CHAPITRE PREMIER
L'organe du tact est la peau en général ; celui du toucher, c'est-àdire du tact aidé de la locomotion et d'une organisation nerveuse particulière, est spécialement la main, ce qui veut dire que cet organe peut nous faire apprécier quelques notions des corps, que le reste de la peau ne saurait donner. La peau a pour excitants propres tous les corps capables de produire une impression sur elle ; elle nous fait connaître leur température et leurs qualités les plus générales.
Mais la peau n'est pas seulement l'organe du toucher, elle est encore un organe sécrétoire, exhalant et absorbant ; elle appartient donc à la fois aux fonctions de relation et aux fonctions de nutrition. Nous ne devons la considérer, dans ce chapitre, que sous le premier rapport. Elle sera étudiée sous les autres , dans la seconde partie de ce travail.
Nous avons peu de choses à dire sur l'hygiène de la peau considérée comme organe du toucher. Tout ce que Galien, Helvétius, beaucoup de métaphysiciens et même de naturalistes ont attribué à ce sens, relativement à la supériorité de l'intelligence de l'homme sur celle des animaux, ue mérite pas même d'être réfuté. La main est sans doute un instrument merveilleux pour l'exécution de beaucoup de choses; mais cet instrument n'est rien si le cerveau ne le dirige. Le toucher ne rec-
tifie pas plus les erreurs des autres sens, que ceux-ci ne rectifient les siennes. La nature n'a pas édifie de sens pour commettre des erreurs qui fussent rectifiées par d'autres sens. Tous se prêtent un appui mutuel. Tout ce qu'on a attribué au toucher sous ces rapports, appartient donc à des organes plus relevés qui le mettent en œuvre.
Le tact , indépendamment des notions, ou plutôt par les notions mêmes qu'il transmet au cerveau, veille, comme les autres sens, à la sûreté et à la conservation de l'individu : Ebreard cite un cas dans lequel un malheureux ayant perdu la sensibilité d'un bras qui avait conservé sa mobilité, se le cassa sans s'en apercevoir. M. Rullier a vu un autre malade, qui avait perdu le tact dans les membres inférieurs , se brûler, à deux reprises , les genoux placés trop près d'un poêle, assez profondément pour qu'il se format de larges escarres, et ne tenter rien pour se soustraire à un danger dont rien ne l'avertissait.
L'exercice du toucher et du tact, est , chez l'homme , un puissant auxiliaire dans l'acte de la copulation.
La culture continuelle du toucher loi donne une délicatesse extrême» Nous en avons la preuve dans les aveugles qui, forcés d'exercer beaucoup ce sens, et surtout d'apporter beaucoup d'attention dans cet exercice, distinguent les couleurs par les impressions diverses que font sur la peau les inégalités différentes qui constituent chacune d'elles. 11 est inutile de donner des règles pour l'exercice du toucher : nous apprenons de nous mêmes comment les diverses brisures do la main doivent s'écarter, se rapprocher, s'étendre, se fléchir, pour se mouler en quelque sorte sur les corps extérieurs, et s'appuyer isolément ou simultanément sur tous les points d'une surface.
Les précautions à prendre pour conserver la finesse du tact sont : la propreté, les bains tièdes, les lotions , les onctions, le massage, toutes les recherches de la toilette , la finesse et la souplesse des vêtements (voyez pour tous ces objets les Appareils sécréteurs), enfin réloignement de tout exercice capable d'épaissir l'épidcrrae du corps, et en particulier celui des doigts ; elles sont nécessaires aux personnes livrées à des travaux dans lesquels certains objets doivent être touchés avec légèreté et adresse , par exemple, aux musiciens exécutant des morceaux difficiles sur des instruments à cordes , etc.
Les circonstances, au contraire, qui enlèvent au tact sa finesse et sa susceptibilité, sont l'exposition du corps presque nu aux intempéries de l'atmosphère: les professions dans lesquelles les ouvriers manient fortement les corps durs, les substances très-chaudes; celles, en un mot, qui laissent la peau exposée à tous les agents extérieurs, et dont l'exercice épaissit l'épidémie : par exemple, les professions de conducteur de trains de bo;s, de débardeur, de forgeron, etc.
