ARTIFICIELLE
Différents en cela de la plupart des auteurs qui ont écrit sur notre art, et qui ne donnent le nom de pièces qu’à la réunion de plusieurs dents artificielles, nous employons ce mot pour désigner tout objet qui sert au remplacement d’une portion quelconque de denture. N’est-il composé que d’une seule dent, c’est pour nous une pièce simple ; l’est-il de plusieurs, c’est une pièce composée ; l’est-il enfin d’autant de dents que la ou les mâchoires en comportent naturellement, c’est alors une pièce complète , si l’on veut, un dentier , un râtelier.
Il en a été sans doute de la confection de ces pièces comme de tous les objets qui rentrent par leur nature dans le domaine des arts : avant de rechercher l’élégant et l’agréable , on a du nécessairement s’occuper du sim-
pie el de i utile. Aussi la première substance susceptible d’être taillée en forme de coin , assez dure pour résister à la pression des aliments dans l’acte de la mastication , et assez blanche pour se rapprocher de la couleur des dents, a-t-elle dû paraître suffisante à celui qui songea le premier à les remplacer.
Mais à mesure que la civilisation, par ses progrès , fit du luxe un besoin , on devint nécessairement plus exigeant; on ne se contenta plus de ce qui n’était qu’utile ; on voulut qu’à la solidité les dents factices joignissent l’aspect et tous les autres avantages inhérents aux dents naturelles elles-mêmes. On se servit alors successivement, dans cette intention , des os et des dents du bœuf, de ceux du cheval , des dents du mouton , du cerf et de plusieurs autres animaux, de l’ivoire ou défenses de l’éléphant, des dents d’hippopotame, de baleine, de. morse, de dents humaines, enfin de dents faites en pâtes minérales.
De ces diverses substances, les seules dont on se serve généralement aujourd’hui sont les dents d’ hippopotame ou cheval marin , les dents humaines et celles de pâtes minérales; ce sont par conséquent les seules dont nous devons nous occuper avec détail.
L’ivoire, qu’on a longtemps employé, et dont 1 ancienneté dans la prothèse dentaire est incontestable , puisque Martial (1), que nous avons déjà cité, en parle en termes formels , est presque complètement aban-
(1) Sic dentata sibi videtur Æglc Emptis ossibus, indicoque corna :
Ainsi Églé achète un râtelier d’os ou d'ivoire, et s’imagine avoir des dents. (Livre I, épigranime 73.)
donné, pour deux raisons : la première, c’est que, quelque âgé que soit 1 animal qui 1 a lourni, il est toujouis d’une texture assez peu résistante pour que la salive et le mucus buccal le jaunissent, le décomposent et le détruisent bientôt. Cette décomposition lente donne nécessairement à l’haleine une odeur infecte; ce qui arrive aussi pour les dents du morse , vulgairement appelé vache marine , ou celles de la baleine , qu’on trouve quelquefois mêlées avec celles du cheval marin, etqu on n’emploie guère qu’à faire des bases à défaut de substance plus dure. La seconde raison qui fait rejeter l’ivoire , c’est qu’il est ordinairement marqué de petites taches blanches qui lui donnent un aspect jaspé peu propre à imiter la texture des dents.
Les os du bœuf, du cheval, du cerf, qui sont privés d'émail et très poreux , n’imitent que très imparfaitement les dents naturelles , et jaunissent promptement ,
quelque bien dégraissés et blanchis qu’ils puissent être. Cependant l’extrême dureté de quelques unes de leurs parties, leur bas prix, et avant tout la difficulté qu’on éprouve dans quelques circonstances à s’en procurer d’autres, engagent encore quelques dentistes à les employer pour faire des bases. Enfin les dents de ces mômes animaux, taillées convenablement, ont quelquefois été employées; mais, pour en agir ainsi, il serait utile de ne prendre que celles qui viennent d’animaux déjà vieux, parce que leur tissu est plus résistant et que le canal qui les parcourt est en totalité ou en grande partie effacé.
lü Dents d’hippopotame.
L’hippopotame ou cheval marin (1), placé par Buffon dans la classe des mammifères où il forme un genre à part dans l’ordre des pachydermes (2), est, comme on le sait, un quadrupède informe et monstrueux qui tient le milieu , pour la grosseur, entre l’éléphant et le rhinocéros. Habitant le bord des grands fleuves , particulièrement ceux d’Afrique, comme le Nil, le Sénégal ou Niger, la Gambri , le Zaïre, au milieu desquels il passe une partie de sa vie , il n’est nulle part aussi commun qu’au cap Mesurade (3). Ce que cet animal a de remarquable pour nous, ce sont ses dents dont la texture est infiniment plus serrée que celles de l’éléphant, et dont la blancheur a cela de particulier qu elle se conserve longtemps sans s’altérer, qualité ([lie n’a pas l’ivoire qui jaunit assez vite en vieillissant; aussi sont-elles d’un usage très commun dans la prothèse dentaire. Leur emploi y est beaucoup plus ancien qu’on ne le croit généralement, puisque Fauchard s’exprime ainsi à leur égard : a Les dents humaines et celles de cheval marin sont à préférer à toute autre matière, parce qu elles ont leur
(1) C’est à tort que M. Delabarre croit qu’on donne improprement le nom de chevai marin à l’hippopotame. Tous les naturalistes le désignent indistinctement sous l’un ou l’autre de ces deux noms. L’étymologie du mot hippopotame démontre la ressemblance qu’on a cru lui trouver avec le cheval. Les habitants de la partie de l’Égypte où il se rencontre le nomment foras elbar , ce qui signifie cheval de mer.
