III. Des Crochets
La fixation dans la bouche de dents, ou mieux, de pièces artificielles au moyen de pivots, offre, comme nous venons de le voir, surtout sous le point de vue de la solidité , des ressources précieuses à la prothèse den-
(1) Ouvrage cité, tome Ier, page 271.
taire. Aussi ce moyen d’atlache , dont il ne faudrait pas néanmoins s’exagérer les avantages, puisqu’ils sont souvent achetés par de graves inconvénients, serait-il , dans la généralité des cas, préférable a tout autre, si on ne perdait jamais (pie la couronne des dents; si les racines se maintenaient toujours solidement implantées
dans les alvéoles; si ces racines, se conservaient constamment intactes; enfin si on n’avait jamais a qu'une pièce de peu détendue, parce que plus cette pièce sera forte, et plus aussi tous les chocs quelle éprouvera, se propageant à ses extrémités, la rendront moins solide et nécessiteront d’autres moyens agissant latéralement.
Ces circonstances favorables sont par malheur, comme nous l’avons déjà dit, bien loin de se rencontrer aussi souvent qu’on pourrait le désirer : nous sommes donc fréquemment obligés d’avoir recours à d’autres moyens.
Parmi ces moyens, les plus usités, après les pivots, sont les crochets. On désigne sous ce nom des branches de platine, ou mieux d’or, rondes, demi-rondes, mais le plus ordinairement plates, dont les extrémités recourbées servent à fixer à des dents solides les pièces artificielles auxquelles elles sont soudées ou rivées. Leur mécanisme est si simple, et leur emploi aujourd’hui si fréquent , qu’on est tout disposé à croire que leur invention remonte aux temps les plus reculés de la chirurgie dentaire. Cependant il n’en est rien, car non seulement les écrits de Fauchard et de Bourdet n’en font aucune mention , mais il n’en est meme pas question dans les ouvrages imprimés les premières années de ce siècle : tout porte donc à penser qu’ils sont un présent des dentistes de notre époque.
Le mode d’agir des crochets repose tout entier sur le principe de la compression; c’est à dire qu’ils doivent serrer les dents sur lesquelles ils sont placés, mais de telle façon qu elles n'en soient tiraillées dans aucun sens : sans cette précaution, agissant par attraction ou à la manière des ligatures, ils glisseraient sous les gencives, déchausseraient, ébranleraient les dents de supports et détermineraient leur chute. Ils doivent aussi s’accoler à ces dents de telle sorte qu’ils se moulent parfaitement sur elles, car, s’ils exercent quelque frottement, ils doivent de toute nécessité user les corps qu’ils embrassent, et, quelle que soit leur largeur, ils s'appliqueront à plat dans la crainte que leurs angles n’altèrent leurs supports. De là la nécessité de ne jamais les arrêter dans leur forme et de ne jamais les fixer, quant à leur longueur, sans s’être bien assuré sur le moule qu’ils tomberont juste sur les dents pour lesquelles ils sont destinés et qu’ils en suivront exactement tous les contours.
On conçoit dès lors que le développement qu’ils doivent offrir est relatif au volume et à la position de la dent autour de laquelle ils devront être passés. Cette dent est-elle une grosse molaire , ils seront nécessairement plus grands et plus larges, parce que cette dent est plus grosse que celles du devant de la bouche, et que, ne pouvant pas être vus, on peut leur donner un développement presque égal à un cercle complet; tandis que, pour les dents antérieures, on leur donne, pour les rendre moins apparents, le moins d étendue possible; mais toujours faut-il qu’ils viennent légèrement se rabattre sur la partie antérieure de la dent de support. Dire en effet avec
Maury(l) qu’on peut se contenter de leur donner ordinairement la forme d'un demi-cercle , ce serait laisser croire qu’on ne se rend pas compte de leur manière d’agir et se montrer étranger aux données les plus vulgaires de la physique.
Pour rendre aussi peu apparente que possible la partie des crochets qui déborde en avant l’interstice dentaire, on doit la tailler légèrement en biseau aux dépens de celui de ses bords qui toucheà la gencive, surtout pourla mâchoire supérieure, où la moindre élévation de la lèvre laisse voir jusqu’au collet des dents de devant.
