ALLAITEMENT MERCENAIRE
spéciale.]
et, au besoin, les nourrices elles-mêmes (Brochard, Charpentier, etc.).
Toutefois, en observant cliniquement le nourrisson, on reconnaîtra aux signes suivants (Coudereau) que la nourrice est bonne : l’enfant a bonne mine, il est gai, son sommeil est tranquille. Le ventre n’est point volumineux ni dur, les fausses-côtes ne sont pas relevées. Il ne crie, en général, que quand il a faim. Il urine très abondamment. Ses selles, bien liées, présentent la couleur de jaune d’œuf, exhalent une odeur sui generis, qui n’affecte pas désagréablement l’odorat. Elles ne doivent être ni caillebolées, ni grumeleuses, mais consistantes et bien homogènes, abondantes. La balance, qui, à elle seule, ne prouve rien, accuse un accroissement de poids de 25 à 30 grammes par jour en moyenne.
On sait que les émotions morales, les excès alcooliques, à plus forte raison les maladies, altèrent immédiatement les qualités du lait et troublent ou renversent les signes favorables qui viennent d’être indiqués.
La nourrice dans la maison et sous les yeux de la mère semble offrir de sérieuses garanties. Pourtant, la vraie mère doit se souvenir qu’il n’y a là qu'une suppléance alimentaire et qu’elle n’est pas dispensée des autres charges de la maternité. A bien dire, la mère devient la surveillante de la nourrice et son aide, quelquefois même sa servante. Il importe de ne pas altérer même l’humeur de cette étrangère, qui ne se méprend d’ailleurs pas sur l’importance de son rôle. — Nous dirons plus bas un autre aspect de la situation.
La nourrice au dehors n’est pas également à redouter dans tous les cas. Lorsqu’une femme de village ou de petite ville place son enfant dans la localité même ou dans la campagne à proximité, chez quelque paysanne, mère de famille, déjà exercée à l’élevage des enfants, avantageusement connue, et que de fréquentes visites des parents peuvent avoir lieu, les conditions ne sont pas très inquiétantes. Ici, la nourricerie n’est pas une industrie; c’est une mère qui rend à une autre, moyennant rétribution, un service dont elle dispose et qui, d’ailleurs, n’abandonne pas son propre enfant. Il n’en est malheureusement plus de même dans les campagnes qui entourent les grandes villes et dans quelques-uns de nos départements où l 'industrie nourricière est entrée dans les mœurs. Celte pratique a d’assez graves conséquences et a suffisamment excité les soucis des hygiénistes pour être, à cette place, l’objet de quelques développements.
Industrie nourricière. — La nourrice qui émigre et vient nourrir à la ville compromet l’existence de son propre enfant; celle qui n’émigre pas et •reçoit un nourrisson chez elle compromet l’existence de son enfant et celle du nourrisson. Cette menace n’est que trop souvent suivie d’effet, et les révélations de Bertillon (1858), MonoL de Montsauche (1805), Brochard, Broca, Devilliers, Husson, Marmisse, Vacher, etc., ont prouvé que l’allaitement mercenaire est une des grandes raisons pour lesquelles la France perd 178 enfants de 0 à 1 an sur 1,000 naissances, alors que ce chiffre pourrait être réduit à une normale de 90,80 et même 70, comme il l’est réellement chez les nourrissons surveillés par le personnel de la Société protectrice de l'enfance ; soit une économie annuelle d’au moins 80,000 existences
1136 HYGIÈNE DE L’ENFANCE. [Hygiène
sur les 168,000 décès d’enfants du premier âge que nous subissons (Bertillon et J. Bergeron).
Monot a montré comment succombaient en foule les enfants des nourrices émigrées, séparés de leur mère à l’âge de 2 ou 3 mois, privés de lait et de soins, reconduits en bandes par les « meneuses » dès que leur mère était placée, voyageant par tous les temps et par tous les modes, apaisés à force de narcotiques... Au village, le mari, se débauchant par l’absence de sa femme et se taisant pour en partager le salaire; l’enfant, de plus en plus abandonné, s’il n’était pas mort dès le retour de Paris. Quant aux nourrissons placés au dehors, il suffit de rappeler que l’on a pu démontrer que, sur 20,000 qui sortent annuellement de la capitale, 15,000 (75 p. 100) succombaient avant la fin de la première année! Celte chose épouvantable est admise et regardée comme très simple dans les villages du Perche et de la Normandie où la nourricerie est en vigueur. Voir passer un petit cercueil sous le bras d’un homme n’émeut plus les paysans : « Bast ! dit-on, c’est un petit Parisien. » Il y a, d’ailleurs, de fortes raisons de croire que cette destruction organisée se fait quelquefois avec la complicité plus ou moins tacite des parents des nourrissons. Comment se fait cet allaitement dit naturel? Il est probable que souvent il n’y a pas d’allaitement du tout et que les soins généraux manquent tout autant.
