‹ Nouveaux éléments d'hygièneChapitre 27 sur 106 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

amour-propre, estime de soi, orgueil, hauteur, fierté, amour

de l'autorité.

La fierté, l'orgueil, la bonne opinion de soi-même, le penchant à dominer , l'esprit d'indépendance , l'arrogance , le dédain , la suffisance, la présomption , l'insolence, dérivent de la même source. On observe ces manières d'être , dans l'état de santé et dans l'état de folie. Gall en place l'organe dans la ligne médiane, immédiatement derrière et au-dessous du sommet de la tête. Croyant remarquer ia même partie cérébrale saillante chez les animaux qui recherchent les hauteurs et chez les hommes fiers, ce physiologiste penchait à croire que l'organe qui produit chez l'homme le sentiment de hauteur morale donnait aux animaux, quand il était très-saillant, une prédilection pour les hauteurs physiques ; que par les divers degrés de développement de l'organe en question, la nature avait eu pour but de diriger, au moyen d'une impulsion intérieure, les animaux, dans les divers lieux où elle avait fajt croître leur nourriture; que c'était, par exemple, en vertu de cet organe très-développé que le chevreuil, le chamois, le bouquetin, etc., préféraient les montagnes, de même qu'en vertu de l'organe peu développé , d'autres animaux préferaient les vallées ; Gall enfin, guidé par celte identité de cause, penchait à admettre une sorte d'analogie entre la prédilection qu'ont certains animaux pour les hauteurs physiques , et le sentiment de hauteur morale chez l'homme.

Spurzheim admet bien avec Gall que la nature a dû, afin que toulc

(i) La loterio n'eluit pas abolie en Fiance quand eu travail a été imprimé pour la première fois. Les autres jeux, moins celui de la bourse, ont été supprime-* le 3i décembre 1837.

la terre fût habitée', assigner au moyen d'un organe aux divers animaux des séjours différents ; mais il indique pour l'accomplissement de cette destination une partie cérébrale spéciale située dans le voisinage de celle qui est affectée à la fierté , et donne à la faculté le nom d'habitativitè. Cette dernière opinion est maintenant adoptée par les phrénologistes. Tout étrange cependant que soit celle de Gull, certaines observations vulgaires pouvaient la rendre assez spécieuse. Ainsi , un fait qui n'avait pas échappé à Hippocrate , Montesquieu , Cabanis , c'est que certaines modifications du sentiment moral qui nous occupe se rencontrent plus fréquemment chez les hommes qui habitent les lieux élevés ; ainsi , de tout temps , les montagnards ont passé pour être plus fiers , pour avoir un penchant à l'indépendance plus prononcé que les habitants des plaines.

L'homme fier se redresse et ne perd pas une ligne de sa taille , les enfants chez lesquels perce l'orgueil se dressent sur la pointe des pieds , montent sur des chaises , sur des lieux élevés pour se donner de l'importance. Les rois se placent sur des trônes ; ceux qui veulent commander , sur des points culminants; enfin , les expressions même du langage, destinées à désigner les diverses manifestations du sentiment de fierté , sont tirées de tout ce qui se rapporte à l'élévation physique. Laissons maintenant de côté ces motifs d'analogie pour ne comprendre dans la sphère d'activité de la faculté que nous allons étudier, que les diverses nuances du sentiment moral exprimées en tête de ce chapitre.

1° Effets des divers degrés de développement du sentiment d'amour propre.

« Dès que l'homme , dit Gall ; était destiné pour vivre en société , les uns devaient naitre pour dominer , et les autres pour obéir. Maîtres et esclaves , voilà les deux conditions des peuples barbares , et là où l'homme prétend être parvenu au plus haut degré de civilisation , chaque tentative téméraire qu'il fait pour secouer le joug de l'autorité lui prouve qu'il est incapable de supporter la liberté. 11 n'est nullement vrai que les hommes naissent égaux , et qu'ils soient destinés à exercer tous , les uns sur les autres, la même influence réciproque. La nature a assigné à chacun d'eux un poste différent , en leur donnant une organisation, des inclinations et des facultés différentes. Celui qui est né dans la servitude s'élève au rang de maître, s'il est doue de talents , de valeur , de courage et d'esprit de domination ; et celui qui est né revêtu d'autorité , s'il ne sait conserver les dons qu'il tient d'un caprice de la fortune , descend au rang d'esclave.

