DE LA>{OME>CLATURE
avoir renversé l'idée abstraite et philosophique de la maladie pour la remplacer par la doctrine des états organo-pathiques, devait tout naturellement arriver à une nomenclature en rapport avec ce qu'il croit être la vérité. Il n'y a rien là que de très-naturel et surtout de trèslogique. En détruisant la maladie pour n'y voir que des états organopathiques solitaires ou agglomérés, faciles à reconnaître, il ne doit plus y avoir de noms de maladies, et, il n'y a que des appellations organo-pathiques. Cela est simple, et, si l'on admet le point de départ, je ne sais pas pourquoi on en repousserait les conséquences. C'est là le tort des adversan^es de M. Piorry. Partis du même point et des mêmes idées, imbus des mêmes doctrines, ils n'ont pas le droit de s'arrêter en chemin, ni de se fâcher si on les conduit là où mène la route commencée. M. Piorry est d'une logique irréprochable. Apôtre de la locahsation des maladies, il les localise toutes; et dénomme chacune d'elles par son siège anatomique et par l'apparence des altérations matérielles ; il va au fond de tout, et ce qu'on avait fait pour les maladies facilement localisables, il le réahse pour toutes les maladies sans exception. Si le résultat est mauvais, c'est que la doctrine est mauvaise, mais alors c'est la doctrine qu'il faut combattre et non pas la nomenclature qui la représente. S'attaquer aux mots en pareille occurrence ne conduità rien, et ce n'est pas ainsi qu'on doit lutter contre les promoteurs de la nouvelle nomenclature.
Quoi qu'il en soit, M. Piorry, localisant toutes les maladies, a fait, d'après les règles de la grammaire, une nomenclature médicale complète, analogue à la nomenclature anatomique de Chaussier. Il s'est servi du nom de l'organe ou du liquide altéré pour faire le corps du mot, puis il ajoute les désinences spéciales exprimant la manière dont l'organe elle hquide sont malades. Mais, comme les désinences ne lui suffisaient pas toujours pour désigner le caractère, le degré ou la généralisation de certains états organo-pathiques, il a eu recours à des particules antécédentes, afin de remplir cet office. De cette façon tous les mauvais mots du vocabulaire médical ont pu être réformés et remplacés par de nouvelles appellations en rapport avec la doctrine de l'auteur.
Quel sera le sort de cette nomenclature? Je n'en sais rien, car ce n'est pas elle qu'il faut mettre en question, c'est la doctrine qu'elle représente. S'il n'y a pas de maladie, s'il n'y a que des états organiques, et si on peut ainsi matérialiser la médecine, la nomenclature de M. Piorry est bonne, et je n'ai pas d'objection à lui adresser. Mais, si la doctrine est mauvaise, si les états organiques ne sont que des effets réflexes de causes morbifiques transformées, si ces états sont varia-
DE L\ ^O.ME>CLATlHE. 429
bles, inconstants, et font défaut dans un certain nombre de maladies, alors le vent qui emportera la doctrine emportera aussi la nomenclature.
Nous sommes à un moment de transition, et l'astre des localisateurs semble pâlir. La connaissance de l'état dynamique, des idiosyncrasies et des diathèses, l'emporte de beaucoup sur l'importance des notions matérielles organiques. Pour celui qui sait tenir compte à la fois de l'état matériel et de l'élément \ital, il est évident que la localisation systématique des maladies et leur conversion en états organo-pathiques n'est qu'une vaste hypothèse qui ne satisfait pas aux exigences de l'observation. Si l'on peut dénommer une partie des maladies par leur siège anatomique, il en est un grand nombre pour lesquelles cela est impossible, et alors toute nomenclature organique conduit nécessairement à Terreur.
La science médicale ne me paraît pas encore assez avancée pour arrêter, dans un langage formel et précis, les connaissances si imparfaites que nous avons sur la véritable nature et sur le siège des maladies. Comme Bayle, je préfère les dénominations qui ne préjugent rien. Un jour peut-être, mieux édifiés sur le mystère qui couvre les actes physiologiques et morbides dont nous sommes les témoins, pourra-t-on appeler les choses par leur véritable nom ; mais aujourd'hui cette prétention est irréalisable. On ne peut nommer que ce qu'on connaît bien. Qui se flatte de pénétrer la nature et les causes premières des maladies se trompe étrangement, et il est impossible de fonder sur une pareille base n'importe quelle nomenclature complète et satisfaisante. Toutes les causes premières nous échappent, et nous ne pouvons connaître que les causes expérimentales, c'est-à-dire celles dont l'action dynamique ou mécanique engendre les différents phénomènes morbides. Ce sont là toujours des causes d'un ordre secondaire, et, bien qu'on puisse les utiliser comme base de dénominations générales, il serait impossible de s'en servir pour désigner tous les cas particuliers de la science médicale. Pour le moment, une nomenclature complète est impossible, parce que la science n'est pas complète, et il n'y a qu'à réformer les noms essentiellement mauvais, parce qu'ils expriment une idée fausse, si on peut leur substituer des noms exprimant des idées universellement admises. Quant aux mots insignifiants, il vaut mieux les garder. Dans les dénominations nouvelles de faits anciens ou récents, il faut choisir des mots construits avec soin et indiquant autant que possible la cause, le siège organique ou la nature présumée des maladies. Ce sont là les principes fondamentaux de tout changement à la nomenclature.
430 DE LA CLASSiFICATIOIS DES MALADIES.