Disons ici, par anticipation, qu'il faut se garder de mettre le tact trop à l'abri des impressions, car ce serait le moyen d'y développer une sensibilité exagérée qui souvent pourrait devenir funeste.
L'exercice du tact, en nous fournissant la connaissance de la température ou du calorique libre , soit de notre propre corps , soit des objets qui l'environnent, indique parfaitement le degré de chaleur qui convient au maintien de la santé. Les nerfs cutanés qui président au tact , sont pour cet objet un thermomètre bien plus sûr que les instruments de physique. Lors donc qu'il y a désaccord entre ceux-ci et la sensation tactile, c'est toujours à cette dernière que nous devons nous en rapporter ; ainsi , au thermomètre , la pierre a la température du bois ; le chanvre celle de la laine ; nos caves ont la même en été et en hiver ; cependant marchons sur un plancher dallé, couvronsnous de tissus de chanvre , entrons en été dans une cave , et nous éprouverons une sensation de froid, que ne nous causera ni le parquet , ni la laine , ni l'air de la cave en hiver ( ce phénomène a lieu , pour les deux premiers cas, parce que la pierre a plus de capacité pour le calorique que a'en a le bois, et que le chanvre en a plus que la laine; et, pour le second, parce qu'à notre tissu, nous comparons lu température de l'air extérieur à celle de la cave). Cette sensation de froid dont ne nous a nullement avertis le thermomètre , dans ces diverses circonstances, ne nous causera pas moins, si nous n'y obvions, tous les dangers qui auraient pu résulter de corps réellement froids au thermomètre. Pour prendre encore un autre exemple, qui se présente chaque jour à notre observation, le bain nous paraîtra plus chaud ou plus froid, quoiqu'à la même température, au thermomètre, selon que nous aurons passé une bonne ou une mauvaise nuit, que nous serons mieux ou moins bien disposés ; et nous verrons, en parlant des bains, combien il peut être préjudiciable d'en prescrire thermoniétriquement la température. La conséquence à tirer de ce qui précède , c'est que les sensations tactiles, relatives à la température, chez l'enfant, l'adulte et le vieillard, doivent être écoutées et servir de règles d'hygiène, relativement à l'emploi des vêtements, des bains, à la disposition des habitations , etc. ( Voyez ces mots ).
Lorsqu'il s'agira d'endurcir l'homme contre les vicissitudes naturelles de température, il faudra toujours avoir présent à l'esprit, que ce n'est pas contre la douleur ou les sensations qu'on doit l'endurcir, mais seulement contre les causes qui produisent la douleur ou les sensations désagréables. En entendant bien ce principe que nous avons émis dans nos lois générales d'hygiène , on procédera toujours avec gradation, et l'on devra s'arrêter aussitôt qu'une sensation désagréable sera éprouvée; par ce moyen on ira beaucoup plus
loin qu'en brayant la douleur, car on ne le fait jamais, impunément.
Le nouveau-né sera tenu chaudement, parce que toute impression de froid frappe douloureusement une peau à peine couverte d'épiderrae, et qui sort d'un liquide d une température de 20 à 30 degrés. L'instinct, les expériences physiologiques, la statistique, sont ici d'accord pour prouver la nécessité de ce précepte.
Une des manifestations de l'instinct de t amour de la progéniture (voyez ce mot) chez les animaux placés immédiatement au-dessous de l'homme, porte les mères à soustraire avec soin leurs nouveau-nés à Faction des vicissitudes atmosphériques ; et de plus la nature évite en général de produire en hiver ceux qui souffriraient le plus du froid.
Les expériences physiologiques de M. F. W. Edwards (Influence des agents physiques sur la vie, in-8°; Paris, 1824) établissent : 1° Que la faculté productrice de la chaleur est à son minimum chez l'enfant nouveau-né (sa température prise sous l'aisselle est de 34°,75 terme moyen) et qu'elle s'accroît successivement jusqu'à l'âge adulte (la température de l'adulte est de 36°, 12 ). Le besoin de la chaleur doit donc être plus considérable là où le foyer intérieur n'a pas la mémo activité. 2° Que les plus jeunes sujets sont ceux qui se refroidissent le plus facilement , et que c'est de cette disposition à se froidir , que dépend leur mortalité. C'est donc encore un motif pour les mettre à l'abri du froid.
