‹ Nouveaux éléments complets de la science et de l'art du dentisteChapitre 9 sur 32 · DÛ · texte numérisé non relu

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cope dont il revint bientôt, et le sang cessa complètement de couler. Trois ou quatre jours après il vint nous voir , ne se sentant déjà plus de la faiblesse dans laquelle l’avait plongé cette hémorrhagie inattendue.

Atteinte portée aux dents voisines, et de leur replacement. — 1° L’ébranlement, la luxation et meme la fracture complète des dents voisines de celles qu’on veut extraire , ou qu’on a enlevées , sont des accidents qui peuvent survenir dans un grand nombre de circonstances : par exemple, quand les malades, en saisissant les mains de l’opérateur, ont dérangé l’instrument; quand un crochet trop volumineux , eu égard à la dent , n’a pu faire autrement que de porter sur les dents voisines de celle sur laquelle son action devait exclusivement s’appliquer, qu’on ne l’a pas placé parfaitement au milieu de la dent, qu’on l’a tenu d’une manière oblique , et que dans la luxation il a accroché les voisines ; quand ces dernières sont plus faibles que celles qu’on enlève, et que leurs alvéoles, fracturés en meme temps, les laissent dénudées ; quand on se sert du pélican qui , prenant un point d’appui sur les petites molaires , lorsqu’on veut en extraire les grosses plus résistantes qu elles, les ébranle, les luxe môme entièrement et détermine leur chute; enfin, quand on se trompe sur le siège du mal et qu’on arrache une bonne dent pour une mauvaise ; ou bien qu’en voulant n en extraire qu’une, on en retire deux qui se trouvaient soudées ensemble, ainsi que cela est arrivé à Fauchard (1).

Tantôt, et c’est le cas le plus commun, l’accident

(1) Ouvrage cité , tome i , page 342.

’ se borne à une seule dent; tantôt , au contraire , il se porte sur deux, comme nous en avons rencontré un exemple, il y a un an tout au plus, sur une personne à laquelle on avait voulu arracher une première grosse* molaire, au moyen d’une clef de Garangeot dont le panneton , suivant le prétendu perfectionnement de Main y, portait sur les deux petites molaires précédentes. D’autres fois enfin on a vu trois dents emportées en meme temps que celle qu’on voulait extraire. Ces divers accidents, les derniers surtout, devaient être très communs à l’époque assez rapprochée de nous où le pélican était l’instrument le plus usité pour l’extraction des dents, et où il suffisait du plus léger défaut d’habitude pour commettre les plus graves méprises , ainsi que ne 1 atteste que trop le fait aussi plaisant que malheureux qu’ Ambroise Paré raconte du domestique d’un dentiste d’Orléans qui , voulant s’essayer à extraire les dents comme son maître avec cel instrument , en arracha trois bonnes avant la mauvaise (1).

C’est à éviter les causes de ces divers accidents que doit s’attacher l’opérateur. Il y parviendra presque toujours en se conformant aux préceptes que nous avons recommandés comme étant ceux que la théorie et la pratique réunies ont reconnus les meilleurs. Si, con tre toute attente, l’un d’eux arrivait, il faut qu'il se tienne prêt à lui faire face. Une dent est-elle simple-

(1) « Mais en lieu (Tester la mauvaise dent au pauvre villageois, lui en arracha trois bonnes. Sentant une douleur extrême et voyant trois dents hors de sa bouche, commença 5 crier contre le Picard, lequel . poui le faire taire, luy dist qu’il ne dyst mot, attendu que si le maistre venait , il lui ferait payer trois dents pour une » Œuvres d’Am-

broise Paré, livre xvi, chap. 27.

ment ébranlée, il suffit le plus souvent de la condamner à une inaction absolue plusieurs jours, pour qu elle reprenne sa fermeté première; est-elle complètement luxée, elle doit être redressée et maintenue en place par les moyens que nous avons indiqués en traitant ailleurs de la luxation; moyens que connaissait Hippocrate, qui conseillait, à cet effet, l’emploi des fils d’or ou de soie (I). Si, au contraire, elle est fracturée, on se comportera à son égard suivant la nature de cet accident, comme dans les divers cas de fracture ordinaire.

2° Indépendamment de ces trois cas d’accidents pouvant arriver aux dents voisines de celle qu’on veut extraire (leur ébranlement, leur luxation et leur fracture), il peut encore, avons-nous dit, leur en survenir un plus grand, c’est celui d’une extraction complète. Le seul moyen d’en atténuer les conséquences , c’est de remettre immédiatement en place cette dent et de l’y maintenir comme une dent luxée. Nous donnons ce conseil bien plus dans l’intention de rassurer le malade et de pallier l’accident, que dans la conviction que cette dent se maintiendra aussi solidement qu' auparavant , comme paraissent le croire Maury , MM, Lefoulon, Delabarre et plusieurs auteurs modernes.

C’est un nommé Dupont qui, le premier, en 1633, dans une brochure intitulée : Remède contre le mal de dents, érigea en principe le replacement immédiat dans son alvéole d’une dent arrachée; et il croit qu elle ne

(1) C’est la seule circonstance pour laquelle Hippocrate préconise l’usage de ces deux espèces de ligatures, quoiqu’elles fussent évidemment connues avant lui, comme nous le démontrerons dans le chapitre consacré à la prothèse dentaire.

tarde pas à contracter de nouvelles adhérences avec les parois de cette cavité. Fauchard partagea tout-à-fait cette opinion, comme le prouve la phrase suivante : On ne doit pas ignorer guc Les dents , après avoir été ôtées de leurs alvéoles , peuvent reprendre , étant remises surle-champ. Dionic et Yerduc, ses contemporains, avaient cependant soutenu et démontré le contraire, hnfin , Mouton (1), en 1786, chercha à donner un nouveau crédit à l’opinion de Fauchard, contre laquelle plusieurs dentistes modernes, même M. üuval, n’osent pas formellement se prononcer, mais qu’adopte Benj. Bell, sur la foi de llunter et de Callisen , comme le prouvent la citation que nous avons faite de cet auteur, à notre page 290, et celle que nous allons bientôt en faire.

