IV. Des ligatures
C’est presque uniquement au moyen des ligatures que les anciens maintenaient en place les différentes pièces de denture artificielle; mais les modernes, frappés du désavantage qu’ont ces agents de pouvoir se rompre toutà-coup et de ne pas permettre le déplacement et le replacement rapide de la pièce, en ont beaucoup restreint l’emploi, sans y renoncer tou t-à -lait. Aussi on ne s’en sert en général aujourd’hui que lorsqu’il est impossible ou difficile d’avoir recours à d’autres moyens de fixation.
Les ligatures ne sont , à proprement parler , que des cordes ou liens que l’on retire du règne végétal ou animal , et du règne minéral : de là leur ancienne distinction en ligatures molles et en ligatures raides. Les premières sont les fils de chanvre et de lin , ou les lils de
soie connus sous les noms de cordonnet de soie écrue , de racine chinoise , et de pite ou crin de Florence ; les secondes sont les fils de platine ou d’or fin. Elles sont ou verticales, ou latérales, ou compressives, et sont même susceptibles de se combiner avec les pivots et les crochets; mais presque toujours elles agissent par un effort oblique et même quelquefois horizontal; celles qui agissent dans une direction tendant à la perpendiculaire ont nécessairement plus de force.
Le plus souvent, on ne peut maintenir une pièce artificielle par des ligatures qu’en la perçant de trous disposés de telle manière que le fil tende à la rapprocher des gencives. La position et la direction de ces trous varient suivant le genre de travail sur lequel on les applique; mais il faut toujours que leurs orifices latéraux soient placés un peu en dehors du niveau des gencives ; trop en dehors, elles seraient visibles; trop en dedans , elles déchausseraient les dents qu’elles entourent ; aussi le modèle est-il rarement propre à guider dans la détermination de ce point précis ; c’est avec le crayon ou un petitburin qu’on doit le marquer sur la pièce fixée dans la bouche même. Examinons-les chacune en particulier pour apprécier leur valeur réelle et comparative.
1° Le chanvre et le lin , employés sous forme de fil tordu, tel qu’on le prend pour la couture ordinaire, sont résistants; mais, se gonflant beaucoup par l’humidité, ils peuvent exercer sur les dents une trop forte traction. Employés sous forme de fil plat ou de petites bandelettes , ils sont moins sujets à se raccourcir par l’humidité, mais sont plus promptement attaqués par la salive; aussi sont-ils inusités des praticiens moder-
nés (1), et ne les trouve-t-on que sur des pièces portées par des personnes qui habitent les parties de la province éloignées des grandes villes ou privées de dentistes, et que la nécessité force d’en faire usage.
On a encore cherché récemment à utiliser, pour ligature, les filaments qu’on extrait de la feuille de plusieurs espèces d’aloès, et dont notre conquête d Afrique a permis qu’on fît depuis une dixaine d’années un assez fréquent usage pour une foule d’objets. Nous avons plusieurs fois essayé ce lien végétal , et reconnu que, bien qu’il offrît une assez grande force , il s’altérait néanmoins assez promptement et ne méritait par conséquent aucune préférence sur les ligatures dont nous allons actuellement nous occuper.
2° La soie ordinaire (2) ne pourrait être employée pour faire des ligatures si elle n’était disposée sous forme de cordonnet. Ainsi tordue, elle est très solide, et son usage est assez fréquent, parce qu’elle s’altère beaucoup moins vite que les trois substances précédentes; mais elle a, comme elles, l’inconvénient de se gonfler par 1 humidité, et alors, en se raccourcissant, de remonter ou de redescendre facilement vers les gencives , pour gagner la partie la plus étroite des dents sur lesquelles elle est fixée, et de les user ainsi assez promptement, en même temps qu’elle les tiraille en sens divers et qu’elle les ébranle.
(1) Fauchard les conseillait cependant très souvent de préférence à la soie, dont il ne connaissait pas, il est vrai , nos divers modes de préparation. — Voyez de son ouvrage les pages 218 et 219 , tome II.
(2) La soie, tout le monde le sait aujourd’hui, est un produit animal fourni par l’enveloppe dans laquelle le ver à soie se renferme pour se transformer eu chrysalide.
Pour donner au cordonnet de soie plus de solidité, on l’imprègne d’une gomme résineuse (résine copale) qui ne le rend pas seulement moins attaquable par la salive, et prévient ainsi l’odeur animalisée que produit sa décomposition ; mais qui F empêche encore de se rétrécir aussi aisément : c’est ce que nous appelons improprement la racine chinoise , dont nous nous servons très fréquemment.