Mais de cette nécessité de rendre les crochets le moins visibles qu’on peut, il n’en résulte pas moins que si Maury se trompe, comme nous venons de le dire, en prétendant d’une manière générale qu’on doit se contenter de leur donner la forme d’un demi-cercle, M. Lefoulon (2) est encore bien moins dans le vrai en avançant que la forme des crochets varie nécessairement selon la forme et la disposition des, gencives elles-mêmes. Leur conformation doit avant tout, ainsi que nous le savons, et comme l’indique assez le but pour lequel on les emploie, être dictée par le volume, la configuration et la position des supports qu’ils doivent embrasser. En cette matière, comme en bien d’autres, l’utile doit passer avant l’agréable ; mais on doit toujours , bien entendu , chercher à les concilier.
Lorsque, par le retrait des gencives, une portion de la racine des supports est à découvert, il arrive assez souvent que les crochets, suivant ce retrait, viennent em-
(1) Ouvrage cité, page 356.
(2) Ouvrage cité, page 380.
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brasser une partie moins épaisse que celle pour laquelle ils étaient primitivement destinés; ils sont alors obligés de revenir beaucoup sur eux -memes ; mais s’ils ne sont pas suffisamment élastiques , ils ne serreront pas assez étroitement cette partie. Dans ce cas, il faut ou resserrer les crochets , ou entourer d’un fil non putrescible la partie de la dent sur laquelle ils sont venus accidentellement se poser, et les garnir eux-mêmes de la même manière. Ce désagrément n’empêche pas que les crochets ne soient d’excellents moyens de fixation : ils ont surtout cet immense avantage que, permettant de déplacer et de replacer à volonté les pièces auxquelles ils tiennent, ils donnent la facilité de pouvoir les nettoyer quand on le juge utile, et s’opposent ainsi au séjour des particules alimentaires, dont la décomposition dans la bouche est toujours fâcheuse.
Les auteurs du mot Dent du Dictionnaire des Études médicales pratiques (t) ont commis une erreur, en prétendant qu’on fait usage des dents à crochets lorsqu'il ne reste point de racines susceptibles d'être perforées pour servir de base ci une dent à pivot. Il suffit de lire ce que nous venons de dire des conditions dans lesquelles se placent les pièces à pivot pour être parfaitement convaincu du contraire.
Mais si les crochets peuvent être employés dans beau-
(1) Ces messieurs, il est vrai, ne se montrent pas très forts en prothèse dentaire , car un peu plus loin ils disent : On préfère quelquefois à l'ivoire 3 qui s'altère à la longue , des plaques métalliques. Si, par ivoire, ils entendent la véritable dent de l’éléphant , ils ont tort, parce que depuis plus de cinquante ans on y a renoncé; si, au contraire, ils veulent dire la dent du cheval marin, ils ont encore tort, parce que ce n’est pas quelquefois , mais le plus ordinairement , qu’on lui préfère les plaques métalliques.
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coup de cas où il existe des racines même en bon état , toutes les pièces de denture artificielle, quelles que soient leur forme et les substances employées à leur confection, ne peuvent être maintenues par des crochets que lorsqu’il existe des dents naturelles ou des portions de dents capables de donner un appui suffisant; et ces agents s’appliquent aussi bien aux pièces elles-mêmes qu’aux plaques ou bases qui leur servent de montures.
Veut-on, par exemple, fixer des crochets à une pièce à base d’hippopotame? le moyen est peu compliqué, si on en croit la plupart des auteurs élémentaires. Suivant eux, il consisterait tout simplement à faire une vis à l’extrémité d’un fil d’or de la grosseur jugée nécessaire d’après la force de la pièce et la nature du support ; puis on implanterait cette vis , on aplatirait le fil au marteau , et on lui donnerait le contour convenable. Mais ceux qui savent combien il est quelquefois difficile de donner à ces crochets ce contour, même en les essayant à plusieurs reprises sur le moule, trouveront nécessairement ce moyen défectueux. Voici comment on doit agir : on fixe d’abord non pas une, mais deux goupilles vissées dans l’hippopotame , et, le crochet étant convenablement contourné, on le perce de deux trous dans lesquels on introduit les deux goupilles que l’on rive à tête perdue.
Si la pièce est montée sur base métallique, quelle que soit d’ailleurs la nature des dents, qui n’y sont fixées qu’après (puisque la confection d’une plaque et sa garniture de crochets ne sont , pour ainsi dire , que les deux temps d'une même opération), on se contente de souder les crochets. Pour cela on les unit provisoirement, soit avec un fil de fer contourné, soit avec du plâtre, ce qui
est préférable, surtout quand on a plusieurs soudures à faire. Dans ce dernier cas, la plaque et les crochets étant mis en rapport sur le moule de plâtre , on prend de la cire ramollie qu’on applique sur le tout, et on enlève avec elle la plaque et les crochets qui restent dans les memes rapports ; puis on verse du plâtre délayé sur la face concave de la plaque, on le laisse refroidir, on enlève la cire avec beaucoup de soin pour mettre le métal à nu et pour que sa fusion ne nuise pas à l’opération de la soudure.
