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CHAPITRE VII

SENTIMENT DE LA PROPRIÉTÉ , INSTINCT DE FAIRE DES PROVISIONS , CONVOITISE, PENCHANT A« VOL, ACQdSIVITÉ.

Gall, ayant moulé le crâne d'une prodigieuse quantité de voleurs incorrigibles, crut avoir découvert que le penchant au vol est produit par une partie cérébrale particulière. Des milliers de faits observés chez les riches comme chez les pauvres, chez les enfants pris même parmi des sourds-muets de l'âge de six ans, lui prouvèrent que ce penchant n'est le résultat ni du besoin ni de l'éducation ; car ces enfants recevaient tous de bons exemples, et n'étaient pas tous voleurs. Mais la nature a- 1- elle donc jugé nécessaire à l'homme le penchant au vol? non, pas plus que le libertinage et la rixe; mais, comme elle a jugé nécessaire les qualités radicales (instincts de propagation et

de propre défense) dont le libertinage et la rixe ne sont que les exagérations, de même elle a jugé nécessaire à la conservation des animaux et de l'homme le sentiment de la propriété, dont le vol n'est que l'exagération. C'est donc pour le sentiment de propriété, et non pour le vol, que la nature a créé un organe. Ce sentiment de' propriété n'est pas le résultat des lois, comme on Ta prétendu ; c'est au contraire le sentiment de propriété qui les a produites. Ce sentiment de propriété est inné et très-vif chez les animaux, qui n'ont ni lois ni conventions. Beaucoup font à temps des provisions pour prévenir la disette, parce qu'ils comptent bien qu'ils en ont la propriété ; tous défendent leur demeure et ce qu'ils croient leur appartenir. La propriété est une institution de la nature chez l'homme : l'arc, les fourrures et la cabane du sauvage, sont sa propriété, et, quand on veut les lui enlever, il ne met pas moins d'énergie à les défendre que l'enfant de l'homme civilisé n'en met à réclamer par des cris ses jouets dont on tente de le priver. C'est ce sentiment de la propriété qui produit notre indignation contre celui qui nous la veut ravir, et qui nous a fait créer des lois, des conventions pour la voir respecter.

L'apparence extérieure de l'organe du sentiment de propriété, lorsqu'il est très-développé, est, suivant Gall, une proéminence bombée et allongée, s'étendant depuis l'organe de la ruse, jusqu'au bord externe de l'arcade supérieure de l'orbite.

1° Effets du sentiment de propriété dans un degré modéré.

L'homme doué, dans de justes mesures, de ce sentiment, s'occupe de ses chevaux, de ses jardins, de ses terres, trouve dans ces occupations des distractions agréables , l'éloignement de l'oisiveté et de l'ennui, enfin une cause d'activité salutaire et une bonne santé. S'il n'avait pas le sentiment de la propriété de ces objets, il resterait indifférent au milieu d'eux. Qui n'a point été à portée d'entendre des propriétaires vanter à tout venant l'excellence du fond de leur terre, l'abondance du rapport de leurs arbres fruitiers ; énumérer, article par article, les produits divers de leur récolte, et donner les marques de la satisfaction la plus vive, pendant ces récits , qui abreuvaient d'ennui leurs auditeurs? C'est le sentiment de propriété qui pousse l'homme à faire des économies pour l'avenir, c'est lui qui fait que nous attachons à une maison , à un cheval plus de prix, lorsque ces objets sont notre propriété, que lorsque nous n'en avons que l'usufruit ; c'est lui qui nous rend amis du statu quo, et ennemis des révolutions qui tendent à bouleverser les fortunes.

2° Effets du trop peu de développement du sentiment de la propriété.

