TENTES
spéciale.]
de pouvoir être démontée et brûlée, quand on n’en a plus besoin, comme l’ont fait les Américains après la guerre de Sécession. Au fond, les baraques de Moabit, construites pour les malades d’une épidémie de variole, ont paru si bonnes, l’épidémie passée, qu’on les a conservées comme hôpital permanent; et l'on élève aujourd’hui, dans la banlieue de quelquesunes de nos villes, pour les hommes et les chevaux, des baraquements qui ont bien l’intention de durer. On les soigne beaucoup plus qu’on n’avait fait, à l’origine, des baraques de Villeneuve-l’Étang, Salory, Saint- Germain, etc.
La figure 265 représente un type de baraque avec surtoit ( Dachreiter ), qui peut servir pour une installation hospitalière, en y ménageant quelques compartiments spéciaux (cabinets de surveillant, de bain, d’aisances).
Mentionnons simplement les huttes et gourbis en branchages, que les soldats sont parfois obligés d’improviser.
Tentes. — Abri encore plus médiocre que les baraques, les tentes lais-
Fig. 26G. — Tente-ambulance (système Tollet).
sent l’air intérieur se mettre à l’unisson de la température du dehors, tout en se confinant si l’on n’y prend garde; sont malaisées à dresser, quand il pleut, et, en revanche , n’étant retenues que par des piquets et des cordes, sont quelquefois enlevées par le vent, auquel elles donnent prise.
Il en résulte toujours des accidents plus graves encore que celui de rester exposé aux intempéries. La tente Taconnel,
elliptique , à deux mâts, a dis- L 6.00.
paru de nos approvisionnements Fig. 2G7. — Tente-ambulance (Tollet). à cause de sa disposition à être
ainsi enlevée. La tente marabout, conique , à la périphérie de laquelle on ne
1292 LE GROUPE MILITAIRE OU MARIN. [Hygiène
peut se tenir debout, prête encore trop au vent. C’est pour échapper à ce danger que l’administration française essaye les tentes du système Tollel (fîg. 266-26 / ), qui se dressent sans piquets, ni haubans, mais ont une grande fixité en raison de l’ossature ogivale en fer, sur laquelle repose leur toile. D’ailleurs, ces tentes s’aèrent aisément par les fenêtres de pignon et ont de la lumière, même complètement fermées, à l’aide de volets en toile huilée. On peut y placer un poêle, relever une partie de la toile en vérandah, réunir deux tentes en une seule parles extrémités, etc. Une tente Tollet capable de renfermer 20 lits de blessés (9 mèt. de long sur 5 mèt. de large) peut recevoir 40 hommes sains. Elle est un peu lourde; mais le constructeur en a imaginé un modèle plus petit, qui ne pèse que 105 kilogrammes et peut être transporté en campagne, à dos de mulet.
Cantonnements. Bivouac. — Situations exceptionnelles, le cantonnement use presque toujours des conditions locales de l’hygiène rurale et le bivouac est la négation des abris, lors même qu’on a recours au brise-vent. Les chefs d’armée et les médecins doivent interdire aux troupes les localités où règne une maladie épidémique.
lie vêtement. — Nous avons peu à ajouter à l’hygiène générale (Chap. Y, § 8). Le vêtement militaire, en France, est actuellement de bonne qualité et d’une forme commode ; on en a supprimé le col et diverses courroies aussi gênantes qu’inutiles. La coiffure la plus habituelle, le képi, est simple et, s’il ne rend pas tous les services qu’on pourrait en attendre, n’est pas gênant. Mais, puisqu’il est encore convenu qu’il faut un uniforme et qu’il ait un caractère guerrier, nous croyons que l’on pourrait y mettre un peu plus de recherche que l’on n’en aperçoit dans notre armée.
La chaussure légale, depuis 1881, est le brodequin napolitain, accompagné d'une paire de souliers, à titre de chaussure de repos. En réalité, la plupart de nos hommes portent encore le godillot. Rien n’empêche que le brodequin napolitain n’ait la forme rationnelle (p. 819), dont il existe un modèle dit modèle Perron. La chaussure rationnelle a parfaitement réussi à nos bataillons alpins. Du reste, un concours de chaussures est ouvert (1887) auprès du ministère de la guerre français.
L/aiimeutatiou. — La ration journalière du soldat français comprend (Morache) :
A l’intérieur et en paix. En guerre.
Poids.
Azote.
Carbone.
Poids.
Azote.
