II. — Vole» de péBétratlOB de Teau daBii le Mkmg. — Vole
respiratoire. — Vole i^astrlque.
Quand l'absorption s'effectue aussi largement que dans nos quatre premières expériences, les poumons ne sont sans doute pas la seule porte d'entrée de l'eau. On sait, et nous l'avons constaté une fois de plus, que les animaux avalent beaucoup d'eau en se noyant. La quantité absorbée par l'estomac doit varier en raison de l'état de vacuité ou de plénitude de cet organe ; chez nos chiens, à jeun la plupart depuis plus ou moins longtemps, elle a dû être assez considérable, bien moindre toutefois que celle absorbée par les poumons. Nous avons en effet noyé lentement un chien (40 minutes) dont nous avions au préalable lié l'oesophage. Avant l'expérience, son sang contenait par millimètre cube : 7,350,000 globules; après la mort, il en contenait 5,950,000 (s^/)0'(fme expérience). C'est une augmentation d'eau d'un peu plus d'un quart, augmentation inférieure, mais d'une petite quantité seulement, à celle qu'on observe chez les chiens noyés de la même façon, mais dont l'estomac peut se remplir
(1) Au liea d'une dimlnaUon, noas trouvons Ici ane trte légère aagmeotation due, sans doute, soit à ce que ptr mégarde nous n'avons pas pris le Mng servant aux deox numérations successives, dans le môme vaisseau, soit plutôt à un hasard de préparaUon. Getle différence insignifiante indique seulement que les globales sont restés en môme proportloo avant et après la submersioo.
d'eau. L'absorption stomacale est donc beaucoup moins considérable que Tabsorption pulmonaire, et ce fait est en harmonie avec ce que l'on sait sur l'énergie respective de ces deux voies d'absorption. Encore fnut-ii remarquer que l'absorption pulmonaire est beaucoup plus grande chez les animaux qui se noient que chez ceux auxquels on injecle de Peau directement dans la trachée, comme l'ont fait divers expérimentaleurs, et notamment Colin. C'est ainsi qu'en deaz heures nous avons injecté 700 grammes d'eau dans les poumons d'une chienne pesant 5 kilogrammes, et qu'au bout de ce temps il n'en était entré qu'une très minime quantité dans le système vasculaire (7,000,000 de globules avant, 6,600,000 après, Observ. YIII). L'animal expulsait par sa plaie, pendant des efforts de toux ou de vomissement, l'eau à l'état liquide ou de mousse plus ou moins fine.
Un rat de 180 grammes mourut après l'injection de 9 centimètres cubes d'eau dans la trachée, injection ayant duré une heure. Les globules étaient en même proportion avant et après l'expérience (Ol)serv. IX).
Un cobaye fut tué par injection lente de 24 centimètres cubes d'eau dans la trachée ; son sang contenait seulement environ un septième d'eau en excès (6,700,000 — 6,800,000, Observ. X).
Il est possible que dans ces cas, en raison de la longue durée de Texpérience^ il se fasse une certaine élimination d'eau; mais cette élimination a semblé très restreinte, et ne s'est traduite que par l'émission assez fréquente mais peu abondante d'urine aqueuse. Même en tenant compte de cette circonstance, l'absorption reste bien moins considérable que chez les noyés, et cela n'a pas lieu de surprendre, puisque chez ceux-ci l'eau est en contact presque permanent avec la muqueuse pulmonaire, car l'explosion d'une gorgée d'eau est suivie de la rentrée non pas d'air mais d'une nouvelle gorgée d'eau.
IlL — iBllaeBce de l'hrdréiiile sur les i^lobulee ■amg'ulBS.
Du reste, dans les deux cas, si l'hydrémie peut donner au sang des caractères particuliers, qui à l'autopsie ont une certaine valeur diagnostique, elle ne joue dans le mécanisme de la mort qu'un rôle très secondaire ou presque nul, et ne détermine pour son compte aucun phénomène important ; elle disparaît d'ailleurs promptement. Le chien n* 3, avec un sang dilué au quart, n'a pas présenté le moindre trouble de la santé; au bout de 48 heures (et
peut-èlre beaucoup plus tôt) la proportion de ses globules était redevenue normale. Cette innocuité se comprend facilement; on sait dans quelles larges limites peut varier la proportion du plasma dans le sang, même d'une façon presque instantanée. L'un de nous a démontré, il y a quelques années, que lorsqu'une purgation est administrée à un malade, une concentration très notable du sang s'opère en quelques heures. Le nombre des globules rouges augmente de 200,000 à 1,000,000 par millimètre cube. Deux ou trois selles suffisent pour dépouiller le sang d'une partie de son sérum et* amener cette concentration (i). D'autre part, quand l'eau pénètre dans le sang par absorption, comme dans la submersion, elle est loin d'exercer sur les globules une action semblable à celle qu'on observe quand elle est introduite d'une façon brutale, par injection dans les vaisseaux par exemple, et même dans ce cas Cl. Bernard a dû injecter directement dans les vaisseaux une quantité d'eau égale au tiers du poids de l'animal avant de déterminer des phénomènes graves.
