GASTRITES TOXIQUES
Les agents toxiques introduits dans le tube digestif agissent suivant deux modes bien distincts : les uns ont une action uniquement topique et produisent moins une inflammation qu’une destruction des tissus, ce sont les acides et les alcalis caustiques; les autres, au contraire, sont simplement irritants et déterminent une gastrite aiguë, soit par action locale, soit après absorption (arsenic, phosphore, acides végétaux, etc.).
Les lésions anatomiques, qui d’ailleurs ne sont pas localisées au ventricule, sont différentes suivant qu’elles sont dues à l’une ou à l’autre de ces causes. Les caustiques donnent lieu à la formation de plaques de gangrène plus ou moins étendues, plus ou moins profondes, et, après la chute des eschares, la muqueuse et les tissus sous-jacents apparaissent sous forme d’un magma grisâtre ou rougeâtre; parfois même la destruction des tissus est suffisante pour perforer la paroi et déterminer une péritonite suraiguë. Le sang est épaissi, comme carbonisé, si l’on a affaire à un empoisonnement par les acides; avec les alcalis, au contraire, le sang est dissous et très diffluent.
Le sublimé corrosif âmene une hyperhémie intense de la muqueuse qui est ramollie par places ; la gangrène est rare et toujours secondaire. Le phosphore produit les mêmes lésions et fréquemment de larges ecchymoses sous-péritonéales. Varsenic détermine rarement une irritation généralisée à toute la muqueuse : celle-ci présente seulement quatre ou cinq plaques violacées ou noirâtres, rarement gangréneuses, laissant entre elles des intervalles sains. Roux a vu l’arsenic produire ces lésions après des cautérisations au moyen d’une pâle arsenicale. V acide oxalique agit fort peu sur la muqueuse stomacale, qui est seulement grisâtre et décolorée dans l’empoisonnement par cette substance.
Aussitôt après l’ingestion des caustiques, le malade éprouve une douleur atroce à la région épigastrique avec une sensation d’anxiété poignante et une dyspnée très pénible. Les vomissements peuvent s’établir dès le début ou ne survenir qu’un peu plus tard : le contenu de l’estomac est d’abord expulsé, puis le malade rejette par le vomissement des mucosités mêlées de sang, parfois môme de lambeaux sphacélés de la muqueuse. Laboulbène et Dujardin-Beaumetz ont cité des faits d’empoisonnement par des liquides caustiques
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dans lesquels la membrane muqueuse de l’eslomac avait été expulsée presque en entier [Société méd. des hôp., 1876-1877).
Bientôt apparaît de la cyanose, la peau se recouvre de sueurs visqueuses, les sécrétions se tarissent, il y a de l’anémie, la voix s’éteint, le pouls devient de plus en plus petit, les syncopes se succèdent, et le malade est emporté au milieu des accidents qui caractérisent le collapsus. Parfois la mort est due à la perforation de l’estomac et à la péritonite suraiguë qui en est la suite.
Ces symptômes varient avec la nature et le degré de dilution de l’agent caustique, les conditions de vacuité ou de réplétion de l’estomac dans lesquelles se trouvait le malade au moment de l’ingestion du caustique, l’intensité des lésions concomitantes de la bouche, de l’œsophage et de l’intestin. Lorsque la terminaison ne doit pas être fatale, les symptômes s’amendent, l’estomac tolère quelques liquides et quelques aliments, les symptômes de torpeur se dissipent peu à peu. Cependant la guérison est fort lente et se trouve compromise à chaque instant. Les rétrécissements de l’œsophage et du pylore s’observent fréquemment à la suite, et l’on peut voir la mort survenir tardivement par consomption.
Les autres poisons, arsenic, phosphore, sublimé, etc., produisent, outre la gastrite, des symptômes de stéatose viscérale pour l’étude desquels nous renvoyons aux traités spéciaux.
Dans le cas d’empoisonnement par les acides, on donnera immédiatement la magnésie, le carbonate de soude, la craie, l’eau de chaux, l’eau albumineuse, l’eau de savon. Les alcalis demandent l’emploi de la limonade sulfurique, le vinaigre coupé d’eau. On emploiera aussi la glace intus et extra. Dans les autres cas, on provoquera les vomissements, on fera des lavages avec la pompe stomacale, enfin on administrera aussitôt que possible le contrepoison spécial.
Louis. Arch. gén. de méd., 1824. — Treitz. Ueber der Uræmischen Affectionen des Darms (Prager Viertelj., 1859.) — Raynaud. Infiltration purulente des parois de l’estomac (Soc. anat., 1861). — Auvray. Gastrite phlegmoneuse. Th. Paris, 1866. — Brinton. Maladies de l’estomac, traduct. Riant. Paris, 1870. — Luton. Art. Estomac, in Nouv. Dict. de méd. et de chirurgie, 1871. — Cornil et Ranvier. Manuel d’hist. pathol. Paris, 1882. — J. Glax. De la gastrite phlegmoneuse (Berl. klin. Wochenschrift, 1879).