Carbone.
gr-
Pain
ou Biscuit
Viande fraîche. . .
Légumes frais. . .
Légumes socs. . .
Café
Sucre
Considérons d’abord la ration du temps de paix. D’après les principes posés
spéciale.' LE VÊTEMENT. 1203
(Ciiap . VII), c'est suffisant, si la viande est bonne; il n’y manque qu un peu de graisse, pour que l’homme ne soit pas obligé d’en faire avec de l’albumine. Schindler estime que les ressources disponibles des corps de troupes devraient en fournir environ 45 grammes par tête, et n’est pas audessus de la vérité. Mais combien peut varier la valeur de cette ration selon la façon de l’utiliser! Dans notre temps, deux améliorations vraiment décisives ont été introduites, savoir :
1° Le réfectoire et le repas en commun. — Quand on a un peu de place, d’ingéniosité et de volonté, on trouve dans la caserne un local où l’on met des tables, fùt-ce les dressoirs du génie, et des bancs ou sièges plus oi moins recherchés; on orne un peu, dans le goût militaire, cette salle et, désormais, elle ne sert plus qu’aux repas. D’autre part, la compagnie se pourvoit de soupières en faïence grossière, d’assiettes, de verres; on organise des tables de huit ou dix hommes, se partageant le plat commun. Et voilà que le troupier, qui, naguère, mangeait piteusement, sur son lit, sur une marche d’escalier, où il pouvait, à sa gamelle individuelle chargé de la soupe, des légumes et de la viande, s’assied à table avec des camarades, comme il le faisait dans sa famille, voit passer des plats successifs et se sert de chacun selon ses goûts et son appétit. Personne ne conteste que ce ne soit très conforme à la dignité individuelle; et l’armée française, aujourd’hui, est bien élevée. Mais c’est, en outre, très économique. Autrefois, 20 à 25 p. 100 des substances alimentaires étaient en excédent de la consommation et vendus pour rien, comme déchets de cuisine. Aujourd’hui, il ne reste à peu près plus rien. Qu’est-ce à dire? sinon que le surplus des petits appétits comble le déficit qu’éprouvaient jadis les gros mangeurs et que tout le monde mange avec plus de plaisir et davantage, à cause de la forme du repas. Inutile de dire que le résultat final est de la santé et de la force.
2° Le régime varié. — La variété dans le régime est un principe. Mais la possibilité de son application dans l’armée a été mise en évidence par un médecin militaire français, Schindler, qui a montré comment on la pratique — au moyen de substitutions intelligentes, des achats de denrées en gros, de l’emploi des boni en aliments et non en boissons, des jardins potagers de troupes, de cuisiniers, de réfectoires et, par-dessus tout, d’officiers qui le veulent. — Y a-t-il un péril, pour le moment de la guerre, à ce que le soldat soit moins pénétré qu’autrefois de l’habitude de la soupe, du repas monotone et de la gamelle individuelle? Nous ne saurions le croire; en guerre, on mange comme on peut; le point capital est que l’on ait de quoi. Et l’on supporte d’autant mieux le trouble des habitudes et les privations que le moral est plus élevé.
Nous regrettons de ne pouvoir reproduire les menus militaires qui ont été suivis, sous la direction de Schindler. Qu’il nous suffise de dire que l’on y voit figurer successivement : la soupe à l’oignon, le boudin grillé, la salade de pommes de terre, le fromage, le potage au riz, le civet de lapin, le hareng frais, le macaroni, la soupe à l’oseille, le bœuf, le mouton, le veau, sous toutes les formes, le porc frais, etc.
1294 LE GROUPE MILITAIRE OU MARIN. [Hygiène
Alimentation en campagne. — Le régime du soldat français ne s’élève pas assez en temps de guerre, ni au point de vue de l’azote dont l’augmentation ne dépend que des légumes secs, ni au point de vue de la graisse, dont il n’est pas môme question. Les armées anglaise et allemande sont mieux dotées; mais quelques autres le sont moins bien encore, ainsi qu’il résulte du tableau ci-dessous de Meinert :
Valeur alimentaire des rations de campagne.
Albumine. Hydrocarbonés.
r rance
Petite ration avec viande.
Allemagne... j
lard . . .
SG
Grande ration
avec viande.
Autriche .... j
Viande
Lard
Russie (viandeL
Italie
États-Unis
Suisse
Hollande
Turquie
Graisse.
Voit propose comme ration de guerre :
Pain
... 750 gr.
