‹ Nouveaux éléments complets de la science et de l'art du dentisteChapitre 22 sur 32 · DES PIÈCES · texte numérisé non relu

DES PIÈCES

Les personnes qui se destinent à notre art trouveront , sans doute , dans tout ce que nous venons de dire sur la prothèse dentaire des règles applicables à la pluralité des cas, et des principes dont la méditation leur servira de guide dans le cours d’une carrière qu’il est plus difficile de remplir dignement qu’on ne semble généralement le croire, et entourée d’écueils auxquels l’expérience apprend seule , par malheur , à ne pas succomber.

Mais elles se tromperaient si elles espéraient y trouver les moyens de parer à toutes les circonstances, à tous les cas , parce qu’il n’est pas deux sujets qui se rencontrent dans des conditions parfaitement semblables, et que, sur vingt individus venant réclamer notre ministère pour le même objet, chacun exigera peut-être une modification de détail , une combinaison particulière , soit dans le fond , soit plus souvent encore dans la forme , dont le dentiste est par conséquent obligé de puiser le secret dans les seules ressources de son esprit ou les inspirations de sa perspicacité.

Il n’en serait point de même si tout se bornait, dans cette partie importante de notre art , à la fabrication pure et simple des instruments de la prothèse. Avec quelques connaissances anatomiques, même assez sommaires, on parviendrait toujours à combiner les pièces assez bien pour imiter convenablement les organes dont elles ont pour résultat de dissimuler la perte et de remplir les fonctions; car, semblables à des sculpteurs, nous n’aurions besoin que d’étudier les formes pour les copier. Les vraies difficultés surgissent au moment où il faut mettre les pièces en rapport avec des parties vivantes, par conséquent irritables, dont la sensibilité a d’autant plus besoin d’être ménagée, qu’il est bien rare qu elles soient complètement affranchies des maladies quelquefois si graves qui ont occasionné les pertes qu’il s’agit de réparer ; maladies qui peuvent être aussi bien l’effet d’un vice général de l’économie que le résultat de causes toutes fortuites.

Une intelligence moyenne, un coup d’œil assuré, une légère connaissance des moyens qu’emploient les arts d’imitation, et ce qu’en style ordinaire on nomme un peu dégoût, ont pu suffire en effet pour la fabrication; mais l’étude de divers points des sciences de précision , de la mécanique surtout, éclairée par la physiologie, et réduite par la pratique à des données fixes , devient nécessaire pour combiner l’ajustement des pièces et les maintenir solidement fixées à la place qu’elles doivent occuper.

Sans les notions fournies par cette étude, comment pourrait-on, en effet, déterminer rigoureusement la puissance et la manière d’agir des (ils, des crochets , des res-

sorts et d’autres agefits mécaniques destinés à maintenir les pièces dans cet état satisfaisant d’équilibre qui détruit reflet de leur pesanteur, empêche leur traction et prévient leur frottement? comment pourrait-on disposer ces pièces de telle sorte qu’elles suivissent les mouvements quelquefois si brusques de la mâchoire inférieure, sans jamais abandonner le plan souvent irrégulier que leur offre ce levier si mobile ; et de telle sorte aussi qu’elles rencontrassent les dents de la mâchoire opposée , sans que ce choc ébranlât leurs supports et préparât ainsi leur chute ?

Si encore les personnes qui ont recours au ministère du dentiste pour le remplacement de quelque partie de la denture venaient le réclamer quelque temps seulement après la perte de cette partie, nous n’aurions du moins à vaincre que les difficultés inhérentes à notre art, sans en rencontrer qui sont du fait même du client, comme cela doit arriver dans les cas les plus habituels. Mais pour un petit nombre assez sensé pour ne pas supporter longtemps les incommodités d’une mutilation pénible et pourtant facile à réparer, combien d’autres aussi ne cèdent qu’à la nécessité la plus impérieuse et attendent qu’une longue et pénible expérience la leur ait fait sentir.