Si la plaque est d’or ou de platine, on soude d’après les procédés que nous avons indiqués ailleurs , en faisant bien attention que les crochets soient toujours en or à dix -huit carats , seul titre auquel ce métal est capable d’acquérir l’élasticité nécessaire; élasticité qu’on obtient surtout en les recrouissant sur le prolongement allongé d’une petite enclume appelée bigor'tie.
Mais si la plaque était de platine, et que, contre l’ordinaire, le crochet en fut aussi, on les réunirait avec la soudure à vingt carats, mais non pas avec la soudure ordinaire qui, ne pénétrant pas assez les deux métaux, comme nous le savons, ne donnerait pas à l’assemblage la solidité nécessaire. 11 est toujours utile de ne souder d’abord les crochets qu’en partie, afin de pouvoir les ajuster avec plus de facilité et les fermer ou les ouvrir à volonté. Si on les soudait définitivement, on serait souvent obligé de les séparer de la plaque.
Les crochets pouvant se rompre accidentellement , M. Delabarre pense que, dans beaucoup d’occasions, il est mieux de les river que de les souder aux plaques; ce qui, à ses yeux, aurait l’avantage deleur donner plus d’élasticité, parce qu’on ne serait pas obligé de les soumet-
tro au feu nécessaire à la soudure. Pour cela il conseille tantôt de se servir, pour faire les crochets, de fil assez fort pour admettre des trous destinés à recevoir des goupilles; tantôt, au contraire, il soude le crochet à une petite plaque solide,, qu’on rive elle-même sur la monture principale. Nous sommes loin de partager cette opinion, d’abord parce que l’élasticité perdue par le feu se recouvre facilement par la percussion du crochet, lors même qu’il est monté; ensuite parce qu’une seule ou plusieurs rivures n’ont jamais la solidité que donne la soudure, et qu il serait toujours difficile de river des crochets parfois très minces. Quant à la plaque, par l’entremise de laquelle il veut que se fasse la rivurc , ou elle est solide comme il le dit, et alors elle augmentera trop l’épaisseur de la cuvette, ou elle est mince , et alors elle n’offrira pas la solidité nécessaire.
Nous n’avons considéré les crochets que dans leur forme simple, mais le dentiste intelligent saura varier celte forme et l’approprier à la multiplicité des cas divers qui ne manqueront pas de venir à chaque instant se présenter à son observation. C’est ainsi que, lorsque les dents qui formeront les deux côtés de l’édenture que la pièce devra bouclier ne paraîtront pas assez solides pour résister à la compression des crochets, il donnera à la branche qui les porte une longueur suffisante pour lui permettre de longer en arrière de plusieurs dents, jusqu’à celle qu’il jugera convenable au point d’appui, en atténuant les effets de son élasticité par quelques demibracelets successivement soudés les uns aux autres, el formant, aux lieux de leur réunion, de petits éperons qui, s insinuant dans les espaces inter-dentaires, cm-
pêcheront tout ballottement. C’est à ce genre de crochets que Maury (1) donne improprement le nom de ressorts , comme on peut le voir par cette phrase : « Les ressorts diffèrent des crochets , d’abord parce qu’ils ne peuvent être faits qu’avec de l’or à seize ou dix-huit carats, ensuite parce qu’ils sont beaucoup plus longs, et qu’ils peuvent s’appliquer sur les dents les plus éloignées de la pièce artificielle. »
Si les dents derrière lesquelles doivent passer ces bracelets étaient chancelantes, on pourrait leur donner plus de hauteur afin qu’ils s’offrissent comme autant de loges demi -circulaires destinées à soutenir ces dents; on pourrait même, pour rendre plus solide l’appui qu’elles leur offriraient, les percer de plusieurs trous par lesquels passeraient des ligatures qui viendraient se nouer en avant. Ce moyen est le complément naturel du traitement approprié au chancellement des dents , que nous avons étudié sous le point de vue pathologique et thérapeutique, aux pages 291 et suivantes de notre première partie.
