V. Des ressorts
Indépendamment des agents élastiques qui fixent les pièces artificielles en agissant par compression sur les dents plus ou moins rapprochées, on se sert encore, dans la prothèse dentaire, de ressorts dont les effets se bornent à une pure réaction , c’est à dire qui , tendant sans cesse à maintenir éloignées l’une de l’autre les deux pièces opposées auxquelles ils tiennent, cèdent à l’occlusion de la bouche, pour réagir de nouveau au moment de son ouverture, et suivre par conséquent les principaux mouvements des mâchoires. Ces ressorts s’appliquent, comme on le voit, aux dentiers doubles, complets ou non , vont presque toujours par paire , se fixent alors de chaque côté aux memes lieux pour s’équilibrer régulièrement, et se courbent au fond de la bouche pour s’accommoder à sa concavité.
Dans l’enfance de l’art on s’est contenté, pour faire ces ressorts , de simples lames de cornes, de baleine ou d’acier; mais on ne tarda pas à voir que les deux premières substances, susceptibles de se détériorer par le gonflement qu elles éprouvaient de la part de la chaleur humide au milieu de laquelle elles fonctionnaient, n’étaient pas de longue durée , et que les ressorts plats , d’acier ou de tout autre métal , avaient un développement trop borné pour suivre soit l’abaissement de la mâchoire inférieure, soit ses mouvements latéraux.
On s’occupa donc de chercher un genre de ressort , 1° capable d’imprimer des mouvements semblables à
ceux d’une machine posée sur la portion antérieure d’un levier dont le point d’appui est à une des extrémités, tandis que l’autre extrémité, mobile en divers sens, exerce surtout un grand abaissement; 2° d’un emploi facile, applicable à la pluralité des cas, et ne devantgêner ni la langue ni les joues ; 3° ne dépassant pas en arrière la longueur de la denture et s’y appliquant en avant de manière à ne pas être aperçu lors de l’ouverture de la bouche. Delà les ressorts spiraux dits en boudin , les ressorts à tige cylindrique et contournée à sa partie movenne ; ceux à doubles lames articulées formant un réacteur fixé sur le côté des dentures et dits à jambes de sauterelle ; ceux en laines superposées à la manière des ressorts de voitures, que nous avons employés avant qu’aucun auteur n’en eût donné la description; à lame ondulée, à volute simple et à volute double , etc, etc.
Ressort à spirale ou à boudin.
De ces divers ressorts, qui peuvent tous avoir leur mérite propre, le plus usité aujourd’hui, le seul même dont les dentistes les plus jaloux de bien faire se servent, est le ressort à spirale dit ressort à boudin qui, aux avantages d’une réaction facile à régler à volonté et répartie sur toute sa longueur, pouvant par conséquent agir aussi bien dans le sens horizontal que de bas en haut, joint celui de glisser facilement sur l’intérieur des joues par sa surface arrondie.
C’est complètement à tort que M. Delabarre (1) fait remonter l’invention de ces ressorts seulement au temps
(t) Ouvrage cité.
do Bourde t , qui n’en parla qu’en 1756 (1) , et que Laforgue (2) prétend qu’en 1785 ils étaient à peine connus; ils existaient et étaient usités même avant Fauchard qui s’exprime ainsi à leur égard (3) : « On se servait encore, pour joindre ensemble les deux râteliers, de charnières et de ressorts à boudin en façon de tirebourre ou simplement courbés en ligne spirale. » Si Laforgue avait connu ce passage de Fauchard , il se fût épargné la peine de disputer 1 invention des ressorts à spirale à Lemaître (4), dentiste français qui , au retour d’un voyage qu’il fit en Angleterre, présenta, en 1803, au Lycée de Paris un mémoire sur ces ressorts qu’il lit accepter comme une invention nouvelle, propre , disent les rapporteurs (5), à reculer les bornes de l'art.
Mais si les ressorts dits à boudin sont d’une origine ancienne, ils ont nécessairement dû passer par plusieurs formes et subir d’importantes améliorations avant d’arriver au point de perfectionnement qui a rendu leur emploi si fréquent. C’est ainsi : 1° qu’on se contenta d’abord de les fixer soit directement en arrière, ce qui empêchait de fermer la bouche s’ils faisaient dans le fond de cette cavité plus de volume que l’emplacement ne le permettait, comme cela devait presque toujours arriver; soit sur les côtés de la pièce , mais d’une manière immobile, ce qui empêchait le bout inférieur de
(1) Ouvrage cité.