Notre expérience nous a maintes fois démontré que ces dents , ainsi replacées , n’étaient autre chose que des corps étrangers qui n’avaient d'autre avantage tpie de s’emboîter exactement dans le moule alvéolaire qui les contenait , mais qu’elles ne tardaient pas à se flétrir et à tomber par la décomposition et l’absorption de leurs racines. Souvent meme, avant d’en venir à cette décomposition , elles ont occasionné non seulement des fistules incommodes et difficiles à guérir, même après leur enlèvement, mais encore, comme avait eu occasion de le constater Richerand, « d’autres accidents, tels que la carie de la mâchoire, des odontalgics rebelles , et même des convulsions qui n’ont cédé qu’à leur arrachement (2). » L’observation suivante prouve toute la justesse de notre opinion.

Lu 1820, M. le docteur Fonde, actuellement mom-

(1) Essai d Odontotechnie.

(2) Nosographie chirurgicale , lr# Mit. , tome il, page 3 19.

bre de l’Académie royale de médecine , ressentant depuis longtemps de vives douleurs causées par la carie de la première grosse molaire inférieure , pria un jeune médecin de ses amis de lui extraire cette dent. Ce médecin procéda de telle façon , avec la clef de Garangeot, qu'il enleva avec la dent malade la dernière petite molaire et une portion assez considérable de l* alvéole, ce qui est très commun quand cet instrument est entre des mains inexpérimentées. Le premier mouvement de M. Londe fut de remettre en place la première grosse molaire qui tenait encore aux gencives, et il replaça dans son alvéole, une heure après, la petite qui était restée sur sa table. La douleur qui suivit ce replacement était supportable le jour, mais elle était augmentée la nuit par la pression qu’exerçait sur les dents replacées le rapprochement des arcades dentaires opéré par une contraction subite et involontaire deszigomato, temporoet grand ptérygo-maxillaire.

M. l)u val , auquel M. Londe fit part de son accident , lui conseilla de maintenir pendant la nuit les dents écartées par une moitié de bouchon. Cet avis fut suivi avec succès. Le gonflement inflammatoire des gencives paraissait presque entièrement dissipé le huitième jour ; mais les douleurs continuant à se faire sentir, M. Londe, guidé d’ailleurs en théorie par ses connaissances physiologiques , et en pratique par l’autorité de Gariot , qui nie la possibilité d’obtenir non pas seulement une adhésion positive, mais même une solidité satisfaisante, allait de nouveau enlever ses dents sans l’intervention de M. Duval , qui lui conseilla de les conserver. Les douleurs diminuèrent en effet progressivement, et deux ans après ces dents semblaient avoir la plus grande solidité.

Là se borne le récil de M. Londe (1), qui déclarait d’ailleurs être bien convaincu que ses dents ne jouissent d’aucune vitalité : déclaration d’autant plus importante , quelles ne tardèrent malheureusement pas à tomber , ainsi que cet honorable médecin nous autorise à le dire, et contrairement à l’espérance que lui avait donnée,

le jour où cette observation fut communiquée à l’Académie de médecine, le célèbre Dupuytren, qui lui lit passer la note suivante, que nous copions sur l’original

même.

« Il y a cinq ans qu’un jeune médecin, dans l’intention, bien ou mal fondée, de faire place aux dents de la deuxième dentition, fit chez un jeune enfant l’extraction de plusieurs dents de lait : par suite d’une méprise, ce médecin arracha, au lieu d une dent de première dentition, une dent permanente. L’erreur, reconnue une heure après l’arrachement de la dent, semblait irréparable. Trois heures s’étaient écoulées lorsque je vis l’enfant. J’engageai le confrère qui m’avait appelé à replacer la dent dans son alvéole; ce qui fut fait : elles fut fortement enfoncée et assujettie par un approchemenl exact des deux mâchoires. Elle y est restée depuis cette époque, sans qu elle ait causé jusqu’à présent aucune douleur, ou offert aucune altération de couleur ou de nature. Elle sert aux mêmes usages que les autres; elle paraît vivre comme elles, ou du moins elle ne paraît en différer en aucune manière.

» 23 mai 1820.

» Dupdythen . »

1 Voyez lr Journal universel des sciences médicales , cahier de juin 1822.

Nous n’hésitons donc pas à croire, malgré celte autorité, que, si M. Delabarre avait revu, six ou sept ans après son accident, l’enfant qui lui donna une opinion si favorable du replacement des dents dans leurs alvéoles, il aurait partagé l’opinion de M. Londe, et n’aurait pas avancé, contre toutes les probabilités physiologiques, que « les dents extraites de leurs loges, et qu’on replace un instant après, s’y consolident parfaitement, parce qu’elles contractent des adhérences très intimes et probablement vitales avec les parties environnantes (1) ; » ce qui, de son propre aveu , n’est pas arrivé dans le cas où il en a tenté l’épreuve sur sa propre personne.

Pour résumer tout ce qui a rapport à la mise en sa place d’une dent extraite par accident ou avec intention , nous dirons : l’état actuel de nos connaissances en physiologie ne permet de voir , dans une dent complètement enlevée de son alvéole et replacée, qu’un corps étranger qui , s’adaptant parfaitement à un moule fait sur lui , s’y maintient par juxta-position , et rien de plus. Si , dans le moment où quelques circonstances nécessitent l’extraction de ces dents ainsi replacées , on trouve vers le sommet de leurs racines , et même dans l’intérieur de leur canal central , quelque apparence de vaisseaux sanguins, ce n’est point une preuve, suivant nous, que la circulation s’est rétablie entre elles et le fond de l’alvéole ; mais cela pourrait tout au plus faire supposer que la membrane alvéolo-dentaire a végété , et que quelques produits de cette végétation se

(1) Traité de la part, mécaniq. de l’art du chirurgien dentiste, etc. , Lomé il, page 322, Voyez aussi la note qui est au bas de cette page.

fcont insinués dans le canal dentaire. Lus succès 411e la chirurgie moderne a obtenus de plusieurs tentatives d autoplastie et même de greffe animale complète, donneront peut-être envie à quelques dentistes de soutenir l’opinion opposée à celle que nous venons d’établir et de développer, mais dans laquelle nous n’en persistons

pas moins.

Quoi qu’il en soit, quand ces dents ainsi replacées sont devenues chancelantes et tombent, quelques personnes ont l’habitude de vouloir persister longtemps, lorsqu’elles sont à la mâchoire inférieure, à s’en servir en les ôtant soir et matin , et en les tenant en place dans le jour par la simple opposition de celles de la mâchoire supérieure. Cette habitude est très mauvaise, parce que de la lutte qui s’établit nécessairement entre l’alvéole qui tend à revenir sur lui-même et la dent qui agit mécaniquement pour tenir cet alvéole ouvert, peut naître une inflammation chronique de la membrane alvéoloden taire susceptible de dégénérer en affection carcinomateuse. Plusieurs exemples , entre autres un fourni par un vénérable ecclésiastique d’une des principales communes des environs de Paris, sont venus nous montrer que celte crainte était fondée, et nous engagent à détourner de l’habitude que nous venons de blâmer.