Albumine.
Hydrocarboués.
Viande
Graisse
Légumes, riz, eic
Au demeurant, le soldat est le destinataire trop régulier du biscuit el des conserves de toute sorte. Avec l’irrégularité fatale des repas, avec les privations fréquentes et les longues heures de marches ou de combat, pendant lesquelles on n’a pas le temps de manger ou de préparer un repas appétissant, l’usage de ces substances alimentaires, qui sont toujours inférieures aux denrées fraîches, constitue une grosse part du rude labeur de la guerre. Notons qu’il faut d’abord, en temps de paix, consommer les approvisionnements qui vieillissent.
L’eau «lans l’armée. — Sur divers points, l’eau consommée par les troupes laisse à désirer. En France, comme en Allemagne, des casernes ont encore des puits mal avoisinés et percés dans une nappe souterraine contaminée de longue date. Ailleurs, la garnison participe à la distribution municipale d’eau de source; mais peu de villes donnent leur eau aux soldats, sans compter, comme Lille. On ne délivre gratuitement que dix à vingt litres par homme et par tête; de sorte que, quand on a fourni aux besoins des cuisines, des lavabos, il ne reste à boire que l’eau des puits, conservés précisément parce que l’eau de distribution est insuffisante.
Quelques garnisons ont une distribution à elles, dont la source est en un terrain appartenant au génie militaire. Ce mode gagnerait à être souvent reproduit. Tout au moins, doit-on user de tous les moyens possibles
spéciale.] MORBIDITÉ ET MORTALITÉ MILITAIRES. 1295
pour que les municipalités possèdent une canalisation d’eau de source et y associent largement la garnison. En effet, l’usage de l’eau bouillie ressemble bien à une ressource qui ne peut être que momentanée et celui des filtres, en supposant que l’on trouve un de ces appareils irréprochable, entraîne la complication des nettoyages, le bris d'appareils et des dépenses qui ne sont guère compatibles avec les habitudes militaires.
lies soins corporels. — Vojr. Lavabos (p. 1288),' Bains-douches (p. 836). Les soldats sont conduits, en été, à la baignade de rivière ou à la mer. L’impureté des cours d’eau, dans les villes industrielles, enlève bien du charme à. ce bain, qui pourrait être aussi tonique que favorable à la propreté. C’est, d’ailleurs, une occasion de natation.
Exercice. — Dans l’armée, les exercices sont d’ordre général ou tout à fait spéciaux aux soldats. Il y a, dans ceux-ci, un côté très technique qui échappe à notre compétence. Nous pensons devoir nous borner à renvoyer au chapitre VIII : Exercice et repos. Le surmenage (voy. p. 1114) a une importance étiologique extrême chez les troupes.
3° Morbidité et mortalité militaires.
Ees maladies de l’armée. — Les maladies les plus fréquentes dans l’armée sont celles que l’on appelle encore banales et qui semblent relever des causes vulgaires, la météorologie, les fatigues, les irrégularités dans le régime, l’air confiné. Le tableau ci-dessous, emprunté à la Statistique médicale de l'armée française pour 1884, en donne une idée très approchée, quoique ne se rapportant qu’à une seule année. Les maladies de l’appareil respiratoire, dont le chiffre est si élevé, sont surtout des bronchites, et celles de l’appareil digestif des angines, \' embarras gastrique, la diarrhée.
Entrées aux hôpitaux en 1884 (p. 1000 liom.).
Alcoolisme et intoxications 1,02
Aliénation mentale 1,3
Variole et varioloïde 1,8
Choléra 3,4
Scarlatine 6,3
Maladies des oreilles 12,3
Anémie, purpura, scorbut 14,4
Tuberculose 14,6
Chancre mou 16,0
Maladies de l’appareil nerveux et cérébro-spinal 17,3
Maladies des yeux 21,9
Syphilis 23,7
Maladies non vénériennes de l’appareil génito-urinaire 24,8
— de l’appareil circulatoire et lymphatique 26,8
Fièvre continue 27 9
Rougeole 30^3
Urôthrite et orchite blennorhagique 33 5
Maladies des os et des articulations 34 4
Fièvre typhoïde 5^7
Rhumatisme et goutte 04^2
Lésions traumatiques et maladies chirurgicales 70,0
1296 LE GROUPE MILITAIRE OU MARIN. [Hygiène
Fièvre intermittente et rémittente 72 7
Maladies de la peau et du tissu cellulaire g.» 2
— de l’appareil respiratoire 144 4
- digestif. ,95’8
Parmi les infectieuses, la fièvre typhoïde est, seule, d'une fréquence regrettable, avec la tuberculose, qui fournit beaucoup de décès pour un chiffre modéré d’entrées.
