RÉGIME ALIMENTAIRE
An reste, loul est relatif, bien qu'on ne doive jamais trop solliciter l'estomac. Ici comme ailleurs, il faut se contenir et s'abstenir , triste lot de la philosophie, mais qui éloigne bien des maux.
3« Gardez-vous de confondre l'appétit de l'estomac avec l'appétit du palais ; ce dernier n'est <pie trop souvent factice. Ce qui plaît au goût, ce qui Batte la sensualité est parfois très-dangereux à l'estomac. Lequod sapit, nutrit , est un chant de sirène dont il faut se méfier. La bonne cuisine a cela de dangereux , qu'elle fait trop manger ; or, Pécueil est ici bien près de la volupté.
6° Éviter toute distraction forte, importune, pendant le repas. Convive aimable et gai, soyezà votre aise ; éloignez toute idée pénible; ce que l'on mange au sein de la joie prodoit à coup sûr un sang pur, léger et nourrissant ; que le poison de la vanité ne gâte pas les mets les plus sains ; mais surtout laissez voguer en paix le vaisseau de la chose publique.
7» Consulter le besoin et l'habitude pour le nombre des repas. En général , pour bien digérer, il faut que l'estomac ait complètement achevé la digestion du repas précédent. Cependant je remarque que les estomacs faibles , ont besoin de manger peu et souvent; ce qui prouve la fausseté de ce vieux dicton : Setnel comedere, angelorum est; bis eodem die, hominutn ; frequentiùs brutorum.
8° Faire un choix d'aliments convenables, sans exclusion, rafraîchissants, calorifiants , légers, substantiels, toujours selon la tolérance gastrique. Encore une fois , l'aliment qu'on digère le mieux est le meilleur. Qu'est-ce que la digestion? c'est une fonction qui consiste dans l'affinité de soipoursoi, dans l'attraction des éléments similaires ; c'est la reproduction des organes par la puissance même de leur action. Or, ce qu'il y a de mieux est de s'abandonner à l'instinct de l'estomac , quand du reste cet organe est sain , bien constitué. « Les fraises et la crème me rendent triste , » dit M»« Dudeffand ; dès lors elle se gardait d'en manger
9° Le besoin une fois satisfait , la borne est posée, l'excès se trouve au delà : il faut même, dans certains cas, avoir le courage d'immoler son appétit* sa santé. Si vous gorgez l'estomac , si vous le condamnez sans cesse à de rudes épreuves , il y aura une réaction éminemment à craindre. Les dîners de Platon , comme on sait, étaient fort médiocres le jour même, le lendemain on les trouvait délicieux. J'aime ce proverbe arabe : «La tempérance est un arbre qui a pour racine le contentement de peu , et pour fruit la santé et le calme »
10° Si par circonstance on mange plus qu'on ne doit , il faut se restreindre les jours suivants. John Saint-Clair fait mention d'un homme de lettres très-distingué qui, étant obligé de passer de temps en temps quelques semaines à Londres , se trouvait toujours incommodé des grands repas auxquels il était invité ; il imagina d'y remédier en se faisant une règle de jeûner tous les dimanches, et de ne prendre ce jour-là d'autre nourriture qu'un oeuf poché, ce qui lui réussit. L'empereur Vespasien faisait diète un jour par mois ; c'est une excellente coutume.
Je finirai ces préceptes généraux, en faisant observer que beaucoup d'hommes studieux , méditatifs , poètes , etc. , ont quelquefois un appétit assez vif, tandis que la digestion est ensuite laborieuse : cela provient du défaut d'équilibre entre la sensibilité de l'estomac et la tonicité contractile de ce viscère. La pre-
(i) Le choix des aliments est d'autant plus important que les plus petites quantités répétée* influent a la longue sur l'économie. Par exemple, un médecin a calculé que celui qui avale dans la journée trois gros de sel de cuisine, en a introduit dans son corps plus de huit livres au bout de l'année ; à soixante ans il eu aura employé sept cent vingt livre». Ainii rkn nVst indifférent sous oe rapport.
HYGIÈNE. - SUPPLÉMENT
mière, souvent exagérée , donoe le sentiment de la faim, tandis que la véritable puissance digestive réside dans la seconde. Il en est de même pour les convalescents; la force de leur estomac ne répond jamais au tourment de leur appétit. Il faut se garder ici du lairantem stomachum dont parle Horace.