Ce sentiment est tellement inhérent à l'organisation humaine/ qu'on ne sait où trouver des exemples , des observations propres à déterminer les effets de son absence. Il en est tout autrement quand il s'agit d'exposer les résultats de son exagération. Quoi qu'il en soit, l'homme chez lequel est trop peu développé ce sentiment ne doit tenir nullement à ce qui lui appartient. Si cet homme gagne quelque chose par son travail, son talent ou ses spéculations, il doit le dépenser avec facilité , il doit manquer de prévoyance pour l'avenir , être toujours exposé à périr de misère , n'attacher aux objets qui lui appartiennent d'autres prix que celui qui vient de leur commodité ou du plaisir qu'il en retire dans le moment présent ; n'éprouver , ne concevoir même aucune des jouissances attachées à la propriété exclusive d'un objet , n'en apprécier que l'usufruit. Un pareil homme ne pourra s'astreindre à prendre aucun soin des objets ou des animaux qui sont sa propriété. 11 ne manifestera jamais aucun désir pour les possessions , ne déploiera , pour en acquérir ou en conserver , aucune activité. Enfin , une réunion d'hommes semblables à celui que nous supposons , si elle était possible , ne pourrait jamais constituer un état social quelconque , si informe qu'on veuille l'imaginer. Il manquerait aux actions de ces hommes un des plus puissants motifs d'encouragement 5 et toute espèce d'industrie , de talents , d'arts , etc. , serait sacrifiée à cette apathie , à cette insouciance que nous ne rencontrons que chez quelques peuples abrutis par la superstition ou l'esclavage.

S° Effets d'un trop grand développement ou d'une trop grande activité du

sentiment de propriété.

L'homme chez lequel existe un trop grand développement du sentiment de propriété éprouve un grand penchant à s'approprier celle d'autrui , penchant qui n'est le résultat ni d'une dépravation ni d'une éducation vicieuse. Une surexcitation du sentiment de la propriété , produite par un état d'aliénation mentale , par une blessure reçue sur le crâne , amène le même résultat. Seulement , le penchant à dérober , lorsqu'il est produit par ces causes passagères , est plus facile à guérir , ainsi que le prouve , entre plusieurs observations , celle d'un chevalier de Malte que M. Esquirol a guéri subitement du penchant le plus impérieux au vol. Il n'en est plus de même quand c'est le développement porté à un très-haut degré, et non l'excitation accidentelle de l'organe , qui détermine le penchant au vol. Ce penchant résiste bien plus longtemps, souvent il met en défaut toute espèce de moyen. Ce résultat a toujours lieu lorsqu'à un grand développement

de l'organe sont associées des facultés intellectuelles médiocres. On peut alors assurer qu'un individu ainsi organisé sera porté toujours au vol irrésistiblement , commettra autant de récidives qu'il sera mis de fois en liberté , et ne pourra jamais être corrigé , quelques moyens qu'on emploie. C'est ce que prouvent sans réplique de nombreux et intéressants exemples rapportés par Gall. Le sentiment de propriété porté trop loin et devenu passion , cause , comme tout autre acte organique sorti des bornes naturelles, tous les maux imaginables. Ces maux ne sont pas toujours de simples vols , parce que le sentiment de propriété trop développé peut agir conjointement avec d'autres instincts très actifs. Ainsi, réuni à l'instinct de propre défense, il produit les vols à main armée; combiné avec la ruse , il produit les escroqueries ; avec d'autres facultés enfin, les faux en écritures, les vols à l'aide de fausses clefs , la passion du jeu , etc. , et une infinité de maux qui nuisent .autant à l'ordre social qu'a l'homme affligé de cette malheureuse organisation.

Les effets que détermine l'excitation de la partie encéphalique affectée au sentiment de propriété n'ont pas seulement été observés par Gall , Pinel et M. Esquirol : M. Jourdan , dans l'article Klopémanie (Dictionnaire des Sciences médicales), nous apprend que , sous ce nom, le docteur André Mathey, de Genève , désigne une vésanie qui consiste dans un penchant à dérober sans nécessité, sans qu'on y soit porté par le besoin pressant de la misère ; vésanie qui est permanente , et non accompagnée de désordre intellectuel , et dans laquelle la raison lutte en vain contre une impulsion qui vient toujours à bout de subjuguer la volonté.

4° Direction du sentiment de propriété.

