RÉGIME ALIMENTAIRE
bogues souffrances et quelques intervalles de mieux, il arrive tel symptôme qui annonce une irrémédiable lésion de l'appareil digestif. Quelle existence ! A quoi servent un nom , la fumée de la gloire , les hautes qualités de l'esprit? Y a-t-il compensation ? Voltaire ne le croyait pas , car en parlant du président Héuault, comblé des dons de la nature et de la fortune , il ajoutait : Mais il n'a rien, s'il ne digère.
Ce qu'il y a de déplorable , c'est que les infirmités , vengeresses de la raison et de la nature, ne surgissent pas sur-le-champ; on n'acquiert pas distinctement ici la notion corrélative de la cause à l'effet. La jouissance est présente , et le mal absent , preuve certaine que le médecin a tort, qu'il exagère , qu'il surfait sans cesse. Tout le monde n'a pas les yeux d'Addisson , qui voyait la goutte , la fièvre , l'hydropisie en embuscade sous chaque plat.
11 faut bien se persuader néanmoins que le grand œuvre de la digestion, la transsubstantiation alimentaire, est une opération importante, complexe, réclamant l'activité pleine et entière des forces digestives,à partir de la mastication, qui en est le premier acte, le commencement d'animalisation de l'aliment ; en un mot , qu'il s'agit d'une fonction qui tient radicalement aux forces de l'économie puisqu'elle en est la source. La matière viable que l'organisme extrait de la matière inerte ne s'obtient que par une énergie complète de l'appareil intestinal ; c'est donc sur cet appareil qu'il faut constamment veiller : mais la plupart des gens de lettres, des artistes, des hommes d'Étal, etc. , malgré leur supériorité, s'abandonnent ici, comme en beaucoup de choses , à leur traiu de vie ordinaire, ou à l'impulsion générale que donne la mode. Quelques-uns affectent maintenant une excessive sobriété; ils sont abstèmes , ne boivent que de l'eau et ont horreur d'un bon repas. Rien de mieux pour un esprit que de se faire esprit le plus possible ; mais tout en évitant un excès , ne tombe- 1- on pas dans un autre ? Les forces de l'estomac, en général, ont besoin chez eux d'être soutenues; il faut exciter modérément l'appareil digestif et les vaisseaux absorbants de cet appareil, vaisseaux si énergiquement nommés racines intérieures par Boerhaave. Un régime aqueux , trop ténu , non substantiel, produit, entretient et augmente l'atonie, la susceptibilité du canal alimentaire. Fendant l'épidémie du choléra- morbns qui éclata à Paris, au printemps de 1832, plusieurs gens de lettres adoptèrent un plan de vie cénobitique, dont on avait beaucoup de peine à leur démontrer le danger. Cependant le plus grand nombre , comme les gens du inonde , penche en général vers l'excès contraire. N'a-t-on pas fait de la gourmandise une science politique et philosophique, science qui a ses préceptes et ses règles ? Un célèbre gastronome n'a-t-il pas posé en principe « qu'on a laissé la faim au vulgaire, parce qu'elle est funeste à l'art, en s'accommodant de tout, et qu'on s'est réservé l'appétit, qui appelle la science à son secours pour être stimulé.» Dégradant sybarîsme! honteuse gastrolatrie ! d'autant plus perfide que l'âge n'en corrige pas, qu'elle se cache même sous certaines formes agréables et de bon ton. De gallé de cœur ,1e plus spirituellement du monde, on s'inocule les germes d'affreuses maladies, dont la moindre est une obésité fatigante qui engourdit les facultés, obscurcit l'âme en rendant plus épais les murs de sa prison. Le gros ventre fait le gros entendement En effet, dit Yaugban, comment croire que les vapeurs qui s'élèvent d'une grosse et vaste panse ne forment point un brouillard de stupidité entre le corps et la lumière de l'esprit (i).
