III. Du repos et du sommeil
La fatigue, qui suit, à un moment donné, l’exercice et le travail, est due à trois causes physiologiques : 1° l’usure de la subsLance contractile ; 2° l’accumulation, dans le muscle, des matériaux de déchet, principalement de l’acide lactique ; 3° l’épuisement de l’influx nerveux. Il est probable que la première de ces raisons est la moins importante, puisque, dans un état de fatigue extrême, la volonté peut encore obtenir des muscles un effet énergique. La seconde est certaine; les physiologistes éteignent ou amoindrissent l’irritabilité d’un muscle en y injectant de l’acide lactique; inversement, si on lave, à l’aide d'une solution saline injectée dans les vaisseaux, l’acide lactique accumulé dans un muscle de grenouille tétanisé par épuisement, on lui rend la faculté de répondre à l’excitation. Quant au système nerveux, c’est surlout lui qui a le sentiment de la fatigue. En tout cas, le repos est également nécessaire à celui-ci et au muscle; dans le repos, le muscle répare ses pertes de substance contractile, se débarrassepar l’absorption vasculaire de ses matériaux de déchet, redevient alcalin ; le système nerveux reprend une provision d'influx.
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La fatigue est plus vite ressentie dans une contraction continue que dans des contractions interrompues, mais répétées : soutenir un poids à bras tendu; garder la station debout sur les deux pieds, sont des actions musculaires rapidement pénibles. C’est que, sans compter les grandes alternances entre l’état de mouvement et celui de repos, il faut que, même dans le mouvement soutenu, il y ait des alternatives d'activité et de relâchement, permettant jusqu’à un certain point cette réparation musculaire et nerveuse dont il vient d’être parlé, « la nutrition rythmique », selon l’expression de James Paget.
Toute l’animalité, on pourrait dire : toute la nature, est soumise à cette loi d’alternance et de périodicité ; mais l’homme y est particulièrement assujetti. La succession de la nuit au jour esL pour lui comme « une diastole cérébrale », succédant à la systole.
L’exercice — et le travail — peuvent être excessifs par la continuité et la répétition des mêmes mouvements, ou par l’intensité de l’effort.
Dans le premier cas, la fatigue se traduit par le tremblement et les crampes. Si cet excès devient habituel, loin de grossir par l’exercice, comme c’est la règle, le muscle s’amaigrit et s’atrophie. 11 y a des « atrophies musculaires professionnelles », qui ont été particulièrement étudiées par Onimus, et qui envahissent uniformément les muscles surmenés : les deltoïdes, par exemple, chez les ouvriers que leur travail oblige de répéter pendant des heures le mouvement de soulever un poids au-dessus de leur tête avec les bras. D’autres fois, ce sont des paralysies plus ou moins complètes et étendues : crampe des écrivains, des télégraphiées, des pianistes, des typographes, etc. ; nystagmus des mineurs; paralysie des forgerons ( Hammer Palsy). Frank Smith calcule qu’un bon ouvrier en porte-plumes frappe par jour 28,800 coups de marteau ; 28,400,000 en dix ans, s’il travaille d’une façon continue à raison de 300 jours par an.
S’il s’agit d’efforts violents, il peut y avoir production de hernies , de varices, des ruptures musculaires et même des fractures ou des luxations. La fréquence des lésions cardiaques ou vasculaires, imputables aux exercices violents, est contestée, comme on l’a dit plus haut, et effectivement contestable. Mais il ne paraît plus impossible que, chez les individus dont les parois artérielles ou cardiaques sont en souffrance pour une autre raison, les efforts considérables ne déterminent la dilatation du cœur, la rupture d’une valvule aortique, les fissures de la membrane interne de l’aorte, condition d’un anévrysme prochain.