Ce sentiment a rarement besoin d'être développé , et dans l'éducation l'on devrait , moins souvent qu'on ne le fait , présenter les richesses comme but ou comme récompense des actions.. Le sentiment de propriété entre en exercice aussitôt qu'on lui présente son excitant propre. Donnez un jouet à un enfant; attachez aux bonnes notes qu'un jeune Jiomme rapporte du collège certaines récompenses pécuniaires, qui lui fournissent les moyens d'apprécier la valeur de l'argent ; donnez quelque terre en propre à ce malheureux serf attaché à la glèbe pour le profit d'un maître, vous verrez bientôt se développer le sentiment du tien et du mien , et toutes les jouissances qui y sont attachées. Vous verrez alors , chez l'homme , la fainéantise remplacée par l'amour du travail, la misère par la prospérité, Tindifférence du cosmopolisme par l'amour delà patrie. Que de fois, avant la prise de Varsovie , j'ai prédit aux Polonais que le retard

apporté à l'affranchissement de leurs serfs , livrerait leur patrie au czar ! Je n'avais pas quitté la frontière polonaise , que ma prédiction était accomplie!

Mais si, lorsque vous avez donné un jouet à l'enfant, au lieu de s'y attacher , il semble ne pas y tenir , n'éprouve pas de plaisir à le conserver , l'abandonne trop facilement , le donne à ses camarades après en avoir joui quelques minutes , laissez , pour remédier à cette imprévoyance et à ce désintéressement dont il peut avoir à souffrir plus tard, éprouver à cet enfant le malaise qui résulte d'une privation un peu prolongée ; laissez-le s'ennuyer , privé de ses jouets. Quand il sera d'un âge plus avancé , vous lui présenterez des exemples des déplorables suites de la prodigalité , du défaut d'économie.

Les établissements de Caisses d'épargnes sont encore un excellent moyen de cultiver le sentiment de propriété , conséquemment une institution très-sagement calculée dans l'intérêj, des gouvernements , et dont , pour leur propre sécurité, ils ne sauraient se priver dans une capitale. Les ouvriers, en effet, qui ont une fois placé quelque argent dans une Caisse d'épargnes , quelque opposés d'ailleurs qu'ils aient antérieurement été au Gouvernement, ne tardent pas à envisager défavorablement , dans la crainte du pillage et de la perte de leurs économies , tout ce qui pourrait le renverser; de sorte qu'on est certain de leur voir faire, par amour de la propriété, par désir de la conserver , dans un ordre politique où tout est fondé sur la richesse , ce qu'ils n'eussent pas fait par affection pour ceux qui les gouvernent. Si un homme immensément riche est inquiétant pour un gouvernement , un homme qui ne possède rien n'est pas moins à redouter , surtout s'il est passablement organisé , car , ne pouvant que gagner à un changement , il le désire et y travaille toujours.

On a bien plus souvent à réprimer le sentiment de propriété qu'à le développer, et pourtant on ne) rencontre pas, dans les Traités d'Hygiène , de règles tracées pour cet objet. Les parents frappent un enfant qui vole , et , quand il est grand , la loi le condamne à la réclusion. Cette manière d agir a son utilité sans doute , mais à coup sûr elle n'atteint pas entièrement le but que devraient se proposer le père de famille et le législateur ; l'un et l'autre ont la même tâche à nos yeux ; les préceptes qui doivent les guider ne doivent pas être différents. Aussitôt donc qu'un enfant manifeste le penchant à dérober, et qu'il le fait sans nécessité, il faut parcourir toute la chaîne des facultés intellectuelles et des qualités morales, et faire entrer en exercice les unes et les autres ; il faut que l'enfant ne soit jamais abandonne à l'oisiveté; les exercices musculaires le reposeronldes exercices encéphaliques , et la plus exacte surveillance ne devra jamais être