Ces diverses considérations et surtout l’observation de M. Londe, à laquelle nous en pourrions joindre un • grand nombre d’autres absolument semblables , démontrent aussi ce qu’on doit penser aujourd’hui de cette opération, qui, sous le nom de transplantation dentaire, consistait à extraire , à prix d’argent , une dent à un in-

dividu jeune el bien portant, pour la replacer dans l'alvéole de l’acheteur qui en avait perdu une de même espèce. Opération barbare, que nous nous flattons de n’avoir jamais pratiquée; procédé immoral que réprouvent les mœurs de notre époque, et dont l’impossibilité de rencontrer deux dents à racines parfaitement semblables démontrerait déjà tout le ridicule, si son exécution ne trouvait pas un obstacle suffisant dans une disposition de notre Code pénal, qui défend toute espèce de mutilations.

Tout inhumaine et impossible qu elle est dans son résultat final, la transplantation d’une dent d’une bouche à une autre a cependant longtemps été pratiquée en France; elle y était connue du temps d’Ambroise Paré , qui en parle ainsi : « Un homme digne d’être cru m’a affirmé qu’une princesse ayant fait arracher une dent, s’en fit remettre subit une autre d’une sienne damoiselle, laquelle se reprint; et quelque temps après mâchait dessus comme sur celle qu elle avait fait arracher; » pour ne pas trop s’avancer, il ajoute : « Cela ay-je ouy dire, mais je ne l’ai pas veu. » Ce qu’il y a toutefois détonnant, c’est qu’il n’y a pas un demi-siècle que les chirurgiens anglais la classaient au nombre

des opérations régulières, comme ne l’atteste que trop

Benj. Bell, qui non seulement la décrit dans tous ses détails, mais qui va jusqu’à désirer « que l'on eût toujours plusieurs personnes prêles à fournir leurs dents , pour que le dentiste pût facileme7it en trouver d’un volume et d’une force convenables (1). » Nos confrères d’outre-mer ont peu de chose, il est vrai, à nous envier à

(1) Ouvrage cité, section x , pages 187 et suivantes.

cet égard, car Maury (1) déclare l’avoir pratiquée sur deux personnes en 1812.

Enfin, nous ne terminerons pas ce qui concerne l’atteinte que quelques dents peuvent recevoir du fait même de l’opération ayant pour but l’extraction de leurs voisines, sans parler de la possibilité dans laquelle on peut être d’extraire avec une dent malade une autre dent saine , mais qui lui serait adhérente , et de la conduite à tenir dans les cas où l’on pressentirait l’accident avant qu’il ne fut consommé. Nous avons dit que Fauchard rapportait plusieurs faits de cette nature. Voici le premier, et les réflexions qu’il lui suggère (2) :

a En 1705, un révérend père récollet de la ville de Lude, en Anjou, vint chez moi pour se faire oter une grosse dent molaire qui lui causait beaucoup de douleur. J’examinai sa bouche ; je reconnus que cette dernière était très gâtée et qu'il n’y avait point d’autre parti à prendre, pour le soulager, que celui d’exécuter son dessein. Quoique je n’eusse saisi avec l’instrument dont je me servis, pour faire cette opération, que la dent qu’il s’agissait d’ôter, j’en tirai néanmoins deux à la fois. Je crus dans le moment avoir fait une grande faute; mais je trouvai que la dent qui avait suivi la première était gâtée de même que l’autre, et qu’elles étaient toutes les deux si adhérentes ensemble et unies de telle manière par leurs racines qu’elles ne faisaient presque qu’un même corps. Ce récollct, croyant toujours (pie je m’étais trompé, eut la curiosité d’examiner si ce que je lui di-

(1) Ouvrage cité, page 303.

(2) Ouvragp nt<*. tome 1er, page 3/i2.

sais était vrai. .Pour nous en assurer mieux, nous primes un couteau duquel nous mîmes la lame sur les deux dents : nous frappâmes sur cette lame avec une pierre, et nous ne pûmes jamais séparer ces deux dents qu’en les cassant par morceaux. »

Cette observation suggère à Fauchard des réflexions trop sages pour ne pas être reproduites ici : « Il arrive, dit-il à ce sujet, que l’on rencontre en ôtant une dent de nouvelles difficultés que l’on ne peut pas prévoir. S’il y a un moyen pour éviter les accidents qui peuvent les suivre, c’est d’opérer avec prudence et sans précipitation. Il faut ménager les premières secousses que l’on donne à une dent, et bien observer la résistance qu’elle fait à ces premiers efforts ; surtout être attentif à ce qui se passe pendant ce temps-là aux dents voisines. Si on voit que celles-ci s’ébranlent, on doit inférer de là que les dents se touchent en quelqueendroit. Si leur ébranlement est plus considérable, il y a grande apparence que les dents voisines sont unies entre elles, qu elles adhèrent à la cloison mitoyenne ou en quelque autre partie de l’alvéole : en tel cas il faut procéder comme nous l’avons amplement enseigné... Quand on est bien instruit, circonspect, avisé et ingénieux, on est en état non seulement d’éviter plusieurs accidents, mais encore d’inventer par la pratique de nouvelles manières d’opérer , dont le public peut retirer les plus grands avantages. »

Les cas de dents adhérentes entre elles par leurs racines sont assez fréquents pour qu’on. ait souvent lieu de craindre l’accident dont il est ici question. C’est en nous conformant ponctuellement aux préceptes de Fauchard , que nous sommes plusieurs fois par-

venus à l'éviter. Quant à l’adhérence des dents par leur couronne , dont les exemples ne sont pas non plus tiès rares , ainsi que nous le savons, comme elle n implique pas nécessairement 1 union de leurs racines, on pouiiuit la détruire avec la lime, bien entendu exclusivement aux dépens de celle dont l’extraction serait décidée, et redoubler d’attention dans le moment de l’opération. Nous avons ainsi séparé, il y a cinq ou six ans, une grosse molaire d’une petite, et , une lois séparées , la première a été enlevée sans que la seconde éprouvât le moindre ébranlement. Si l’adhérence existait en môme temps à la couronne et à la racine , l’opérateur, en détruisant la première, aurait certainement fait tout ce que la prudence exigeait de lui; ce qui surviendrait du côté des racines ne saurait lui être imputé.