(2) Ouvrage cité, tome II, page lâO.
(3) Ouvrage cité , tome II , page 282.
(U) Ce Lemaître était cependant un dentiste intelligent, car, dès 178£i, il avait présenté (à la Société des inventions et découvertes ) des dentiers perfectionnés sur lesquels il avait été fait un rapport favorable.
(5) Ces rapporteurs étaient Regnier, directeur du Lycée, et Doussin-l)ubreuil, médecin ; tous deux étrangers à l’art du dentiste.
suivre entièrement le mouvement de la mâchoire et forçait souvent la pièce à quitter en avant le bord alvéolaire; 2° qu’on crut longtemps suffisant de donner de la mobilité à l’insertion du bout inférieur , et qu’on sentit le besoin de diminuer leur longueur qui s’opposait à la fixité des pièces, en suppléant au reste par le moyen d’un levier intlexible articulé sur le milieu d’un des
côtés de la pièce inférieure.
Celte manière de terminer les ressorts spiraux par des leviers s’articulant au milieu de chaque côté de la denture appartient à Maggiolo (1) ; il y avait; sans au-
cun doute, été conduit par l’idée qu'avait déjà eue Hicci de réduire la longueur de la spirale de iO millimètres (3 pouces), qu’ils avaient primitivement, à 20 millimètres ( 1 pouce et demi environ) , et de remplacer par des corps roides ce qu'il avait enlevé du corps flexible (2). Elle a prévalu sur toutes les autres , parce qu elle a eu pour résultat de tenir la pièce supérieure en équilibre en forçant la portion postérieure de former un contrepoids qui l'empêche de faire effort sur le devant.
Malgré les légères modifications qu’on peut faire subir à ce genre de ressort, on le divise, pour sa confection et sa pose, en corps de ressort , qui est la spirale proprement dite; en têtes de ressort , qui sont les leviers par lesquels se termine cette spirale; et en porte-ressorts , qui sont ses moyens de fixation à la pièce.
Fabrication du ressort ci spirale. — Le corps du sort se fait avec un fil d’or à dix-huit carats que
res-
l’on
(1) Le Manuel de Cari du dentiste ; Nancy , 1807, 1 vol. in-12.
(2) Laforgue prétend encore , page 143 de son ouvrage, que Ricci n’avait fait en cela qu’imiter Massé, habile dentiste de Versailles.
contourne sur un mandrin d’acier parfaitement poli et du diamètre d’une grosse épingle. Pour cela, le fil ayant reçu par la filière le diamètre qu’on juge convenable de lui donner, on le passe pour la dernière fois au feu; puis on le déroche et on le polit, la filière l’ayant suffisamment écroui pour lui donner l’élasticité nécessaire; ensuite, soit qu'on se serve d’une machine faite exprès, soit qu’on se contente de le faire à la main, on forme des anneaux plus ou moins rapprochés les uns des autres, suivant le degré d’élasticité que l’on veut donner aux ressorts. Plusieurs fabricants à Paris les tenant tout prêts à notre disposition, on fait généralement bien d’en profiter.
Néanmoins , voici pour les praticiens qui , pour cause d’éloignement des fabricants ou toute autre raison , se croiraient obligés de les faire eux-mêmes, comment on procède. On prend un morceau de bois assez tendre , comme du sapin, et plat , que l’on fend; on engage le fil d’or dans sa fente en le laissant passer de trois centimètres ( un pouce) et on met le tout dans un étau que l’on serre avec assez de force ; on prend ensuite une pince à coulant ; on introduit en même temps dans ses mors un mandrin de la grosseur convenable et l’extrémité du fil d’or; puis , en tournant la pince de la main droite, on oblige le fil à monter à travers la fente du morceau de bois sur lequel il se redresse en s’étirant , et à s'enrouler sur le mandrin, la main gauche le soutenant et lui imprimant la direction convenable. Le frottement qu’éprouve l’or, en passant entre les deux lames du morceau de bois, suffit pour lui donner l’élasticité
necessaire.