interrompue. Seulement elle doit être exercée de manière à ce que l'enfant ne puisse se douter qu'il est surveillé. De sévères punitions seront ensuite infligées chaque fois que l'enfant se sera , nonobstant les précautions prises , laissé aller à son penchant ; elles devront être d'autant plus rigoureuses, que la tendance au vol sera plus forte, quelque légère que soit l'importance de l'objet dérobé. La loideur de la piperie , dit Montaigne , ne despend pas de la différence des escus aux espingles ; elle despend de soy. le treuve bien plus iuste de conclure ainsi : « JPourguoy ne tromperoit il aux escus puisqu'il trompe aux espingles ? » que comme ils font : « ce n'est qu'aux espingles, il n'auroit garde de le faire aux escus, » (liv. ier chap. 32. ) Mais il vaut beaucoup mieux, pour la correction de l'enfant , prévenir l'acte , que de le punir quand il a été commis. C'est en laissant dans un repos absolu l'instinct de propriété; c'est en plongeant dans l'oubli tout ce qui est capable de l'exciter; c'est en s'abstenant même des défenses intempestives si à tort renouvelées , et des punitions qui rappellent l'acte à l'occasion duquel elles ont été infligées , qu'on parviendra à éteindre le penchant dont il est question. C'est en exerçant l'enfant à la lecture, à l'écriture, en fixant ses pensées sur de belles actions , en l'instruisant des sublimes vérités de la morale chrétienne , qui condamne la soif des richesses , qu'on augmentera les motifs propres à contre-balancer les mauvais effets du penchant. On l'attaquera encore avec avantage en excitant l'amourpropre chez un enfant qui n'est pas assez sensible à l'approbation (voyez Vanité 9 Amour de l'approbation). Par cette manière d'agir, tout ce qui se rapporte à l'instinct de propriété sera bientôt réduit à l'état de nullité, et vous aurez créé un homme pour la société. Mais ce n'est qu'après un long emploi de ces moyens , qu'il vous faudra tenter quelque épreuve pour voir si la conversion que vous avez opérée est complète; car, de même qu'il ne faut jamais exercer les facultés d'un aliéné sur les objets qui ont rapport à sa folie, de peur de l'entretenir dans son délire et de l'augmenter , de même aussi il faut éloigner de l'homme sain dont une faculté est trop développée toutes les idées qui peuvent avoir rapport à cette faculté, et la faire entrer de nouveau en action.

«5° Application des principes énoncés à l hygiène législative; but des peines temporaires y des peines à perpétuité, de la peine de mort*

La loi , dans l'approbation de la peine temporaire , doit avoir pour but de corriger le coupable , c'est-à-dire de le rendre meilleur qu'il n'est , d'extirper son défaut , de porter remède à son organisation défectueuse. La loi , dans ce premier cas , doit agir dans le même sens que le père de famille qui corrige son fils. Or , avons-nous vu que ,

pour corriger le fils qu'il se propose de former pour la société , un père raisonnable s'avisât de le dégrader , d'abrutir ses facultés intellectuelles et morales , ou plutôt de les diriger toutes vers des idées qui ne peuvent que renforcer son mauvais pencbant ? Non certainement. Que font cependant les lois criminelles de la plupart des nations de l'Europe ? Elles infligent à celui-là même qu'elles n'éloignent de la société que pour un temps l'ineffaçable sceau du déshonneur, qui désormais l'empêchera d'y retrouver sa place ( l'exposition , le carcan , la marque \ la surveillance); elles jettent indistinctement et sans choix, au milieu des scélérats endurcis , dont le contact impur est trop souvent contagieux , l'innocent que l'erreur des présomptions humaines a placé pour un instant sous la main de la justice , homme que le mauvais exemple, le rapide entraînement d'une passion violente, la voix impérieuse de la faim ont conduit à une première faute, et dont l'organisation impressionnable'n'avait besoin que d'une bonne direction pour revenir au bien ; elles abandonnent au développement progressif de ses mauvais penchants celui qu'une longue pratique du crime aurait dû rendre l'objet d'une surveillance individuelle et de soins rigoureux destinés à modifier son organisation faussée.

Que résulte-t-il pour l'homme, objet de correction, et pour la société entière, de ces vices de législation? La loi s'est bornée à châtier le coupable au lieu de changer ses penchants ; il sort du bagne plus corrompu qu'il n'était en y entrant ; et lorsque , moins fort contre la corruption , moins fort contre les séductions , il revient vers la société moins disposé à courber sous le joug des devoirs qu'elle impose, le fardeau qu'il doit porter est devenu plus lourd, on lui rend la vie sociale impossible, on le force à rentrer dans les voies où il doit rencontrer encore le châtiment qui l'y ramènera fatalement. Cette loi , qui entoure d'entraves la liberté qu'elle lui rend après l'expiration de sa peine, ne pourvoit pas à sa subsistance , elle le renvoie du bagne ; mais elle ne lui donne pas un nouvel asile : elle brise ses fers, mais ne peut effacer le sceau de l'infamie qu'elle lui a imprimé ; elle le rend à la liberté, ' mais elle le sépare encore des hommes , puisqu'elle leur a donné , en le déshonorant , le premier signal de se séparer de lui. Dénoncé à l'opinion publique par le stigmate indélébile dont il a été marqué au front, par la surveillance qui le poursuit publiquement , il voit chacun fuir à son aspect ou s'armer contre lui ; la société le repousse , et partout , quoi qu'il fasse , se ferme devant lui ; et, il faut bien l'avouer, la société, en agissant ainsi, n'obéit pas