Des expériences faites postérieurement (1829, par M. Flourens), sur déjeunes oiseaux de basse-cour, montrent combien le froid est nuisible à ces animaux.
Les recherches statistiques sur les rapports qui existent entre la mortalité des enfants dans le premier âge de la vie , et l'état thermométrique de l'atmosphère, établissent que la mortalité des nouveau-nés est en rapport avec le froid.
Il résulte en effet des recherches de MM. Villerraé et Milne Edwards, sur la mortalité des nouveau-nés en France , pendant 1818 et 1819:
1» Que les décès des enfants au-dessous de trois mois sont plus nombreux dans les départements situés au nord du 49° de latitude, que dans ceux qui se trouvent au sud du 45°. La mortalité est aux naissances, dans les premiers, comme 1 est à 7,96, et dans les seconds comme 1 est à 10,72, pour l'année 1818 ; et pour l'année 1819,1a mortalité, par rapport aux naissances, est dans le nord, comme 1 est à 9,12, et dans le midi, comme 1 est à 11,70.
2° Que les plus nombreux décès arrivent pendant la saison la plus froide.
De ces premiers résultats on peut conclure que le froid accroît les chances de mort pendant le premier âge de la vie.
Nous supprimons ici, à dessein, ce qui , dans lè travail cité, a rapport à la mortalité des nouveau-nés , pendant les grandes chaleurs , mortalité qui , suivant les auteurs , se rapproche do celle qui a lieu pendant l'hiver , quoiqu'elle soit un peu moins marquée, et nous faisons cette suppression : 1° parce que les statistiques des pays voisins de la France , ne fournissent pas ce résultat ; 2° parce qu'on peut attribuer la mortalité pendant Tété à d'autres causes qua la chaleur : la mortalité, en effet, dans Tété, en France, même suivant MM. Villermé et Milne Edwards , n'est pas aussi considérable dans le midi que dans le nord.
D'autres recherches faites en Italie par l'astronome Toaldo, savant prêtre de Padoue, par le docteur Trévisan , de Castelfranco , et rapportées par MM. Villerméet Edwards, établissent encore la funeste influence du froid sur les enfants nouveau-nés (i).
M. Herrmann, par ses calculs statistiques sur la mortalité des enfants en Russie, calculs qui embrassent un intervalle de douze ans , met à même de conclure que l'effroyable mortalité des enfants (600 décès d'enfants sur 1,000 décès totaux) dans certaines éparchies plutôt que dans d'autres, est due au froid. Si M. Herrmann n'arrive pas lui-même à cette conclusion , c'est parce que de l'identité de latitude de certaines contrées avec d'autres ou avec la Suède , il conclut à tort l'identité de température, ce qui est loin d'avoir lieu , au moins d'après le travail de M. Alexandre de Humboldt, sur les lignes isothermes et la distribution de la chaleur à la surface du globe (a).
Suivant M. Quetelet, directeur de l'Observatoire à Bruxelles, dont les calculs reposent sur douze années d'observations dans les Pays- Bas , pour deux enfants qui meurent en janvier , on n'en perd qu'un seul au mois de juillet (3).
Suivant M. le docteur Lombard, qui base son mémoire sur des faits extraits des registres de l'état civil de Genève, et comprenant 17,623 décès répartis dans un intervalle de vingt-quatre ans, le maximum des . décès pour le premier mois de la vie, correspond au mois le plus froid (janvier), et le minimum aux deux mois les plus chauds (juillet et août). D'après les tableaux de M. Lombard, les mois les plus froids augmentent tellement les décès, qu'ils en doublent le nombre et même au delà (4).
(i) Voyez Influence de la Température sur la mortalité des enfants nouveau - nés ( Annule* d'Hygiène, tome u, p. 291, Paris 1819).
(a) Voyez Mortalité des Enfants en Russie, par Herrmann ( Même ouvrage, t. îv, page 317).
