I)E LA LUXATION DES DENTS
On entend par luxer une dent, la déplacer de sa situation naturelle par un effort de traction ou de renversement qui n’est pas suffisant pour la faire sortir entièrement de son alvéole, mais qui l’est seulement pour rompre les vaisseaux et les nerfs qui pénètrent dans sa cavité centrale par ses racines. Lorsqu’elle est ainsi déplacée, on la force à prendre sa position première en pressant convenablement sur sa couronne.
Cette opération, l’une des plus pénibles de la chirurgie dentaire, était autrefois très fréquemment exécutée pour arrêter les progrès d’une carie commençante et légère qui laissait la couronne presque intacte, et pour faire cesser une douleur que n’accompagnait aucune altération extérieure. Les uns voulaient que la luxation fut incomplète, les autres prétendaient au contraire qu elle devait être complète; mais tous étaient parfaitement d’accord sur ce point, qu’elle n’avait d’effet qu'autant que le faisceau nervoso-vasculaire qui pénètre dans la dent était rompu par l’opération. Les dentistes qui se rendent un compte exact des phénomènes qui accompagnent révulsion d’une dent savent combien il s’en faut qu’on soit toujours maître d’opérer tel ou tel degré de luxation, et reconnaissent que pour être certain de rompre les cordons dentaires, il faut, comme le Lut avec raison observer Laforgue (1), luxer les dents à plus des deux tiers, c’est à dire faire exécuter à leur axe un
(1) rhcorif. et pratique d e l Art du Dentiste , page 121.
angle aigu d’au moins soixante degrés sur le bord alvéolaire.
Or il peut, dans cette circonstance, arriver de deux choses l’une : ou que la dent soit complètement enlevée de son alvéole, ce qui dépasse assurément de beaucoup le but qu’on se propose, ou que la rupture désirée des vaisseaux et des nerfs n’ait lieu que d’une manière incomplète : alors il survient une inflammation et des douleurs qui forcent à recourir plus tard à l’extraction, et font vivement regretter de ne pas s’être déterminé à la pratiquer de suite.
Mais, en admettant que le mouvement de bascule qu’on a fait exécuter à la dent soit assez modéré pour qu’elle ne sorte pas de son alvéole, et assez prononcé pour que les nerfs soient rompus , est-on toujours sûr de ne pas fracturer le bord alvéolaire? Loin de là, comme nous le verrons dans le paragraphe suivant; cette fracture doit arriver dans la pluralité des cas, et les esquilles qui en résultent, quelque minimes qu’elles soient, doivent infailliblement irriter, enflammer les gencives et le périoste alvéolo-dentaire , et repousser de sa cavité la dent qui finit par tomber après avoir occasionné plusieurs accidents dont la douleur est le moindre, surtout chez les personnes très nombreuses dont les gencives sont molles et saignantes.
N’est-il pas reconnu d’ailleurs, 1°que presque toutes les dents luxées, qui se raffermissent après l’opération, occasionnent la formation entre leur collet et la gencive d’une fistule par laquelle s’écoule le pus que fournissent les parties contenues dans l’alvéole; 2° que celles qui reprennent fermeté et ne laissent aucune trace apparente de luxation ne se conservent néanmoins guère
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(jue trois, quatre ou cinq ans au plus, bien entendu encore chez des sujets jeunes et bien portants, et que dans le cours de cette durée, ne recevant plus l’influence des agents qui les animaient, elles se flétrissent, perdent leur couleur et ofl’rent un aspect presqu’aussi choquant que celui qui résulterait de leur absence.
D’après tout ce qui précède, nous n’hésitons donc pas à déclarer formellement que la luxation, exécutée comme moyen de conserver une dent malade ou mal rangée, est trop douteuse dans ses résultats pour qu’il soit permis, dans l étal actuel de la science, de la faire figurer au nombre des opérations régulières. Nous n’établissons pas même d’exception en faveur des incisives et des canines dont la perte est le plus à déplorer, et à plus forte raison pour les petites molaires que Maury prétend cependant avoir luxées sans autre inconvénient qu'un peu de sensibilité. Cet auteur, en disant (1) que les mouvements imprimés à l’instrument pendant cette opération doivent être très modérés , afin de lacérer le moins possible les vaisseaux et les nerfs qui se distribuent à la dent , semblerait montrer qu’il ne se doutait même pas du but qu’on devrait se proposer, qui est de rompre ces vaisseaux pour éteindre toute sensibilité; et en conseillant de ne fracturer que faiblement le bord alvéolaire y il prononce lui-même la condamnation la plus formelle de l’opération dont il croit pouvoir se dé clarer le défenseur.
Nous ne supposons pas qu’on puisse tirer parti contre nous du conseil (pic nous avons donné, dans notre partie pathologique, de chercher à maintenir en place les
(1) Ouvrage cité, page 257.
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dents que des violences extérieures auraient accidentellement ébranlées ou luxées, et même des fragments d’alvéoles. Il y a dans ces circonstances une nécessité absolue qui force le dentiste à ne dédaigner aucune des chances de réunion qui peuvent se présenter.