(i) Ce supplice n'était pas aboli en France à l'époque où ce travail fut publié pour In première fois.

seulement au préjugé funeste de l'indignité nécessaire et de la faute irrémissible de l'homme une seule fois condamné, elle agit aussi en vertu de la juste appréciation de tout ce qu'il y a de mauvais dans ces moyens de répression qui changent les prisons en vastes écoles d'enseignement muet pour le crime. Mais quelles que soient les dispositions de la société à l'égard du libehé , il faut qu'il vive ; et si la société ne veut pas qu'il vive au milieu d'elle par le travail , il vivra en dehors d'elle par le vol ; si elle le rejette de son sein , il trouvera ailleurs des bras qui s'ouvriront pour le recevoir ; il rentrera dans la route du crime , et fera de nouveau payer à la société les inconséquences de son organisation: elle n'a pas voulu qu'il pût gagner honorablementson pain, il le volera, et au besoin, pour le voler, il tuera.

Qui oserait dire que ce n'est pas là l'histoire de la plupart des voleurs qui meurent sur l'échafaud? qui oserait assigner un terme au mal, en réfléchissant qu'il y a aujourd'hui en France une population flottante de quatre-vingt à cent mille hommes qui ont traversé les bagnes, les maisons centrales, les prisons, qui y ont reçu à des degrés divers l'éducation du crime, et qui , à leur tour, la distribuent incessamment de tous côtés !

L'amélioration du système pénitentiaire, et l'étude des moyens d'arriver à la régénération des prisons, appartiennent à l'hygiène morale tout autant qu'à la politique sociale. Nous nous bornerons à dire un mot sur les bases de l'organisation qui doit conduire à la moralisa tion des coupables.

Le but de la législation pénale a toujours été mal défini, ou plutôt il a été laissé dans le vague, parce que jamais le point de départ n'a été scientifiquement arrêté, parce que jamais l'organisation sociale n'a été amenée à un état tel que l'application delà loi, en la supposant bonne, pût être faite au milieu de circonstances qui en assurassent les résultats ; aussi son action s'est-elle bornée jusqu'à présent :

A châtier le coupable , à le frapper parce qu'il a failli , à lui infliger une peine dans certaines proportions déterminées par celles de la faute ; à empêcher le retour du crime ( et l'on sait la valeur de ce résultat) par la terreur que le châtiment inspire soit au coupable, soit aux autres hommes.

Cette stérilité semble vouloir cesser, et peut-être un jour ne se bornera-t-on plus à punir le crime, peut-être s'efforcera-t-on de corriger le criminel. Alors , on ne le considérera plus comme un animal dangereux qu'il faut séquestrer pendant un temps plus ou moins long pour garantir les hommes de ses atteintes; on verra en lui un malade qu'il faut guérir, un homme égaré qu'il faut ramener au bien en le moralisant.

Et alors le soin de la guérison de ces malades , le soin de la moralisation des hommes égarés, ne seront plus confiés à des mains indignes , et le personnel de la surveillance des prisons ne sera plus recruté dans les derniers rangs de la corruption.

Et alors l'homme arrêté sur le plus léger prétexte ne sera plus traîné par les rues entre deux files de soldats , subissant par avance un traitement ignominieux que l'examen sérieux de l'accusation ne viendra peut-être pas justifier.

Et alors le prévenu ne sera plus confondu dans les prisons avec le condamné, et celui qui y entrera pour la première fois sera séparé de ceux qui les ont déjà habitées.

Et alors on n'aura plus le droit de prolonger scandaleusement les détentions préventives, et une juste indemnité sera offerte à celui dont l'innocence aura été reconnue.

