INSTINCT DE CONSERVATION
la vie, ce vif chagrin, cette vive douleur que quelques personnes ressentent à l'idée de la mort. Quand il est peu développé, il conduit à l'indifférence pour la vie. Ces deux phrénologistes attachent donc à l'expression sentiment de conservation un sens bien positif: c'est, pour eux , un instinct spécial ; mais ils ne se bornent pas là : ils lui assignent, parmi les circonvolutions de l'encéphale , un organe situé à la base de cet appareil , sur le siège précis duquel ils paraissent être dans une légère dissidence. « La région du crâne , dit M. Yimont, où cette partie de l'encéphale est logée chez les quadrupèdes, est la fosse sphénoïdale latérale. Dans l'homme , la situation est la même. »
Sans élever aucune contestation sur l'existence d'un instinct spécial de conservation , et tout en laissant aux phrénologistes leurs prétentions réciproques sur la découverte de l'organe affecté à cet instinct, nous ferons observer: 1° que cette action de fuir au moindre bruit , que M. Vimont rapporte , suivant les anciennes opinions, au sentiment de conservation , est , ainsi que nous Pavons déjà exprimé dans un précédent chapitre , attribuée par Gall à l'affection passagère de l'instinct de propre défense trop faiblement développé , c'est-à-dire à la peur ; 2° que , pour renverser l'opinion de Gall à cet égard , il eût peut-être été convenable d'établir que la peur n'est pas une qualité négative dépendant le plus souvent de la faiblesse d'un organe, et que tout ce qu'on attribue à l'instinct de conservation très-développé, par exemple, la tendance à fuir, l'amour exagéré de la vie, la crainte exagérée de la mort , pouvait se rencontrer chez un homme très-courageux , et , vice ver ça, qu'un poltron pouvait ne pas redouter la mort , en supporter l'idée , n'avoir que de l'indifférence pour la vie, etc. Je ne nie pas la possibilité de ces faits; mais je crois qu'il fallait les établir, et , s'ils existent , on a eu tort de ne pas le prouver. 8° Quant au siège de l'instinct dont nous nous occupons, il était peutêtre possible de procéder avec moins de précipitation , d'examiner comparativement , par exemple , un certain nombre de cerveaux de suicidés , et pareil nombre de cerveaux d'individus qui avaient passé pour très-attachés à la vie. Cette manière d'agir était logique, puisque le soi-disant organe de conservation est, par sa position , soustrait à tout examen pendant la vie. Au lieu de cette marche simple, que Gall n'eût pas manqué de suivre (i), les auteurs précités ne rapportent,
(i) Gall et Spuroheim avaient commencé des recherches dans ce sens, et ils avaient noté que les crânes des suicidés présentaient plus de densité que ceux des autres individus. On sait aujourd'hui que l'épaisseur et la densité du crâne ne sont pas plus particulières au suicide qu'à tout genre de folie qui a duré longtemps, ou à la vieillesse. Gall lui-même avait le crâne épais et dense, et, certes , il n'était pas porté au suicide. Il faut donc à cet égard continuer les recherches.
pour prouver l'existence d'un organe de conservation dans l'espèce humaine , que chacun un seul cas , et il s'en faut malheureusement beaucoup que ces cas soient concluants. La preuve émise par M. Vimont consiste dans le crâne d'un ancien canonnier , mort au Val-de- Grâce, crâne très-étroit dans la région qui devait loger l'organe. «Cet homme, selon ce qui m'a été raconté par un de ses amis , dit M. Vimont , était un des plus grands bretailleurs qu'il y eût au monde , et très-peu soucieux de sa vie, qu'il exposait chaque jour dans de nombreux duels. » Ce fait nous parait sans valeur. Pour qu'il appuyât en effet l'opinion relative à l'existence d'un organe de conservation , il faudrait qu'on eût bien constaté que le canonnier , insouciant de sa vie , au lieu d'être bretailleur , était au contraire inoffensif et d'un caractère pacifique ; sans quoi nous avons le droit d'attribuer ses duels , et la faculté avec laquelle il expose sa vie , à la combativité (instinct de propre défense exagéré ), et avec d'autant plus de raison) que M. Vimont, qui lui-même admet cet instinct, laisse son observation incomplète, et ne dit pas dans quel degré de développement cet organe existait chez le canonnier. La preuve fournie par M. Georges * Combe consiste dans l'unique observation d'une personne qui , dorant sa maladie, manifestait un grand regret de quitter la vie, et dont le cerveau présenta , à la base, un développement très-remarquable de la partie interne du lobe moyen. Ce n'est là encore qu'un fait peu concluant, et M. Combe ne dit pas si la personne qui regrettait la vie avait l'organe du courage.
Laissons, au reste, cette discussion : des faits plus concluants viendront sans doute éclaircir ce qui concerne l'organe; occupons-nous de l'instinct, puisqu'on lui donne de nouveaux droits d'entrée parmi les facultés de l'homme. Il n'est pas impossible que des hommes courageux regrettent beaucoup la vie, et qu'au contraire des hommes très-peu courageux n'y tiennent pas. J'ai vu des gens portés au suicide, et j'en ai vu un grand nombre; ils ne m'ont pas paru tous également doués d'un grand courage. J'ai vu un jeune homme se montrer dans un duel presque pusillanime , et se tuer trois jours après d'un coup de pistolet. Je connais au contraire beaucoup d'hommes d'un courage à toute épreuve , et qui cependant, par les soins extrêmes qu'ils prennent de leur santé, donnent à croire qu'ils ont un grand amour de la vie. H ne serait donc pas impossible qu'il existât réellement un instinct spécial de conservation, et que , par la suite, on ne vint à découvrir un organe à cet instinct ; mais, en attendant cette découverte, il reste un fait acquis à la physiologie comme à la pathologie : c'est que certains individus ont une horreur démesurée de la mort, et que d'autres ont un penchant réel à abandonner la vie. Quelle que soit la cause pro-