Têtes des ressorts. — Une lois les ressorts à spirale adoptés comme les plus sûrs et les plus solides, et la nécessité de les terminer par des leviers inflexibles bien reconnue, on s’est attaché à donner aces derniers, qui sont les têtes de ressorts , la forme la plus convenable, tant pour la fixité de leur implantation sur la pièce que pour la facilité de leurs mouvements. On crut d’abord que, puisque des deux mâchoires l’inférieure seule était mobile, il était inutile que les ressorts fussent mobiles du côté de la pièce supérieure ; mais l’expérience apprit bientôt qu’ainsi fixée, cette dernière n’était pas maintenue régulièrement, recevant de l’inférieure des secousses dont rien ne modérait l’effet. On les articula dès lors aussi bien en haut qu’en bas.
Ces tètes de ressorts, toutes terminées vers la partie qui doit tenir à la pièce par une petite rondelle aplatie et percée d’un trou destiné à recevoir la goupille autour de laquelle le ressort doit se mouvoir, sont des morceaux d’or ou de platine ayant généralement quatorze ou quinze millimètres (sept ou huit lignes) de long, sur un millimètre (une demi-ligne) environ de diamètre. Les uns sont creusés en tube dans la moitié de leur longueur pour recevoir l’extrémité du ressort qu’on fait pénétrer avec force et qu’on y fixe par un cordonnet de soie ciré introduit par un bout des tubes, pour aller sortir par l’autre et être arrêté de chaque côté par un double nœud : les autres sont pleins , mais celle de leurs extrémités qui doit s’articuler avec le ressort est amincie et taraudée pour être introduite et vissée dans 1 intérieur de ce ressort lui-même, qui, de corps contenu qu’il était dans la manière précédente, devient contenant.
Quelques praticiens se sont contentés, pour faire ces
têtes de ressorts, de plier simplement sur lui-même un fil de platine de trente à trente-six millimètres ( quinze à dixluiit li gnesj de long, mais beaucoup plus gros que le fil du ressort , et dont les deux branches , réunies et limées convenablement pour entrer dans le corps de ce dernier, laissent entre elles, au point où elles se recourbent, un écartement sous forme d’anneau destiné, comme dans les autres cas , à recevoir le porte-ressort qui leur sert d’axe ou de goupille de rotation.
Quant à ce dernier, il est le même,, quelle que soit la forme de la tête du ressort ; mais il varie nécessairement suivant qu’il doit s’adapter à une base osseuse ou à une plaque ou cuvette minérale. Dans le premier cas, c’est tout simplement un morceau d’or ou de platine d’un millimètre (une demi-ligne) environ de diamètre, sur dix à douze millimètres (cinq à six lignes) de longueur, dont les deux tiers sont taraudés de manière à former un corps de vis destiné à être introduit dans la substance même de la base percée à cet effet. La partie qui reste saillante porte, à fleur même de la base, une virole soudée , et le pivot exubérant qui doit former l’axe des mouvements du ressort est lui-même taraudé pour recevoir une petite vis à tête ronde, ou mieu xà goutte de suie, qu’on place quand la tête du ressort y est introduite. Dans le second cas, c’est à dire quand le porte-ressort doit s’adapter à une base métallique, il est soudé à cette base, soit directement, soit au moyen d’une petite plaque simple ou portée sur une tige verticale, et l’excédant est disposé de même pour recevoir l’extrémité du ressort.
On a aussi donné à l’extrémité terminale des têtes de ressorts la forme d’un porte-mousqueton; il était inutile alors de fermer le porte-ressort par une vis. Aussi se
contentai l-on de souder à son extrémité une seconde virole qui laissait, entre elle et la première, l’espace nécessaire à la rotation de la tète du ressort. Mais cette manière est moins avantageuse que celle qui consiste à faire l’anse continue , parce que le point auquel se touchent les deux branches du porte-mousqueton n’offre jamais une surface assez unie pour que la rotation ait toute la facilité nécessaire en pareil cas.
Enfin , dans l’intention de rendre les ressorts plus mobiles dans leur sens horizontal, ou si l’on veut transversalement, nous avions eu l’idée de rompre la longueur du levier qui forme leur tète par une articulation à charnière, tandis que d’autres leur ont donné la forme d’un croissant pour augmenter le développement des ressorts eux-mémes. Mais ces moyens nous semblent aujourd’hui complètement inutiles , l’expérience ayant prouvé que ceux que nous avons décrits atteignent parfaitement le but qu'on a en vue dans leur emploi.