Alors les parties voisines de la perte, ayant, s’il est permis de parler ainsi, contracté de nouvelles habitudes, pris de nouveaux rapports, éprouveront de la part des pièces artificielles introduites tout-à-coup dans la bouche , une sorte d’opposition qui pourra bien n’avoir d’autre résultat qu’une gêne incommode, quand la pièce sera d’une faible dimension , mais qui pourra aller jusqu’à la douleur lorsque cette pièce remplacera

une grande portion, et à plus forte raison la totalité de la denture.

La douleur n’est môme pas le terme auquel aboutit uniquement cette gène; les gencives, mises tout-à-coup en contact avec des corps étrangers, s’en trouvent pressées , se tuméfient, souvent s’excorient, et de cet état pathologique purement local peuvent naître des phénomènes morbides généraux très souvent assez graves pour inquiéter, et malheureusement toujours su (lisants pour autoriser des doutes sur la prévoyance de notre art, la puissance de nos ressources et la perfection de nos produits. Que de fois n’avons-nous pas vu des personnes se plaindre à nous de pièces, d’ailleurs parfaitement laites et convenablement ajustées , et accuser de maladresse et d’impéritie un dentiste qui n’avait souvent d’autre tort, et c’en est quelquefois un bien grand, que de n’avoir pas averti de la gène qui devait infailliblement arriver, ou d’avoir promis au delà de ce qu’il était raisonnablement possible d’obtenir.

Sachons donc bien qu’en touchant souvent à une pièce, en la déplaçant pour la replacer presqu’ immédiatement, on ne doit pas seulement avoir pour but de la perfectionner et de condescendre aux goûts de ceux qui la portent, mais de gagner du temps; car ce temps engendre l’habitude, et l’habitude, il ne faut pas nous le dissimuler , est pour nous un puissant auxiliaire. Il est meme important, dans la plupart des circonstances, (jue le travail soit assez habilement combiné pour que la personne puisse l’enlever aisément elle-même, afin de laisser dans les premiers temps reposer quelquefois les parties sur lesquelles il porte

ou qui lui servent d’appui , et dont la sensibilité s’altérera insensiblement par leur nouveau contact : ce qui, d’ailleurs, arrivera d’autant plus sûrement et plus vite, répétons-le, que ces parties seront dans un meilleur état de santé au moment où l’on posera la pièce.

De là ce double écueil , qu’une longue expérience et une étude approfondie des nuances pathologiques de la bouche peuvent seules faire éviter : de placer les pièces assez tôt pour ne pas laisser aux organes voisins le temps de contracter de nouvelles habitudes, dont la destruction sera toujours pénible et souvent douloureuse, et de les placer assez tard néanmoins pour que les maladies qui auraient pu occasionner la perte à réparer soient entièrement guéries. Les personnes qui ont recours à nous nous laissent par malheur rarement le soin de déterminer l’opportunité de ce moment, et. s’adressent à nous pour des raisons dont la santé est loin d’ètre la plus pressante.

Aussi , bien des jeunes praticiens succombent au second des deux écueils que nous venons de signaler, et de cette précipitation résultent souvent de graves accidents. C’est ce que ne prouve que trop un fait rapporté par 1YL Taveau (1), qui ne craint pas d’en faire l’aveu par cette raison fort louable « que la science a autant à protiter des erreurs que des cas heureux, et qu’on a quelquefois autant de mérite à avouer naïvement les premières qu’à trop se prévaloir des seconds. »

Il s’agit d’un officier de marine qui se présenta chez lui pour se faire remplacer les six dents antérieures du bas, dont la chute, suivant la déclaration du client,

(1) Ouvrage cité , page 307.

avait eu lieu sans qu elles lussent profondément cariées. Notre honorable confrère n’ayant pas trouvé une contreindication suffisante à l’opération dans un gonflement général des gencives, qu’il attribua à 1 habitude qu’avait la personne de fumer, fit une pièce qui, les premiers jours, parut s’ajuster assez bien ; mais elle rendit bientôt les gencives tellement saignantes et si douloureuses, qu’en moins d'un mois elle ne put plus être supportée.