« Que l'on observe les enfants dans leurs jeux , il y en a toujours un qui s'arroge l'autorité sur les autres. Il devient gênerai, ministre

et législateur , sans que ni lui-même ni les autres s'en soient doutés. La même chose a lieu dans les écoles et dans les familles.

« Dans les institutions civiles et militaires , on ne voit partout que chefs et subordonnés ; successivement le pouvoir , se concentrant davantage , finit par être , de gré ou de force , le partage d'un seul. Voilà ce qui arrivé dans tous les gouvernements, quelle que soit leur forme , et dans toutes les associations. Même dans la république , il y a toujours un seul homme dont émane l'opinion. » (Fonctions du cetveau, tome îv. )Dans les bandes de voleurs, dans les hordes sauvages, dans les animaux même, partout existe l'inégalité; l'inégalité parmi tous les êtres est un fait. Quant aux conséquences qu'en tire Gall, en considérant ce fait chex l'homme ; quant â la portée qu'il veut lui donner sous le point de vue de la forme imprimée à l'organisation sociale , on comprendra que , n'ayant point à nous occuper de la valeur de ces opinions, nous ne cherchions pas plus à justifier ou à découvrir les intentions delà nature, que nous n'avons cherché à la justifier du carnage que font des espèces faibles les lions et les tigres, carnage bien réellement naturel, et que les antagonistes de l'innéité des penchants auront de la peine à attribuer aux circonstances ou à l'éducation. Tous ces objets touchent de trop près aux causes premières ; et demander pourquoi la nature agit ainsi , serait aussi oiseux que de demander dans quel but l'homme existe. Quoi qu'il en soit donc du but de la nature dans le don fait à l'homme de la qualité morale qui nous occupe , toujours est-il vrai que celui qui en est doué dans un degré modéré possède un puissant moyen à opposer à toute impulsion basse et vile, et pour lutter seul contre les maux de la vie. Cet homme, pénétré de ce qu'il vaut, entendra, sans s'en affliger, et sans qu'elles puissent porter atteinte à sa santé, les vaines criai lie ries des médiocrités contemporaines, et dédaignera sans efforts les calomnies des sots. Le sentiment dont nous traitons prête au courage, dans les jours d'adversité , le même appui que le courage reçoit de la vanité dans une lutte qui a lieu en public. On a vu souvent des hommes fiers, mais peu courageux , affronter dans le silence la tempête de l'adversité , comme on a vu , intrépides dans une affaire d'honneur , des hommes d'un courage médiocre qui , attaqués dans l'obscurité , eussent certainement pris la fuite.

Trop peu développée , l'estime de soi produit la modestie , le défaut de bonne opinion de soi-même. L'homme ainsi organisé osera à peine prendre la parole , même devant ses inférieurs. La moindre chose le troublera , ses idées seront confuses , ou la manière dont il les rendra sera obscure; tout marquera qu'il n'a pas la conscience de ce qu'il vaut , qu'il se défie de son talent , etc. Un excès de vanité

produit quelquefois le même effet , et l'homme ne se trouble , ne devient rouge et confus , que parce qu'il craint de n'être pas apprécié ce qu'il vaut. Quoi qu'il en soit , le défaut de développement de l'araour-propre, porté plus loin , de degré en degré, produit l'humilité, la bassesse, l'absence de ce sentiment de dignité si nécessaire à l'homme , absence qui , bien que le laissant souvent ramper et se traîner dans l'abjection, n'implique pas, comme on croit , contradiction avec un haut degré de vanité et un vif désir de se chamarrer de décorations. Ne voyons-nous pas tel homme souple , faire mille bassesses pour obtenir quelques distinctions propres à le faire ressortir aux yeux de ceux-là seulement qui ignorent comment on se les procure si souvent?

