Gastrite toxique
D'après ce que j'ai dit en traitant de la stomatite et de l'œsophagite toxiques, on peut se représenter les lésions trouvées dans l'estomac et qui sont à peu près pareilles, ou du moins très-analogues.
Les acides concentrés et les alcalis caustiques déterminent des plaques sphacélées par destruction du tissu muqueux, suivies de phlegmasies secondaires, ayant pour effet l'élimination des parties mortifiées.
La muqueuse offre l'apparence d'un magma grisâtre, d'une bouillie noirâtre ou rougeâtre, plus ou moins étendue en profondeur, parfois suivie de perforations, et alors l'inflammation péritonéale périphérique, plus ou moins étendue, indique si cette perforation a eu lieu pendant la vie ou tout au moins si le patient a survécu pendant quelque temps.
Si l'acide était concentré, on trouve le sang très-épaissi, comme carbonisé dans les vaisseaux de la partie mortifiée et même des parties éloignées ; si un alcali, au contraire, a causé la mort, le sang est plutôt dif fluent et comme dissous au milieu de l'eschare.
Le microscope aide moins que la chimie dans l'étude de la gastrite toxique, résultant de poisons extérieurs.
Dans un cas de suicide par l'absorption, d'une grande quantité d'acide sulfurique, observé dans le service de Rayer, j'ai trouvé les lésions suivantes extrêmement étendues et vraiment exceptionneUes :
Homme de vingt-cinq ans, fortement constitué, apporté mourant dans le service. Autopsie vingt-six heures après la mort : lèvres et bonche noires, on les dirait carbonisées; œsophage avec des traînées noires, longitudinales, mais non perforé. Estomac petit, rétracté, offrant, dans son intérieur, une matière semblable à de la suie, et de plus, sur la plus grande partie de la surface interne, des taches noires et rougeàtres, presque confluentes, qui par le raclage s'enlèvent facilement.
La muqueuse est ratatinée dans les points non escharifiés ; elle est fortement injectée ; on voit enfin deux perforations, l'une près du cardia, l'autre, sur la grosse tubérosité ; les bords des perforations sont épais et comme charbonneux. Des matières noires, venant de l'estomac, ont pénétré dans le péritoine, qui est lui-même hyperhémié et phlogosé.
Les matières stomacales et les plaques noires de la muqueuse rougissent forte-
APPAREIL DE LA DIGESTION
ment le papier de tournesol. Les éléments delà muqueuse, les fibres du tissu cellulaire, ou conjonctif, et les follicules ne sont pas reconnaissables dans les plaques carbonisées; on les retrouve, au contraire, très-nets dans les endroits où la muqueuse n'est pas boursouflée.
Les vaisseaux entourant l'estomac ont des coagulations considérables. Rayer trouve des coagulations dans plusieurs artères de la poitrine et du bassin.
L'empoisonnement par les poisons irritants et corrosifs détermine presque toujours la destruction rapide de la muqueuse stomacale. Il n'en est pas de même pour les poisons hyposthénisants ou cholériformes. Dans l'empoisonnement par le sublimé corrosif, par le phosphore et par l'arsenic, la plîlogose n'est pas la lésion principale, l'hyperhémie et l'hémorrhagie sont prédominantes, alors il y a certains détails qui méritent d'être indiqués, mais, de l'avis même de Tardieu, ils ne sont pas toujours pathognomoniques (1).
Chez les sujets morts après un empoisonnement sur-aigu avec le sublimé corrosif, on trouve en même temps que la muqueuse buccale gonflée, ramollie, couverte d'un enduit pultacé épais, des lésions pareilles dans l'œsophage, surtout à l'extrémité inférieure. L'estomac est en général contracté; on aperçoit par transparence dès l'ouverture de l'abdomen, une rougeur due à l'injection du réseau capillaire des parois du ventricule; on remarque des ecchymoses sous-péritonéales. Après avoir été fendu et étalé, l'estomac laisse voir une muqueuse rouge, ramollie, enflammée par places, rarement avec des plaques gangreneuses; une fois Taylor a constaté une perforation.
Mais dans quelques cas rares, la membrane muqueuse de l'estomac n'a présenté aucune érosion, aucune autre altération appréciable, qu'un peu de ramollissement (Tardieu). De plus, des lésions identiques à celles que j'ai décrites, ont été observées dans l'intoxication résultant des préparations mercurielles externes (nitrate acide de mercure, etc.). La surface interne de l'estomac a été trouvée rouge, arborisée, parsemée d'ecchymoses comme l'intestin.
J'ai observé les altérations anatomiques suivantes après un suicide par la matière phosphorée des allumettes chimiques ordinaires :
Femme de cinquante-six ans, ayant pris, pour se suicider, la pâte phosphorée de quatre paquets d'allumettes chimiques, délayée dans du bouillon chaud, morte trois jours après, à la Pitié.
(1) A. Tardieu, Elude médico-légale et clinique sur l'empoisonnement, ia-8, p. 366, 493 et 665, 2= édit., 1875.