C’est pour réagir contre ces perles démographiques que diverses commissions académiques ou gouvernementales, depuis 1867, avaient élaboré des règlements relatifs à la surveillance de l’industrie nourricière, jusqu’à ce que la loi Roussel (23 décembre 1874) fut venue leur donner la vie. (« Art. 1er : Tout enfant âgé de moins de 2 ans, qui est placé moyennant salaire en nourrice, en sevrage ou en garde hors du domicile de ses parents, devient, par ce fait, l’objet d’une surveillance de l’autorité publique ayant pour but de protéger sa vie et sa santé ».) Ce n’est ifue depuis 1879 que l’Administration s’est mise en devoir d’exécuter celte loi.
La loi Roussel admet l’allaitement mercenaire, puisqu’elle en organise la surveillance. Les sociétés protectrices de l’enfance, qui se proposent par-dessus tout la propagation de l’allaitement maternel, surveillaient aussi la nourricerie salariée et prétendent la surveiller mieux que les administrations, ce qui n’est pas impossible. Pourtant, il ne faut pas se plaindre de la loi, et son exécution, bien dirigée, rend déjà des services.
A Paris, dit J. Rochard, l’ex-préfet de police Camescasse institua un service de surveillance dirigé par les médecins, exercé par des dames inspectrices, et obtint de faire tomber de 80 à 20 p. 100 la mortalité des enfants de la première année. Dans le Calvados, sous l’impulsion du préfet Monod, la mortalité des enfants âgés de moins de 2 ans est tombée successivement de 7,20 p. 100, en 1880, à 5,84 en 1881, 5,49 en 1882 et 5,41 en 1883.
La mortalité des enfants placés à nourrice à l’extérieur ( Haltekindcr ) serait moyennement de 44,8 p. 100 à Berlin (Uffelmann, Skrzeczka) et 37 à Munich. L’administration se vante, dans cette dernière ville, de faire si bonne garde que, parfois, la mortalité des nourrissons extérieurs est au-dessous de celle des enfants allaités par leur mère. Mais Pettenkofer a fait voir que les conditions dans lesquelles cette statistique est recueillie ne permettent de lui accorder qu’une confiance très limitée.
Allaitement naturel par les femelles d’animaux. — Beaucoup de femelles de mammifères pourraient être employées à donner directement leur lait au petit de l’espèce humaine. Nous avons vu (page 902) que le lait des cavales
spéciale.) ALLAITEMENT ARTIFICIEL. 1*37
■et des ânesses se rapproche, à plusieurs égards importants, de celui de la femme. Coudereau y joint le lait de chienne, dans lequel il y a, comme •dans celui de la femme, prédominance de l’albumine sur la caséine, et même le lait de chèvre, où ce rapport est renversé, mais avec une prédominance de caséine moindre que dans le lait de vache. (Pour 100 d’albumine, selon l’auteur, la caséine est 22,75 dans le lait de femme; 173,09 dans le lait de chèvre; 239,20 dans le lait de vache.) On n’utilisera guère la vache comme nourrice directe, parce que son lait a besoin d’être modifié pour être adapté aux capacités digestives de l’enfant. La cavale et même l’ânesse pourraient être des nourrices dangereuses dans un moment de caprice ou d’indocilité; d'ailleurs, il ne semble pas que l’on puisse jamais trouver là une ressource susceptible de généralisation et d’un prix abordable; l’ànesse perd son lait au bout de six mois, quand elle est séparée de son petit. Restent la chienne, qui a été utilisée dans des cas encore assez rares, mais avec succès, et la chèvre qui, jusqu’à présent, est la seule nourrice sérieuse des enfants. La chèvre est d’une douceur parfaite, de petite taille; son trayon s’adapte sans peine à la bouche de l’enfant, les médecins de la Société de thérapeutique (Grellety, Constantin Paul, etc.) en approuvent formellement l’emploi, d’ailleurs assez répandu déjà, principalement pour les nourrissons atteints de syphilis, maladie qui ne prend pas sur la chèvre. Coudereau voudrait que, dans son village-nourricerie , des chèvres-nourrices fussent chargées d’allaiter les enfants à partir de l’âge de deux mois, jusqu’à ce que, plus tard, ils puissent digérer le lait de vache.