Voici, en effet, ce que nous avons observé chez les chiens dont le sang est dilué au tiers ou au quart; les globules modifiés d'une façon appréciable sont dans la proportion de 3 à 5 p. 100 en moyenne. Ces modifications consistent le pins souvent en un simple changement de forme : les globules revêtent l'aspect de disques^ sans excavations, de calottes ou de sphères; quelques-uns perdent en partie leur hémoglobine et deviennent alors tout à fait sphériques, en même temps qu'ils augmentent de volume ; mais jamais l'hémoglobine ne disparaît complètement, et les globules les plus pâles conservent toujours une teinte plus foncée que le plasma environnant ; les contours gardent aussi toute leur netteté. Chez le rat, et surtout chez le cobaye, les altérations de forme sont plus fréquentes ; un plus grand nombre de globules deviennent irréguliers, polyédriques, anguleux, et augmentent de volume, mais très peu encore perdent leur hémoglobine.
Ces altérations se réduisent donc à très peu de chose ; au point de vue histologique, il est intéressant de signaler le fait, car on voit que le sang peut recevoir impunément une grande quantité d'ean, pourvu que celle-ci pénètre par une large surface, et ne soit jamais en grand excès sur un même point. Sous le rapport physiologique, cette constatation permet d'expliquer TinnocoHé de ces hydrémies aiguës.
(1) BroQarde\ De rin/tuenee des purgations et de l'inanition sur ta proportion det globules rouges comtenut dans te sang. (Soc. n%éd, des hôp.f 14 JaiUet 1876.)
lY. — Altérations 4es ponmoms.
Il n'est pas rare de voir sortir de la bouche des noyés une écorne rosée. Nous avons vu cette écume aux narines de tous les chieo» que nous avons noyés lentement; elle n'apparaît pas immédiatement, mais succède à l'écoulement d'une quantité variable d'écnme incolore. En examinant le liquide au microscope, on aperçoit sa Inilieu de bulles d'air, dont quelques-unes sont d*une finesse ex* tréme» et dont le volume ne dépasse pas parfois celui des globules eux-mêmes, on voit, disons-nous, un nombre plus ou moins grand de globules sanguins, énormément augmentés de volume, sphériques et absolument décolorés, se détachant sur un fond uniformément coloré' en rouge par de Thémoçlobine dissoute. La contour rosée de l'écume est due par conséquent à une extravasation de sang dans les alvéoles pulmonaires où il se mélange plus ou moins intimement avec l'eau venue du dehors. Le fait que cette écume rosée apparaît toujours après l'écume blanche indique que la sortie du sang ne se fait pas dans les bronches, mais plus profondément. En eifet, on trouve dans les poumons, durcis pour l'examen microscopique, des petits foyers hémorrhagiques, atteignant à peine les dimensions d'une tête d'épingle, et qui sont assez nombreux ; sur cinq fragments d'environ un centimètre cube, pris au hasard dans le poumon d'un chien noyé en 40 minutes {septième expérience), nous en avons trouvé trois. Ils siègent à l'extrémité te> minale des petites bronches et dans les alvéoles correspondantes; on n'en trouve pas dans le voisinage des artérioles ou veinules un peu volumineuses ; ce sont des hémorrhagies capillaires, qui rappellent les ecchymoses ponctuées sous-pleurales.
Celles-ci sont assez rares chez les noyés ; nous avons rencontré en revanche presque constamment à la surface des poumons de nos animaux de larges plaques assez bien limitées et d'un rouge plus ou moins foncé; sur des coupes faites perpendiculairement, on voit qu'en ces points la plèvre est doublée et comme décollée par une couche uniforme de globules sanguins dont l'épaisseur ne dépasse guère celle de la plèvre elle-même. Il s'agit donc là de véritables ecchymoses sous-pleurales, remarquables par leur étendue, leur minceur et leur situation directement sous-pleurales. Nous les avons trouvées non seulement sur les animaux noyés, mais encore chez ceux morts par injection d'eau dans la trachée.