Fixation des ressorts. — Il reste encore une chose importante à considérer dans l’emploi des ressorts , c’est la détermination précise du point du dentier sur lequel ils doivent prendre leur appui, et par conséquent être fixés. Sont-ils, en effet, placés trop en arrière, ils ont trop à lutter contre le poids de la pièce, (pii pèse en avant, pour en tenir les deux parties constamment accolées aux mâchoires, dont elles doivent suivre les mouvements; sont-ils, au contraire, placés trop sur le plan antérieur, ils peuvent être aperçus; sont-ils enfin placés, 1 un trop en avant, l’autre trop en arrière, ils font tourner la pièce et la forcent bientôt à quitter les bords alvéolaires sur lesquels elle porte; c’est ce (pie
démontrent tout à la fois l’expérience et une application des lois physiques à la solution de la question.
Or, quelles sont les règles que les auteurs ont établies à cet égard? Maggiolo voulait que le point d’insertion des ressorts fut sur le milieu même des deux lignes formant les côtés d’un carré renfermant la pièce, de telle sorte qu elle touchât en tous sens les côtés de ce carré. Ma is il est évident que s’il doit en être ainsi pour un dentier composé de deux pièces parfaitement égales en développement, il ne saurait en être de même pour un dentier à pièces inégales, parce que le point fourni par cette manière de mesurer étant plus près du plan antérieur pour la plus petite pièce, les ressorts dans ce cas ne se correspondraient plus.
Jaloux de résoudre la question en termes qui parussent très scientifiques, M. Oudet prétend que c’est le centre géométrique de chaque branche qui doit être le lien d’insertion des ressorts. Si par là ce dentiste entend le centre de l'espace compris entre deux lignes parallèles passant , l’une derrière les extrémités de la pièce, l’autre devant les incisives centrales, il n’a fait alors que répéter ce qu’avait dit Maggiolo, et l’objection que nous avons faite à l’opinion de ce dernier lui est en tout point applicable. Si, au contraire, par centre géométrique, M. Oudet a voulu désigner le milieu de l’étendue de chaque côté de la pièce, il en résulte nécessairement que ce point s’avancera d’autant sur le devant de celle-ci que la partie courbe de ce côté dépassera, en se redressant, la ligne horizontale qui appuierait sur les deux incisives centrales; mais alors le ressort se trouverait beaucoup trop en avant, puisqu’il viendrait généralement répondre à la commissure des
lèvres , à peu près sur le point qui sépare les canines et les premières petites molaires.
M. Delabarre, de la part duquel on devait s’attendre à un examen approfondi de la question qui nous occupe, nous semble l’avoir résolue d'une manière un peu trop brève , pour les personnes surtout qui veulent se rendre un compte aussi exact du pourquoi que du comment , en disant (1) : « Je pense qu’il est une règle dont on doit rarement s'écarter, c’est de placer l’articulation des ressorts de telle façon qu’ils ne puissent être aperçus
Aucun motif ne doit s’opposer à ce que j’établis ici. » Quant à Maury, il se contente (2) de reconnaître que u la seule précaution à prendre pour assurer le succès de l’emploi des ressorts, c’est de bien choisir leur véritable point d’appui; » et de poser en principe que « le dentiste peut toujours le faire quand il a l’habitude de ces sortes de pièces. » M. Lefoulon est encore beaucoup moins explicite et plus accommodant (3) , car il s’exprime tout simplement à cet égard en ces termes : « Ce n’est donc qu’en tâtonnant que Ton peut arriver au bon emplacement du point d’appui des ressorts. »
Pou r nous, nous résumons notre opinion en ces termes : quelle que soit leur forme, ils doivent toujours être placés de telle sorte que les deux pièces du dentier soient tenues dans un équilibre parfait, et cette condition importante ne peut être remplie qu’autant que les deux points de sustentation seront continuellement perpendiculaires l’un à l’autre, même dans les cas où une mâchoire dépasserait de beaucoup l autre en avant. S il
(t) Ouvrage cité, tome II, page l\l 18.
(2) Ouvrage cité , page 386.