Dans le milieu urbain, Parrot préfère avec raison l’ânesse à la chèvre, qui a besoin de vivre en liberté. En 1883, il avait élevé, à la nourricerie des Enfants- Assistés (à l’entrée du Bois), 86 enfants syphilitiques, dont 42 au pis de la chèvre et 38 au pis de l’ânesse ; il en avait perdu 34 des premiers et seulement 10 des seconds. Une ânesse peut suffire à trois enfants. Des « ânesseries » (Tarnier) existent en Hollande. Tarnier recommande ce lait bien plus que celui delà chèvre, non seulement au pis, mais encore et plutôt au biberon, à la cuiller, à la timbale.
Allaitement artificiel. — L’allaitement artificiel consiste à offrir à l’enfant le lait emprunté aux mamelles d’une femelle d’une autre espèce en le ramenant le plus possible à la constitution chimique, à la température et à toutes les autres qualités que le nourrisson trouverait dans la façon dont le sein maternel laisse échapper son contenu sous les efforts de suceion du nouveau-né. On le pratique au biberon , à la cuiller, au verre.
A première vue, une telle imitation des procédés naturels est d’une réalisation fort délicate et, néanmoins, d’une portée grave. Coudereau a insisté avec raison sur la fragilité du tube gastro-intestinal du nouveau-né, l’imperfection de ses fibres musculaires, sa salive sans ferment, son pancréas sans action sur l’amidon, ses glandes à pepsine sans pepsine. 11 faut au jeune être un aliment très doux et très riche à la fois, difficile à composer artificiellement et probablement sans suppléance réelle possible. De là les périls de toute sorte de l’allaitement artificiel.
1158 HYGIÈNE DE L’ENFANCE. [Hygiène
L allaitement artificiel, si ^bien mené qti il soit, no vaut pus l’allaitement materne], [ni même l’allaitement mercenaire convenablement contrôlé. Mais, bien établi et scrupuleusement appliqué, il vaut infiniment mieux que les nourrices qui élèvent leurs nourrissons à sec et les laissent mourir de misère et de malpropreté.
I, 'Académie de médecine était donc dans le vrai en soutenant de son autorité la valeur matérielle de l’allaitement maternel ; mais le Conseil municipal de Paris n’avait nullement Lort'de penser qu’un établissement de nourrices artificielles, parfaitement placé, outillé et surveillé, pourrait coûter à la capitale moinsde 15,000 enfants sur les 20,000 qu’elle confie à l’allaitement mercenaire.
Parrot [calculait que, sur 46,245 enfants nouveau-nés restés à Paris en 1881, il en était disparu 10,180 à la fin de la première année. Un peu plus de la moitié, 5,202 étaient [morts d ’athrepsie. Or, de ces 5,202 petits malheureux, 3,067 étaient nourris au biberon. Et, néanmoins, Tarnier accepLe l’allaitement artificiel; — mais en en posant les règles.
Le meilleur allaitement artificiel comportera probablement toujours plus que la mortalité de 5 p. 100 (de 0 à 1 an), qu’on attribue à l’allaitement maternel. Peutêtre même, ce qu’on ne dit pas assez, est-il capable d’influencer fâcheusement, à distance, le développement ultérieur, la vigueur physique ou morale des individus qui y ont passé. Mais nous pensons, avec Jules Guérin, que la mortalité de 70 ou 73 p. 100 n’arrive qu’avec l’allaitement artificiel mal conduit (comme il y a un allaitement au sein illusoire et meurtrier) et n’est pas fatalement altachée à ce procédé. Un des auteursjdes mémoires adressés à l’Académie en 1879 a élevé avec succès ses sept enfants au biberon. Et il est bien d’autres exemples encourageants. Après tout, avec la génération féminine qu’on nous a faite, le lait de femme est rare en France; il faut bien admettre qu’on le remplace quelquefois, et il est heureux qu’on Irouve un moyen de ne pas laisser celte suppléance devenir l’équivalent de la mort.