Ce que nous avons dit de la nourriture , en général , peut s'appliquer aux boissons alimentaires. Celle dont l'estomac s'accommode le mieux doit être préférée aux autres , et les goûts sur ce sujet sont infiniment variés. Cependant il en est une que nous ne pouvons passer sous silence , c'est le café.
A ce mot de café, je ne sais quel souvenir confus d'idées riantes, de sensations agréables, vient doucement agiter l'imagination des penseurs (i). Selon eux, que peut-on penser, que peut-on écrire sans cette liqueur active, exhilarante, qui excite le cerveau, fait fermenter les idées, et laisse en paix la raison ? C'est par elle seule que , sans ivresse , on se croit heureux ; aspirer son doux et délicieux arôme est déjà une jouissance. J'ai connu un homme d'esprit qui, à l'aspect d'un tableau de maître, ou en lisant de beaux vers, s'écriait avec transport : h Cela sent le café! » Personne n'ignore combien les poètes ont célébré cette délectable boisson, et l'hyperbolique qualification de liqueur intellectuelle qui lui fut donnée. Quelques médecins ont même partagé cet enthousiasme. Barthei disait du café , qui réchauffait : « Il me débêtise. » Zimmermann ne pouvait s'en passer, et par modération , il n'en prenait que quatre tasses par jour : mais aussi quelle santé ! quelle fin ! Le malheur est que l'habitude une fois prise, on ne peut plus s en passer, malgré les maux qu'on en ressent et qu'on cherche à déguiser. Les Indiens disent de Peau-de-vie : « C'est faire du feu; » Ce feu brûle leur» entrailles , cependant ils continuent d'en avaler.
Depuis Fontenelle , on répète par moquerie que le café est un poison lent. Eh bien ! qu'importe qu'il soit lent, si c'est un poison en effet ? Son mode d'action est certainement, infailliblement celui d'un poison , toutes les fois qu'il n'est pas en rapport avec une organisation donnée. On ne saurait nier que le café soit , en général , un stimulant énergique du système nerveux, qu'il active la circulation, qu'il échauffe le sang . qu'il le détermine au cerveau , qu'il agite, qu'il produit l'insomnie , qu'il irrite l'estomac et ôte l'appétit , qu'il occasionne des tremblements, qu'il maigrit, etc. ; en un mot, qu'il excite les forces, mais ne les répare pas. Demandez maintenant s'il est un poison ou non. Son effet principal est de pousser à l'extrême la constitution nerveuse et d'affaiblir l'énergie musculaire. C'est là son danger , et danger d'autant plus perfide , qu'on ne l'aperçoit pas. On l'a déjà dit , le café tue en caressant. Quelquefois , cependant, il produit sur les nerfs une action immédiate et bizarre , une sorte d'anomalie de la sensation. « Lorsque j'ai pris beaucoup de café , disait le philosophe Licbtenberg, je m'effrayede tout, et même de certains bruits, avant de les entendre. Nous avons donc d'autres organes de l'ouïe|que les oreilles. »On répond que l'habitude neutralise les mauvais effets du café ; ne peut-on pas en dire autant du vin, des liqueurs fortes? et cependant l'expérience démontre le contraire. Puis viennent les citations de personnes qui ont vécu longtemps en prenant du café. Certes , il ne serait pas
II) Rousseau dit à Bernardin de Saint-Pierre, en traTersant les Toileries, où l'on sentait une odeur de café î « Voici un parfum que j'aime beaucoup ; quand on en brûle dans moo escalier, j'ai des voisins qui ferment leur porte, moi j'ouvre aussitôt la mienne... C'est tout ce que j'aime des choses de luxe, les glaces et le café. » Voltaire , Frédéric II , Napoléon , une foule d'hommes célèbres, ont fait excès du café. Écoutons ce dernier, déjà malade, et consultant le docteur Arnott : « Le café fort, et beaucoup, me ressuscite. Il me cause une cuisson, un rangement singulier, une douleur qui n'est pas sans plaisir. J'aime mieux souffrir que de ne pas sentir. » ( Extrait des pièces, etc., t. \y p. 4*4* )