Et alors le magistrat , quelles que soient ses fonctions, se rappellera qu'il n'a pas mission de trouver un coupable, mais de découvrir la vérité ; et quel que soit le crime de l'accusé, et quelle que soit l'indignation qu'il inspire, le juge n'oubliera pas que sa parole doit être sévère, mais jamais outrageante; que la fierté, l'orgueil, l'amourpropre de l'homme dégradé publiquement ne se relèvent plus que pour braver la société et contre elle.

Et alors les prisons seront tenues de telle sorte , que le condamné y vivra seul, isolé, sans contact dangereux ou nuisible, incessamment livré à un travail qui lui donne l'habitude d'une vie régulière- * ment laborieuse (i).

Et alors le travail du détenu n'aura plus pour but les bénéfices d'une administration ou d'un entrepreneur, il n'aura pas pour destination principale de couvrir les dépenses occasionnées par le détenu ; mais il sera surtout approprié à ses aptitudes, à ses convenances ; il aura pour but de faire de lui un homme utile, de mettre entre ses mains les moyens d'occuper activement sa place dans la vie commune, où il pourra rentrer sans avoir à craindre que les rencontres de ses anciens compagnons le fassent rougir du passé, puisqu'il n'aura pas plus été connu d'eux qu'il ne les aura connus lui-même.

Et alors l'application de la peine de mort disparaîtra progressivement; la peine de mort, dont la nécessité actuelle est le crime de notre organisation sociale vicieuse. Et quand il apparaîtra au milieu des hommes quelques-unes de ces créations à part, formées pour le désordre et pour le crime, la société pourra se borner à les séquestrer, et elle confiera plus souvent à ses prisons d'incura-

(i) L'isolement n'est introduit que depuis peu dans quelques prisons de France.

blés ces fous furieux qu'elle fait abattre aujourd'hui par le bourreau.

Après l'une ou l'autre de ces condamnations, la prison perpétuelle ou la peine de mort, l'homme , ne devant plus reparaître dans la société, ne peut plus être considéré comme objet d'éducation. Il est tout à fait hors du domaine de l'hygiène , sous le point de vue qui nous occupe. Mais si la voix du médecin véritablement physiologiste veut servir la cause de l'humanité et celle de la raison, qu'elle s'élève pour dire ce qu'on doit encore au condamné qui doit périr dans les (ers ou porter sa tête sur l'échafaud ; qu'elle montre combien, dans beaucoup de cas, la manière dont le but de la loi est atteint est peu conforme à cette raison et à cette humanité qu'on semble n'invoquer que pour les outrager ; qu'elle dévoile la juste horreur qu'inspirent ces fanatiques ou ces hypocrites qui ignorent ou feignent d'ignorer la dépendance dans laquelle sont les penchants de notre organisation; qui répètent, malgré les autorités les plus respectables (celle, par exemple, des pères de l'Église), et malgré les preuves que fournit la nature, que notre volonté seule dirige nos actions, et qui, ne voulant pas voir dans la loi un être impassible et protecteur chargé de corriger le coupable ou de garantir la société de ses attentats , la représen tent comme un être irrité, toujours pressé du besoin de se venger, et se font une joie féroce de l'aider de toutes leurs manœuvres atroces. N'est-ce pas d'une ignorance grossière et barbare que sont nées les tortures inventées contre les coupables, quand toutefois ces tortures, appliquées dans le fond des cachots, n'étaient pas infligées pour servir d'exemple à la société? Encore, si c'était ici le lieu d'examiner l'utilité des tortures publiques comme moyen d'exemple, il serait facile de prouver par les faits, que de pareils exemples ne sont pas aussi avantageux qu'on le pense, et sont , dans tous les cas, contraires à l'humanité comme à la raison, qui ne peut voir dans le criminel incorrigible qu'un être défectueusement organisé que la loi doit plaindre, tout en le frappant. Qu'on rende donc au détenu à perpétuité les fers le moins pesants que l'on pourra ; qu'il travaille au profit de la société qu'il a outragée; que sa liberté entière soit sacrifiée au repos de cette même société ; mais qu'il n'ait pas à reprocher aux exécuteurs des lois une partie des torts (actes de cruauté, rapines, etc. ) dont il est puni lui-même. Que le condamné qui va monter à l'échafaud trouve encore , dans les circonstances qui précèdent sa mort , tout ce qui peut abréger et rendre moins terrible l'instant fatal.