Les principales conditions que doit remplir l’allaitement artificiel sont :
1° D’être pratiqué avec un appareil simple, qui n’altère en rien le lait. Tarnier emploie plus volontiers la cuiller, le verre, que le biberon, qui a cependant l’avantage de répondre à l’instinct de succion de l’enfant, de ne laisser arriver le lait que par petites portions et de permettre à la salive de s’y mêler. Mais le biberon retient un peu partout du lait qui se coagule, fermente et entretient de nombreux microbes (H. Fauvel). Le verre et la cuiller sont faciles à nettoyer. Le biberon en matière imporeuse (non en métal, toutefois), dont on pourra brosser et passer à l’eau bouillante toutes les parties, sera seul toléré (Descoust). Les enfants qui ont déjà tété prennent plus volontiers le biberon que le verre ou la cuiller. Le biberon est aussi une nécessité pour les enfants atteints du bec-de-lièvre.
Les nourrices mercenaires de Normandie usent beaucoup du petit-pot (Denis Dumont), qui ne serait pas très mauvais, si le lait était bon.
Il fauL évidemment rejeter Y éponge fixée à l’orifice d’une bouteille, le nouet de linge et tous les suçons malpropres du même genre.
2° D’oflrir à l’enfant de bon lait de vache (à défaut d'ànesse ou de chèvre), coupé d’un tiers à un quart d’eau sucrée jusque vers six mois, âge auquel on peut le donner pur. Tarnier inet 5 grammes de sucre dans 100 grammes
spéciale.] ÉLEVAGE A SEC.
d’eau; il reconnaît qu’il serait rationnel de sucrer avec le sucre de lait. La température du lait doit être aux environs de 37° (Tarnier). Blachez est d’avis qu’il soit pris le plus près possible de la traite; Félix (de Bucharest) assure, au contraire, que le lait un peu aigri est plus facilement digéré.
Aujourd'hui, que le lait passe pour pouvoir véhiculer la tuberculose et d’autres virus, il est de règle de le faire bouillir d’abord. D’ailleurs, c’est le moyen d’en retarder la coagulation. Bertling (de Berlin), sous l’inspiration de Klebs, avait inventé, avant Soxhlet (voy. p. 916), un procédé de stérilisation du lait à 120°, qui semblait à Albu modifier avantageusement la caséine.
Nous avons précédemment donné la formule de Goulier pour le coupage du lait de vache. Coudereau conseille de couper avec de l’eau miellée et des œufs : on laisse au repos pendant plusieurs heures un litre de lait ; puis on en prend le quart supérieur, qui renferme la plus grande partie de la crème, et on le mélange à trois quarts de litre d’eau miellée dans laquelle on a battu trois œufs (blanc et jaune). Cette méthode parait très bonne, mais suppose une certaine profusion de lait de vache. (Pour tout ceci, se reporter à l’article Lait, dans la première partie.)
3° De s’accomplir dans un milieu irréprochable. A la campagne, le biberon réussit assez bien ; malgré la supériorité que l’on attribue au lait des vaches nourries à sec et en ville, nous croyons que celui des animaux qui paissent au soleil, dans les prairies, a des qualités appréciables.
4° De se combiner le plus possible avec l’allaitement maternel, soit sous forme d’allaitement mixte et simultané, soit en n’intervenant que quand l'enfant a tété trois mois ou même un peu moins. Chalvet faisait remarquer qu’à cet âge, les glandes salivaires, gastriques et intestinales, sont déjà assez développées. Mallet, qui s’est conformé à cette règle et paraît, néanmoins, avoir observé dans Paris, accuse une mortalité de 187 p. 1,000 dans sa jeune clientèle. C’est encore beaucoup et cependant moins que la moyenne à Paris. Si l’on pouvait subvenir aux besoins des femmes d'ouvriers pendant deux ou trois mois après leur accouchement, à condition qu’elles allaitassent uniquement au sein et qu’on leur permît ensuite de recourir en partie ou exclusivement au biberon, il est probable que l’on ferait de grandes économies d’existences.
Il va sans dire que c’est entre les mains de la mère elle-même, pourvu qu’elle ait du cœur, de l'intelligence et de la propreté, que le biberon a le plus de chances de réussir.
Élevage a sec. — Il consiste dans la substitution immédiate ou retardée, à toute espèce d’allaitement, de l’usage des bouillies, soupes, panades, farines lactées ou laits artificiels, et de toute préparation admettant un autre élément nutritif que les composants naturels du lait et destinée à être prise d’une autre façon que par la succion.