3° Le crin de Florence n’est lui-même qu’une espèce particulière de soie, prise au moment où les vers qui la produisent vont filer, et à laquelle on fait subir une préparation (1). Elle ressemble assez à de petites cordes à boyau , se ramollit et devient flexible comme elles dans l’eau chaude. De toutes les ligatures molles, c’est celle dont on fait le plus fréquent usage pour fixer les pièces de denture artificielle. La préférence que nous lui accordons vient de ce qu elle a une couleur nacrée et une transparence qui la rendent presque imperceptible; de ce qu elle se détériore très difficilement, et garantit par conséquent de la mauvaise odeur qu’entraîne la décomposition des autres substances; de ce que, ne pouvant s’effiler, elle ne se relâche pas : enfin de ce qu’étant presque imperméable, elle n’entretient pas vers le collet des dents une stagnation d’humidité capable de
(1) Pour obtenir ce fil, on choisit, les vers à soie les plus gros et les plus transparents parmi ceux qui sont prêts à monter , et on les plonge dans un fort vinaigre blanc. On les retire après vingt-quatre heures , et on cherche dans leur corps la glande ou le sac qui contient la matière à soie ; on tire cette matière qui est gluante , et on l’allonge de 35 à Z|0 centimètres (de 12 à \U pouces) , avec beaucoup de précaution , afin de former un fil aussi rond et uni que possible. Ce fil, malgré sa finesse , égale en force dix ou douze crins.
les décomposer par le temps. Comme l’humidité la fait allonger, on doit avoir la précaution de la conserver dans l’eau, ou de la faire tremper une demi-heure au moins avant de s en servir.
Quelle que soit la substance qui forme les ligatures molles , on les arrête par des nœuds que 1 on forme sur les côtés, et toujours le plus possible entre les dents et en arrière, aün quelles ne soient pas vues et ne blessent pas les lèvres. Pour cela on croise deux fois le fil dans la meme anse, on le serre médiocrement, et on
croise de nouveau, mais une fois seulement et à l’inverse, pour former un nœud qu’on recouvre quelquefois d’un troisième croisé. Ceci étant fait, on coupe les fils à ras avec des ciseaux courbes.
4° Les ligatures métalliques , dont l’emploi, dans notre art, remonte très haut (1), semblent au premier abord de beaucoup supérieures à tou les celles dont nous venons de parler, parce qu’elles sont effectivement plus solides et plus faciles à appliquer; mais si elles maintiennent parfaitement les pièces artificielles dans les premiers moments de leur application, elles ne tardent pas non plus à se relâcher; frottant alors sur le collet des dents, elles les fatiguent, les rendent douloureuses, et les coupent insensiblement. Ajoutons à cela qu’elles sont plus difficiles à cacher, et nous serons forcés de reconnaître que leurs avantages compensent à peine leurs inconvénients.
(1) Voyez ce que nous avons déjà dit, à notre page 5M, de l’usage qu’en faisaient les anciens.
Nous avons vu ,pen parlant des métaux , que l’or et )e platine destinés à faire des ligatures doivent être au plus haut titre , parce qu’à cet état ils conservent toute la malléabilité désirable. Pour arrêter ces ligatures métalliques on se sert de pinces plates à mors longs, forts, mais étroits, avec lesquelles on ramène en dehors le bout du fil postérieur qu’on fait passer entre deux dents ; on le tourne ensuite avec l’autre fil vers les parties latérales, en observant que celui qui passe en devant de la dent doit croiser en dessus de celui qui passe en arrière pour la mâchoire supérieure, et en dessous pour l’inférieure. Le moyen d’éviter que ces ligatures ne coupent les dents, c'est bien moins d’aplatir, comme le font quelques dentistes, les fils d’or ou de platine qui les forment, que de prévenir tout frottement en les serrant de temps à autre. Quelques praticiens prennent le soin de faire porter ces ligatures sur des bracelets de soie ou de toute autre substance molle, dont on aurait préalablement environné les dents sur lesquelles elles doivent être fixées. Cette précaution ne prévient qu’une très faible partie des inconvénients qui leur sont inhérents : aussi sont-elles assez peu usitées aujourd’hui.
Quant au moyen conseillé par quelques auteurs anciens de maintenir les dentiers suspendus à la mâchoire supérieure, ou simplement aux gencives, par des fils ou des crochets passant dans des trous pratiqués dans l’épaisseur même de l’une ou de l’autre de ces deux parties, nous le jugeons aussi barbare que ridicule. Aussi nous sommes étonnés qu’un auteur aussi distingué que M. Delabarre n’ait pas craint de s’exposer à le remettre en vigueur, même appliqué à la mâchoire supérieure, en dé-
clarant que, quoi qu'on en ait dit, l’opération qu’il exige n’a jamais occasionné le moindre accident , parce que la perforation de l’osri est pas douloureuse, qu’on n'est point exposé à rencontrer de gros vaisseaux ou des rameaux nerveux importants y et que la lésion qui en résulte est bien moindre que celle qu entraîne l'évulsion de certaines dents (1).