La disposition des crochets en demi-bracelets , successivement soudés les uns aux autres, réunira les avantages du ressort ou compresseur élastique , proprement dit, à celui du crochet qui n’est bien souvent qu’un compresseur inerte; cette espèce de crochets est d’un emploi très commun aujourd’hui, parce qu’à l’avantage que nous venons de signaler il joint encore celui non moins important de permettre de dissimuler les moyens d’attache de la pièce , qu’on porte le plus qu’il est possible en arrière.
(1) Ouvrage cité, page 356.
Les crochets étant lixés à la pièce qu ils sont chargés de maintenir en place, dont ils font dès lors partie, et à laquelle ils doivent, nous le répétons, être soudés avant l’application des dents, il s’agit de les passer autour de celles qui restent dans la bouche et qui sont chargées de les recevoir. Cette partie de l'ajustement d’une pièce offre quelquefois des difficultés. Quand ces difficultés se rencontrent, le jeune praticien est d’autant plus embarrassé que les auteurs qui ont jusqu’ici écrit sur notre art n’en font aucune mention.
Or, quand les dents autour desquelles les crochets doivent être fixés laissent à l’extrémité de leur couronne un espace suffisant entre elles et la dent voisine, rien n’est plus aisé que de passer ces crochets, contournés dans le sens et au degré voulus, autour de la dent, en les introduisant verticalement par l’interstice dentaire. Mais si cet espace est trop étroit, on diminue l’épaisseur du crochet soit à la lime, soit, ce qui est préférable, au marteau qui lui conserve une grande partie de sa force, à la condition toutefois qu’on le recuira, sans quoi* il pourrait casser aisément. Quand aucun espace n’existe vers la couronne, on n’a pas, comme sur le moule en plâtre, l’avantage de se frayer une voie par la pression ; on passe bien un des crochets en le présentant par son extrémité à l’espace triangulaire que laissent entre elles toutes les dents vers leur collet , mais si la pièce a peu d étendue, 1 extrémité du second crochet ne se présente plus dans la direction nécessaire à son introduction.
Que faire dans ce cas? De deux choses l une : ou se frayer un passage par un léger coup de lime aux dépens de l’une des deux dents entre lesquelles on veut pénétrer.
surtout si l'une d’elles était cariée ; ou redresser les crochets eu effaçant leur courbure , les introduire ainsi tous les deux en même temps, pour les recourber sur les dents, une fois passés. Mais comme ils ont quelquefois assez d’épaisseur pour qu’il ne soit pas facile de les recourber dans cet état sans employer une pression qui peut être douloureuse, nous avons cherché un autre moyen, et nous croyons l’avoir trouvé en montant un des crochets sur pivot rivé formant charnière , absolument comme l’anneau d’une boucle d’oreille. Par ce moyen, la pièce est présentée en dedans de la bouche dans la direction convenable à l’un des crochets, et, une fois mise en place, l’autre crochet, qui est rabattu en arrière, est dirigé dans l’espace qu’il doit occuper, et se développe sur la partie interne et un peu antérieure de la dent où il est encore fixé par une légère pression exercée au moyen d’une pince.
Pour parer aux cas d’étroitesse extrême de l’espace édenté, on est encore très souvent obligé de se ménager par la lime, particulièrement quand les dents à placer sont minérales , une légère dépression sur leurs côtés pour recevoir l’épaisseur du crochet; ce qu’on peut très bien faire également pour les dents naturelles, mais ce qui ne se ferait de toute nécessité qu’au détriment de leur durée , puisqu’on serait alors obligé d’enlever une partie de leur émail.
Enfin, si on avait à envelopper de crochets les trois ou les deux dernières molaires, qui ne fussent pas séparées entre elles , ou n’ayant aucune carie qui permît de les isoler avec la lime, on ferait ce qu’on appelle un crochet à pincette. Ce crochet sortant des règles habituelles, nous croyons devoir indiquer la manière de le faire.
On forme, comme pour le crochet ordinaire sur le moule, un bracelet entourant la première grosse molaire par ses trois faces, celle qui correspond à l’édenture, celle qui regarde le dehors de la bouche et celle qui regarde le dedans; on ajuste ensuite sur la deuxième grosse molaire deux autres demi-bracelets que l’on soude avec les extrémités du premier, et de même pour la dent de sagesse, en ayant soin que les extrémités du crochet qui viennent sur la partie postérieure de cette dent l’embrassent exactement. On voit que ce genre de crochet n’est autre que le double de celui que nous avons dit serpenter en arrière des dents, pour aller se fixera une autre éloignée de celle qui forme les cotés de l’édenture à remplir.