(3) Ouvrage cité, page ^4 30.
fallait préciser ce lieu, nous dirions immédiatement au dessus de la deuxième petite molaire pour la pièce supérieure, et directement derrière cette même dent pour l’inférieure. On conçoit cependant que cette perpendicularité des axes n’est pas aussi rigoureusement nécessaire quand les dentiers peuvent être fixés à des dents restantes; que le point d’appui qu’offriront ces dents, soit direct ou qu’il soit indirect, il faudra toujours en profiter, parce qu’il permet de sacrifier beaucoup au désir de rendre les ressorts invisibles et le moins gênants possible.
La difficulté qu’on éprouve à arrêter le point précis du dentier sur lequel doit porter le ressort, et les désagréments qui suivent sa fixation sur un lieu qu’on est souvent obligé de changer parce qu’il n’est pas convenable, ont fait naître un moyen plus compliqué, il est vrai, que ceux dont nous avons jusqu’ici parlé, mais qui a sur eux l’avantage de permettre tous les essais nécessaires pour rencontrer ce point.
Ce moyen consiste à fixer la goupille d’articulation du ressort sur une petite plaque de platine coupée carrément, mais un peu moins large que l’épaisseur de la base du dentier et percée d’un petit trouàchacun deses quatre angles. Cette plaque, portant le ressort, est d’abord simplement arrêtée par de la cire ou toute autre substance agglutinative, puis remise ailleurs si elle n’est pas convenablement placée. Une fois que son emplacement est bien trouvé, on creuse sur la base (base osseuse) une légère entaille pour la recevoir à fleur, et on la fixe définitivement par quatre petites vis d’or à tête perdue, à moins quon ne veuille percer la pièce de part en part par le pivot même, qui sera rivé d’un côté et formera axe de l’autre.
L’extrême mobilité des ressorts à spirale a donne à quelques praticiens l’idée de restreindre leur action aux seuls degrés où ils doivent se mouvoir, en les maintenant accolés aux pièces sur lesquelles ils portent, au moyen de petites gâches d’or ou de platine dans le champ des-
quelles ils peuvent seulement agir, et qu ils ont pour cela désignés par l’expression non moins neuve que significative de limitaleurs.
Quelque spécieuse (pie puisse être cette idée en théorie, elle n offre cependant rien de bien sérieux en pratique, quant au but que se proposent les personnes qui l’ont émise et qui la soutiennent, parce que les joues exercent toujours sur les ressorts une pression assez forte pour les empêcher de dévier des mouvements qui leur sont propres. Mais si ces petits appareils ne sont pas utiles, ils sont nécessairement nuisibles par l’épaisseur dont ils augmentent les pièces et la gène que leurs angles doivent faire éprouver aux parties qui se trouveront en contact avec elles. Aussi pensons-nous qu’il est prudent d’y renoncer et de se contenter, quand il le faut, de borner l'action des ressorts en haut et en bas, en fixant dans ces deux directions une petite épine d’arrêt, sorte d’aillette légèrement arrondie, sur laquelle ils viennent butter.
Nous avons dit, au commencement de cet article, que les ressorts, tels que nous venons de les décrire, étaient destinés à maintenir éloignées l’une de l’autre les deux pièces qui composent un dentier et qui se rapprochent par 1(3 seul fait naturel de l’occlusion de la bouche. Nous n’avons voulu dire par la ni que ces deux pièces dussent nécessairement être complètes, ni qu elles dussent être
égales en force, c’est à dire pour le nombre des dents. Très souvent, en effet, on n’a à pourvoir qu’au remplacement des dents de la mâchoire supérieure et à quelques unes seulement de l’inférieure.
C’est toujours par des ressorts, tels que nous venons de les décrire, que les pièces propresà remplir chacune de ces indications sont maintenues dans la bouche; mais les dents qui doivent garnir la pièce d’en bas, bien que parfaitement placées chacune en lieu convenable, doivent être réunies par un bandeau, espèce de lame métallique qui, disposée de manière à pouvoir s’appliquer le plus exactement possible derrière l’arcade dentaire, forme, des parties composant la pièce , un tout assez solidement assemblé pour donner aux ressorts un point d’appui complètement immobile. Cet assemblage doit même s’étendre jusqu’à la partie la plus reculée du bord alvéolaire, pour correspondre exactement à la pièce supérieure du dentier.