Fractures partielles des os maxillaires. — Les fractures qui sont la suite accidentelle de L extraction se bornent en général aux dents elles-mêmes ou aux cloisons alvéolaires; nous en avons précédemment traité. On a cependant vu beaucoup de cas dans lesquels le corps des os maxillaires était brisé. (Test ainsi que Fox joint à l’exemple de ce genre que nous avons précédemment rapporté de lui ( 1 ) celui d’un individu qui, voulant être débarrassé d’une dent de sagesse incommode et douloureuse, eut une grande partie de la mâchoire inférieure emportée avec cette dent arrachée en dedans avec un instrument, sans doute un crochet trop large. M. Duval cite des exemples semblables (2).

(1) Ouvrage cité, planche vin, figure 8.

(2) Des accidents <le l’ extraction des dents. Ilroch. in-8°, 1802.

Nous avons aussi dans notre collection de pièces d’anatomie pathologique, 1° un énorme séquestre auquel tiennent encore les deux incisives, la canine et les deux petites molaires droites , que nous avons enlevé de la mâchoire inférieure d’une personne de vingt-huit ans , chez laquelle on avait extrait, sans ménagement ou sans les précautions convenables , une première grosse molaire droite; 2° une canine dont l’extraction s’est faite aux dépens de la table antérieure du maxillaire inférieur, large de plus de 3 centimètres ( 1 pouce 2 lignes), et d’une longueur double; 3° une première grosse molaire, à laquelle adhère toute la partie du bord alvéolaire qui s’étend de la seconde grosse molaire à la canine du même côté, et portant les traces des alvéoles de celle dernière et des deux petites molaires depuis longtemps absentes , avec anticipation sur le maxillaire même, de près d’un centimètre et demi (six lignes) dans toute son épaisseur.

Ce qu’il y a de remarquable, c’est que les dents qui sont implantées dans ces deux dernières pièces s’enlèvent et se remettent dans leurs alvéoles avec une facilité qui montre que ce n’est point à la conformation vicieuse de leur racine, mais bien au procédé opératoire par lequel on a voulu les extraire , qu’est dû l’accident dont elles nous servent à constater la fréquence. Nous avons encore eu en notre possession une portion énorme du maxillaire inférieur, côté gauche , qu’un négociant de Paris eut l’obligeance de nous montrer; il nous déclara l’avoir perdue à la suite de l’extraction d’une molaire faite au moyen d’une clef, et il eut le courage d’en faciliter lui-même la chute par les ébranlements continuels auxquels il l’a soumise.

Parmi les faits déplorables de fractures de la mâchoire inférieure survenues a la suite d extraction de dents , on peut encore citer celui dont h* docteui l ournier, dont nous avons déjà parlé à la page 49 i , a été le sujet, et qu’il raconte ainsi après avoir parlé de sa dent cassée : « Quatre ans auparavant un dentiste de province, profondément ignorant des choses les plus élémentaires de son art, s’étant chargé de m’enlever la dent opposée de la même mâchoire, ayant la même conformation vicieuse (racine exostosée), y employa de vains eflorts pendant plus d’une minute; enfin il fractura l’alvéole et une partie de la mâchoire, et s enluit sans même avoir extrait ma dent. »

Enfin, le fait suivant , rapporté par Maury(l), donne une idée des désordres que peuvent entraîner ces Iractures : « Etant à Calais en 1815 , nous avons donné des soins à un ouvrier qui eut une portion de la mâchoire inférieure fracturée à la suite de l’extraction d’une grosse molaire , qui fut faite avec une clef à tige droite. L’opération avait été pratiquée de dehors en dedans, et le chirurgien fut obligé , par la disposition de la tige de l’instrument dont il se servait, de faire appuyer un des angles du panneton sur la dent voisine; par suite de cette manœuvre, celle-ci avait été cassée et la mâchoire fracturée. Neuf mois s’étaient déjà écoulés depuis son accident, lorsqu’on nous fit appeler. En examinant le malade, dont l’état, même à cette époque, nous parut très alarmant, nous reconnûmes une fracture considérable de l’os maxillaire inférieur du côté droit, fracture qui a été nécessairement produite lors de 1 extraction de

(1) Ouvrage cité , pages 297 et suivantes.

la dent. La portion d os sur laquelle se trouvaient implantées les autres dents, depuis l’angle de la mâchoire jusqu’à la dent canine , était nécrosée, et, en agissant comme corps étranger , déterminait une irritation mécanique (il veut sans doute dire : déterminait mécaniquement une irritation ) , qu’augmentait encore la présence de plusieurs esquilles qui se présentaient de temps en temps aux orifices fistuleux , dont le nombre était considérable. Une lame d’os terminée en pointe et de la longueur d’un pouce trois lignes (trois centimètres environ), sur huit lignes (seize millimètres) de large, venait appuyer sur la partie externe de la dent canine.

» Telle était la situation du malade quand nous lui proposâmes de faire l’extraction de ces diverses esquilles. Il accepta volontiers, et, après avoir eu la précaution de détacher du principal séquestre une partie assez considérable qui lui était adhérente, nous parvînmes, non sans quelque peine, à l’enlever. La deuxième portion d’os qui restait, longue d’un pouce neuf lignes (quatre centimètres), large de huit lignes (quinze millimètres environ ), et occupant, ainsi que la première, tout le côté droit de la mâchoire , dont les dents étaient tombées , fut extraite, peu de jours après, avec non moins de succès. Dès lors l’irritation et conséquemment l’inflammation cessèrent ; la cicatrice des fistules ne se fît point attendre au delà de quinze à vingt jours ; la mastication étant devenue plus facile, les digestions se rétablirent , et en moins de trois semaines le sieur C.... fut entièrement guéri. Lors d’un autre voyage en Angleterre, nous avons eu occasion de le revoir ; il était peu défiguré, bien qu’il eût perdu une très grande portion de la branche droite de l’os maxillaire, et que la dent canine vînt correspon-

dre à la seconde grosse molaire de la mâchoire supérieure du même côté. »

Lorsque les fractures des alvéoles surviennent à la mâchoire supérieure, elles entraînent quelquefois celle du sinus maxillaire, et produisent la déchirure de la membrane qui en tapisse l’intérieur; il en résulte qu’une matière glaireuse et purulente s’écoule par la plaie de l’alvéole qui ne se ferme pas. Nous n avons eu qu’une seule fois l’occasion de constater cet événement; c’était sur un homme de trente à trente-six ans, qui avait eu le sinus ouvert par suite d’une pression maladroitement faite avec le panneton d’une clef de Garangeot, employée à l’extraction d’une deuxième grosse molaire gauche de la mâchoire supérieure.

