BUSE, FINESSE, ETC
Hufeland , en parlant de la franchise de caractère , comme moyen de prolonger la yie , dit que , si la profession de comédien , qui consiste à se charger , quelques heures par jour , d'un rôle emprunté , nuit à la durée de la vie , à plus forte raison il n'y a rien de plus contraire à la nature , que l'état des hommes qui exercent continuellement la profession de comédien sur le grand théâtre du monde , et ne paraissent jamais ce qu'ils sont ; de ces êtres équivoques , qui vivent de déguisements , de contraintes et de mensonges ( Art de prolonger la vie ). Sans disconvenir que le trop grand développement de la ruse , comme celui de toute autre faculté , ne soit nuisible à celui qui porte cette ^organisation , et dangereux pour ceux avec lesquels cet homme a des relations , nous pourrions prendre le contre-pied de la proposition de Hufeland , sans blesser la vérité, et dire que nous ne connaissons pas d'état plus contraire à la nature , pour l'homme rusé , que l'état qui l'obligerait à ne pas exercer cette faculté , à vivre sans déguisement, à être franc, droit, etc. Cet état de franchise et de droiture est si peu en rapport avec l'homme rusé, que, prêt à dire la vérité qu'on croit lui arracher, il s'arrête comme s'il craignait d'y toucher.
Hufeland , continuant de raisonner d'après son hypothèse , quil est contre nature de déguiser ses sentiments, s'exprime ainsi : « Il est déjà bien désagréable de porter un habit qui n'est pas fait à notre taille, qui nous serre de tous côtés et gêne tous nos mouvements. Mais qu'est-ce que cette contrainte en comparaison de la gêne morale qu'on s'impose quand on prend le masque d'un caractère étranger au sien , de manière que les discours , la conduite , les actions , tout doive être sans cesse en contradiction avec nos propres sentiments et notre propre volonté ; qu'on est obligé de réprimer ses goûts naturels, pour affecter des penchants empruntés; et qu'il faut enfin tenir tous les nerfs, toutes les fibres dans une tension continuelle, afin de rendre le mensonge plus complet , car l'existence entière n'est alors qu'un tissu d'impostures? Un état semblable n'est réellement qu'un état spasmodique permanent, comme le prouvent les suites qu'il entraine: effectivement , il en résulte toujours des inquiétudes générales, des désordres dans la circulation et la digestion , et des contradictions dans le physique comme dans le moral. » (Art de prolonger la vie humaine , traduit de l'allemand par M. Jourdan. )
Ce passage de Hufeland est vrai , mais n'est vrai que relativement à l'homme qui a un faible développement de la ruse ( voyez ce que nous avons dit ci-dessus ). Il en est tout autrement de l'homme chez lequel cette faculté est très-prononcée. Celui-ci ne peut éprouver de malaise , n'a pas besoin de tenir tous ses nerfs, toutes ses fibres dam
une tension continuelle, ne peut être dans un état spasmodique , en exécutant des actes faciles pour ses organes , en rapport avec leur énergie. Un athlète qui lève cinquante livres d'un bras vigoureux, à qui tout fardeau est léger , n'éprouve pas de trouble dans le système nerveux,dans la circulation, la digestion. Tous ces troubles n'ont lieu que chez celui dont les organes locomoteurs sont contraints à un acte qui n'est point en rapport avec leurs forces. Il en est de même de la ruse et de toutes les facultés imaginables ; les actes qu'elles produisent coûtent d'autant moins à exécuter, qu'elles sont plus énergiques. Le tigre n'éprouve aucun sentiment pénible en répandant le sang. Mais revenons à notre objet. C'est par ses suites que la ruse trop développée est nuisible à la santé : le mal est la source du mal , comme le bien est la source du bien ; les intrigues , les cabales , les perfidies de l'homme rusé se découvrent , et tôt ou tard il est accablé par la haine et le mépris de ses semblables, et il reçoit la punition de ses basses manœuvres .
Quand l'homme, encore enfant, a quelque disposition à la ruse, à la fourberie, qu'on luiôte tout motif détromper; mais qu'on ne dise jamais: « Ne fais pas cela , parce qu'on te verra ; » car la conclusion que tire l'enfant , est celle-ci : « Je puiè donc faire ce qu'on me défend pourvu que je le fasse en cachette, » et voila le premier pas fait vers la fourberie. N'imposez aux enfants que ce dont ils sentent parfaitement la nécessité: alors ils se plieront à ce joug ; autrement, ils chercheront à éluder un ordre dont ils ne comprendront pas le motif. Ils s'imagineront que vous les trompez , et ils s'efforceront de vous imiter. Quelle que soit Pexplicatiôn que vous donniez du motif d'une défense , si l'enfant ne vous comprend pas , il se croit payé de vaines paroles , et vous lui avez, sans le vouloir, donné la première leçon de fausseté. Enfin, si vous le menacez , ou si vous lui infligez des châtiments , après lui avoir prescrit une chose désagréable , dont il ne sent pas la nécessité, vous le rendez ou craintif ou faux, et souvent l'un et l'autre à la fois. Ainsi, ou la crainte lui empêchera de vous désobéir , et il vous accusera intérieurement de tyrannie , ou bien il inventera le moyen de vous tromper pour venir à son but , et restera satisfait de la victoire que son stratagème lui aura fait remporter sur vous.
Pour obvier à tout ceci , faites en sorte qu'il sente toujours , sans même que vous le lui disiez , que tout ce qui lui est prescrit ou défendu, est prescrit ou défendu par la nécessité ; montrez-vous-y soumis comme lui : Une murmurera plus, il ne cherchera pas à l'éluder. Suivez le précepte de Rousseau: Ne déclamez point contre le mensonge; ne punisses pas précisément l'enfant pour avoir menti ; mais prenez bien toutes vos mesures pour que toutes les conséquences du mensonge, comme de n'être point cru quand on dit la vérité, d'être accusé du mal qu'on
n'a point fait, quoiqu'on s'en défende, etc., se rassemblent sur la (ètc de Tenfant, quand il a menti.
Dirai-je que les parents ne doivent jamais, sous quelque prétexte que ce soit , altérer en rien la vérité ; que Tenfant doit toujours, dans les paroles qu'ils laissent échapper, même en plaisantant, trouver l'expression de la franchise ; mentir pour rire , mentir pour se disculper, mentir pour tromper, sont des degrés qui se tiennent de trop près, et qu'un enfant ne franchit que trop vite quand on lui laisse mettre le pied sur le premier.
Dans un âge plus avancé, vous n'aurez plus, pour réprimer le penchant à la fourberie, que des motifs puisés dans les autres facultés, dans l'amour-propre, dans le sentiment du juste et de l'injuste, dans le sentiment religieux.
Vous répéterez, pour mettre en action ces sentiments, que le recours au mensonge est une faiblesse indigne d'un homme ; que tout détour est une preuve de culpabilité, est condamnable, et que l'homme qui se respecte ne doit ni y recourir ni en avoir besoin ; enfin, vous montrerez que toutes les ruses possibles se découvrent tôt ou tard, et toujours échouent contre une franchise forte et éclairée^
Le développement modéré de la ruse est utile dans beaucoup de circonstances de la vie ; ce développement s'obtient suffisamment par la fréquentation des hommes, par l'impérieuse nécessité, souvent renouvelée, où l'on se trouve de dissimuler ses desseins , pour réussir dans les affaires qui intéressent de près la conservation, la vanité, etc.