(3) Voyez le même ouvrage , tome vu , p. 564 .
if\) Voyez de? Influence des saisons sur la mortalité à différents Ages { Même ouvrage , tome x , p. 93 ) .
Les recherches de M. le docteur Patin , sur les naissances et décès dans la ville de Troyes , recherches embrassant une période de dix ans, sont les seules qui paraissent faire exception aux précédentes.
« Dans la vieillesse seulement, dit ce médecin, on voit le nombre des décès s'accroître constamment en raison directe du peu d'élévation de
température Pour l'enfance, au contraire, c'est la saison chaude
qui paraît avoir eu l'influence la plus défavorable ; car les mois d'octobre, de septembre et d'août sont ceux où la mortalité a été la plu» grande, et le mois de janvier ne tient plus que le quatrième rang. »» (Annales, t. xiv, p. 445.) Mais noiis devons dire que M. Patin, en opérant sur la totalité des décès de chaque mois, a trouvé les mois de janvier ét de février , les plus chargés ; et qu'en divisant les décès par âges, il a établi de trop larges périodes pour pouvoir apprécier la mortalité dans les premiers mois de la vie : en effet, des trois tableaux dont M. Patin tire ses conclusions , la période qui a trait à notre ob*> jet, comprend réunies les dix premières années de la vie ; or , on sait que ce n'est que dans les premiers mois que le froid exerce sa funeste influence, et qu'il est au contraire favorable après la seconde année; l'exception apportée par M. Patin n'est donc qu'apparente.
D'après tout ce qui précède , on voit combien il est ujile de défendre soigneusement le nouveau-né contre le froid. Toaldo , touché de l'état dans lequel étaient les enfants qu'on lui présentait pour le baptême , conseille d'ondoyer les nouveau-nés dans la maison de leurs parents et de ne les porter à l'église qu'au bout de trente ou quarante jours. Suivant ce savant prêtre , ce transport à l'église serait la cause de la mortalité si grande des enfants chrétiens , qui forme dans la marche trévisanne, plus des deux cinquièmes des décès totaux comparée à celle des juifs qui , dans Padoue et Vérone , malgré l'opération douloureuse de la circoncision, forme à peine un cinquième des décès. Enfin les auteurs que nous avons cités s'élèvent avec raison contre ce transport soit à l'église, soit à la mairie, et M. ViUermé, entre autres, voudrait vOir une disposition législative qui prescrivît à l'officier de l'état civil de constater les naissances, au domicile mêmedu nouveau-né, comme le médecin constate les décès au domicile du mort.
Après les six premières semaines , on devra habituer peu à peu l'enfant à l'air ; on fortifiera cette habitude à mesure que la faculté productrice de la chaleur se développera. Pour les enfants d'un an ou de deux ans, l'hiver n'est pas plus dangereux que les autres saisons; et c'est même, suivant M. Villérmé , pendant cette partie de l'année que les décès de ces enfants sont le moins nombreux (i). Ce précepte
(i) Annale» et Hygiène , iomen , p. 305.
d'habituer peu à peu l'enfant à l'air, ne doit pas être négligé ; car il viendra un temps où, moins assidûment surveillé, il pourra souvent rester exposé au froid. Alors on sent combien il est utile qu'il soit, pour ce temps , formé à braver impunément toutes les impressions atmosphériques ; c'est le seul moyen de lui épargner tous les maux qui affligent , à l'occasion de la moindre négligence ou du moindre changement dans l'air , les enfants habituellement trop bien vêtus , trop bien garantis contre toute influence extérieure, élevés comme l'on dit, dans du coton. L'enfant, endurci de bonne heure, n'aura pas à redouter les accidents qui surviennent à l'époque de la dentition , ou du moins sera plus en état de leur résister. Si cette époque arrive avant qu'on ait pris le soin d'endurcir l'enfant à l'air , il ne faut rien entreprendre jusqu'à ce qu'elle soit passée, et continuer de le garantir contre le froid.