(2) Voyez Œuvres complètes, tome IV, (édition de 1839).
(3) Voyage de Desmarais, tome II, page 1Ù8. — Voyez aussi Kolbe, Description du cap de Bonne- Espérance, tome III, chap. 3 ; et Adisson, Voyage au Sénégal ; Taris, 1757, page 75 ; — etc., etc.
émail et qu’elles résistent davantage à l’action des corps qui les touchent. » M. Lefoulon commet donc une erreur en avançant «qu i/ ny a ]>as longtemps gn on a eu ridée de les substituer à lwoire( 1). » Quoi qu’il en soit, des quuranle-quatre dents dont sont pourvues les mâchoires de cet animal , on ne se sert que des canines , qui sont les défenses, et des incisives.
Les canines sont nécessairement les plus grosses et les plus longues, surtout à la mâchoire inférieure. Elles pèsent assez communément un kilogramme ou un kilogramme el demi (deux ou trois livres) ; mais on en trouve qui vont jusqu’à trois et même quatre kilogrammes (six et huit livres). Recourbées comme les défenses de nos sangliers, elles ont une de leurs faces aplatie et l’autre bombée. Légèrement côtelées dans le sens de leur longueur vers leur parlieplane, elles n’ont d émaillé que leur côté externe ou convexe, ce qui ne permet pas de les employer aux mêmes usages que les incisives ; mais leur supériorité en grosseur fait que, coupées par morceaux, elles servent à confectionner soit des râteliers complets non émaillés, soit des bases sur lesquelles on rapporte des pièces émaillées : dents humaines ou dents minérales. Ce sont elles qu’on appelle communément dents de cheval marin. Comme, dans bien des circonstances, la partie d’émail dont elles sont pourvues pourrait nuire au travail auquel on veut les soumettre, on les en dépouille soit en le faisant sauter par écailles avec un ciseau et un marteau , soit en l’usant sur la meule, soit même encore par les acides. Quand on a recours à ce dernier moyen, on doit faire en sorte que l’acide ne morde pas sur les
(1) Ouvrage cité, page 338.
parties non émaillées; pour cela, on enduit ces parties de suif ou de cire fondue.
Les incisives sont courtes, demi-cylindriques en avant, mais offrent en arrière un sillon profond. Celles du haut sont recouvertes d’un émail très épais, qui se rapproche beaucoup de celui qui revêt les dents humaines; aussi la courbe qu elles décrivent en avant permet-elle de tailler des pièces de quatre, six, et quelquefois même huit dents parfaitement émaillées, dont la disposition correspond exactement à la forme des arcades alvéolaires. Celles du bas sont infiniment moins recherchées, parce qu elles sont sans émail : on les appelle à tort dents de vache marine. Elles sont rondes et ont quelquefois une grosseur suffisante pour servir à faire des dentiers d’une seule pièce; on les confond très souvent avec celles du morse, qui est la véritable vache marine; autre grand animal amphibie qui , par les mœurs et surtout par sa conformation, se rapproche infiniment plus des cétacés que des quadrupèdes.
Comme on trouve souvent dans le commerce les dents du morse et même de la baleine mêlées avec celles de l’hippopotame, on doit donc se rappeler que les premières diffèrent essentiellement des secondes, d’abord parce qu’elles sont à peu près rondes et presque droites, au lieu d’être recourbées et demi-cylindriques comme les canines ou défenses de Ehippopotame, ou creusées en arrière comme ses incisives; ensuite parce qu’au lieu d’être pourvues d’émail , elles sont simplement recouvertes d’une espèce d’écorce jaune et lisse : elles n’ont d’ailleurs guère que la dureté de l’ivoire ; aussi la salive les attaque-t-elle très promptement.
Les dents d’hippopotame, lanières ou incisives, sont
loin d’offrir le même aspect et d’être d’une égale qualité. On en trouve dans le commerce de grosses , de moyennes, de petites, de jeunes, de vieilles, de blanches, de brunes, de grises, même de marbrées, de demi-rondes , de plates, de côtelées; mais toutes, quand on les coupe en travers, laissent voir un sillon plus ou moins prononcé, qui , sous la forme d’une ligne courbe, coupe leur grand diamètre. Comme cette ligne est formée d’une matière plus tendre que le reste de la dent, et que par conséquent les sucs buccaux l altéreraient plus vite, on doit faire en sorte de l’enlever entièrement lorsqu’on fait un râtelier; c’est ce qu’on peut aisément faire lorsque les dents dont nous parlons présentent un certain volume, ce qui est toujours un très grand avantage.
En général , les dents d’hippopotame qu’on destine à former des pièces émaillées doivent être blanches en dehors , sans sillons profonds ni gerçures. Celles qui sont brunes n’ont pas d’émail , et peuvent néanmoins très bien servir. Mais , quelle que soit la beauté de cette substance, et quelque choix qu’on ait pu en faire, son excessive blancheur la rend toujours impropre à imiter parfaitement la nature sans préparation préalable, surtout dans les premiers moments de son emploi , et elle ne perd malheureusement son éclat que pour prendre une teinte tirant sur le bleu ou le jaune, qu’elle ne quitte plus. Aussi les dentistes qui veulent faire des ouvrages parfaits se contentent-ils de ne l’utiliser que pour confectionner des bases ou supports, sur lesquels on rapporte des dents naturelles ou minérales. Pour cela on ne laisse pas le fil de l’os verticalement, mais dans