On m'a blâmé de parler dans ce travail de plusieurs penchants dont on n'avait jamais songé à s'occuper ni dans les livres d'Hygiène, m dans les livres de physiologie, ni dans les livres d'éducation, pas même depuis que Gall a prouvé l'innéité de ces penchants et leur

dépendance de l'organisation cérébrale. J'ai été censuré pour avoir le premier, sur ce point, sacrifié la routine à l'utilité. Cependant, puisqu'on a reconnu utile, dans les ouvrages mentionnés, de s'occuper des effets funestes de l'ambition, de l'amour, etc., est-il moins avantageux pour l'individu et pour la société, de s'occuper des vrais moyens de diriger d'autres facultés, dont l'exagération n'est ni moins commune ni moins pernicieuse ? Est-il moins avantageux d'indiquer les moyens hygiéniques de réprimer le vol, le meurtre, de développer le courage, qu'il ne l'est de prévenir les effets de l'ambition, de l'amour, etc. ? Encore dois-je ici dire que, dans les livres d'Hygiène, on s'occupe beaucoup plus de détailler ces effets que d'indiquer les moyens d'y remédier. Je ne me rappelle guère au moins d'avoir lu de préceptes à ce sujet, et ce serait peut-être ici le lieu de répéter que, dans les livres d'Hygiène, on trouve de tout exactement excepté de l'hygiène. Reprenons maintenant notre objet , mais avant de passer outre, disons un mot de la passion du jeu.

La passion des jeux de hasard est une passion mixte qui paraît due à une excitation combinée du sentiment de la propriété, et d'un autre qui sera bientôt examiné. Mais c'est surtout à la convoitise qu'elle se rapporte ; c'est pourquoi nous la rangeons ici. Elle produit des désordres organiques violents et subits, dont le cerveau et le cœur sont le siège principal. Il ne faut qu'étudier ce qui se passe dans le joueur pour se convaincre de cette vérité. L'état d'attente, d'incertitude, d'anxiété, dans lequel il est continuellement, précipite les battements de son cœur, suspend et trouble ses fonctions digestives et nutritives ; l'appareil musculaire même, mis en mouvement sans la participation de la volonté, est dans une espèce de contraction fatigante. Le joueur vient-il à perdre, et son opiniâtre délire lui fait- il prodiguer son or dans l'espoir de réparer ses pertes aux dépens des richesses étalées sous ses yeux, alors l'anxiété augmente , l'œil est égaré, les joues vivement colorées indiquent un état fébrile violent et douloureux ; les convulsions du désespoir, soit qu'il se concentre ou fasse explosion, ne tardent pas à se faire sentir, et le penchant destructeur enlève quelquefois à sa victime la santé et la raison. Souvent l'oubli des devoirs et le crime sont le résultat du jeu; d'autres fois la mort met un terme prompt aux tourments et aux remords que cause cette misérable passion. Le penchant au jeu doit être réprimé aussitôt qu'il se manifeste, et doit l'être par tous les moyens que nous avons désignés contre l'exagération du sentiment de propriété. Peut-être serait-il nécessaire de joindre à ces moyens 1 eloignement de tout ce qui se rapporte aux idées numériques. Il est fâcheux que, pour la répression de ce déplorable penchant, les pères de famille ne soient pas un peu

secondés par les gouvernements, qui, malgré de justes représentations, autorisent encore les roulôttes, loteries (î) et autres jeux, sources de tant dè malheurs et de crimes. Ces tripots seraient-ils donc utiles pour prévenir de plus grands maux? c'est une question physiologique à examiner : ou bien ne pourrait-on prélever aussi équitablement par un impôt cet or impur qu'on reçoit des fermiers de jeux, et pour lequel on vend le droit infâme d'exploiter l'inexpérience de la jeunesse, la faiblesse de la raison ; de spéculer sur le délire des passions, et de décorér un antre immoral des insignes d'une protection publique?

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