Cette dent, extraite en dehors avec violence, et, au dire du malade, avec une clef à tige droite et à panneton nu , avait entraîné avec elle toute la portion osseuse formant la paroi antérieure de l’alvéole qui la contenait. Lorsque le malade se présenta à nous , il souffrait encore de l’accident, et n’avait jusque là rien fait pour prévenir les suites de l’introduction, dans la cavité du sinus ouvert, de l’air, des particules alimentaires et des mucosités buccales. La première grosse molaire manquant chez lui ainsi que les deux petites , nous lui conseillâmes de porter une pièce de quatre dents montées sur une base d’hippopotame formant fausse gencive et venant boucher exactement l’ouverture accidentelle. Cette pièce, fixée en arrière par un crochet large et solide a la troisième grosse molaire, contre l’ordinaire très bien développée, et en avant à la canine, atteignit aisément la double indication «pii se présentait à rem-

ôU

pli r : bouclier l’ouverture du sinus et combler le vide que laissait immédiatement au dessous de la pommette gauche l’absence des quatre dents et d’une partie du bord alvéolaire auquel elles étaient implantées.

Hygmore, qui a le mieux décrit celte cavité, à laquelle il a même donné son nom , a laissé sur son ouverture accidentelle par le fait qui nous occupe, une observation assez curieuse pour être rapportée ici :« une dame s’étant fait tirer la dent canine de la mâchoire supérieure, on lui emporta en même temps une portion de l’os, de sorte qu’il y avait une ouverture par où se faisait un écoulement habituel d’humeur séreuse. Voulant connaître d’où venait celle humeur, elle introduisit un stylet assez profondément, ensuite une plume ébarbée, longue de six travers de doigt, ce qui l’effraya beaucoup, croyant qu elle allait jusqu’au cerveau. Hygmore la rassura en lui faisant voir sur un crâne la cavité dans laquelle la plume s’était tournée en spirale, et lui conseilla de supporter avec patience son incommodité (1).

« Tel est aussi le fait rapporté par Hoffmann, avec cette différence néanmoins, que la fracture du sinus avait été occasionnée par l’extraction de la seconde grosse molaire , et qu’il soulagea sa malade en faisant boucher cette fistule, pour empêcher l’introduction de l’air, et sans doute aussi la sortie du mucus (2). »

Les fractures des os maxillaires eux-mêmes , par suite d’extraction de dents , sont heureusement presque aussi rares quelles sont fâcheuses. La conduite à tenir à leur

( ]) Corpus humanum disquis. omit, cnput 1, hb. 2.

(2) De dentibus, eorum morbïs et cura. Iu-â°, Ilalæ Magdeburgicæ, 17H , page 29

égard varie nécessairement suivant la grosseur de la pièce qui se trouve détachée. N’y a-t-il qu’une esquille, ou, pour mieux spécifier le cas et préciser l’indication , qu’une pièce mince, étroite de deux à trois centimètres (un pouce environ) de longueur, surtout à la mâchoire inférieure, on est presque toujours dans l’obligation d’en faire l’enlèvement; car cette portion, trop mince pour contenir les éléments de la vitalité nécessaireà son adhésion au corps de l’os même, formerait non seulement un obstacle à la nutrition des dents qui seraient placées au dessus d’elle et entraînerait leur chute, mais elle se flétrirait elle-même et déterminerait une suppuration éliminatoire dont la résorption pourrait devenir fâcheuse, ou des fistules dont l’aspect serait désagréable.

Nous savons bien, comme le fait judicieusement observer M, Lisfranc , dans son savant traité de clinique chirurgicale (1), que « lorsqu’un os mortifié séjourne au sein des tissus vivants, il est insensiblement résorbé et finit même quelquefois par disparaître complètement; » mais ce qu’on pourrait attendre de tissus jouissant d’une grande vitalité ne serait guère «à espérer de la part des gencives qui n’ont que très peu d’énergie absorbante; aussi pensons-nous qu’il est toujours utile d’enlever les esquilles qui se forment sur le bord alvéolaire à la suite d'extraction, surtout dès le moment où les gencives superposées passent du rouge vif au rouge violet, et où la plus légère pression exercée sur elles met en jeu leur mobilité; à plus forte raison lorsqu on reconnaît a cette pression (pie du pus s est formé entre elles et le reste de l’os.

(lj Clinique chirurgicale de l’hôpital de la Cilié , tome I, page 3/it. (2 Volumes in-8°, 1861 -1862.)

Le moyen d’enlever ces fragments osseux consiste à les ébranler progressivement par de légères tractions exercées avec de petites pinces, puis à les extraire complètement quand on a lieu de supposer que leurs adhérences sont assez détruites pour qu’on n’ait à craindre ni une déchirure douloureuse, ni une hémorrhagie inquiétante. On prévient l’inflammation par des cataplasmes émollients, et on modère la douleur par des fomentations narcotiques administrées sous forme de gargarismes. Quand l’ extraction est faite, on surveille la cicatrisation en prévenant toute adhérence anormale avec les parties voisines.

La portion d’os détachée du maxillaire est-elle , au contraire, plus grosse que celle dont il vient d’être question , il faut en tenter la réunion au corps de Los en la tenant lixée d’une manière immuable au moyen du tamponnement et d’un bandage qui maintienne les deux mâchoires exactement rapprochées, et n’en venir à l’extraction (pie dans les cas où il n’aura pas été possible d’obtenir la consolidation.

Enfin, comme les fractures des os maxillaires, survenant dans le cours d’une extraction de dents, doivent de toute nécessité occasionner des accidents porportionnés à la grosseur de la pièce osseuse enlevée , on pressent que les précautions dont nous avons dit que devait être suivie la simple fracture du bord alvéolaire trouvent encore mieux leur application quand on a eu le malheur de briser une portion du maxillaire lui-même.