En introduisant dans la morbidité les entrées à l’infirmerie, on a, en France, une moyenne journalière de 40 malades environ p. 1000.
Entrées à l’infirmerie, p. 1000 hommes 320,5 292
— à l’hôpital, — 256 202
Dans l’armée prussienne, les chiffres correspondants (1881-1882) ont été : 239,6 p. 1000 à l’infirmerie; 334,3 à l’hôpital. En Russie, 437,9 et 387,6 de 1880 à 1884.
Mortalité militaire. — La mortalité annuelle dans l’armée française (Algérie et Tunisie comprises) est exprimée parles chiffres ci-après :
Décès p. 1000 hom. et par an.
Aimées.
Décès.
Années.
Décès.
as o A *2.
— CT O r- CO
Si, même, dans cette dernière année, on rapporte les proportions obituaires à l'effectif moyen, il n’y a plus que 6,68 décès p. 1000 en 1884. Cependant, il n’y a pas assez longtemps que dure le progrès, apparent depuis 1882, pour pouvoir formuler en loi : que la mortalité dans l'armée française est au-dessous de 10 p. 1000. La mortalité générale des hommes de 20 à 30 ans, en France, étant évaluée par Bertillon h 9,36 p. 1000, il reste frappant qu’un groupe choisi, comme le groupe militaire, ne soit pas plus favorisé que la moyenne.
En Prusse, le chiffre obituaire est sensiblement moindre : 4,8 p. 1000 en 1879-1881 ; 3,14 en 1881-1882 (la statistique prussienne ne distingue pas entre l’effectif réel et l’effectif des présents). Disons tout de suite que l’une des principales raisons de cette différence est que les médecins prussiens obtiennent de bonne heure et largement le renvoi des douteux : 27,9 réformes ou retraites p. 1000 et par an, de 1873 à 1882 au lieu de 12,3 (1880) à 14,3 (1884) en France. ,
Les soldats au-dessous de 21 ans ont donné (1884) 3,63 décès p. 1000; ceux de 21 à. 23 ans, 8,19 décès; au-dessus de 23 ans, 3,69 décès p. 1000.
Fièvre typhoïde. — C’est une des principales causes de la lourdeur de nos chiffres obituaires. La moyenne annuelle des décès pour cette affection est de 3,78 p. 1000 pour la période 1876-1884 ( minimum 1,05 dans le
spéciale.] L’ARMÉE EN EXPÉDITION. 1297
5° corps; maxima : 4,71 dans le gouvernement de Paris; 5,28 dans le 6e corps; 5,69 dans le 19° ; 20,12 en Tunisie). — En Prusse, la mortalité typhoïde n’est que de 0,85 p. 1000; en Italie 1,96. Dans l’armée anglaise, qui, à vrai dire, n’est guère comparable aux armées du Continent, le chiffre est un peu au-dessus de 1 décès p. 1000. En Russie, les deux typhus ensemble causent 2 décès pour 1000 (1880-1884).
Variole. — Elle va disparaissant de notre armée, grâce à l’exactitude des vaccinations et revaccinations.
Années. Cas varioliques. Décès.
L’armée italienne est à peu près dans les mêmes conditions; l’armée autrichienne, moins heureuse. En revanche, il n’est mort qu’un soldat allemand de variole en 9 ans !
Rougeole et scarlatine. — Elles sont devenues plus graves que la variole et nous coûtent, la première, 35 décès annuels; la seconde, 45. La rougeole est moins sévère à l’armée prussienne ; la scarlatine l’est autant, ainsi que dans les troupes anglaises.
Dipkthérie. — Elle cause de 45 décès annuels (1881) à 58 (1882) dans toute notre armée. Il est arrivé que le gouvernement de Paris (1880) en fournissait 15 sur 50. En Prusse (1881-1882) 12 décès sur 356,000 hommes.
Pleurésie et pneumonie. — La seconde est plus meurtrière que la première. En France (1884), 0,28 décès p. 1000 par pleurésie; 0,42 par pneumonie. En Prusse (1881-1882), 0,17 et 0,47.
Tuberculose. — Le tableau ci-dessous indique la proportion des déchets de cette origine, dans l’armée française.