L'épithélium pulmonaire présente aussi des altérations intéres-
santés, que nous avons rencontrées constamment chez tous les animaux noyés ou tués par injection d*eau dans la trachée {exper. 2, 1, 10.) En plaçant pendant 24 heures dans l'alcool au tiers de très petits fragments de ces poumons, détachés immédiatement après la mort, les cellules épitbéliales des petites bronches et des vésicules pulmonaires se laissent détacher ensuite facilement par la dissociation. On constate sur un grand nombre de ces dernières une très grande augmentation de volume de la cellule qui est devenue sphéroïdale; le protoplasma ainsi gonflé est rempli de granulations douées des caractères optiques des matières grasses et que Tacide osmique colore également en noir. Quand ces granulations ne sont pas trop abondantes on aperçoit au milieu de la cellule le noyau non augmenté de volume et paraissant intact. Il s'agit là d'une dégénérescence 'granulo-graisseuse du protoplasma, intéressante en raison de son originCf qu'on ne peut guère attribuer qu*au passage d'une certaine quantité d*eau à travers l'élément, intéressante aussi en raison de la rapidité avec laquelle elle se produit: moins d'une demi-heure quelquefois.
Sur une coupe fine du poumon durci à l'alcool, la gomme et Talcool, on retrouve la même altération sur un certain nombre de cellules, mais la plupart d*entre elles sont intactes, ou très légèrement atteintes et forment un revêtement continu au milieu duquel les cellules dégénérées font une forte saillie. Il est probable que celles-ci ont beaucoup perdu de leur adhérence, et qu'elles se détachent très facilement, car nous les avons trouvées en proportion très considérable dans le produit de la dissociation du parenchyme. — Sans doute aussi, ces cellules sont éliminées lorsque l'animal survit ; il se peut cependant qu'elles reprennent leurs caractères normaux et leur adhérence quand l'eau a cessé d'agir. Nous n'en avons jamais trouvé dans l'écume rendue par les narines.
Nous noterons en terminant que l'estomac des chiens noyés présente souvent de larges plaques ecchymotiques d'une teinte pAle, en raison de la faible épaisseur du sang épanché. Nous avons vu dans un cas, chez l'animal auquel nous avions lié l'oesophage, des ecchymoses ponctuées nombreuses, mais très nettes à la surface interne de l'estomac. Cet organe contient du reste assez souvent du mucus teinté de rose et renfermant des globules sanguins, qui indiquent que de petites hémorrhagies se font là quelquefois, comme cela a lieu plus souvent pour les poumons.
Y. — Conclvsloms.
Nous résumerons la partie expérimentale de ce travail parles conclusions suivantes : i® dans la mort par submersion prolongée, il entre dans l'appareil circulatoire une quantité d*eau qui peut égaler le tiers du volume total du sang.
2® Quand la submersion est très rapide, il y a peu ou pas d'absorption d'eau.
3® L'absorption d'eau, chez les animaux qui se noient, se fait surtout par la muqueuse pulmonaire.
4® Les animaux tués par injection d'eau dans la trachée ont moins d'hydrémie que ceux morts par submersion.
5® Les globules du sang des animaux noyés ne présentent que de très légères altérations
6® 11 se fait souvent chçz les animaux noyés de petites hémorrhagîes capillaires dans le parenchyme pulmonaire; et dans les alvéoles, c'est ce sang épanché qui donne une coloration rose à la mousse qui sort quelquefois des orifices respiratoires.
7® Un certain nombre des cellules de l'épithélium pulmonaire subissent, après avoir été traversées par l'eau absorbée, une dégénérescence granulo-graisseuse très prononcée.
YI. — Applleations médico-lé|^les.
Si nous appliquons ces données à la médecine légale et si nous comparons les résultats de nos expériences à ceux des autopsies que nous avons eu à pratiquer à la morgue, nous pouvons facilement expliquer certaines circonstances qui avaient embarrassé les auteurs qui nous ont précédés.
Le premier point, le plus important, est celui- ci : lorsque l'homme qui se noie peut venir plusieurs fois respirer à la surface de l'eau, lorsqu'il se noie lentement, il absorbe par les poumons une quantité d'eau considérable, il pénètre dans son sang un tiers ou un quart du volume total du sang. 11 en résulte une fluidité particulière de ce liquide, il ne se forme pas de caillots dans le cœur, ni dans les gros vaisseaux. De plus le sang ainsi transformé transsude à travers les vaisseaux avec une extrême facilité, et lorsque la putréfaction gazeuse des intestins survient et chasse le sang des parties profondes vers les membres, ce sang colore rapidement les gaines vasculaires, le tissu cellulaire qui entoure les vaisseaux et rend difûcile ou impossible la détermination de contusions, de suffusions sanguines ayant accompagné la mort.