Fracture complète de la mâchoire inférieure. — Comme on a dû le voir, nous n’avons, dans tout ce qui précède, traité des fractures des os maxillaires que dans

leur rapport avec l'extraction «les dents, par conséquent, des fractures en éclats commençant par le bord alvéolaire, et qui sont communes aux deux mâchoires. Mais le corps du maxillaire inférieur est sujet à se rompre complètement en travers; et, bien que cet accident, par cela meme qu’il n arrive (pie très rarement par le fait d une opération propre à notre ministère, semble devoir nous rester étranger, il n’en est pas moins utile de savoir le distinguer, et, à la rigueur, de connaître les principes sur lesquels est basé son traitement. En effet, comme il survient presque toujours à la suite d’événements qui , ayant pu porter leur action sur les dents en même temps ([uc sur la mâchoire, nécessitent souvent T intervention du dentiste, il serait ridicule (pie ce dernier ne put pas tout à la fois remédier à l’accident survenu aux dents et à celui qui a porté sur l’os dans lequel elles sont implantées; nous nous croyons donc dans l’obligation d’en traiter ici le plus brièvement possible.

1° Ce que nous savons de la compacité du maxillaire inférieur, de sa grande mobilité et de l’élasticité que lui donne nécessairement sa forme parabolique, nous explique déjà pourquoi ses fractures complètes sont assez rares. Ordinairement occasionnée par des coups ou des chutes, cette fracture offre, sous le rapport de son siège, des différences importantes : tantôt elle attaque le corps même de I os, et alors elle a lieu dans la symphyse, ou depuis celte symphyse jusqu’à l’attache du masséler, c est a dire jusqu au delà de l’union des branches au corps; tantôt, au contraire, elle attaque les branches, les condyles, les apophyses coronoïdcs ou le bord alvéolaire. Comme la plupart des autres fractures, elle

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peut être verticale, transversale, oblique, simple, compliquée, comminutive, unique ou double. Enfin elle existe parfois des deux côtés, surtout lorsqu’elle affecte le corps de l’os ou de ses condyles.

Quant aux causes qui l’occasionnent elles agissent de deux manières differentes (1) : dans le premier cas, la violence tendant à effacer la courbure décrite par fos, la solution de continuité doit commencer par les libres osseuses de la face linguale ; les cas de fractures produites par ce mécanisme ne sont pas rares. Dans le second cas , elle résulte d’une double pression agissant sur les deux côtés de l’os et tendant à augmenter sa courbure; ordinairement simple, cette fracture doit commencer par les fibres de la convexité ou libres externes de l’os.

Les caractères de cette fracture sont assez faciles à saisir. « Un coup, une chute, dit Boyer (2), la difficulté des mouvements de la partie dans la prononciation , la mastication, les douleurs plus ou moins vives sont autant de circonstances qui la font déjà présumer. Mais si, en portant les doigts le long du bord inférieur de l’os, on trouve que quelques points, ou tout un côté, ou toute la partie antérieure, ne sont pas de niveau avec le reste; si , en examinant les dents, on aperçoit entre elles le même rapport que l’on observe entre les divers points de la base, on ne peut pas douter de l’existence de sa fracture.

» Quand elle est double et qu elle comprend toute la partie antérieure de la mâchoire, le déplacement et

(1) Vidal (de Cassis); ouvrage cilé, page 72.

(2) Truite des Maladies chirurgicales , tome V, page 127.

la difformité sont si considérables que le moindre coup d’œil suffit pour la faire reconnaître. Mais quand il n’y a pas de déplacement, on ne peut constater la fracture que par le moyen de la crépitation ; on cherche donc à faire mouvoir les fragments l’un sur l’autre en les saisissant par les deux bords de la mâchoire et cherchant à les pousser en sens contraire, selon la largeur de 1 os. La fracture du col du condyle étant toujours avec déplacement, et cette partie n’étant couverte que par les téguments, il n’est pas difficile de reconnaître cette fracture, à moins qu’il ne soit survenu un gonücmenl considérable aux parties molles. «

Ajoutons à cela que lorsque la fracture est oblique de haut en bas et d’avant en arrière, le déplacement est très facile; c’est le contraire quand l’obliquité est dans le sens opposé, parce que la contraction du masséter applique fortement le fragment inférieur contre le supérieur et rend ainsi le déplacement presque impossible. Il n’y a pas de déplacement quand la fracture porte sur l’une des branches de l os, parce que le meme muscle masséter et le ptérygoïdien interne maintiennent les fragments en rapport : c’est la mobilité et la crépitation (iui en dévoilent l’existence. On obtient ces signes en saisissant la branche de l’os en dedans de la bouche et son angle en dehors, et en exerçant des mouvements en sens opposé. Enfin, dans tous les cas où le déplacement est peu marqué, il est presque toujours facile do l’apprécier en examinant l'arcade dentaire.

2 Les fractures de la mâchoire inférieure, qu elles soient simples ou doubles, sont faciles à réduire. Pour cela, on pousse la partie déplacée en haut et un peu en

avant, et on presse ensuite sur la base de l’os, de manière à le ramener exactement sur le même niveau que la portion qui est restée dans sa position naturelle. C’est seulement en faisant attention à la ligne qui devrait former la base de la mâchoire, et en observant si l’arcade dentaire est aussi régulière que dans l’état naturel, qu’on peut s’assurer si la réduction est bien faite. Mais il est difficile de maintenir la fracture réduite; on ne peut bien le faire qu’en soutenant la mâchoire inférieure et en la tenant appliquée contre la supérieure.

« Les moyens qui ont été proposés pour remplir cette importante indication, dit Sanson (1), sont nombreux; ce qui tient à la difficulté d’y bien satisfaire. Ils varient selon que la fracture atteint le corps ou les autres parties de l’os maxillaire , et selon qu’elle est ou non accompagnée de déplacement des fragments. Pour les fractures du corps, sans déplacement, quelques chirurgiens emploient encore un moyen indiqué par Hippocrate et qui consiste à lier ensemble, par un fil de métal, les dents les plus voisines appartenant aux deux fragments; on rapproche ensuite la mâchoire au moyen du bandage appelé fronde du menton. »

Mais si la tendance au déplacement est considérable, et dans les cas de fracture double ou oblique, on est obligé d’avoir recours à des moyens de contention plus puissants. On a rejeté la férule de cuir et les attelles en carton mouillé dont A. Paré, Duverney et Heister enveloppaient la base de la mâchoire, ainsi que le cylindre de laine que Bottclier enfonçait en dedans de la base de

(1) Dictionnaire de médecine et chirurgie pratiques , tome Vf II, page 573, article Fractures.

la mâchoire pour former une espèce de support interne pendant que les fragments étaient soutenus d’autre part par une attelle de carton appliquée sur la face externe de l’os. Boyer se servait de deux baillons de liège creusés sur leurs deux faces de gouttières destinées à recevoir les arcades dentaires, laissant entre elles en avant un espace pour l’introduction du biberon, du bec de la cuiller, et pour l’écoulement de la salive.