Fauchard avait cependant déjà fait ressortir les inconvénients des dents simplement suspendues aux gencives en termes assez expressifs pour détourner de leur emploi les praticiens de son époque. Voici comment il en parle (2) : « J’ai lieu d’espérer qu’on se corrigera de plusieurs abus qu’on pratique journellement, et qu’on ne s’avisera plus de percer les gencives d'outre en outre, d’y passer des pointes , et d’y suspendre une pièce osseuse composée de plusieurs dents, pour remplacer les incisives et les canines de la mâchoire supérieure. Les pointes qui attachoient cette pièce osseuse étoient recourbées quasi en crochets, perçoient la base des deux dents du milieu de la pièce artificielle, et , s’enfilant dans les gencives, suspendoient ainsi cette pièce en manière de pendants d'oreilles; de sorte que c’étoit, pour ainsi dire, des dents bottantes, qui obéissoient non seulement aux impulsions de la langue, mais encore à celle de l’air qui entre dans la bouche et qui en sort. Celle pièce tirailloit et tourmentoit extrêmement la gencive. J ai appris qu’une dame qui servit à cette belle expérience n’en reçut que de l’incommodité, mais une heureuse toux la délivra d’une partie de ce fâcheux dentier. 11 fal-
(1) Ouvrage cité, tome II, page Ml.
(2) Ouvrage cité, tome II, p. 289 et 290 (toujours édit, de 1786).
loit que cette clame eût une forte envie d’avoir la bouche garnie, pour souffrir une opération si cruelle et en même temps si ridicule , sans parler des dangereuses suites qu elle pouvoit avoir. »
« Je ne saurois même comprendre, ajoute Fauchard, qu’un dentiste tant soit peu jaloux de sa réputation, l’ait ainsi exposée, surtout à Paris, où tant d’habiles gens de toutes sortes de professions se trouvent...» Cette observation de Fauchard est certainement encore bien plus applicable à notre époque qu’à celle où il vivait , et où la prothèse dentaire était à peine un art.
Les personnes qui seraient disposées à se laisser séduire par les paroles de M. Delabarre , en faveur de la suspension des pièces artificielles au moyen de ligatures passées à travers l’épaisseur même des os maxillaires , pourraient peut-être objecter que l’opinion de Fauchard n’est pas à leur opposer, puisqu’il ne parle que des pièces suspendues aux gencives. A cela nous répondrons que si , comme personne ne peut en douter , la perforation de l’os est plus douloureuse et plus dangereuse que celle des gencives , tout ce que dit Fauchard est encore infiniment plus applicable à ceux qui pratiquaient la première opération qu’à ceux qui se bornaient à la seconde. Si elles conservaient encore quelque doute sur la réprobation avec laquelle seraient accueillies par la totalité des médecins de notre époque de semblables opérations passant de la théorie à la pratique , nous leur adresserions ces paroles, que suggéraient à l’un des collaborateurs du Dictionnaire des Sciences médicales (1),
(1) Fournier, déjà cité; tome VIII, page 393.
qui écrivait en même temps que M. Delabarre, les tentatives que faisait à cette époque même un dentiste de Mayence pour remettre ces opérations en vogue.
« Cette opération cruelle nous paraît tout au moins inutile si elle n’est pas dangereuse. Un dentiste bon mécanicien n’a jamais besoin d’y recourir, el il faut être bien épris de la manie d’innover ou de se singulariser,* pour exhumer des procédés qui, comme celui-ci, tendent à ramener l’art aux siècles de barbarie où la chirurgie des Arabes ne connaissait que le fer, le feu et les caustiques, et n’avait d’autres moyens d’arrêter les hémorrhagies , par exemple, que de cautériser les plaies avec de l'huile bouillante! Les inventeurs de pareilles méthodes font preuve d’une grande stérilité d’imagination ; ils s’écartent essentiellement de la philosophie médicale du siècle présent, dont l’objet est de soulager l’humanité souffrante , en employant les moyens les plus simples. »
Au résumé, quelle que soit la nature des ligatures employées comme moyen de maintenir les pièces de denture dans la bouche, elles ont toujours l’inconvénient d’ébranler les dents auxquelles elles viennent s’attacher. C’est en vain qu’on aura pris le soin de choisir pour ces dents celles qui doivent être les plus solides et qu’on aura diminué, par quelques petits éperons portant sur la surface horizontale de ces supports, la tendance qu’ont toutes les ligatures à s’enfoncer dans les gencives ; tous les efforts qui se feront sentir sur la pièce se transmettront rapidement à ses extrémités, et de là aux liens qui s’y attachent. Aussi faut-il , quand cela est possible , répartir l’effort sur plusieurs points ,
et, dans tous les cas, faire toujours en sorte que les îî gatures ne soient jamais flottantes.