U MORT PAR ASPOYXIE. 8 H
Si le cadavre porte une ou plusieurs plaies, le sang fluide coule avec une grande facilité et peut faire croire que le noyé vient d*être jeté à l'eau et qu'il porte des pLiies récentes encore sanglantes, alors que le séjour a été de plusieurs heures, ou même de quelques jours. Cest ainsi que l'an dernier nous avons dû rectifier une erreur commise dans ces circonstances par un médecin de Lourdes.
Lorsqu'au contraire la mort a été rapide, que le noyé pour une raison quelconque, syncope, commotion cérébrale, ivresse, etc., a plongé au fond de l'eau sans venir respirer à la surface, la quantité d'eau absorbée par la surface pulmon2ire est nulle ou insignifiante. Les lésions ne ditl'èrent pas notablement de celles que l'on trouve dans la mort par suffocation dans les matières pulvérulentes ou dans un milieu non respirable mais non toxique. Le cœur peut alors contenir des caillots, cette circonstance explique un fait qui avait embarrassé M. le docteur Faure dans son beau mémoire sur l'asphyxie, et qui lui avait fait admettre que dans la nfTort par submersion des caillots déjà formés pouvaient ensuite devenir liquides.
On comprend très bien également comment dans la mort rapide par submersion il peut y avoir des ecchymoses sous-pleurales ponctuées nettes, ainsi que le docteur Girard de Grenoble l'a démontré dans un cas où ses expériences ont eu le très heureux résultat de faire échapper un innocent à une accusation capitale. Dans la submer!^ion lente, au contraire, ces ecchymoses ponctuées sont remplacées par des ecchymoses ou plutôt des suffusions sanguines, larges, étalées, moins brillantes et qui ont pu passer inaperçues jusqu'à la publication de MM. G. Bergeron et Monlano sur la submersion (!}. La différence des caractères des ecchymoses dans ces deux cas tient à la différence de constitution du liquide sanguin.
C'est sans doute aussi à cette altération du sang, aux modifications apportées aux épithéliums des alvéoles pulmonaires et à la constitulion des globules sanguins qu'il convient de rapporter un fait signalé par tous les auteurs; je veux parler de la difficulté de faire vivre certains noyés chez qui on a pourtant pu provoquer pendant plusieurs heures des respirations en apparence normales.
L'état des poumons, leur apparence que je propose de désigner sous le nom d'emphysème aqueux, a été noté par les divers auteurs. MM. Bergeron et Montino ont insisté sur la constance de la mousse dans les bronches chez les noyés, nous ajouterons seulement chez ceux qui n'ont pas fait un séjour trop prolongé dans l'eau après
(1) G. Bergeron et Montano, Recherches expérimentales sur la mort par sub» mersion {Annales d'hygihie et de méd, légale, V lérie, I. XLVIII, 1877, p. 33)).
la mort ou qui n'ont pas subi trop longtemps la putréfaction gazeuse après qu'on les a tirés de Teau et avant que Ton ait pratiqué leur autopsie. Voici pourquoi cette restriction nous semble légitime. Chez ceux dont la putréfaction est avancée les poumons ne conservent pas cette apparence tuméfiée, les liquides des poumons transsudent dans les plèvres et les vésicules pulmonaires aplaties reprennent l'aspect de l'état fœtal.
L'examen des poumons, la présence de globules sanguins dans la mousse, en particulier dans celle qui occupe les petites bronches, prouvent que la spume à fines bulles qui fait saillie hors de la bouche et des narines du noyé a son origine dans les alvéoles pulmonaires. Contrairement à l'opinion d'Orfila et de Piorry, sa présence ne prouve pas que le noyé est venu respirer à la surface de l'eau.
I/ensemble de ces signes permettra enfin, dans des cas jusqu'à présent insolubles, de déterminer quelles sont les conditions dans lesquelles un noyé a péri. Si le sang n'est pas fluide, s'il y a des caillots cardiaques, des ecchymoses ponctuées sous les plèvres, si les poumons ne présentent pas cette apparence spéciale d'emphysème aqueux, on pourra dire que la submersion a eu lieu dans des conditions telles que le noyé n'a pu faire aucun effort pour lutter contre l'asphyxie. La cause de cette absence de lutte sera à déte^ miner: ivresse, commotion cérébrale, etc. On ne sera pas en droit d'exclure l'hypothèse de la mort par submersion, ainsi que l'avait fait un premier expert dans le cas que j'ai déjà cité de M. Girard.
Si au contraire les poumons sont gorgés d'eau, si le sang est fluide, si les ecchymoses sous-pleurales sont larges, peu apparentes, si le cœur ne contient pas de caillots, on pourra conclure que la submersion a été lente et que la mort n'est survenue qu'après une lutte plus ou moins instinctive qui a permis à des gorgées d'eau successives de se renouveler dans la trachée et d'être absorbées par la muqueuse pulmonaire.