Après la première dentition, on habituera peu à peu l'enfant à rester tête nue ; on le couvrira de vêtements qui seront graduellement rendus plus légers ; on le tiendra toujours éloigné du feu; on le nettoyera avec de l'eau qui , d'abord tiède, sera , par gradation , rendue froide (voyez Lotions). Par ces pratiques, Tépiderme s'endurcira, les papilles nerveuses se feront à l'impression du froid. Mais , je le répète, il faut aller par gradation, et si l'enfant éprouve une impression assez désagréable pour lui faire pousser des cris violents , c'est une preuve qu'on aura été trop vite. Une fois ces habitudes acquises , elles doivent être continuées pendant toute la vie ; elles sont le plus sûr garant de la santé : elles sont une espèce de fonds mis en réserve pour lutter avantageusement contre les maladies dont les causes n'auront pu être éloignées.
Ainsi arrivé à l'âge de la puberté , âge où les facultés productrices de la chaleur sont à leur plus haut degré, et pendant lequel l'été est plus à redouter que l'hiver, l'adolescent , pour ne pas perdre plus tard la précieuse faculté de résister aux impressions de froid et de chaud , ne devra jamais, dans les pays froids, ou pendant les saisons froides , s'habituer à rester dans des appartements bien fermés et bien chauffés. Par la même raison, dans les pays chauds ou pendant l'été, il ne devra pas s'habituer à rester enfermé dans des appartements très-frais , et se soustraire constamment et entièrement à la chaleur.
Si l'homme a négligé de s'endurcir contre les vicissitudes atmosphériques , il ne lui reste plus d'autre moyen que de s'y soustraire. Il devra être sur ses gardes à l'époque du changement des saisons , user de grandes précautions lorsqu'il s'agira de changer la nature de ses vêtements , etc. Nous reviendrons sur ce sujet ( voyez Peau , Vêtements , etc. ).
Quant aux changements brusques qui sont produits par des températures artificielles, on devra toujours s'en garantir, d'abord parce qu'il n'y a pas de nécessité h les supporter , ensuite parce qu'ils sont plus pernicieux que les vicissitudes naturelles.
La sensation du froid plus facilement éprouvée par l'adulte qui a dépassé quarante ans , l'avertit de la diminution des forces productrices de la chaleur animale ; l'hiver recommence à lui faire sentir sa funeste action , et , suivant M. Quetelet , les effets en sont si sensibles sur la mortalité , qu'après l'âge de soixante-cinq ans , le froid est aussi à craindre pour les vieillards que pour les enfants nouveaunés , et qu'il le devient même davantage après quatre-vingt-dix ans , puisqu'il meurt de deux à trois de ces vieillards en hiver, pour un seul au mois de juillet (Ouvrage cité, p. 665). On doit donc, à mesure qu'on s'approche davantage de la vieillesse, éviter avec plus de soin la sensation du froid, car, si d'un côté l'on se refroidit moins facilement que dans l'enfance, d'un autre côté, les dangers du refroidissement sont plus irrémédiables.
Le fluide électrique transmettant, selon toute apparence, ses effets à l'économie par le moyen des nerfs cutanés , ou étant au moins un des agents naturels extérieurs qui d'eux-mêmes peuvent frapper la peau , peut être étudié dans cet article où la peau est considérée comme organe d'impression. Quelques courtes considérations physiques sur ce fluide feront apprécier et la manière dont il agit , et les moyens proposés pour se mettre à l'abri de ses dangereux effets.
Tous les corps, à des degrés variables, selon leur nature, sont pénétrés de fluide électrique. Le globe terrestre en est une source inépuisable; c'est pour cela que toutes les fois qu'on le fait intervenir dans l'explication des phénomènes électriques, on l'appelle réservoir commun. Le fluide électrique est composé de deux éléments, désignés sous les noms de fluide positif et de fluide négatif. Ces deux éléments, combinés ensemble dans l'état ordinaire et dans des proportions égales, ne se manifestent par aucun phénomène sensible. L'électricité ne développe, d'une manière appréciable, ses propriétés, que lorsqu'un des deux éléments est en excès , ou que lorsqu'ils ont été séparés. La chaleur et le frottement sont les moyens le plus généralement employés pour rendre les corps électriques* Mis à l'état de liberté les éléments électriques de même nature se repoussent et ceux de nature opposée s'attirent. Un corps électrisé mis en contact avec un corps conducteur , lui communique une partie de son électricité. Les métaux, beaucoup de substances animales, tous les liquides , excepté l'huile , sont bons conducteurs de l'électricité ; le verre , les résines , la soie , l'air sec , sont mauvais conducteurs de ce fluide.