GASTRITE CATARRHALE CHRONIQUE
Le catarrhe chronique de l’estomac est une maladie commune, surtout chez l’adulte, plus fréquente chez l’homme que chez la
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femme ; il peut succéder à l’état aigu, mais il se développe habituellement d’emblée et reconnaît parmi ses causes les plus communes : l’alcoolisme et l’abus du tabac, une alimentation trop copieuse ou trop épicée, l’irrégularité dans les repas, l’habitude de lire en mangeant ou de travailler au début de la digestion, etc.
Les lésions organiques de l’estomac, les corps étrangers sont souvent accompagnés de gastrite chronique; il en est de même de toutes les affections c{ui gênent la circulation veineuse (cirrhose du foie, compression de la veine porte, dilatation du cœur droit, lésions mitrales) et produisent la stase dans les veines stomachiques; il n’est pas rare dans ces cas d’observer un état variqueux de toutes les veines du système porte et en particulier des hémorrhoïdes et des dilatations variqueuses de l’œsophage. Certaines maladies constitutionnelles déterminent aussi le catarrhe gastrique; parmi elles il faut ranger en première ligne la goutte (Budd, Dittrich, Charcot), le diabète (Lécorché), le rhumatisme, quelquefois la chlorose ; l’influence génératrice de la tuberculose, bien qu’admise par >V. Fox, n’est rien moins que démontrée. Enfin nous avons déjà signalé l’influence que l’excrétion de l’urée par les glandes du tube digestif, dans le mal de Bright, exerce sur la production du catarrhe (Treitz) (1).
Anatomie pathologique. — La muqueuse est décolorée, ardoisée ou bien d’un rouge brun. Elle présente souvent de petites érosions plus ou moins superficielles; en même temps elle est épaissie, soit dans des points limités comme le cardia et le pylore, soit sur une plus vaste étendue. Parfois complètement lisse, elle prend plus souvent un aspect plissé qui a été désigné sous les noms éiétat mamelonné (Louis), d'estomac à colonnes (Trousseau). Mathias Duval et Leven ont constaté dans d’autres cas une chute plus ou moins généralisée du revêtement épithélial.
Les sécrétions sont modifiées comme dans la gastrite aiguë, ce qui tient aux altérations profondes des glandes à pepsine (Fôrster) : celles-ci subissent la dégénérescence graisseuse, s’atrophient ou se
(1) Dans ses récentes études de clinique médicale, Lécorché a soutenu cette opinion, exagérée sans doute, mais qui n’en mérite pas moins d’être signalée, à savoir, que toutes les observations dites de dyspepsie ne sont autre chose que des cas de gastrites chroniques ; ainsi la dyspepsie une, dans son essence, ne doit sa variété de formes qu’à la multiplicité des symptômes propres au catarrhe chronique de l’estomac, dont le cadre se trouverait singulièrement élargi.
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transforment en petits kystes dont le diamètre peut atteindre plus d’un millimètre et qui sont remplis d’un liquide très visqueux et très réfringent. La dégénérescence peut atteindre le derme et le tissu interstitiel (W. Fox).
L’épaississement ne se limite pas à la muqueuse : le tissu conjonctif sous-muqueux (Rokitansky, Fox), parfois aussi le tissu musculaire (qui peut subir la dégénérescence granulo-graisscuse), sont notablement hypertrophiés. Les élevures de l’état mamelonné se transforment alors en espèces de tumeurs polypiformes (Oppolzer) sessiles ou pédiculées qui, si elles siègent au pylore, déterminent le rétrécissement de cet orifice et la dilatation consécutive de l’estomac. Du reste, cette dilatation peut se produire dans la gastrite chronique indépendamment de toute sténose du pylore, par simple affaissement musculaire, conformément à la loi bien connue de Stokes (1).
Dans certains cas l’infiltration du tissu conjonctif amène une véritable sclérose de la paroi stomacale; c’est ce que Brintmi a décrit sous le nom de linitis, Imite plastique, état qu’il regarde comme spécial aux buveurs.
Description. — Lorsque le catarrhe chronique succède à l’état aigu, il est facile de suivre la marche des symptômes dès le début, mais dans la généralité des cas il n’en est pas ainsi. La difficulté de la digestion est le premier symptôme qui attire l’attention du malade : elle s’accompagne d’une sensation de lourdeur et de pression à l’épigastre, d’éructations et de régurgitations souvent aigres et brûlantes (pyrosis), parfois amères. Le malade est comme courbaturé, l’épigastre se tend et se ballonne, ce qui amène de l’embarras dans la respiration, des palpitations parfois violentes avec stase veineuse du côté de la face et de l’encéphale, souvent du vertige. Le malade est apathique et porté au sommeil, il a de la céphalalgie, parfois même un léger mouvement fébrile. Ces accidents, qui peuvent être considérés comme des troubles réflexes de l’innervation vaso-motrice, sont représentés encore par des irradiations douloureuses à distance (névralgie intercostale, sciatique), troubles de calorification (refroidissement ou brûlure des extrémités), hyperesthésie de la région vertébrale, paraplégie même (cas de Lécorché) .