Appliquée dès la naissance, cette méthode absolument antiphysiologique est détestable et meurtrière. Tous les médecins français la réprouvent énergiquement, et la tentative faite en 1876 à l’Académie de médecine, par un vétérinaire de distinction, est tombée, à la suite de justes protestations,
1160 HYGIÈNE DE L’ENFANCE. (Hygiène
dans l’oubli qu’elle méritait. En Allemagne môme, où l’on dit que les estomacs infantiles sont fort complaisants et où les chimistes les plus illustres inventent du lai L meilleur que celui du pis de la vache, les hygiénistes restent très froids à l’égard des succédanés de l’allaitement (Voy. page 883 .
11 n’en est plus de môme quand l’enfant, nourri de lait jusque-là et exclusivement, vient d’atteindre ses six mois et que les premières dents vont sortir ou sont déjà sorties. On peut, non pas interrompre l'allaitement, mais Y aider. La farine à la mode (c’est la Nestlé qui a la vogue du moment interviendra si l’on veut; pour moi, je n’hésite pas à préférer les bouillies délicates, faites de lait frais et de farine, à toutes ces drogues pharmaceutiques qui ont altéré à la fois l’amidon et le lait (Coudereauj et que l’on enferme dans des boîtes soudées au plomb (J. Bergeron). Le sens commun ne prévaudra-t-il pas quelque jour contre le verbiage des quatrièmes pages des journaux?
Mais, même à cette époque, il faut que le lait reste l’élément le plus positif de l’alimentation. Le lait de vache, alors, peut être donné presque sans coupage. On surveillera, d’ailleurs, attentivement les selles de l’enfant, et les allures de son développement. S’il maigrit ou s’il n’acquiert que très peu de poids; si ses selles sont grumeleuses, fétides, pareilles à du mastic de vitrier, il faut s’empresser de revenir au lait seul. 11 y a, sous ce rapport, des différences notables dans les aptitudes digestives des nourrissons. Mais il ne faut jamais se laisser prendre à ce fait que les panades ou les soupes ont calmé les cris de l’enfant; la réplétion de l’estomac ne garantit rien, quant à l’assimilation. C’est cette redoutable séduction de Y alimentation ; prématurée , d’ailleurs, si commode pour la mère, qui prépare les troubles gastro-intestinaux de la saison chaude, les diarrhées et les entérites, étrangement meurtrières dans les grandes villes. A Lille, où la mortalité de 0 à 1 an (1874-1878) s’élève à 279 p. 1,000 (Lober), cette pratique des soupes prématurées est malheureusement très en vogue chez la classe ouvrière et, sinon légitime, au moins très explicable; aussi les décès par diarrhée-entérite de 0 à 1 an représentent-ils du tiers à la moitié (maximum en août) de tous les décès de cet âge; la proportion est d’autant plus forte qu’on envisage les quartiers plus spécialement habités par les ouvriers.
Les manifestations aiguës, immédiates, de toute espèce d’alimentation insuffisante, constituent, chez les enfants, cet état un peu complexe que Parrot a qualifié du nom expressif d 'alhrepsie. Avant de succomber à la diarrhée et à l’entérite, le nouveau-né révèle déjà extérieurement la nullité de sa nutrition par le muguet, Y érythème des fesses, le pemphigus. S’il végète, il a le ventre aussi gros que ses membres sont grêles, et, s'il survit, il a des chances de fournir un type de rachitisme (Jules Guérin).
Habitat. .Soins généraux cite* le» nouveau-no». — Les statisticiens (Bailly, Day, Hogdson, Stockton-Hough, Chadwick, Devilliers, Bertillon, Ducpétiaux, Kuborn) ont constamment trouvé que la mortalité des enfants chez les classes ouvrières dépasse de beaucoup celle des enfants des classes
spéciale.] LES CRÈCHES. H 01
aisées; le rapport le plus généralement indiqué est comme 8 : 3. En outre des lacunes d’alimentation, des soins maladroits inspirés par l’ignorance, il est certain que le méphitisme des logements pauvres est une cause puissante de cette dilférence. Ces logements sont dans des quartiers difformes, dans des maisons envahies par la putridité; de plus, ils sont étroits, et, dans la même pièce où repose l’enfant, on mange, on fume, la mère fait la cuisine, lessive et sèche le linge de la famille. Ceci explique comment il se fait qu’en général la mortalité infantile soit moindre à la campagne qu'à la ville, quoique les mauvais procédés d’éducation y soient probablement plus communs. En effet, celte mortalité, en France, jusqu’au troisième mois, est plus grande au village qu’à la ville : 74,2 contre 67,1. Mais, dès lors, la campagne reprend sa supériorité. En Belgique, sur 2,000 naissances, le chiffre de ceux qui atteignent l’àge de cinq ans est de 1,213 à la ville et 1,272 à la campagne; en France, la mortalité de trois à six mois (sans distinction de sexe ni d’état civil) est de 19,2 p. 100 à la campagne, de 19,27 à la ville ; de six à douze mois, 7,73 à la campagne, et 22,87 à la ville.