En Angleterre on se sert généralement d’une attelle de carton, dont Samuel Cooper (1) décrit ainsi l’emploi :

« Aussitôt que la fracture est réduite, le chirurgien doit adapter sur la base et le long des parties latérales de la mâchoire inférieuredu malade du carton épais, préalablement mouillé et ramolli avec du vinaigre; il appliquera par dessus un bandage à quatre chefs dont le centre sera placé sur le menton, les deux chefs postérieurs fixés sur la partie antérieure de son bonnet, et les deux antérieurs fixés de même, mais plus en arrière. Lorsque le carton se dessèche, il forme l’appareil le plus commode qu’on puisse imaginer pour entourer et soutenir la fracture. On applique alors un morceau d’emplâtre de savon sur la peau , afin d’empêcher les inconvénients qui pourraient résulter de la pression exercée par le carton et de sa dureté. »

Cesdivers moyens, comme on le voit, n’agissent que par le rapprochement des deux mâchoires; mais plusieurs praticiens ont pensé qu’il serait avantageux de rendre l’appareil de la mâchoire inférieure indépendant de l’appui delà supérieure. Pour cela le docteur Jousset (2) a

(1) Dictionnaire de chirurgie , tome I, page

2 Gazette medicale , année 1833, page 222.

fait construire 1° une attelle en fer-blanc sous-mentonnière qui embrasse entièrement les fragments et est fixée au cou ; 2° une gouttière de même métal qui s’adapte sur la couronne des dents inférieures et embrasse ses fragments; 3° une tige aussi en fer-blanc qu’il a fait souder aux deux pièces précédentes et passer par devant la mâchoire. Cette troisième pièce est quelquefois seulement soudée d’un côté et fixée de l’autre par une vis. Par cet appareil, les fragments sont pris comme dans une boîte, et le malade peut à volonté remuer les mâchoires, parler, manger sans déranger les fragments.

M. le docteur Baudens , actuellement chirurgien en chef de l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, a cru pouvoir arriver plus directement au but que se proposait le dernier praticien cité , en maintenant les fragments réunis au moyen d’un lien passé de l’intérieur de la bouche à l’extérieur, et contournant la base de la mâchoire en dedans de la peau, pour venir se nouer sur l’arcade dentaire. Ce moyen ne peut convenir qu’aux fractures obliques du corps de l’os; mais, dans tous les cas, il doit être tellement douloureux et effrayant pour le malade que , malgré le succès obtenu sur un militaire qui s'était fracturé la mâchoire en tombant de cheval , et qu’il a présenté à l’Académie royale de médecine, il y a deux ans environ, peu de chirurgiens auront le courage d’y avoir recours en dehors des hôpitaux. Aussi pensons-nous que l’appareil de Boyer ou celui de Samuel Cooper lui sont préférables, ainsi qu’à celui de M. Jousset , qui doit être fort gênant.

Enfin , quoique nos recherches ne nous aient pas conduits à la découverte d’un seul cas de fracture complète de la mâchoire inférieure, telle que nous venons de la

décrire, par suite d’une extraction de dents, nous n’en conseillons pas moins aux jeunes praticiens d’agir avec beaucoup de prudence sur les sujets nfïcctes de vice scrofuleux et syphilitique. Dans ces deux maladies , comme on le sait, les os acquièrent quelquefois une telle fragilité que les plus légères violences peuvent rompre le maxillaire inférieur. iNous avons vu, il y a quelques années , une personne portant trop évidemment les traces de la première de ces deux alîections pour ne pas nous donner à craindre cet accident dans le cours de rarrachement d’une première grosse molaire, quelle réclama de nous. Aussi procédâmes-nous avec les plus grands ménagements et sans faire éprouver à la dent presque aucun mouvement latéral ; bien nous en prit peut-être, car, deux ou trois mois après, nous apprîmes que cette personne, en faisant une légère chute, s’était fracturé la mâchoire à l’union du tiers antérieur de son corps avec les deux tiers postérieurs.

Luxation de la mâchoire inférieure. — Cet accident rentre bien évidemment aussi, comme la fracture complète, dans le domaine de la chirurgie générale, puisqu il n’a rien de commun ni avec les dents, ni avec le bord osseux sur lequel elles sont implantées; mais comme il peut survenir à l’occasion d'une opération appartenant essentiellement à notre ministère, qui aurait exigé une ouverture extraordinaire de la bouche, nous jugeons encore plus indispensable d’en traiter ici , afin que le dentiste ne soit pas obligé d’avoir recours aux lumières d’un confrère pour parer à un mal qu’il aurait occasionné lui-même, comme cela est arrivé à Fox, qui ne craint pas d’en faire l’aveu , et comme cela nous serait arrivé

plusieurs lois dans le cours de notre carrière, si nous n’eussions pas été toujours prêts à y faire face.

1° Pour se rendre un compte exact du mécanisme de cette luxation, il nous semble qu’il ne suffit pas de savoir, comme le disent un peu trop brièvement les auteurs élémentaires, que la mâchoire inférieure forme, dans l’acte de la mastication , tour à tour un levier du troisième ou du deuxième genre , suivant que le corps à rompre se trouve appuyé sur les dents antérieures ou placé au fond de la bouche, c’est à dire en avant ou en arrière du muscle masséter, qui forme la principale puissance en vertu de laquelle s’exécute cet acte; il faut surtout parfaitement comprendre ce qui se passe dans l’abaissement de la mâchoire. On voit alors que les muscles auxquels cet abaissement est confié, bien qu’agissant surtout pour vaincre la résistance de leurs antagonistes, les élévateurs, tendent cependant toujours, à cause de la forme coudée du levier, à porter en avant le condyle ou la tête articulaire de l’os qui , pressant violemment sur la face antérieure de sa capsule, la déchire et glisse en avant de la cavité glénoide.