L'homme chez lequel l'amour-propre est très-développé , est fier , orgueilleux , a de la tendance à dédaigner tout ce qui l'environne , ne juge rien digne de son attention , se suffit à lui-même , reste dans une inaction complète pour les choses extérieures , est souvent même indifférent aux honneurs, aux distinctions , aux louanges, au-dessus desquels il se place. Tel est blessé de tout ce qui se trouve au-dessus de lui , ne met plus de bornes à son insolent orgueil ; tel autre lutte avec énergie contre tout ce qui tend à l'assujettir , se révolte continuellement contre tout ce qui est marqué du sceau de l'autorité. Toutes les têtes de conspirateurs célèbres présentent , suivant Gall , un grand développement de la partie organique qu'il affecte à l'estime de soi. Cet auteur Ta , dit-il, remarqué chez des chefs de rebelles enfermés à Spandau , chez une infinité de détenus pour cause d'insubordination, chez le sculpteur Ceracchi, guillotiné à Paris. « Déjà, dit Gall, en parlant de ce dernier , à Vienne, où j'étais médecin de sa famille, cet homme s'était prononcé de la manière la plus révoltante contre tout ce qui est revêtu d'autorité , et principalement contre le pape. Il oubliait son art pour ne faire que rêver aux moyens de détruire les monarchies. Ces hommes renverseraient tous les trônes pour s'ériger eux-mêmes en despotes. » (Fonctions du Cerveau , tome iv.)

Le sentiment dont nous traitons peut , comme tout autre , être surexcité ; alors il en résulte une monomanie particulière , et qu'on trouve assez fréquente dans toutes les maisons d'aliénés. L'individu qui en est atteint offre l'orgueil et la hauteur portés à l'extrême : il se tient droit, la tête portée en arrière, et toujours dans l'attitude du commandement. Il méprise tout ce qui l'environne ; il donne des ordres avec toute l'arrogance d'un despote ; il entre en fureur parce qu'on ne lui témoigne pas assez de respect ; il se croit le père éternel; il ne veut entendre aucune remontrance , concevoir aucun obstacle, et toutes ses idées roulent sur la souveraineté. Toutes ces monomanies

viennent très-souvent de la mauvaise direction qu'on a donnée au sentiment , dans l'enfance de l'individu. « Une femme très-impérieuse et accoutumée à se faire obéir aveuglément par un mari plus que docile , restait au lit une partie de la matinée, exigeait qu'il vint ensuite à genoux lui présenter à boire , et , dans les extases de son orgueil , elle finit par se croire la vierge Marie. (Gall, extr. de Pinel.) Ces monomaniaques sont presque toujours très-dangereux, parce qu'ils ne conçoivent pas qu'on doive ou qu'on puisse leur résister. Ils ont une haute opinion de leurs forces , et sont toujours prêts à s'en servir.

2° Direction de Festime de soi.

Nous venons de voir tout ce qu'a de désavantageux le trop peu de développement de ce sentiment , tout ce qu'a de pernicieux pour la santé , pour le bonheur de la vie , son excès de développement ou son excitation ; indiquons maintenant les moyens d'éviter l'un et l'autre excès.

Pour développer l'estime de soi chez un enfant, il faut , en sa présence , donner des éloges à tout ce qui est grand et utile , blâmer tout ce qui est honteux et bas , applaudir aux succès de cet enfant , et fixer continuellement son attention sur des idées de grandeur et d'héroïsme ; ne jamais souffrir que les domestiques ou les gens qui l'entourent commettent en sa présence des actions basses, ou y applaudissent; lui présenter toujours pour modèle , des hommes placés dans une sphère supérieure à la sienne ; choisir ses compagnons ou ses surveillants parmi les gens qui sachent se respecter , etc.; enfin mettre en usage certains jeux propres à exercer et à développer ce sentiment. Voilà pour l'enfant trop humble et trop bas , chez lequel il s'agit de développer une noble fierté.