Cette personne étant venue trouver M. Taveau, il la questionna plus longuement qu’il ne l’avait fait dans les premières entrevues, et, des détails dans lesquels ils entrèrent, il résulta pour ce dernier que les dents avaient été perdues sous l'influence d’une affection scorbutique dont le principe existait encore. M. T aveau l’engagea alors à prendre les avis d’un médecin et à renoncer provisoirement à la pièce. Ce conseil fut suivi, et, six mois après, il put, avec toute certitude de succès, appliquer une autre pièce, composée alors, non plus de six dents, mais bien de huit, les deux premières molaires ayant, par suite de la suppuration des alvéoles et d’autres phénomènes morbides qui survinrent dans le cours du traitement, subi le sort des six dents primitivement perdues.

Les dentistes doivent aussi se tenir pour avertis que, si quelques personnes supportent avec peine , exagèrent même la gêne momentanée que fait presque toujours éprouver une pièce dans les premiers temps de son application, et ne font aucun effort pour la vaincre, d’autres aussi, et il est presque inutile de dire que ce sont particulièrement les femmes, dissimulent coin-

plètement cette gêne par le désir de n’éprouver aucun retard et aucune interruption dans la jouissance des avantages qu elles en attendent.

Nous avons vu , il y a trois ans environ , une dame étrangère, que son âge et son éducation auraient bien du garantir d’une semblable faute, payer par les plus graves accidents le refus obstiné qu’elle fît d’avouer à son dentiste , homme d’ailleurs aussi habile qu'expérimenté, la douleur que lui fit éprouver un pivot destiné à solidifier une grande pièce de denture, mais introduit dans une racine dont la sensibilité n’avait pas été suffisamment éteinte. Tout récemment encore , un de nous a été obligé de se rendre dans le département de Seineet-Oise pour enlever à la femme d’un fermier une pièce de denture que nous lui avions placée quelques jours auparavant , dont elle se plut à nous dissimuler la gêne, et dont elle ne se plaignit que lorsque la douleur eut déjà exercé de fâcheuses réactions et déterminé de graves accidents.

Dans tous les cas, avant de commencer une pièce, on doit soigneusement examiner la bouche de la personne, et bien se pénétrer de la manière dont elle se ferme et dont les dents se croisent ou se correspondent. On a quelquefois beaucoup de peine à obtenir ce résultat , sans lequel l’ajustement d’une pièce est impossible. Les uns avancent la mâchoire inférieure ou la reculent, tandis que d’autres la croisent en avant de la supérieure. On a même vu des personnes chez lesquelles cette disposition vicieuse (l’inversion) était naturelle, chercher à la corriger en laissant prendre au dentiste l’empreinte de quelques grands vides à remplir dans leur bouche. Nous en

avons déjà fait l’observation à l’occasion des dentiers ou pièces complètes.

C’est au dentiste prévoyant ou expérimenté à reconnaître ces causes d’erreurs et à ramener les choses dans les véritables rapports qui doivent exister entre elles : il y parviendra presque toujours en engageant ces personnes à mordre sans contrainte, à appuyer carrément et naturellement sur les dents du fond de la bouche, seul moyen de juger avec précision et certitude sa véritable manière de se fermer.

Malgré toutes ces précautions, un dentiste qui a placé une pièce de plusieurs dents se trouve néanmoins quelquefois tout-à-coup désappointé lorsqu’il veut faire fermer la bouche au client, quoiqu’il soit sur d’avoir préalablement pris ses précautions et ses mesures, au point d’étre certain que la fermeture de la bouche ne devait être gênée en aucune façon par les dents de la pièce artificielle. Dans ce cas , lorsqu’il est bien convaincu , d’après le souvenir de l’inspection et de l’étude primitive qu’il a faites de la bouche de la personne en prenant ses empreintes, que la difficulté de rapprocher les dents ou la simple gêne de ce rapprochement ne provient pas du fait de la pièce, mais bien d’une contraction involontaire, pour ainsi dire spasmodique des muscles de la mâchoire, il doit peu s’inquiéter et ne tenir aucun compte de cette nouvelle manière que prend à l’instant même la personne de fermer la bouche, mais se contenter de l’engager à oublier entièrement sa pièce, c’est à dire à ne pas y songer, si cela est possible, et à revenir le voir le lendemain.