Les corps dans lesquels se trouve développée l'électricité , sont dit* isolés quand ils n'ont aucune communication directe avec -un corps conducteur.
Quand l'équilibre est parfait entre le fluide électrique du globe et celui de l'atmosphère, l'on n'aperçoit aucun phénomène électrique, cependant l'électricité n'en a pas moins sur l'homme, comme sur les végétaux , une action quelconque. Cette action ne doit pas nous occuper ici ; elle n'excite aucune sensation.
Quand il existe une différence entre les proportions de l'électricité du globe et celle des nuages , une action électrique se manifeste par des signes plus ou moins sensibles , et qui font sur l'homme une impression plus ou moins forte , à moins pourtant que l'air ne soit très-sec et très-isolant, et les nuages placés à une très -grande distance du globe. Dans ce cas la communication est interceptée, et, malgré ce défaut d'équilibre , il ne se manifeste aucun phénomène électrique. Si ce cas n'a pas lieu, l'équilibre se rétablit : il se rétablit sans secousse , si l'air acquiert des propriétés conductrices dans une grande étendue , comme lorsqu'il survient un brouillard épais , une forte rosée; mais si l'air reste sec, que des nuages, abondamment chargés d'électricité, avoisinent le globe, le fluide électrique n'est plus silencieusement conduit vers la terre, et l'équilibre ne se rétablit que par de violentes explosions avec production de lumière , qui donnent lieu à ce qu'on appelle tonnerre, éclairs. Quand l'orage consiste en des roulements sans éclat , la scène se passe entre les nuées dont les plus surchargées d'électricité se déchargent sur celles qui en sont le moins chargées. Quand la décharge électrique se fait de la nuée à la terre, on dit vulgairement que le tonnerre tombe; et quand, dans cette prétendue chute , on aperçoit l'étincelle électrique passer à travers l'atmosphère , on dit que la foudre sillonne Voir.
On conçoit . maintenant que l'homme, placé au milieu de ces influences , doive en recevoir un effet quelconque. C'est aussi ce qui a lieu des deux manières suivantes:
Si les nuées chargées d'électricité restent quelque temps sans s'en décharger sur le globe, soit parce qu'elles ne contiennent pas encore assez de fluide pour que l'explosion ait lieu ; soit parce qu'elles se bornentà s'équilibrer entre elles , les personnesnerveuses éprouvent un accablement singulier, qui leur fait prévoir l'orage avant qu'il ne se soit annoncé par aucun signe. Cet accablement ne ressemble pas à celui qui serait produit par une forte chaleur ; il est accompagné d'une agitation intérieure, d'unmalaise particulier, de tremblements dans les membres, d'un sentiment d'oppression, d'une anxiété pénible. D'autres personnes éprouvent des troubles dans la digestion, et surtout des borborygmes,
quelquefois la diarrhée et même des vomissements. D'autres ressentent des douleurs vagues dans les articulations, sur les cicatrices d'anciennes blessures, aux moignons des membres amputés et aux cors aux pieds , lorsque ces durcissements de la peau sont anciens. Ces effets disparaissent quand l'équilibre commence à se rétablir, et , après les premières détonations , ils font place au calme. La frayeur peut en augmenter l'intensité , peut donner lieu à quelques-uns d'entre eux ; mais certainement la majeure partie ne sont pas dus à cette cause , et surviennent avant qu'on n'ait encore aucune espèce de pressentiment de l'orage , surviennent chez des hommes qui sont au-dessus de la crainte du tonnerre , surviennent chez les animaux , chez les fous. M. Nick, dans son mémoire sur les conditions qui font changer la fréquence du pouls, dit avoir observé qu il prend un peu de/réquence à l'approche des orages ; que cette fréquence persiste pendant la durée du météore et qu'elle cesse avec lui (1). Nous n'avons pas vérifié cette assertion, mais nous croyons que si elle est vraie, elle pourrait bien ne l'être que d'une manière relative, ainsi que presque toutes celles