ESTOMAC
Ecchymoses dans l'œsophage, et snrtonl l'estomac, vers le pylore ; les plus Jurandes ont un diamètre de deux centimètres, elles sont au nombre de cinq. Pas d'ulcérations ; beaucoup d'autres ecchymoses dans l'intestin grêle, vers la fin de l'iléon. L'estomac, non distendu, offre la muqueuse jaunâtre, légèrement mamelonnée, à glandiiles un peu saillantes; il renferme un liquide sanguinolent noirâtre. Plèvres, péricarde et péritoine avec des taches d'un noir violacé, variables en grandeur, niriis généralement petites, semblables à du pourpre hémorrhagique; sérosité sanguinolente dans les deux plèvres et le péricarde.
Au microscope : globules sanguins abondants, plus ou moins déformés; fibrine non appréciable, devenue probablement granuleuse ; glandules stomacales chargées de graisse; foie et reins stéatosés; muscles en dégénérescence graisseuse; fibres musculaires de l'estomac à noyau plus volumineux, plusieurs avec des granulations de nature graisseuse.
L'exemple suivant montre des lésions très-accusées de l'estomac, mais non constantes, dans un cas d'empoisonnement par l'arsenic :
Homme de trente ans, ayant pris, pour se suicider, une forte dose d'acide arsénieux et ayant succombé trois jours après. Autopsie, vingt-sept heures après la mort. A l'ouverture de l'estomac, il s'écoule des matières brunâtres, qui sont recueillies pour l'analyse chimique ; elles renferment de petits grains blanchâtres et jaunâtres; de petits grains pareils sont déposés à la surface de la muqueuse. Le relief des plis muqueux dans l'estomac est assez prononcé. Il existe une tuméfaction et un peu de rougeur de la membrane muqueuse, qui n'est point décomposée, ni ramollie ; en un mot, sur laquelle la putréfaction ne paraît pas se produire (non plus que dans le reste de l'abdomen). Des plaques hémorrhagiques, d'un noir brunâtre ou rougeâtre, occupent une grande partie de l'organe près du cardia et de la grosse fubérosité ; elles ont une grandeur variable entre elles des pièces de 5 francs et de 2 francs en argent; les intervalles paraissent à l'état sain, d'une teinte grisâtre ou rosée. Les hémorrhagies ou sulîusjons sanguines sont rapprochées, et, dans plusieurs endroits, de petites ecchymoses existent autour d'elles. Les plus grosses taches font une saillie d'environ un demi à trois ([uarts de centimètre ; enfin, une seule plaque présente l'aspect gangréneux, sans odeur, mais d'une coloration un peu verdâtre et de lagrandeur d'une pièce de 50 centimes; elle se trouve vers le milieu de la grosse tubérosité. La muqueuse n'est généralement pas rouge ; placée sous l'eau, elle montre bien l'hyperhémie de certains points et les fortes plaques ecchymotiques en relief; de plus, des exulcérations à la surface de plusieurs plaques, enfin, une saillie des glandules stomacales. L'œsophage et l'intestin étaient hyperhémiés par places ; ce dernier avec aspect psorentérique de ses petites glandes.
Des hémorrhagies étaient manifestes entre les fibres musculaires du cœur et sur les deux reins ; le foie et les centres nerveux étaient atteints de dégénérescence graisseuse ou stéatosés, surtout le foie.
L'examen microscopique m'a montré les globules rouges du sang plus ou moins altérés, et la fibrine fibrillaire caractéristique de l'hémorrhagie stomacale
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récente. Les glandes à pepsine étaient peu volumineuses et plusieurs étaient érodées à leur orifice. La plupart des cellules du foie étaient plus volumineuses qu'à l'état normal, eiles renfermaient un grand nombre de granulations graisseuses et de la graisse sous forme de véritables petites gouttes réfractant fortement la lumière.
La rougeur de la muqueuse a été observée dans les cas d'empoisonnement par l'arsenic à haute dose, mais parfois aussi la muf|ueusc est simplement grisâtre. Les ecchymoses, ou infdtrations sanguines sous-muqueuses, sont les lésions ordinaires. La gangrène est exceptionnelle, ainsi que les ulcérations profondes et les perforations.
Tardieu fait remarquer expressément (loc. cit., p. 307) cpie les lésions produites par l'arsenic ne sont pas seulement l'effet d'une action locale ; elles sont les mêmes que le poison ait été ingéré ou qu'il ait pénétré à la suite d'application externe. Roux a constaté chez une jeune fille, morte à la suite d'une cautérisation du sein par la pâte arsenicale, cpie la surface interne de l'estomac et une grande partie du conduit intestinal étaient phlogosés et parsemés de taches noires.
Enfin, les suites des gastrites toxiques sont importantes à connaître, et la disposition anatorno-pathologique des parties montre que beaucoup do rétrécissements pyloriquessont dus à la rétraction du tissu cicatrisé, provenant d'une mortification par poison corrosif et de l'ulcération qui en résulte. Il peut aussi s'établir des adhérences ou des communications anormales qui entravent les fonctions des organes et finissent souvent par amener la mort. On trouve alors des portions de l'estomac détruites, transformées en tissu fibreux, ou bien certaines parties sont idcérées d'une manière chronique.