INSTINCT CARNASSIER, DESTRUCTI VITÉ
puisqu'on trouvant occasion de s'exercer, l'organe remplira avec plus de faculté les actes auxquels il est destiné. Je passe donc de suite à la répression du penchant.
Pour travailler à cette répression, il faut, 1° empêcher que l'instinct dont il est question ne puisse trouver aucune occasion d'être exercé ; 2° il faut veiller sans relâche au développement et à la culture des facultés intellectuelles et de celles des qualités morales dont les effets sont le plus opposés à l'instinct que nous voulons affaiblir ; 3° il faut multiplier tous les motifs puisés , pour faire contre-poids au penchant , au-dehors de l'individu , c'est-à-dire l'exemple et les châtiments.
Les moyens mis en œuvre auront d'autant plus de succès , qu'ils seront employés de plus jeune âge. le trouve , dit Montaigne, que nos plus grands vices prennent leur ply de nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C'est passetemps aux mères de veoir un enfant tordre le col à un poulet, ets'esbattre à blecer un chien et un chat : et tel père est si sot de prendre à bon augure d'une ame martiale, quand il veoid son fils gourmer iniurieusement un païsan ou un laquay qui ne se deffendpoint; et à gentillesse, quand il le veoid affiner son compaignon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les v rayes semences et racines de la cruauté , de la tyrannie , de la trahison : elles se germent là ; et s'eslevent aprez gaillardement, etproufitent à force entre les mains de la coustume. Et est une trèsdangereuse institution d'excuser ces vilaines inclinations par la faiblesse de Vaage et legiereté du subiect : premièrement, c'est nature qui parle, de qui la voix est lors
plus pure et plus forte qu'elle est plus graile et plus neufve ( Liv. l«r ,
chap. 22.) Aussitôt donc qu'un enfant laissera apercevoir du plaisir à tourmenter les animaux , à les torturer , à les tuer , ne fût-ce que des oiseaux , des insectes , on devra d'abord le priver de tous ces animaux faibles , et laisser tout au plus auprès de lui des animaux capables de se défendre. Au reste , il est nécessaire de rendre autant que possible, sur-le-champ , à cet enfant , tout le mal qu'il fait souffrir aux animaux, en lui faisant en même temps comprendre l'injustice de ses actions. La douleur éprouvée sera pour lui l'apprentissage de la commisération.
On éloignera de ses yeux toute espèce de spectacle sanguinaire ; car l'expérience apprend que c'est dans les pays où ceux-ci sont en usage , que le peuple est le plus cruel. A Rome , les combats de gladiateurs suivirent de près les combats d'animaux ; et dans les révolutions , les hommes dont la profession exige des meurtres continuels , comme les bouchers , sont ceux qui se signalent par le plus d'actes de cruauté , tant l'habitude de verser le sang des animaux dispose à verser celui des hommes , ou plutôt tant il est vrai que l'organisation
qui dispose à l'un de ces actes est la même que celle qui dispose à l'autre. On interdira aussi à cet enfant les plaisirs de la chasse, toute espèce d'occasion de tuer les animaux , la vue même de toute espèce de scène où l'on verse du sang; car l'aspect du carnage lui inspire infailliblement le désir d'y prendre part. On l'éloignera donc des tueries ou abattoirs , des boucheries , des combats d'animaux, etc.
On exercera sans relâche toutes les facultés intellectuelles. Les principes de la saine morale devront aussi être sans cesse , et par toutes les voies possibles , inculqués à ce cerveau encore susceptible d'être modifié. Par cette éducation on développera les facultés qui doivent servir de contre-poids au pernicieux penchant que l'on veut réprimer.
A ces moyens on ajoutera , encore comme contre-poids au penchant , les châtiments , qui devront être d'autant plus sévères qu'il est plus nuisible à l'individu et à l'ordre social. « On ne doit jamais , dit Rousseau , en parlant de certains enfants , souffrir qu'un enfant se joue avec les grandes personnes comme avec ses inférieurs , ni même avec ses égaux. S'il osait frapper sérieusement quelqu'un , fût-ce son laquais , fût-ce le bourreau , faites qu'on lui rende toujours ses coupa avec usure , et de manière à lui ôter l'envie d'y revenir. J'ai vu d'imprudentes gouvernantes animer la mutinerie d'un enfant , Vexciter à battre , s'en laisser battre elles-mêmes , et rire de ses faibles coups , sans songer qu'ils étaient autant de meurtres dans l'intention du petit furieux , et que celui qui veut battre , étant jeune , voudra tuer étant grand. » (Émile, livre n.)
Combats d'animaux. Ces arènes ensanglantées , où le peuple, à l'abri de tout danger , savoure les dernières convulsions d'un animal expirant , sont les écoles pratiques de la plus lâche férocité. C'est dans ces arènes que commence l'éducation de l'assassin. L'homme qui éprouve du plaisir à voir couler du sang , éprouve bientôt le désir de le verser. Le peuple d'Espagne, si renommé en Europe par son avidité à rechercher les combats de taureau , est le même pour qui les bûchers de l'Inquisition sont un' spectacle agréable, est le même qui fait dévorer par des chiens et périr dans les tourments les innocents Incas, est le même qui mutile les prisonniers qu'a jetés dans ses fers le destin des batailles. Je pourrais citer beaucoup d'autres exemples , et je crois qu'il serait peut-être digne d'une administration éclairée de supprimer ces sortes de spectacles.