Déchets par tuberculose (p.
Années.
1000 hommes).
Décès.
Réformes.
Total.
La léthalité tuberculeuse en Prusse a été de 0,88 p. 1000 de 1874 à 1882. Sur l’armée anglaise, il y a 2,08 décès annuels p. 1000 hommes et 3 80 réformes ; on a l’habitude de citer ce fait comme preuve de l’influence de l’usure militaire sur le développement de la phthisie.
L’armée en expédition. — Les maladies des armées en campagne changent un peu de caractère et, souvent, de nature.
Elles sont tout d’abord plus fréquentes et plus meurtrières qu’en paix. D’où il résulte que, tout en payant à la bataille son tribut sanglant, les troupes en expédition perdent beaucoup plus d’hommes par la maladie que par le feu.
Arnould, Hygiène. 2e édit.
LE GROUPE MILITAIRE OU MARIN
[Hygiène
Morts de maladie.
Morts par le feu.
Guerre de Crimée (Français)
— de Sécession américaine.. . . .
— de Bohème 1806 (Prussiens)
Il n’y a aujourd’hui qu’un exemple du contraire : c’est celui de l’armée allemande en 1870-1871, qui, sur une perte totale de 44,890 hommes, compta 28,291 décès par le feu de l’ennemi, 10,406 décès par maladies aiguës et 6,193 par maladies chroniques (statistique du Dr Engel). Diverses raisons peuvent rendre compte de cette anomalie, si heureuse pour la nationalité qui en fut l’objet; les Allemands ont fait la guerre dans un pays parfaitement sain et plantureux, où rien n’était plus simple au vainqueur que de trouver le vivre elle couvert, dans des conditions généralement meilleures que celles du pays natal ; l’administration prussienne n’a transporté en vivres, en 1870-1871, que le quart de la consommation de ses armées (Baralier). Les Français n’auraient point la perspective dépareilles ressources en allant à Berlin. Mais, à part ces avantages évidents de l’armée allemande, il est juste de reconnaître, à l’honneur de l’hygiène en même temps que des gouvernements et des médecins nos voisins, que l’organisation sanitaire de leurs troupes était à un degré supérieur.
A. Maladies des armées en campagne. — L. Laveran avait très justement rapporté à quatre chefs étiologiques les maladies des armées en campagne : Influences atmosphériques ; — Influences telluriques ; — Influences alimentaires ; — Influences spécifiques.
Dans leur mobilité incessante, obligées de veiller, de marcher, de combattre, par tous les temps, renonçant systématiquement à toute espèce d’abris ou n’en trouvant que de médiocres, quand elles ont le loisir d’en chercher, les troupes en guerre sont naturellement le terrain le plus propre à tous les accidents partiels ou généraux et presque toujours aigus, de la chaleur (insolations, fièvres climatiques); du froid (congélations, asphyxie par le froid, inflammations banales), de l'humidité (refroidissement, catarrhes bronchiques ou intestinaux, etc.).
Pour des raisons du même genre, forcées d’aborder les sols les plus divers, de prolonger, dans les campements ou le bivouac, leur contact immédiat avec le sol, les colonnes expéditionnaires fournissent toujours un grand nombre de victimes à la fièvre malariale, cette grande expression pathologique des influences telluriques (armées françaises en Morée, en Algérie, en Crimée, en Italie, à Tunis, en Indo- Chiné, dans les colonies). Il va sans dire que l'intensité des accidents est subordonnée, comme d’habitude, à l’action adjuvante du climat et de la saison.
Deux affections résument les conséquences des troubles que la situation de guerre peut apporter aux éléments et à la forme du régime alimentaire des soldats, à savoir : le scorbut et la diarrhée (tournant à la chronicité et à la dysenterie , qui peut d’ailleurs procéder aussi d’une autre origine). Le premier relève des qualités (nous les avons précisées) des aliments solides; la seconde, de l’eau de boisson, le plus communément. L’usage habituel des conserves est une des nécessités des longs sièges et des expéditions lointaines (scorbut de Crimée); et, quant à l’eau de boisson, ou bien les armées en marche l’empruntent à des sources, à des cours d’eau qu’elles ne connaissent pas, ou bien les armées stationnaires souillent par leurs déjections, quelquefois par les cadavres, des eaux primitivement irréprochables. Léon Colin a particulièrement mis en vue cette influence des eaux putrides sur le développement de la dysenterie; Roth sur celui de la fièvre typhoïde.