Les promenades à l’extérieur sont fort utiles aux enfants, surtout à ceux des grandes cités. Il convient, cependant, d’y mettre quelque discrétion et de se souvenir que l’enfant est à peu près désarmé par lui-même visà-vis des influences atmosphériques. Quand on portait dehors les nourrissons sur les bras de leur mère ou d’une bonne, ils étaient nécessairement l’objet de soins continus et se réchauffaient sur le sein d’une femme. Aujourd’hui, on les promène dans de petites voitures à bras, où leur tête ballotte pendant qu’une sangle leur comprime le thorax; on les y laisse volontiers, une fois arrivés au but de la promenade, abandonnés à leur calorification propre. C’est une innovation bien plus agréable aux bonnes qu’avantageuse aux nourrissons.
La plupart des langes, des vêtements, de la literie, la propreté corporelle, ont une influence décisive sur la santé des petits enfants. Il y a, à cet égard, beaucoup de préjugés absurdes que la paresse des nourrices entretient et contre lesquels les médecins doivent réagir.
La mortalité des nourrissons est plus élevée dans les pays palustres. Dans un pays salubre, au calcul de Bertillon, elle ne doit pas dépasser 90 à 93 décès p. 1000 naissances vivantes, dans la première année, ou même 70 à 73, dans les classes riches.
Les crèches. — Le nom de crèches, emprunté à une légende pieuse, est donné à des établissements charitables dans lesquels on reçoit, pendant le jour, des enfants dont la mère ne peut s’occuper pendant ce temps, en raison de la nécessité pour elle de se rendre au travail, généralement dans un atelier.
Les crèches se sont considérablement développées à Paris et dans toute la France, depuis 1844, grâce aux efforts de Marbeau, adjoint du premier arrondissement. Elles sont restées dans le domaine de la charité privée. A Lille, où il y en a trois, les crèches appartiennent à une société de grandes ■dames, très charitables, très pieuses, mais dont la largeur d’idées ne va
1 162 HYGIÈNE DE I/ENFANCE. [Hygiène
pas jusqu’à admettre à la crèche les filles-mères et leurs enfants, c’est-àdire la catégorie qui a le plus grand besoin d’être secourue. Il se pourrait que la Société de charité maternelle , de Paris, à qui le Conseil municipal, en 1876, supprima sa subvention de 10,000 francs, ait des habitudes analogues. Ajoutons qu’en raison du même esprit, la crèche est ordinairement dirigée par une religieuse.
Les crèches rendent, cependant, des services. Bien que la plupart ne reçoivent pas d’enfants au-dessous de deux mois (ou même de trois dans certaines villes), il est évident qu’elles offrent une ressource positive aux mères, si, d’ailleurs, le fonctionnement de la maison est bien établi et surveillé médicalement. L’Académie de médecine a été d’avis que ces établissements ne pussent favoriser que l’allaitement maternel et ne reçussent pas d’enfants sevrés avant l’âge de neuf mois. Cet avis, parfaitement justifié, comporte donc la réalisation de tout ce qui rend aux mères l’accès près de leur enfant facile et agréable.
On conçoit aisément que les crèches sont d’autant plus utiles qu’elles sont plus près des ateliers où les femmes travaillent. Les grands industriels qui en ont établi au centre même de leur usine ont fait une œuvre intelligente et humanitaire ( crèches ouvrières ).
Les crèches ne doivent pas être très peuplées; quinze à vingt enfants sont une moyenne convenable. L’hygiène générale doit y être rigoureusement assurée et maintenue; en soi, la promiscuité est dangereuse aux enfants. D’ailleurs, à cet âge, les souillures fécales et urinaires sont partout et de tous les instants. La nourriture, dans l’intervalle des tétées, se compose de lait coupé, de panades au pain blanc ou biscottes au-dessous de sept à huit mois ; de soupes au bouillon gras, d'œufs, au delà.