11 en doit être tout différemment quand il s'agit de réprimer l'orgueil , l'insolence et tous les défauts auxquels donne Heu l'excès du sentiment d'amour-propre. Envers un enfant qui présente ces dispositions , il faut être extrêmement avare d'éloges, qu'ils soient mérités ou non ; ou bien il n'en faut accorder qu'à la modestie et à l'humilité. Il faut éloigner de lui les flatteurs, lui faire apercevoir combien son orgueil le rend insupportable à tout le monde , n'accorder rien à ce qu'il exige impérieusement , l'accoutumer à se servir lui-même , pour lui ôter l'habitude du commandement ; ne faire aucune attention à ses ordres , s'éloigner de lui et lui rire au nez aussitôt qu'on l'entend exiger avec impudence , devenir impérieux et mutin. « Il n'y a , dit Rousseau , qu'un seul désir des enfants auquel on ne doive jamais complaire : c'est celui de se faire obéir ; d'où il suit que , dans tout ce qu'ils demandent , c'est surtout au motif qui les porte à le demander

qu'il faut foire attention. Accordez-leur , tant qu'il est possible , tout ce qui peut leur faire un plaisir réel ; refusez-leur toujours ce qu'ils ne demandent que par fantaisie ou pour faire un acte d'autorité. » (Émile, tome 1er, page 114.) Dans la même page, le même auteur dit encore: « J'ai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin; ni rien faire par obéissance , mais seulement par nécessité : ainsi les mots d'obéir et de commander seront proscrits de son dictionnaire, encore plus ceux de devoir et d'obligation ; mais ceux de force , de nécessité , d'impuissance et de contrainte , y doivent tenir une grande place. »

Pour rabaisser l'excès d'orgueil, on prouvera à l'enfant que ce défaut n'inspire que la pitié, qu'il couvre de ridicule celui qui en est atteint. Plus tard, le développement de l'intelligence, l'acquisition de connaissances nouvelles, et surtout la fréquentation des hommes, atténueront l'excès d'orgueil, soit parce que celui qui a ce défaut, venant à se comparer aux supériorités qui l'entourent, finira par s'apercevoir qu'il est loin de les égaler , soit parce que l'expérience lui montrera combien sont bornées la science, la raison et la puissance humaines. On ne saurait trop insister sur ce point : la fréquentation des hommes; car rien n'est plus favorable au développement de l'orgueil, que la vie solitaire, à laquelle, d'ailleurs, est naturellement porté l'orgueilleux. Tel plein d'esprit et de gaité lorsqu'il fréquentait le monde, devient, pour un pauvre livre composé dans l'isolement, si complètement ridicule et fatigant par sa monomanie d'orgueil dont les intervalles lucides se resserrent de jour en jour , qu'il n'est plus possible d'avoir avec lui la moindre conversation sans être assommé du récit de son prétendu chef-d'œuvre. Tel autre , par la même cause , et d'agréable conteur qu'il était , ne parle plus que de lui dans tous les lieux communs qu'il reproduit, s'exprime toujours à la première personne, ne cite, s'il écrit, que les hommes de génie , et ne les cite que pour les réfuter; se place toujours au-dessus d'eux, et ne traite qu'avec dédain ses contemporains. La fréquentation d'hommes francs et instruits qui fassent sentir, les faits à la main, à ces pauvres fous, à quoi se réduisent leurs travaux , contribuera à diminuer ce sentiment de personnalité qu'ils manifestent à tout propos, en supposant toutefois que ce moyen soit employé à temps et avec persévérance.

Tels sont les moyens de diriger l'amour propre. Ils doivent , au reste, un peu différer, suivant le poste que l'enfant est appelé à remplir dans le monde. Le souple commerçant ne doit pas être élevé comme l'homme qui porte Vépée , et le sujet d'un état monarchique, comme le fier républicain: autrement leur organisation , sans cesse

en contradiction avec le monde, au milieu duquel ils vivent, les rendra les plus malheureux des êtres.

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