Toutefois, il est plus essentiel encore, selon nous, d’envisager les conséquences du surmenage vis-à-vis de la vitalité générale. L’individu surmené est sans défense contre les agents atmosphériques, le froid, la pluie; nous avons vu (page 363) que c’est dans ces circonstances que se produisent particulièrement les catastrophes par le froid ou la chaleur; la fatigue a presque toujours préparé le terrain des congélations et des insolations. U £ii est de même vis-à-vis des principes spécifiques de maladies ; le choléra, le typhus, capables d’ailleurs d’envahir aussi les forts, font des ravages particulièrement effroyables dans les groupes surmenés. A. Vital a cilé un médecin qui vivait impunément depuis des semaines au milieu des tv phi-
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ques d’Algcrie (I8G8) et chez qui le typhus éclata au retour d’une course à cheval des plus fatigantes; comme si le germe, déjà présent dans l’économie, ne pouvait prévaloir qu’autant que celle-ci s’affaiblit par une fatigue physique. Maintes fois, les médecins militaires ont signalé l’explosion d’une épidémie de lièvre typhoïde chez des troupes rentrant d’une expédition, au point qu’on aurait pu croire à une influence tellurique. Nous avons nous-mème cherché à établir que les grandes épidémies typhoïdes de la campagne de Tunisie et du camp du Pas-des-Lanciers (1885) étaient dues au surmenage de troupes jeunes, parties de leurs garnisons avec des germes de lièvre typhoïde qui fussent restés latents ou, au moins, peu meurtriers, dans les conditions ordinaires. Aujourd'hui, la découverte des leucomaïnes et la connaissance des effets toxiques des matériaux de déchet non éliminés ont servi, à tort, à quelques théoriciens de hase pour édifier la théorie de 1 ’aulotijp/iisalion, c’est-à-dire pour essayer de faire revivre la doctrine morte de la génération spontanée de la lièvre typhoïde.
Il est à noter que, dans l’état de surmenage, la réparation par l’alimentation est assez difficile; l’estomac lui-même participe à l’alanguissement général, ne sollicite pas les aliments et reste quelque temps sans les élaborer d’une façon satisfaisante.
Les différentes formes du repos. — 1° Il est une façon de se reposer, applicable à l’état de veille, et qui consiste simplement, soit à relayer les muscles les uns par les autres, soit à changer d’occupation, soit à substituer un exercice récréatif à un travail pénible. Le soldat, debout sous les armes, se repose en faisant porter le poids du corps alternativement sur l’un et l’autre pied; il se repose de la station verticale en marchant. L’homme attaché à une œuvre intellectuelle se repose en faisant du mouvement extérieur. Les enfants se reposent de la classe en se livrant aux jeux de balle, de barre, etc. Tous, nous nous reposons de n’importe quel travail en allant passer quelques heures au théâtre, au concert, au café, au billard.
L’hygiène approuve absolument, en principe, les délassements. Peut-être aurait-elle des restrictions à formuler quant à la forme; mais elle répugne à donner des conseils qui n’ont point chance d’être écoulés. En acceptant, faute de mieux, ces réunions en groupes denses, qui sont les théâtres , les cafés , les salons , les bals, elle se borne à réclamer, mais rigoureusement, les mesures qui garantissent la salubrité de l’air dans les locaux alfeclés au plaisir. Les anciens paraissent avoir, beaucoup plus que notre époque, cultivé les délassements dramatiques, lyriques et autres, en plein air. C’était le mode naturel et le vrai.
2° Dans les exercices de gymnase, les marches militaires et tout exercice méthodique, on introduit à intervalles réguliers des pauses et des haltes plus ou moins longues. Les ouvriers des champs et de l’atelier, à quelques exceptions près, font de môme instinctivement, sauf la régularité des repos.
Les travailleurs de toute classe suspendent le mouvement professionnel pour les repas et, d ordinaire, pendant quelque temps encore après, surtout
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après le repas de midi, qui est le plus important de la journée. Ce repos est nécessaire à la bonne élaboration des aliments et à la mise en circulation des matériaux de restitution. Dans les pays chauds, on le fait assez long pour échapper à la plus forte chaleur du jour, et beaucoup de personnes le consacrent au sommeil; c’est la sieste ou méridienne , que certains individus pratiquent aussi dans les pays tempérés. Il n’est pas absolument utile de dormir pendant la sieste; mais c’est une salutaire coutume de passer, au repos et à l’ombre, les trois ou quatre heures du milieu du jour desétéstorrides. La mortalité de nos troupes en Algérie a diminué dès le moment où l’on a adopté le règle de sonner la retraite à 10 heures du matin et la diane à 2 heures après-midi, à partir du commencement de juin jusqu’à la fin d’aout. Quant à la sieste en pays tempéré, c’est simplement une mauvaise habitude; mais il est douteux qu’elle soit positivement nuisible. La plupart des animaux, les oiseaux particulièrement, s’assoupissent quelques heures dans le milieu du jour, en digérant la nourriture prise dans la matinée.