Il n’y a plus alors levier du second genre, dont la résistance, représentée par le masséter, était placée entre les abaisseurs et l’articulation, mais transformation de ce levier en celui du premier genre, dans lequel l’extrémité inférieure du masséter allongé devient le centre des mouvements, c’est à dire le point autour duquel tend à pivoter la mâchoire, et la tête de l’os la résistance qui, vaincue, se porte vivement en avant. Une fois la sortie de cette tête osseuse opérée, les fibres du masséter, devenant parallèles au corps de l’os sur lequel elles

s’insèrent, sont nécessairement plus propres à la maintenir en avant qu’à la ramener en arrière. Cette luxation, comme nous l’avons déjà dit, est très difficile, pour ne pas dire complètement impossible dans la première enfance, parce que les branches de la mâchoire sont à cet âge presque parallèles au corps de 1 os, d’où il résulte que ses mouvements d’abaissement se passent autour d’un axe qui traverserait les condyles eux -mêmes ; aussi faudrait- il que cet abaissement amenât tout l’os dans une direction verticale pour (pie ses extrémités articulaires tendissent à sortir de la cavité. Le seul exemple qu’on en connaisse est celui qu’a rapporté sir A. Cooper. « J’ai vu, dit-il, un cas dans lequel deux enfants se disputant pour une pomme, l’un des deux la lit entrer de force dans sa bouche et se luxa la mâchoire (1). »

Au moment où s’opère la luxation de la mâchoire , une vive douleur se fait sentir dans les articulations luxées; la mâchoire reste fortement abaissée, et il est impossible au malade de la rapprocher de la supérieure; l’articulation des sons est impossible ou fort embarrassée ; la saillie formée dans l’état naturel en arrière et au dessous de l’oreille est remplacée par une dépression sensible au toucher; enfin le tiraillement des muscles de la joue produit un aplatissement très marqué de cette partie de la face et de la région temporale.

*2° Une ignorance absolue ou une fausse appréciation du mécanisme suivant lequel s’effectue cet accident a longtemps fait adopter des moyens défectueux pour en

(1) OEuvres chirurgicales , page 126, (édition de Paris).

obtenir ia guérison. Les succès n’ont été promptement et facilement obtenus que lorsqu’on a cessé de porter sur le menton l’effort principal nécessaire à la réduction , et qu’on a reconnu que la première indication à remplir était de vaincre la résistance offerte par les muscles allongés , et d’abaisser les condyles pour les dégager, puis de les porter en arrière pour les replacer dans la cavité qu’ils ont abandonnée.

Cette triple indication qui, pour bien des gens, semble être une conquête de la chirurgie moderne, avait cependant été établie de la manière la plus formelle par Fabrice d’Aquapendente, comme on peut en juger par ces citations (1) : « Il faut, dit-il, faire des mouvements contraires à ceux qu’elle a faicts quand elle est sortie de sa cavité : 1° la mâchoire sort en devant , il faut donc la pousser en arriéré ; 2° à l’ouverture de la bouche elle est tirée en bas , il faut donc la pousser en haut; 3° les muscles tirent en haut l’apophyse aigue , il faut donc tirer la mâchoire en bas. Si elle n’est luxée que d'un costez , il la faut esbranler vers l’endroit opposé; mais il faut commencer par les derniers mouvements : et partant si les deux costez de la mâchoire sont desnouez, la première chose que doit faire le chirurgien , c’est de la tirer, ou estendre en bas, puis en arrière, et finalement en haut. »

On s’est servi pour remplir ces diverses indications tantôt de coins de bois , tantôt d’un levier de même substance placés entre les dents molaires , et sur lequel on pressait , tandis qu’une autre personne tirait fortement de bas en haut sur les chefs d’une bande passée sous le menton. C’est le procédé que conseille

(1) Voyez Opéra cliirurgica , elc. Padoue, 1666, in— fol. , lig. ■ j

Fox (1), et qu’il tenait d’un dentiste français, Dubois-Chemant, dont nous aurons occasion de parler plus tard dans l'historique de la prothèse dentaire.

Mais le moyen suivant, qui est maintenant adopté comme un principe de la chirurgie moderne , est infiniment plus rationnel et plus simple : il consiste , la tète du malade étant appuyée et solidement fixée sur la poitrine d’une personne placée derrière le siège sur lequel on le fait asseoir, à porter aussi loin que possible entre les arcades dentaires les deux pouces garnis de linge , et à embrasser tout le corps de l’os maxillaire avec les autres doigts recourbés sous le menton ; puis on presse fortement avec les pouces sur l’arcade dentaire inférieure, de manière à abaisser directement l'os en totalité; et, quand on est parvenu à dégager les condyles, on les reporte en arrière en même temps qu’avec les doigts, placés sous le menton, on relève légèrement cette partie. La contraction des muscles ramène l’os luxé en place, mais quelquefois si brusquement que l’opérateur pourrait être mordu s’il ne détournait pas promptement ses pouces, ou s’il n’avait pas eu la précaution de placer entre les mâchoires, au devant même de ses pouces, un bouchon de liège ou tout autre corps capable d’annuler les effets du choc.

Dans un cas de cette luxation chez un fou indocile . sir A. Cooper s’y est pris de la manière suivante : « Je le fis placer sur une table dans le décubitus dorsal, la tête appuyée sur un coussin; il fut maintenu dans cette

position par plusieurs personnes. Alors, me plaçant derrière sa tête, j’introduisis derrière les dents molaires de

(1) Ouvrage cité, page 2G8.

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chaque côté le manche d’une fourchette de table > dont j’avais eu soin d’envelopper les dents avec un mouchoir ; et pendant qu’un aide la tenait dans cette position , j’attirai avec force la mâchoire inférieure vers la supérieure : la réduction se fit avec facilité et promptitude (1). »

Ainsi donc, ce que nous avons dit de la mâchoire, considérée comme levier du premier genre au moment de sa luxation , se trouve en tous points confirmé par le mode d’action des moyens employés pour réduire cette luxation. C’est toujours un levier du premier genre auquel on cherche à faire faire la bascule. La puissance est la paume de la main de l’opérateur ; le point d’appui, le pouce qui presse fortement sur le milieu du corps de la mâchoire; et la résistance, le condyle qu’on tend à dégager pour le porter en avant. Le muscle masséter offre bien aussi une résistance à vaincre, mais elle n’est que secondaire; et s’il faut prendre des précautions pour éviter que les doigts ne soient mordus au moment où ce muscle de résistance devient puissance , ce n’est qu’à l’instant où le condyle rentre dans sa cavité (2).

(1) Ouvrage cité, page 126. — Remarquons que le manche des fourchettes, dont les gens du peuple en Angleterre se servent à table, n’est pas comme les nôtres, métallique et aplati, mais en bois, ou en os et épais comme celui de nos couteaux de table.

(2) On trouve d’excellens préceptes sur cette luxation dans la thèse inaugurale de M. Capuron, soutenue en l’anix.

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