Tarnier proposait que le Conseil municipal de Paris établît, dans quelque quartier peuplé, une étable d’essai, avec vaches et ânesses, et d’annexer à cette étable une crèche pouvant contenir six enfants. Malgré le succès des étables de Franefort-sur-Mein, de Genève, il semble que l’on se défie, en France, des vacheries en pleine ville.
11 y a, aujourd’hui, des crèches dans toute l’Europe, dont 36 à Paris, sous la surveillance de la Société des crèches, ün est quelquefois obligé d’en fermer une, à cause de la rougeole, de la diphthérie, etc.
Toul.es les crèches ne sonL pas absolument gratuites; quelques-unes perçoivent une rétribution de la à 20 centimes par jour et par enfant. D’autres sont partiellement alimentées par une subvention municipale.
Il n’existe guère de statistiques bien faites sur la mortalité dans les crèches, et elles sont diftîciles à faire, parce que certaines crèches reçoivent les enfants à partir de l’âge de 15 jours, d’autres à un âge plus avancé, et qu'il faudrait établir les rapports mortuaires par catégories d’âge. En Belgique, selon Kuborn, la mortalité varie de G à 12 p. 100; plus forte, naturellement, de 15 jours à G mois que de 6 mois à 1 an.
Ce qu’on appelle la crèche à domicile ne ressemble en rien à l’institution dont d vient d’ètre parlé. C’est le prêt d'un berceau, de linges, et des allocations en argent ou en nature à la mère qui s’engage à soigner et à allaiter elle-même sou enfant
spéciale.) ENFANTS ASSISTÉS. *<63
chez elle : en d’autres termes, l’idéal du secours à l’enfance et à la maternité pauvre, mais qui veut rester fidèle à son devoir. Le but actuel de la Société protectrice de l’enfance, nous l’avons vu, n’est pas autre chose. En province, il existe des Sociétés maternelles qui poursuivent la même œuvre de la môme façon. A Lille, dit Ilouzé de l’Aulnoit, « de la Société de la maternité, les mères mariées reçoivent après leur troisième accouchement une somme de 18 francs et une layette... »
Pourtant, c’est de ce côté qu’est l’avenir, à la condition que les Sociétés maternelles consentent à ignorer l’état civil de leur cliente. Si, seulement, on arrivait a assurer l’existence, sans qu’elle ait besoin d’aller au travail, de la nouvelle accouchée pendant deux ou trois mois, pendant six semaines peut-être, il semble que les dangers du moment critique et redoutable pour la vie de l’enfant et la moralité de la mère soient profondément atténués, tellement réduits que la situation serait sauvée, la plupart du temps. J. Bergeron, dans celte pensée, a parfaitement raison de réclamer de l’Assistance publique qu’elle permette aux nouvelles accouchées de rester au delà des neuf jours sacramentels à l’hôpital (Maternité), ou chez la sage-femme à qui elle les confie.
Enfants assistés. — On comprend sous ce titre quatre catégories : enfants trouvés, enfants abandonnés, orphelins, enfants secourus à domicile. Les deux premières sont celles dont l’origine excite le plus vivement la préoccupation des hygiénistes; ce sont des enfants que des filles-mères et parfois des mères mariées très malheureuses abandonnent à l’hôpital ou à la Maternité où elles ont fait leurs couches, ou bien de petits infortunés que l’on fait arriver aux hospices par quelqu’un des lugubres procédés qui assurent l’anonymat aux filles trompées ou même à des ménages coupables. L’administration départementale, depuis 1869 (autrefois l’administration hospitalière), les recueille et se charge d’eux jusqu’à l’âge de douze ans. Quelle qu’en soit la provenance, on s’évertue d’abord d’assurer l’allaitement immédiat de tous ceux qui n’ont pas dépassé l’âge du sevrage. Quant à ceux qui ne font pas partie de la catégorie des secourus à domicile (les plus heureux), on en garde une part à l’hospice et l’on s’efforce, médecins et administrateurs, d’en faire sortir une autre, la plus grande possible, du milieu hospitalier pour les diriger sur la campagne où des familles de villageois les reçoivent moyennant rétribution et sous la surveillance d’inspecteurs spéciaux. L’allaitement peut quelquefois être supprimé pour les enfants trouvés, par la raison qu’ils ont plus d’un an à l’époque où ils appartiennent à l’Assistance; ce qui, d’autre part, explique ce fait, étrange au premier abord, d’une mortalité moindre chez eux que chez les enfants ' abandonnés. D’ailleurs, le nombre des enfants trouvés diminue, tandis que celui des enfants abandonnés augmente. G. Lagneau, comparant les deux années 1861 et 1872, exprime cette différence par les chiffres ci-dessous :
Enfants trouves.