3° Il y a, enfin, pour toute la nature et pour tous les travailleurs, un repos parfait et prolongé, le sommeil, qui mérite de faire l’objet de quelques réflexions.
lie sommeil. — C’est un état dans lequel les fonctions de la vie de relation sont presque complètement suspendues, la vie organique se continuant, au contraire, avec la plus parfaite régularité. Toute l’activité nerveuse ou même musculaire n’est pas interrompue; les perceptions ne sont pas absolument supprimées; la preuve en est que le cerveau enfante les rêves et que des mouvements s’accomplissent dans le sommeil, que des paroles, des cris au moins, se font entendre. Mais la perception consciente et la volition se sont pour un moment retirées. Il en résulte que les conditions se réunissent au mieux pour la réparation nerveuse et musculaire et pour l’intégrité des phénomènes chimiques qui préparent les matériaux de cette réparation.
On n’a pas encore dit la raison du sommeil. Mais l’on comprend bien que l’incapacité des centres nerveux soit amenée par l’accumulation, dans leur substance, des matières ponogènes (de ndvoî, fatigue), selon l’interprétation cfObersleiner et de Preyer, adoptée par Marvaud. Il est apparent que la présence des matériaux de déchet dans les muscles concourt au même résultat. Les physiologistes ne savent pas encore précisément si le sommeil s’accompagne de congestion ou d’anémie cérébrale ; la plupart inclinent vers la théorie de l’anémie. Pourtant, on voit les pléthoriques, les congestifs, s’endormir plus aisément que les anémiques; l’homme qui dort a quelque turgescence de la face ; l’opium congestionne le cerveau, et II. Huchard le conseille dans les lésions cardiaques de l’oriflce aortique, qui sont anémiantes ; A. Vital attribuait à l’anémie les insomnies des vieux Algériens.
L’habitude et l’influence' de la périodicité nychlhémérale ont une grande part dans l’envahissement du sommeil, chez la plupart des adultes. Aussi, la nuit estelle le moment physiologique pour dormir, sauf chez les petits enfanls qui dorment toujours, quand ils ne tètent pas. Quelques excentriques font régulièrement du jour la nuit et réciproquement; ainsi, ce colonel berlinois, cité par Œsterlen, qui se levait à 10 heures du soir, déjeunait, et se promenait de onze heures à quatre heures
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du matin. Mais, pour tout le monde, la veille et le travail pendanL la nuit, dût-on se reposer de jour, sont singulièrement pénibles. On a essayé de faire marcher les troupes pendant la nuit, lorsque la chaleur de la saison ou de la contrée faisait redouter les marches de jour; à la troisième étape les soldats étaient épuisés. (Toutefois, le fait de ne pas voir les aspérités de la route, dans l’obscurité nocturne, contribue à la fatigue.)
La nuit aide encore au sommeil en ce qu’elle soustrait aux sens, à la vue et surtout à l’ouïe, la dernière à s’endormir, les causes d’excitation. Dans les villes, môme, le bruit des affaires, des industries, des passants, des voitures, s’affaiblit à mesure que la nuit s’avance, parce que l’agitation humaine est difficile à la lumière artificielle. C’est évidemment l’occasion propice de goûter un sommeil tranquille et réparateur. Dans les grands centres, néanmoins, on prolonge la veille, soit poulie travail, soit surtout pour le plaisir, quitté à ne s’éveiller, le lendemain, qu’assez tard dans la matinée. C’est une des raisons pour lesquelles on vieillit vite dans les villes. 11 se manifeste, en France et à Paris, une heureuse tendance à restreindre cette fatigante prolongation de la veille ; on se lasse de sortir des théâtres après minuit, et l’on fréquente les « matinées » littéraires. Depuis que la Préfecture de police autorise les cafés à ne pas fermer pendant la nuit, on les abandonne volontiers à 10 heures du soir. Il n’y a plus guère que le vice, plus ou moins élégant, qui intervertisse les heures et, inutile dans le jour, s’exténue au long des nuits.
Tout le monde a besoin de dormir, mais à des degrés divers, selon les dispositions individuelles et surtout selon les âges. La privation de sommeil ost un supplice, dont on dit que certains peuples se servent vis-à-vis des condamnés à mort. Ne serait-elle que partielle qu’elle abrégerait l’existence ; les individus que les chagrins, les remords ou quelque autre passion absorbante empêchent de dormir, tournent dans un cercle fatal.
