DE L'AMOUR DE LA PROGÉNITURE
La nature, après avoir assuré par l'instinct de la propagation la conservation des espèces, devait assurer par un autre instinct la conservation des individus procréés. C'est cet autre que Gall appelle amour de la progéniture» L'expression amour maternel ne convient pas pour désigner ce sentiment, puisque, dans certaines espèces, il n'existe pas seulement chez la femelle, mais encore chez le mâle, qui, d'accord avec elle, prend soin des petits. L'observateur qui promène ses regards sur la quantité immense d'espèces animales qui peuplent le globe, découvre dans chacune d'elles un penchant impérieux à prendre soin de sa progéniture. Cette vérité peut avoir frappé tous les physiologistes ; mais aucun d'eux ne l'a fécondée. Aux expressions génériques d'entrailles et de sensibilité, à quelques phrases vagues qui semblent indiquer une action de la matrice et des mamelles sur le système se bornaient toutes les découvertes sur la cause de cet insfinct conservateur par lequel la nature assure l'existence des êtres nouvellement nés. Gall a le premier prouvé, 1° que ce sentiment n'est
pas déterminé par les motifs généralement admis, puisqu'il existe dans des circonstances où la plupart de ceux-ci ne se rencontrent pas ; 2° que l'amour de la progéniture est un sentiment inné, un penchant fondamental distinct de tous les autres, tant chez l'espèce humaine que chez les diverses espèces animales. Ces opinions nous paraissent trop évidentes pour avoir besoin d'être appuyées.
Quant à la cause matérielle qu'ont donnée du sentiment dont nous nous occupons les physiologistes qui ont bien voulu qu'il ne fût pas dépendant de combinaisons intellectuelles, elle nous paraît encoreaussi peuréellequ'àGall. L'auteur de l'article orgaiioscopie (Z>îcf. des Sciences méd.) assure qu'il est prouvé , par les observations les plus constantes, que l'amour de la progéniture tient essentiellement aux dispositions de la matrice ou de l'intérieur des organes sécréteurs du lait, et s'étonne qu'on puisse transporter ailleurs le siège de ce qu'il appelle une semblable affection. L'opinion de Cabanis, queM.Delpit ne fait ici que reproduire, n'est pas difficile à réfuter ; il n'est pas nécessaire de connaître beaucoup l'histoire naturelle pour savoir que les abeilles , les fourmis , les oiseaux et beaucoup de mâles de mammifères , qui ne ressentent certainement pas le besoin d'allaiter, n'en éprouvent pas moins au plus haut degré l'amour de la progéniture. Ce sentiment n'est pas lié davantage à l'ardeur que montre la femme dans les plaisirs de l'amour , ainsi que l'a encore avancé Cabanis ; car bien des femmes, qui ne ressentent aucun plaisir dans les bras de leur époux, n'en portent pas moins l'amour maternel jusqu'à l'exagération, tandis qu'on a vu des femmes voluptueuses n'être quelquefois que de très-mauvaises mères. D'ailleurs, dans beaucoup d'espèces (le chien, par exemple), les mâles n'ont aucun amour pour leurs petits, ne les soignent aucunement, et cependant sont au moins autant portés que leurs femelles aux plaisirs de l'amour.
L'amour instinctif de la progéniture n'est pas dépendant de la bienveillance , car on le rencontre très-énergique chez des hommes féroces et impitoyables pour les adultes. J'ai , dans un voyage à Caen, visité dans les prisons un condamné à mort qui avait été sans pitié pour ses victimes , et qui manifestait plus que de la' tendresse pour les enfants. Lacenaire, dans ses Mémoires publiés par M. J. Arago, dit que personne, parents, amis, femmes, vieillards, n'aurait trouvé pitié près de lui, mais qu'il était désarmé à la vue d'un enfant.
Gall, qui a réfuté toutes les opinions admises sur la cause du penchant qui nous occupe, lui assigne pour organe la partie de l'encéphale qui est située dans la région supérieure de l'occipital , partie qui recule beaucoup plus dans les tètes des femmes et des diverses femelles, que dans les tètes des hommes et des divers mâles ; qui est