrage anglais que nous avons cité (1) : « J’avoue que la prodigieuse étendue de connaissances que demande l’art du dentiste ne peut qu’être rarement le partage d’un seul individu. Je pense qu’il serait avantageux à ses progrès que la partie mécanique fut seulement exécutée par des artistes qui en font leur profession. » En abandonnant une telle opinion , ils atteindraient sans doute cette supériorité que plusieurs d’entre eux nous reconnaissent.
De ces considérations générales, qui montrent l’opinion que nous nous faisons et qu’on doit naturellement se faire de Futilité de la prothèse dentaire, et la manière
(1) Voyez la note de notre page 5â8.
dont nous pensons que sou étude doit être envisagée par le dentiste, passons aux moyens d’exécution, en nous renfermant toutefois dans des vues générales, c est à due <*n omettant tous les minutieux détails de fabrication qui appartiennent plus à l’art du bijoutier qu à celui du dentiste, et qui, comme nous l’avons déjà dit ailleurs, ne servent en rien à l'élève qui n’a pas fréquenté 1 atelier, puisqu’il ne pourrait les saisir, et deviennent complètement inutiles , fastidieux même pour celui qui a pratiqué, puisqu’ils ne seraient jamais aussi complets que ce qu’il est tenu de savoir.