Alors il reconnaît avec satisfaction l’avantage du conseil qu’il a donné de temporiser, car les choses ayant

repris leur rapport naturel, la bouche se ferme bien, par cette seule raison que la personne, ne pensant plus à sa pièce, ne recule ni n’avance la mâchoire. On a vu des dentistes de mauvaise foi , nous le disons à regret , tirer habilement parti de cette gêne momentanée, pour faire croire à quelques personnes qui se trouvaient dans ce cas , que leurs pièces, faites par d’autres que par eux , étaient mal construites , et que, sans certaines dispositions qu’ils leur ont données , et bien entendu les corrections qu’ils leur ont fait subir, elles n’auraient jamais pu être supportées.

N’oublions pas non plus que nous éviterions bien des embarras à nos clients et des tracasseries à nous-mêmes, si nous parvenions à populariser cette idée, qu’il n’est pas utile d’attendre qu’une mâchoire soit entièrement dégarnie de ses dents pour placer les grandes pièces de denture, particulièrement à la mâchoire supérieure, parce qu’il suffît quelquefois d’une seule dent adroitement enclavée dans une de ces pièces, pour l’empêcher de dévier et prévenir le frottement qu’occasionnent si souvent celles qui manquent d’appui. Bien plus, la pose d’une pièce est souvent le seul moyen de conserver certaines dents isolées qui, dénuées d’appui, sont exposées à une multitude d’elforts (particulièrement de la part de leurs antagonistes) auxquels elles ont bien de la peine à résister; qui , soutenues, au contraire, peuvent encore avoir une longue durée , et par cela même rendre de grands services.

Nous en avons tous les jours des preuves. La plus récente nous a été fournie par l’épouse d'un avocat distingué du barreau de Paris qui, ayant depuis longtemps

perdu les quatre incisives et les quatre petites molaires de la mâchoire inférieure , avait les deux canines entièrement isolées et rendues chancelantes par le choc continuel de leurs antagonistes. Croyant qu’il était impossible de lui placer une pièce sans extraire ces deux dents, cette dame avait longtemps supporté avec résignation les inconvénients de la mutilation précoce que sa bouche avait soufferte, lorsque, mieux éclairée sur les ressources de notre art, elle se confia à nous. Nous lui fîmes une pièce disposée de telle sorte que les deux dents qui lui restaient encore se trouvèrent non seulement parfaitement enclavées et soutenues, mais tout-àfait soustraites au choc de celles de la mâchoire supérieure.

Un mois s’était à peine écoulé , qu’étant venue nous trouver pour une légère réparation dont avait besoin sa pièce , celte dame fut étonnée de reconnaître que non seulement ses deux dents isolées n’avaient reçu aucune atteine défavorable de cette pièce, mais qu’elles avaient, au contraire , trouvé dans celle-ci des raisons d’une solidité contre laquelle leur isolement ne pouvait que conspirer de jour en jour. Sans doute, plus il reste de dents disséminées çà et là, plus le dentiste aura de difficultés à vaincre; mais cette raison, qui n'est qu’une question de temps et de travail, n’effrayera jamais le dentiste intelligent et loyal qui se fera toujours un cas de conscience de ne jamais en détruire une seule pour simplifier la confection et l’ajustement de la pièce qu’on réclame de lui , surtout si cette dent est saine et n’apporte aucun obstacle à la solidité de la pièce.