(l) « L’inflammation d’une muqueuse détermine dans le plan musculaire » sous-jacenÇune excitation qui se traduit par des spasmes; plus tard, la » fibre musculaire, comme fatiguée, devient plus paresseuse qu’à l’état » normal. «
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L’appétit est très diminué, souvent nul, en général non perverti. Par contre, la soif est souvent vive, et comme beaucoup de malades cherchent un remède dans les liqueurs alcooliques, l’ingestion des boissons ne fait qu’aggraver leur malaise.
La douleur est réveillée par l’ingestion des aliments : elle est plutôt sourde et compressive que lancinante; cependant elle peut s’irradier à la base du thorax et jusqu’aux vertèbres dorsales. La pression à l’épigastre l’exaspère le plus souvent; quelquefois aussi elle affecte le caractère d’une crampe et ne cesse qu’après le passage des aliments dans l’intestin ou le vomissement des substances ingérées.
Les vomissements sont un symptôme fréquent, mais non constant, de la gastrite chronique. On doit en distinguer deux variétés : les vomissements alimentaires et les \om\ssements pituiteux. Les premiers sont généralement précédés de renvois acides dus à la fermentation des aliments que le suc gastrique est devenu incapable d’attaquer; on observe même, dans les cas de dilatation, des éructations de gaz inflammables (Friedreich) contenant de l’hydrogène carboné (Ewald et Rupstein). Les vomissements surviennent peu de temps après l’ingestion des aliments, ou au contraire longtemps après s’il y a dilatation du ventricule ; c’est surtout dans ce dernier cas qu’ils renferment des sarcines {Merismopedia ventriculiy Ch. Robin) en abondance. Il y a parfois des vomissements électifs.
Les vomissements non alimentaires se produisent généralement le malin au réveil, surtout chez les alcooliques : ils se composent de mucosités filantes et visqueuses, présentant l’aspect d’une sorte de gomme (Frerichs) ou bien d’un liquide aqueux, transparent, incolore ou teinté en jaune {gastrorrhée^ pituite). La pituite est formée surtout de salive déglutie mélangée aux sécrétions morbides de la muqueuse gastrique ; il n’est pas rare d’y trouver un peu de sang.
Le reste du tube digestif, parfois les voies biliaires, participent au catarrhe : aussi observe-t-on un état saburral de la muqueuse buccale avec mauvaise odeur de l’haleine ; il existe de la pharyngite chronique, des alternatives de constipation et de diarrhée (débâcle), un état subictérique de la peau et des muqueuses.
Suivant Teillais, la gastrite chronique est très souvent accompagnée ou compliquée d’une inflammation duodénale à tendance ulcéreuse.
L’état général se ressent des mauYa’Sc» conditions dans lesquelles
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se fait la nutriiion. Les forces diminuent progressivement, ramaigrissement survient, et il n’est pas rare de voir les malades devenir hypochondriaques et tomber dans la cachexie. Cet affaiblissement progressif trouve son explication suffisante dans l’anémie et les modifications apportées dans les échanges organiques par le catarrhe stomacal, et dont Lécorché et Talamon trouvent la preuve dans une diminution constante des globules rouges et de l’excrétion de l’urée et de 1 acide urique.
Marche Terminaisons. — La marche de la maladie est essentiellement chronique; sa durée, qui varie de deux ou trois mois à plusieurs années, est en rapport avec la cause de la maladie, la constitution du malade,; etc. Elle présente souvent des périodes de rémission plus ou moins prolongées. La guérison s’obtient assez souvent; mais l’issue est quelquefois fatale, à la suite d’ulcère, de cancer (Beau) (1), de rétrécissement pylorique. La mort survient exceptionnellement par cachexie générale.
Diagnostic. Pronostic. — Il est souvent difficile de différenciei la gastrite ohronique de la dyspepsie, de la gastralgie ou de i’ülcère simple de l’estomac; ces affections peuvent du reste être concomitantes avec la gastrite chronique et masquer en partie les symptômes qui lui sont propres.
C est surtout avec le cancer de l’estomac qu’il importe d’établir le diagnostic. Au début l’analogie est très grande. L’àge adulte des JMlades, la longue durée des accideuts, les rémissions presque complètes spontanées ou sous l’influence du traitement (Vulpian), sont en faveur de la gastrite. Si, au contraire, le malade a atteintVàge min, s il y a des antécédents dans sa famille, si les douleurs persistent dans I état de vacuité, si l’on voit survenir la cachexie et la teinte jaune paille spéciales à la diathèse cancéreuse, il faut songer plutôt a la gastro-carcinie. Les vomissements noirs hémorrhagiques et l appaiition de la tumeur carcinomateuse à l’épigastre viennent souvent trancher la question; il ne faut pas oublier cependant les indmations partielles que 1 on peut observer dans l’état cirrholique de l’estomac décrit par Brinton.
Le pronostic présente toujours une certaine gravité, non que la maladie se termine souvent d’une façon funeste, mais à cause des
(l) Cette terminaison de la gastrite chronique admise par Beau est extrêmement discutable, il est plus logique d’admettre en pareil cas que les s,ym|)tùmes attribues à la gastrite étaient les premiers signes du cancer encore non reconnu.