Enfants abandonnes.
Orphelins. Totaux.
Les enfants
abandonnés
succombent en
grande proportion dans
premiers mois et, dans tous les cas, fournissent beaucoup plus de décès que les autres. Selon G. Lagneau, alors que 100 enfants en général perdent
1164 HYGIÈNE DE L’ENFANCE. [Hygiène
.‘11,88 décédés durant les 12 premières années d’existence, 100 enfants abandonnés en perdent 70,59. Vacher fait remarquer que la mortalité de O ù 1 an pèse particulièrement sur les enfants assistés à l'hospice. C’est donc une raison de viser surtout aux moyens de les placer rapidement au dehors.
l'es Tours. — Le tour est un endroit où toute personne peut, sans se faire connaître, déposer un enfant entre les mains d’une Administration secourable. Le mol vient de l’appareil réellement tournant qui se trouvait à la porte des asiles de dépôt (il existe peut-être encore) et permettait au déposant de ne pas être vu. On conçoit que ce système ait eu de sérieux inconvénients, rien que pour le petit abandonné, et qu’il puisse avantageusement être remplacé. Ceux qui demandent et ceux qui repoussent aujourd'hui le rétablissement des tours ont probablement discuté plus que de raison sur ce dispositif matériel, qui est le très petit côlé de la question.
Le fonctionnement des tours a été rendu légal, en France, en 1811, par un philanthrope bien connu, Napoléon Ier. Mais il existait sous la monarchie, avec le succès auquel sont vouées ces institutions. « L’on transportait à Paris, dit Necker, 2,000 de ces enfants expédiés, comme une marchandise, de différents lieux où il ne se trouvait point d’établissements destinés à les recevoir; ces enfants, dans la proportion de neuf sur dix, périssaient pendant la roule ou peu de jours après leur arrivée. » D’ailleurs, Sa Majesté (19 janvier 1779) remarquait « avec peine que le nombre des enfants exposés augmente tous les jours et que la plupart proviennent de nœuds légitimes ».
Le décret impérial du 19 janvier 1811 n’a jamais été abrogé, ce dont quelquesuns se félicitent ; il a succombé sous la répugnance publique. 11 avait été créé 250 tours, à la suite du décret ; il n’en existait plus que 6 en 1862 ; le dernier a été fermé à Marseille, en 1866.
Faut-il chercher à revivifier le décret et la bizarre organisation qui en dérive? Il a été répondu affirmativement par des hommes dont le nom seul atteste les sentiments élevés : Marjolin, Brochard, Berlillon, Coudreau, Guignard, le sénateur Bérenger et, dans ces derniers temps, J. Rochard et Bertin-Sans. Par contre, G. Lagneau, Vacher, L. Pénard, se prononcent contre. Nous-même, tout en reconnaissant, comme nous l’avons fail , la trop faible nalalilé française, et en admettant qu il y ait une part de vérité dans ce que l’on dit de l’augmentation des avortements, des infanticides et des faux morts-nés, qui sont des infanticides déguisés (dans la proportion de 20 p. 100, selon Bertillon), nous n’admettrons jamais cette vaste entreprise de nourricerie par l’État, que l’on nous propose, celte Icarie (L. Pénard) dans laquelle les enfants n’appartiendraient plus à personne, suppresion officielle du devoir maternel — et même paternel, — le communisme substitué à 1 individualité, ■contrairement au progrès que nous avons indiqué dans l'Introduction de ce livre. A Lille, lorsqu’il y avait un tour, les Belges l’inondaient de leurs produits : aujourd'hui, du moins, s’ils emportent notre argent, ils l’ont gagné par leur travail et nous ne sommes pas chargés de les élever.
Le tour est un appel à l’immoralité et une garantie contre ses conséquences: il sollicite et obtient celte chose monstrueuse, l'abandon des enfants par la famille légale. On désire, d’ailleurs, supprimer la désagréable perspective de la Cour d assises, qui empêche encore quelques infanticides, de même que l’on n est « pas partisan de l’intervention de l’État dans les questions sociales », mais qu’on l’engage à dépenser d’abord 9 millions par an pour « accueillir momentanément les enfants dont b'S mères, pour une raison quelconque, sont incapables de les élever » (J. Rochard .