Quant au reproche (pi on adresse souvent aux dents

artificielles de donner à la bouche une odeur désagréable , il n’est mérité qu’au tant que la pièce est mal ajustée , et que la personne qui la porte néglige les soins de propreté sur l’observance desquels repose sa conservation. Le dentiste doit donc s’attacher à établir le contact le plus parfait entre les pièces et les gencives ou les dents de support , afin d’empêcher de s’introduire entre elles tout corps étranger, principalement les particules alimentaires ; et il doit le faire même au détriment de l'apparence. S’il est certain que ce contact existe , il doit chercher à savoir si l’altération de l’haleine de la personne ne proviendrait pas de toute autre cause, si elle ne résulterait pas, par exemple, de quelques vices des voies digestives ou pulmonaires , très communs chez les femmes, et en général chez les habitants des grandes villes, surtout dans les classes aisées.

Mais, comme il est difficile qu’un contact exact soit toujours parfaitement obtenu, et rare qu’il se maintienne longtemps si on est parvenu dans le début à l’obtenir, il est prudent d’enlever ou mieux de faire enlever les pièces de temps à autre par le dentiste, surtout celles qui sont en substance animale, que nous savons être plus facilement attaquables par les sucs buccaux. Pour cela, il est utile, même indispensable, d’avoir une pièce de rechange , afin que la bouche n’en soit jamais dépourvue, et afin que, si l’une fatiguait sur un point quelconque, l’autre, n’ayant probablement pas le même inconvénient, laissât quelque temps reposer ce point douloureux.

Il serait assurément facile, s’il en était besoin, de démontrer aux personnes qui croiraient voir dans cette recommandation autre chose que leur propre intérêt ,

que co surcroît de dépense est une véritable économie; car la pièce durera d’autant plus longtemps, quelle aura été réparée en temps opportun et convenablement nettoyée. Les moyens qui ont ce dernier soin pour but , consistent tout simplement à la frotter avec une brosse imbibée d’eau de savon , mais mieux encore avec de l’alcool étendu d’eau, à moins qu’elle ne fût en très mauvais état et que le besoin de la débarrasser de toute odeur animalisée, dont un trop long séjour dans la bouche aurait pu l’imprégner, ne forçât à avoir recours à une solution aqueuse très étendue de chlorure de chaux. Si la pièce était entièrement composée de substance minérale ( dents minérales et bases métalliques), on ferait très bien de la passer au feu et de la dérocher. On peut , par ce moyen , si elle n’a pas été fracturée en quelque point, lui rendre son état primitif; rien, par conséquent, n’est plus capable de la nettoyer complètement.

Il n’en est pas de même des pièces dans la confection desquelles entrent des substances animales, particulièrement celles qui sont à base d’hippopotame : on les voit, quelquefois dans un temps assez court , se couvrir de dépressions, et même de trous assez profonds, qu’y creusent les lluides buccaux, et devenir une cause d’infection par la retraite que ces trous offrent aux substances alimentaires. Comment alors réparer ces pièces ? Faut-il, comme M. Delabarre en donne le conseil , en boucher les trous avec une espèce de mastic composé de soufre et de sable tamise ? Mais il est aisé de prévoir que cette espèce de replâtrage bitumineux ne donnerait jamais à la pièce la surface unie qui lui est si utile, quelque précaution qu’on eût prise de faire chauffer

cette pièce pour faciliter l’introduction du ciment dans toutes les anfractuosités, et ne laisser aucun vide.

Mieux vaudrait réduire toutes les dépressions en véritables trous , boucher ceux-ci avec des chevilles d’hippopotame, qu’on nivellerait avec le reste; ou bien enlever les parties altérées , et les couvrir d’un véritable placage. Mais toutes ces réparations constituent de mauvais travaux; aussi les dentistes doivent, dans l’intérêt de l’art , éviter autant que possible de les entreprendre : Mieux vaut souvent s’abstenir que mal faire. Recommandation que nous ne saurions trop adresser aux jeunes confrères pour lesquels elle devrait être une loi , et qui ne s’applique pas moins à la confection primitive des pièces qu’aux diverses réparations dont elles peuvent avoir besoin.