(l) lt y a pourtant des exceptions, parmi lesquelles il faut compter Diderot. Malgré la fougue de son imagination et les travaux de la méditation, son embonpoint était passable. On «ait que Marivaux en ayant fait la remarque & une dame, ceUe-ci lui répondit : « En effet ces philosophes ne restemblent pas mal aux bécassines, qui s'engraissent dans les brouillards. »
638 HYGIÈNE. — SUPPLÉMENT
Le calcul en a été fait: un homme opulent, enclin à la nonne chère, prend quarante fois plus d'aliments qu'il n'en a rigoureusement besoin. Il faut le croire, la nature, comme la fortune, faitausii des ingrats. Commentée pas la remercier chaque jour qu'on est exempt de maladies après de tels excès? car rien ne prédispose aux maladies comme un état continuel de plénitude et d'ingurgitation abdominale. Quant à moi, je ne cesserai de redire aux personnes dont la santé est l'objet de cet ouvrage , le judicieux principe de Sanctorius : Qui comedit magis quàm oportet , alitur minus quàm oportet. ( Aph, 54. ) Elles éviteront non-seulement, par une sobriété conforme à leur estomac , une foule de maux, mais les facultés de l'intelligence se maintiendront en activité. C'est une vieille et excellente maxime, toujours répétée par le bon sens, la philosophie et la médecine, que la tempérance est la mère nourrice du génie. Les Muses sont chastes, ajoutez encore qu'elles sont sobres. Cette tempérance a pour but et pour effet de rendre la tête froide, les idées nettes et le jugement sain. La faculté de l'aliment passe au cerveau , a dit un ancien , vérité répétée depuis par le médecin Laneisi : Quale est alimentum, iatiëest chytu*;qualis chylus , talis sanguiê , qualis tandem sanguis, taies sunt spiritus. H y a ici un enchaînement decauses physiques morales dont on ne peut nier l'influence, h Jamais homme ayraant sa gorge et son ventre , ne fist belle œuvre. » (Charron ) Que des gens d'esprit proclament en riant, Gasterea pour une dixième Muse, on le conçoit, mais qu'ils se gardent de sacrifier sur ses autels: autrement les maladies arrivent promptement , et la gloire s'enfuit. La vie n'est pas longue , quand on ne vit que d'indigestion. L'historien Mézerai en faisait naïvement l'aveu ; la goutte qui le tourmentait si fort lui venait de \* feuillette et de la fillette.
Toutefois le reproche ordinaire ne manquera pas ici. FautU avoir sans cesse la balance à la main , doser son pain et son vin , compter ses morceaux? Voudriez-vous , dira t-on , renouveler la loi de Sparte , qui imposait une amende quand l'embonpoint dépassait une certaine mesure ? A Dieu ne plaise ! la médecine , comme la sagesse, est un guide et non un tyran. Toutefois il est des règles générales qu'aucun individu n'enfreint jamais impunément , le lecteur en jugera. Voici les principes :
1° Connaître exactement la force, l'énergie, les répugnances, les prédilections, et, j'ose le dire, les caprices de son estomac. Une expérience journalière et réfléchie doit éclairer sur ce point important. Manger ce qu'on digère bien , rejeter ce qui incommode. Voilà la règle suprême , le sommaire de tous les préceptes , ce qui nous débarrasse d'une foule de détails qui encombre les traités d'hygiène.
2° Apaiser la faim, et ne jamais l'irriter : ah ! que de maux ce simple et court précepte , bien observé , éviterait à l'humanité !
5° Ôue la quantité d'aliments soit toujours proportionnée à la puissance digestive. La force organique est d'autant plus active, qu'elle s'exerce sur une moindre quantité de matière; c'est-à-dire qu'elle agit en raison inverse des masses; ce que l'estomac ne peut pas digérer est un véritable poison.
4o Manger de peu et peu ; c'est le régime philosophique par excellence, car les béatitudes gastronomiques se payent trop cher. Cependant il faut toujours avoir égard à la disposition particulière de son estomac. Louis Cornaro avait fini par une sobriété telle, qu'il ne mangeait plus à chaque repas qu'un jaune d'oeuf; encore, dit sa petite-nièce, en faisait-il à deux fois sur la fin de sa vie. Mais Lessîus et autres imitateurs du célèbre Vénitien ne purent jamais supporter un pareil régime (i).
(i) On sait que Cornaro publia quatre traités de diététique. Il écrivit le premier a fige de quatre-vingt-six ans, le second a quatre-vingt-huit, le troisième à quatre-vingt-dix, et 1* quatrième à quatre-vtngt-quinte.