Si la mâchoire inférieure avait conservé toutes ses dents, on souderait de chaque côté le bandeau porteur des ressorts, et dont il vient d’être question, à deux anneaux embrassant exactement les deux dernières grosses molaires, mieux encore les trois, et sa solidité serait assurée par des éperons qui , le divisant en autant de compartiments qu’il existe de dents , s’insinueraient dans les espaces interdentaires postérieurs, sans toutefois porter aucune atteinte aux gencives; c’est à peu près ce qu’on nomme ressort à pincette. On a longtemps donné à ces anneaux la forme d’un dé; mais pour éviter, comme dans l’emploi du plan incliné, tel qu'il a d’abord été employé, l’accumulation des matières alimentaires ou autres dans sa cavité, on leur donne aujourd’hui la forme
d’une calotte à jour ou d’un grillage, en soudant sur leur face externe deux petites tiges métalliques qui partant, l’une de dedans en dehors, l’autre d’avant en arrière, viennent se croiser sur le sommet de chaque molaire et empêchent ainsi que la pression exercée par le ressort, et consécutivement par l’anneau sur la mâchoire inférieure, ne soit douloureuse.
Cet appareil, comme on le voit, ressemble en tout point à celui que nous avons indiqué et dont nous nous servons pour donner un appui solide aux bandeaux attracteurs destinés à supporter les diverses ligatures au moyen desquelles on cherche à redresser les dents déviées, surtout celles qui ont obliqué en avant. L’idée première en appartient à Fauchard; car personne, que nous sachions, n avait songé avant lui à garnir la mâchoire supérieure d’une pièce complète maintenue par un agent réacteur s’appuyant en bas sur une pièce incomplète, ou même sur un simulacre de pièce. Ce qui suit en est une preuve :
« On peut, dit-il (1), ajuster de même à la mâchoire supérieure une pièce entière de dents artificielles seule ; car, pour faire tenir cette pièce, il faut nécessairement ou en mettre à la mâchoire inférieure une semblable , ou que cette mâchoire inférieure ait en tout, ou en partie, des dents naturelles qui puissent soutenir et affermir la pièce mise à la mâchoire supérieure. Ces
(1) Ouvrage cité, pages 261 et suivantes. Le chapitre duquel est extraite cette citation a pour titre : Description et usage d'une machine artistement composée d' un dentier supérieur complet , assemblé par des ressorts à une pièce d'or ou d'argent gui embrasse , par le moyen de deux demi-cercles et de deux anses , les dents de la mâchoire inférieure.
circonstances m’ont engagé à inventer une machine qui, étant construite de façon que je l’ai imaginée, s’ajuste à la mâchoire supérieure de manière qu’elle peut servir aux mêmes usages que les dents naturelles.
» Pour parvenir à la construction de cette pièce, il faut examiner la quantité de dents qui restent en bas, leur volume, leur situation et les dimensions des gencives, etc. ; ensuite on fait fabriquer deux lames d’or ou d’argent, larges environ d'une ligne et demie et épaisses d’un quart de ligne : ces deux lames , ainsi fabriquées , se recourbent sur leur face la plus large pour en faire deux espèces de demi-cercles qu’on ajuste , l’un à la face antérieure, l’autre à la face extérieure des gencives de la mâchoire inférieure. La lame qui forme le demicercle extérieur doit être plus longue et coudée à ses deux extrémités, selon la hauteur et l’épaisseur des dents et des gencives qu elle doit embrasser. Elle s’avance pour monter par dessus les dents, et elle se recourbe dans l’endroit où sa courbure doit former un coude. Sur cette pièce, ainsi construite, on monte par des ressorts celle qui doit représenter 1rs dents artificielles de la mâchoire supérieure... »
Enfin, si dans la plupart des cas les ressorts marchent par paire, on prévoit cependant qu’on pourrait n’en employer qu’un, d’un seul côté, pour maintenir deux pièces occupant le fond des deux arcades alvéolaires de ce côté, et pour lesquelles il n’existerait aucunes dents qui pussent donner en arrière un point d’appui nécessaire. Nous avons fait, il n’y a pas longtemps, une pièce de ce genre qui fonctionnait très bien , pour une dame qui avait perdu toutes les grosses molaires de gauche, et
chez laquelle l’absence de ces dents avait occasionné un affaissement de la joue qui formait avec le côté opposé un contraste trop choquant pour qu’il ne fût pas rationnel de chercher à y remédier. Les deux pièces étaient d’ailleurs fixées à chaque arcade alvéolaire par des crochets embrassant les petites molaires. On pourrait même se servir de ce moyen pour fixer une seule pièce du haut, le ressort s’appuyant en bas sur un simulacre de pièce qui embrasserait les dents encore existantes de ce côté.