Les grands mouvements de troupes, les vastes déplacements des groupes armés, sont un des modes les plus sûrs de l’échange et du transport des contages. L’ar-
spéciale.] L’ARMÉE EN EXPÉDITION. 1299
mée expéditionnaire emporte avec elle les fléaux qui régnaient dans la mère-patrie et recueille ceux qui dominent sur la terre qu’elle envahit. Le choléra suivit l’armée française en Orient et le typhus revint avec nos évacués de Sébastopol et de Constantinople. Le corps expéditionnaire du Mexique revivifia, avec une puissance meurtrière, la fièvre jaune de la Vera-Cruz. Les mobiles bretons de 1870 ranimèrent la variole à Paris et les captifs de Sedan et de Metz déchaînèrent sur quelques villes d’Allemagne, comme Berlin et Leipzig, des épidémies varioliques formidables. A la même époque, la fièvre typhoïde suivit les Allemands en France et les Français en Allemagne. C’est encore cette maladie qui accompagna, avec une meurtrière ténacité, l’armée française en Tunisie. Au Tonkin, elle dut céder la place aux fièvres palustres et au choléra.
Il est une maladie épidémique que les armées semblent avoir la faculté de créer, pourvu qu’elles soient concentrées, immobilisées dans un camp ou dans une ville assiégée, souffrant de misères et de privations alimentaires, et que les malades et les blessés abondent dans le groupe. C’est le typhus exanthématique, typhus des camps, traditionnel dans les expéditions militaires, même avant Pringle. Les circonstances de guerre énumérées dans ces lignes préparent à merveille le terrain de pullulation, le « milieu adéquat » du germe typhique (guerre de Trente ans, peste de Nimèyue, peste suédoise en Lorraine ; — guerre de la succession d’Autriche, 1743-1747 : Pringle; — guerre de Sept ans; guerres de la République et de l’Empire : Mayence, Torgau, Danzig, Paris; guerre de Crimée).
La même réflexion est applicable aux diverses formes de la septicémie et de la pourriture d’hôpital, qui apparaissaient inévitablement dans toute agglomération de blessés, avant la méthode antiseptique. Ici, deux conditions capitales favorisent l’action des germes : d’une part, le trouble profond de l’économie chez les blessés, auquel Chauffard attachait la première importance dans le développement de la fièvre traumatique ; d'autre part, le fait que les plaies sont des surfaces d’absorption et d'introduction des germes, que les pansements mêmes se chargent quelquefois de leur apporter (Voy. Antisepsie, p. 484).
Blessures de guerre. — Les statistiques portant sur la fréquence, la nature, le siège, la gravité, des blessures du champ de bataille, intéressent légitimement l’hygiène; nous en reproduirons quelques-unes.
Guerre de Crimée 1854-56. Durée : 2 ans (d’après Chenu).
Pertes par le feu.
Effectif.
Tués
sur le champ
Blessés.
de bataille.
Armée française
— anglaise
— piémontaise
Guerre d’Italie
1859. Durée 2
mois (Chenu).
Effectif.
Tués.
Blessés.
Armée française
— italienne
— autrichienne. ....
8,962 48,1 Va
LE GROUPE MILITAIRE OU MARIN
[Hygiène
Guerre franco-allemande 1870-1871. Durée Effectif général de l’armée allemande en Franco
Prussiens
Bavarois
Saxons, Hessois, Badois, Wurtembergeois
7 mois (Dr Engel).
936,915 hommes.
Blessés.
Tués.
Moyennement, d'après ces chiffres, chaque combattant a une chance sur 7 d’être blessé et 1 sur 44 d’être tué. Si l’on considère que la statistique de Grimée donne 1 tué sur 33, celle d Italie 1 sur 45 et celle de la guerre franco-allemande 1 sur 53 on peut conclure que le perfectionnement des armes à tir rapide diminue plutôt qu’il n’augmente le nombre des morts. Le chiffre proportionnel des blessés reste le même; mais le chiffre absolu devient énorme pour chaque bataille avec les procédés modernes de guerre en grandes masses : à l’Alma, il n’y eut que 1,039 tués ou blessés; à Gravelotte, il y en eut 13,000; à Saint-Privat, 20,000.
Les plus nombreuses blessures sont de beaucoup celles des balles ; les blessures par projectiles creux viennent ensuite; les blessures par armes blanches se font de plus en plus rares.
Le tableau ci-contre (Cbassagne et Desbrousses) représente la fréquence des blessures par région.