contenues dans le mémoire de M. Nick, que nous aurons encore occasion de citer en parlant des exercices de corps, des aliments, etc. Sans vouloir préciser maintenant à quelle influence doivent être attribués les effets précités , nous remarquerons qu'au moyen de l'électromètre de Gavallo , on peut prouver que la sphère de l'électricité atmosphérique s'étend des nuages jusqu'aux fenêtres de nos appartements ; ce point de la science est mis hors de doute par des observations qui remontent à l'antiquité, et par le fait suivant qui se trouve dans l'ouvrage de M. Becquerel. Le 8 mai 1881 , à Alger, après le coucher du soleil, toute l'atmosphère étant en feu , et annonçant un orage violent, des officiers qui se promenaient sur une terrasse furent très- étonnés de sentir leurs cheveux se dresser et de voir une petite aigrette de lumière blanche à chacun de ceux de leurs camarades. En élevant leurs mains il se formait également des aigrettes au bout de leurs doigts. Toutes les personnes qui furent exposées ainsi à l'action de l'électricité atmosphérique , éprouvèrent des contractions nerveuses dans les membres et une lassitude générale, principalement dans les jambes. Il faut attribuer cette grande quantité d'électricité dans l'atmosphère au peu d'eau hygrométrique qui s'y trouvait , car l'air par lui-même étant un très-mauvais conducteur, conserve l'électricité que diverses causes lui ont fait acquérir, si l'eau ne la lut enlève pas pour la transmettre à la terre. On s'endurcira d'abord contre les effets de l'électricité atmosphe-
(i) Archives générale* de Médecine, p. 115, mai 1831.
rique , par les moyens généraux qui détruisent la susceptibilité ner-* veuse, tels que les exercices musculaires, le sommeil , l'absence desstimulants fonctionnels du cerveau , les bains frais , l'habitation à la campagne, etc. On préviendra les effets qui dépendent de la peur , par une éducation morale appropriée ( voyez Éducation du courage > deuxième section ). Ensuite on diminuera , au moment même de Forage , l'intensité du malaise éprouvé , en s'abstenant de se charger l'estomac de trop d'aliments , et d'aliments de propriétés opposées , en aidant la digestion par une conversation agréable, une promenade dans un appartement très-frais , etc.
Venons maintenant à l'autre effet du fluide électrique , sa rentrée subite du nuage dans le sol. Si l'homme fait partie des conducteurs qui établissent la communication entre le nuage et le globe au moment où s'opère le brusque rétablissement de l'équilibre entre ce nuage et le globe, il reçoit la foudroyante décharge. La commotion peut être assez violente pour lui donner instantanément la mort ; il peut aussi être foudroyé sans être tué , car son corps étant un médiocre conducteur , la matière électrique peut glisser sur lui sans y entrer en totalité, surtout quand sa surface n'est pas humide. La commotion peut être bornée à un ébranlement général très-fort, qui laisse quelquefois des traces plus ou moins durables ; d'autres fois la foudre produit des escarres, des brûlures. Rien au reste n'est plus varié et en même temps plus extraordinaire que les accidents produits par la foudre ; pour se rendre compte de beaucoup d'entre eux, il faut connaître les circonstances au milieu desquelles se trouvaient les individus frappés , et notamment la matière de leurs vêtements.
Pour prévenir les dangers qui résultent des décharges électriques, il faut user de quelques précautions. La première et la plus sûre de toutes , est de faire mettre un paratonnerre sur la maison que l'on habite, et de s'y tenir enfermé pendant l'orage (voyez Paratonnerre, article Habitation).
A défaut de paratonnerres , les caves voûtées seront pour les personnes craintives, le plus sûr refuge de la maison. La pierre est un trop mauvais conducteur du fluide pour qu'A puisse la traverser. Il n'arriverait donc aux caves que par l'escalier, circonstance bien rare, à moins qu'une rampe de fer ou de bois ne conduisît à ces lieux.