11 est des gens très occupés, des savants, qui ne peuven.t prendre leur parti de ce sacrifice d’un tiers ou même d’un quart de l’existence, que l’humanité fait au besoin de sommeil. John Hunter ne dormait que S à <5 heures, Lacépède, 4 heures; Mirabeau, de Humboldt, moins encore. Cuvier, en revanche, se couchait à minuit et ne se levait pas avant 9 heures du matin. C’est une preuve à citer que l’on peut à la fois soigner sa santé et servir la science. Nous avons cru remarquer maintes fois que le travail d’un homme tombant de sommeil, ou même résistant avec une apparence de succès contre ce besoin, ne vaut pas la peine qu’on se donne pour se tenir éveillé. En produisant moins, l’on produit meilleur. Et puis, après Lacépède et Humboldt, il y aura encore des hommes qui creuseront la vaste carrière de vérités que renferme la nature.
Les petits enfants, avons-nous dit, ont besoin de dormir beaucoup; mais ils peuvent le faire sans être bercés. Ce balancement vertigineux ne rend service qu’aux nourrices, en faisant cesser les cris de l’enfant. Mais, d’habitude, si l’enfant crie, c’est qu’il lui manque quelque chose; qu’il a faim, ou qu’il est sali, ou que le maillot le met hors de lui. Assez avant encore dans la seconde enfance, le besoin du sommeil est remarquablement impérieux et prolongé; on doit se garder d’entretenir la veille, chez les petits garçons ou les petites Qlles, par une occupation ou un amusement quelconque. De sept à douze ans, il ne faut guère moins de dix heures de sommeil. Les
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enfants, d ailleurs, échappent assez peu a, 1 inlluence des saisons et dorment, naturellement, un peu plus en hiver qu’en été.
11 faut de six à huit heures aux adultes bien portants; l’école de Salerne avait pris la moyenne :
Septmu Doras dormiro sat est juvenique senique.
Gomme les faibles ont plus besoin de sommeil que les forts, on permettra plutôt huit heures et môme neuf aux jeunes filles et aux jeunes femmes.
Les vieillards ne dorment guère et n’en éprouvent que faiblement le besoin.
La question du lieu du repos et celle des moyens d’assurer la calorification pendant le sommeil sont comprises dans I’habitation et le vêtement (Voy. dans ces chapitres, les paragraphes spéciaux). Nous n’ajouterons qu’un mot relatif à la nécessité d’assurer le plus possible au dormeur l’indifférence vis-à-vis des oscillations de la température extérieure. L. A. Bonnal, à la suile déplus de mille expériences, a pu affirmer: « que les variations de température de l’air extérieur influencent d’une manière très appréciable la chaleur d’un sujet placé dans un appariement, bien que la température de ce dernier n’ait pas varié. L’action du milieu ambiant se borne à modifier la température périphérique du corps. L'abaissement nocturne ne se produit pas d’une manière aussi nette si, au lieu d’être au lit, on resLe assis à lire ou à écrire ». En toute saison, le minimum de la température du corps s’observe de minuit à trois heures du matin et peut descendre jusqu’à 36°, 3; à Paris et à Milhau, après que la température nocturne se fut abaissée pendant plusieurs jours jusqu’à zéro, l’auteur trouva un minimum de 36°, Oo. En été, le minimum n’est qu’entre 36°, 4 et 36°, 3.
Le refroidissement nocturne du corps est en rapport avec le fait bien connu du ralentissement des oxydations dans le repos et surtout dans le sommeil, que nous avons signalé (p. 86o). Il est donc important de couvrir sérieusement le soldat au bivouac, si l’on ne peut entretenir des feux auprès de lui, et d’envelopper efficacement, pendant la nuit, le corps des personnes qui, comme le conseillent Jàger et Broxvn-Séquard, dorment les fenêtres ouvertes, en vue de diffuser dans l’air libre la vapeur et Je poison pulmonaires. Nous avons recommandé précédemment de cbaufl’er, en hiver et pendant le jour, les parois et non l’air de la chambre « coucher. Ces parois rendent du calorique au corps de l’habitant nocturne.
L’homme élève sa couche au-dessus du sol et fait bien : il faut, le plus possible, pendant le sommeil, s’affranchir des influences thermiques, liygroscopiques et des gaz du sol. On dort rarement dans le décubitus dorsal ; mais plutôt couché sur un côté, le droit de préférence. La position n’est pas rectiligne, mais un peu incurvée, rappelant de loin l’attitude des quadrupèdes, qui se mettent « en rond » pour dormir. L’essentiel est qu’il y ait un relâchement complet et agréable de tout le système musculaire et que les gros viscères, le foie en particulier, reposent sur un plan et ne fassent pas percevoir de tiraillements pénibles. Les malades atteints d’hépatite ou d’épanchement pleural considérable se couchent soigneusement sur le côté malade.
Nous avons truité (page 822) la question du lit et du vêlement nocturne -