APPLICATION DE TOUT CF QUI PRÉCÈDE A LA CONFECTION PARTICULIÈRE DES DIVERSES ESPÈCES DE PIÈCES ORDINAIRES DE DENTURE ARTIFICIELLE.
L’élève intelligent qui aura lu avec l’attention désirable tout ce que nous venons de dire dans le cours de ce chapitre sur la prothèse dentaire, et qui aura vu pratiquer chacune des opérations qui y sont décrites, en fréquentant l’atelier d’un dentiste , ne devra , il nous semble, se trouver embarrassé pour aucune espèce de pièce , que cette pièce soit simple ou composée , dans l’acception que nous avons donnée à ces deux mots. Dans toutes , en effet , il sera obligé :
1° De prendre l’empreinte minutieuse , et par conséquent aussi rigoureusement exacte que possible, de la place ou des places édentées ;
2° De faire le moule sur lequel s’ajusteront et s’estamperont les supports de ces pièces , si ces supports
sont métalliques , ou d’après lesquels ils se sculpteront, si ce sont des bases de substance animale ;
3° De déterminer la nature de la substance qu’il devra employer de préférence à toute autre pour parer à la perte à laquelle il est chargé de remédier ; détermination qui se prend surtout sur l’examen attentif de la manière dont se croisent les dents dans l’occlusion de la bouche ; puis d’unir les dents à leurs bases ;
4° Enfin , de choisir parmi les divers modes d’attache celui qui est le plus propre à maintenir solidement , et surtout sans préjudice pour les parties voisines, la pièce fixée au lieu qu’elle doit occuper ;
Toutes choses que nous avons étudiées avec des détails suffisants pour être appliquées à la pluralité des cas, surtout de ceux qui se présentent le plus habituellement dans la pratique.
Or, de quelle véritable utilité peut-il être maintenant de donner, comme l’ont fait tous les auteurs qui ont écrit sur la partie mécanique de notre art, un exemple à part de chacune des pièces : pièces à série continue , c’est à dire composées de plusieurs dents juxta-posées ; pièces à série interrompue ou entrecoupée , c’est à dire composées de dents disséminées et laissant entre elles des espaces propres à loger, et au besoin à protéger, celles qui sont restées intactes ou du moins debout; enfin, pièces de dents minérales ou humaines montées sur base de cheval marin ou sur cuvettes métalliques , etc., etc., de quelle utilité? d’aucune, si ce n’est pour grossir un volume et embrouiller inutilement l’esprit par de fastidieuses répétitions.
Veut-on avoir une preuve et une preuve complètement irrécusable de cette assertion? qu’on lise la des-
cription que donne le premier auteur venu , Maury , par exemple, d’une pièce composée, comme d’une pièce de plusieurs dents naturelles montées sur une base en cheval marin.
« Quand on veut monter, dit cet auteur (1), des dents naturelles sur une base de cheval marin, la première chose à faire, c’est de bien l’ajuster dans la bouche ; et à cet égard nous ne répéterons pas ce que nous avons dit en parlant des pièces sculptées en cheval marin, la manière de l’asseoir étant toujours la même, que la pièce soit montée avec des dents naturelles ou incorruptibles. Ainsi donc, après avoir assorti les dents et les avoir choisies, autant que possible, semblables à celles qu’elles doivent remplacer ; après avoir scié à une hauteur convenable leurs racines, on les place sur le cheval marin dans leur position respective, et on les y maintient avec un peu de cire à cacheter. Cela fait, à l’aide d’un foret monté sur une drille, on pratique à leur talon et à la base qui les supporte un petit trou dans lequel on met une goupille pour les fixer provisoirement l’un et l’autre, et on remplace celte goupille tantôt par une plus forte , tantôt par deux moins fortes, ou môme encore par une vis , etc. , etc. »
Que trouve-t-on dans tout cela qui ne soit parfaitement connu , et que ne puisse convenablement faire l’élève qui se sera bien pénétré de tout ce que nous avons dit tant sur l’ajustement des pièces d’hippopotame , que sur le choix, la perforation et la monture des -dents naturelles; et à quoi sert, quand on a consacré , quelques pages avant, un article très détaillé aux ligatures, aux
(1) Ouvrage cité , page 359.