D'autres précautions un peu plus raisonnables que cette dernière , résultent des principes généraux précédemment émis sur le fluide électrique. Ainsi, il faut fuir, pendant les orages , les maisons et les lieux très élevés et terminés en pointes ; se garder de chercher dans les églises ou sous les arbres, quand même ceux-ci seraient résineux, un abri contre l'orage : « Quand la foudre tombe sur un bâtiment ha-
bité , dit M. Becquerel , c'est toujours de préférence sur les tuyaux de cheminée , tant à cause de leur élévation, que parce qu'il sont tapissés intérieurement de suie qui conduit mieux l'électricité que les briques et les pierres. Elle suit ordinairement les ferrures qui se trouvent sur son passage. On doit donc éviter de se placer , dans des temps d'orage , près des cheminées et des fenêtres » (i).
Si ce que nous venons de dire no suffit pas pour faire sentir combien était dangereuse la coutume de faire sonner les cloches des tours pour conjurer les orages , et d'exposer un malheureux aux effets réunis de l'action attractive des pointes et de l'action conductrice des cordes humides, nous ajouterons que, pendant la nuit du 14 au 15 avril 1718, le tonnerre tomba , en Basse-Bretagne, dans l'espace qui sépare Landernau de Saint-Paul-de-Léon, sur vingt -quatre clochers, et de préférence sur ceux dans lesquels on sonnait pour l'écarter ; que le 11 juillet 1819, tandis qu'on sonnait dans le village de Château-Vieux, à l'occasion d'une cérémonie funèbre, la foudre fondit sur l'église , tua neuf personnes sur la place et en blessa quatre-vingtdeux ; enfin que, dans l'espace de trente- trois ans, la foudre a frappé trois cent quatre-vingt-six clochers , et tué cent trois sonneurs. Ce résultat devrait bien faire ouvrir les yeux à l'autorité sur un préjugé encore maintenu, dit on , dans certaines campagnes.
On doit s'interdire le plaisir du cerf-volant pendant les orages, surtout lorsque quelques gouttes de pluie ont déjà rendu l'air et la corde du cerf-volant meilleurs conducteurs de l'électricité.
On a évalué , par un calcul fondé sur la différence de vitesse avec laquelle se meuvent la lumière et le son , que le nuage est à cent soixante-trois toises de distance quand on peut compter une seconde ou un battement de pouls entre l'éclair et le bruit ; à trois cent quarante-six toises , si Ton en peut compter deux , et ainsi de suite. Si l'appréciation , faite par ce moyen , de la distance du corps électrique n'est d'aucune utilité pour parer les accidents , elle peut du moins servir à rassurer les personnes craintives , en leur prouvant que lorsqu'elles ont vu l'éclair , elles ne doivent plus redouter l'explosion qui l'a causé.
L'homme peut encore être frappé par d'autres décharges électriques que par celles des nuages. Le gymnote , espèce d'anguille , se défend , lorsqu'on le pèche , par la décharge do sa batterie électrique, et cette décharge est assez forte, sinon pour tuer un cheval , au moins pour l'étourdir et le faire noyer. Dans la séance de V Académie des sciences du 27 mars 1837, M. Savary. en rendant compte d'un
( i) Traité de V Électricité et du Magnétisme.
travail de M. Masson , de Caen , rappelle qu'il est arrivé qu'une personne tenant le gymnote électrique dans la main , et reeevant coup sur coup ses décharges , n'a pas pu lâcher l'animal , tant la contraction des muscles de l'avant-bras était violente»
Le moyen d'éviter les décharges électriques du gymnote, lorsqu'il est harponné , serait de le soulever dans l'air avec une corde bien sèche.
La torpille , autre anguille électrique , ne cause de commotions que lorsqu'elle est soulevée au-dessus de la surface de l'eau.
Une jeune femme de Douai vient d'accoucher, dit le journal Libéral du Nord, d'un enfant mâle , robuste , qui a donné à l'accoucheur une commotion électrique. Cet enfant, placé aussitôt après sa naissance dans un berceau d'osier supporté par un isoloir à pieds de verre , a donné des signes non équivoques d électricité. Il a conservé, pendant vingt-quatre heures , cette propriété remarquable, à tel point que lo médecin a pu charger une bouteille de Leyde, tirer des étincelles , et faire une foule d'autres expériences physiques.