On voit, par tout ce que nous venons de dire, que nous professons une opinion moyenne entre ces deux opinions extrêmes qu’émettent d’un côté, soit Maury (1), qui pense qu’on ne doit jamais ôter les pièces artificielles, même pour les nettoyer ; soit M. Lefoulon (2), qui ne fait d’exception que pour les dentiers complets; et, d’un autre côté, MM. Delabarre (3) et Taveau (4), qui soutiennent, le premier, qu il est avantageux de les déplacer fréquemment; le second, qu’il est non seulement utile , mais indispensable de les enlever même tous les jours.

Aux premiers, nous objecterons qu’il est certaines positions accidentelles, maladives ou non maladives, qui,

(1) Ouvrage cité, page 328.

(2) Ouvrage cité, page 352.

(3) Ouvrage cité, tome II, page /|69.

[U) Ouvrage cité, page 310.

rendant tout-à-coup les gencives turgescentes, comme cela arrive dans le cas d’une simple fluxion, et comme nous l’avons très souvent vu , par exemple , chez quelques femmes aux époques menstruelles, mettraient souvent leur précepte en défaut, en exigeant impérieusement l’enlèvement de la pièce. Aux seconds, nous leur ferons remarquer que plus on enlève une pièce, quelque bien faite ou convenablement ajustée, d’ailleurs, qu’elle puisse être, plus on ébranle les dents qui lui servent de support, et moins aussi, bien entendu, on assure la solidité de celles auxquelles cette pièce pourrait fournir appui , comme nous savons que cela doit quelquefois arriver, et ainsi que nous en avons donné des exemples en temps opportun.

Concluons donc qu’on ne peut rien établir d’absolu à ce sujet, et reconnaissons que, dans l’espèce, tout principe émis à priori , c’est à dire sans la désignation formelle des conditions de son application , peut être contesté. Néanmoins, l’obligation dans laquelle on est d’enlever, ou, ce qui est mieux, de faire enlever de temps à autre les pièces de denture artificielle, y compris, bien entendu, les obturateurs palatins et maxillo-palatins, obligation qui n’avait point échappé au talent observateur des moralistes anciens (1), et à laquelle le mode tout particulier d’attache et de fixation des dentiers ou pièces complètes permet de sacrifier à volonté, ne s’applique pas, empressons-nous de le dire, à celles

(1) — Nec (lentes aliter quam serica , nocte reportas.

Chaque soir tu ôtes tas dents comme ta robe.

Martial, livre ix, épigr. 38.

qui tiennent par des pivots, à moins que les racines sur lesquelles ces pièces sont implantées ne soient altérées, ou bien que la substance formant le tenon ou simplement sa garniture ne soit elle-même en décomposition . Ce n’est plus alors, comme on le voit par l’exception que nous venons d'établir, pour les nettoyer qu’on les enlève, mais bien uniquement pour les réparer ou leur en substituer d’autres plus appropriées au nouvel état des parties.

En dehors de ces deux circonstances , qui sont d’une part l’altération de la racine de support, et d’une autre part la décomposition du pivot s’il est en bois, ou de sa garniture s’il est métallique, ce genre de dents factices (dents à pivot), qui offre le type de la solidité et surtout] de la simplicité de nos moyens , peut durer pendant plusieurs années sans faire éprouver le moindre désagrément et sans exiger d’autres soins que ceux qui forment l’entretien journalier de la bouche. Nous ne reviendrons pas sur ces différents soins dont nous avons ailleurs fait ressortir toute l’importance, et au développement desquels nous avons consacré un des principaux chapitres de la première partie de cet ouvrage ; le désir d’éviter des répétitions, et de ne rien dire qui ne soit absolument utile et même indispensable, nous oblige à y renvoyer le lecteur.

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