— l'ilx —
plaques , aux crochets , aux ressorts ; en un mot, aux divers moyens employés pour maintenir les dents artificielles dans ia bouche, d’ajouter à la description particulière d’une pièce :
« Les dents artificielles dont la réunion constitue les pièces composées, peuvent être fixées sur leur base ( l’auteur veut sans doute dire sur le bord alvéolaire ) par différents moyens d’attache : tantôt, en effet, nous employons de simples ligatures , tantôt des crochets ou des ressorts, etc., etc. »
L’observation que nous venons de faire ne s’applique pas moins à M. Delabarre qu’à Maury et à tout autre. On peut en juger par cette description de la confection d'un dentier en série continue , qu’il appelle pièce simple avec émail (1):
« On choisit une tranche d’hippopotame qui ait les dimensions convenables pour remplir la brèche ; il faut surtout qu’elle décrive la même portion de cercle que celle de remplacement. On doit préférer un émail dur et non crayeux, d’un blanc pur et non bleu , présentant de l’épaisseur et le moins de sillons possible. Cette tranche sera plus haute qu’il ne faut, afin de pouvoir opérer l’incrustation , et même réparer les fautes qu’on pourrait avoir commises en travaillant. On enlève à la râpe ou avec des fraises montées sur le tour une portion de la partie non émaillée , lui conservant seulement une largeur de six à huit millimètres pour former une base destinée à poser sur les racines, si la pièce doit être portée par des pivots ; ou de douze à quinze, si elle doit être fixée par d’autres agents... Il est bon, avant d’a-
(1) Ouvrage cité, pages 183 et suivantes.
vancer trop l’ouvrage, de vérifier sur le client s’il n’y aurait pas quelque défaut essentiel à corriger.... 11 ne faut pas se contenter, en les sculptant (les dents) , de les tailler grossièrement, ainsi que le feraient ceux qui n’auraient aucune notion de l’anatomie humaine. Les incisives auront la forme d’un coin aplati , mais bombé en devant et creusé en arrière, etc., etc. »
Sauf quelques variantes, nécessitées par la destination toute spéciale de l’objet, la description que donne M. Delabarre de la manière de confectionner la pièce opposée à celle dont nous venons de parler , c’est à dire un dentier à série interrompue , d’un seul morceau d’hippopotame émaillé, est absolument la même, comme le prouve ce qui suit (1) :
« Lorsque d’un seul morceau d’hippopotame émaillé on veut faire un travail qui soit échancré, il faut choisir une tranche dont l’arc émaillé soit le môme que celui de toute la portion de la bouche sur laquelle elle doit s’étendre. Pour y réussir, on taille une carte à jouer de la môme manière que si c’était la pièce elle môme; on la découpe pour loger les dents qui sont sur le modèle, et on en aligne, avec elles, le bord convexe ou antérieur. Avec un crayon on trace la forme de cette carte sur la rouelle d’hippopotame, ayant soin de placer les sillons qui pourraient se rencontrer à cette substance dans les endroits qui doivent être entaillés. La râpe et la fraise de tour sont les agents qui conviennent pour cette ébauche qui, étant exécutée, facilitera l’incrustation à l’échoppe, etc. , etc. »
En voilà assez, il nous semble, pour prouver qu’a-
fl) Ouvrage cité, tome I , page 2/i8.
près avoir établi les principes qui doivent servir de guide en toutes circonstances, et être entré, à l’égard de chaque objet qui concourt à la confection d’une pièce, dans tous les détails appropriés aux divers usages qu’on peut en faire , il devenait pour le moins inutile de donner des exemples particuliers de chaque espèce de pièce. Bornons-nous donc à examiner certains objets qui , par leur nature spéciale, sortent des règles que nous avons précédemment tracées; tels sont les dentiers complets et les obturateurs maxillaires ou palatins que nous réunissons. Nous regardons comme tout-à-fait étranger à l’art du dentiste ce qui se rapporte à la prothèse linguale , labiale, nasale ou faciale.
S vu.