CHAPITRE XXV
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En nosographie,une classification a pour but la distribution méthodique des maladies en un certain nombre de classes, d'ordres, de genres et d'espèces, d'après les caractères généraux et particuliers qu'elles présentent.
Au milieu des faits et des matériaux qui l'encombrent, la médecine a plusieurs fois essayé de secouer cette poussière de détails pour mettre un peu d'ordre dans les éléments qui la constituent. Elle a compris que le moyen de s'élever au rang des sciences exactes, c'était de construire une classification raisonnée qui mît chaque chose à sa place et permît à quiconque le voudrait de l'y trouver facilement.
Les anciens médecins, préoccupés de leurs idées générales sur les maladies, ne songeaient guère à les grouper d'après leurs caractères principaux. Ils les décrivaient comme des peintres pour en laisser des images à la postérité, et ils s'occupaient davantage des questions de nosogénie et de thérapeutique. Quelques divisions nosographiques datent de ces temps éloignés ; la plus importante est sans contredit celle des maladies aiguës et des maladies chroniques . D'autres tentatives ont été faites, mais sans donner de résultat, et il faut arriver jusqu'au seizième siècle pour rencontrer des essais de classification dignes d'être cités malgré leur insuffisance. Ceux de Fernel d'abord, de Félix Plater et de J. Jonston ensuite, ouvrirent la voie que devait parcourir un peu plus tard si glorieusement Boissier de Sauvages, un des plus grands nosologistes connus.
C'est un spectacle bien curieux que celui d'une science aussi avancée que la médecine par les travaux de ses fondateurs, et qui passe ainsi quinze siècles avant de songer à la coordination complète de ses éléments. Mais tout s'enchaine et marche d'un pas égal dans les connaissances humaines : la médecine ne pouvait aller plus vite que les autres sciences naturelles, elle n'avait comme elles que des classifications incomplètes, et, lorsqu'un homme de génie eut fait une bonne classification de botanique,- peu après, sous l'inspiration des mêmes principes, parut une classification de médecine. Telle est riiistoire de la nosographie de Sauvages. 11 mit trente ans à la former. C'est la mieux faite, sinon la plus exacte, et c'est la plus conforme aux préceptes fondamentaux d'une œuvre de ce genre. Elle est très-rigoureuse-
ment déduite du principe qui lui sert de base. J'y reviendrai plus loin en parlant des autres classifications nosographiques.
C'est un fait général dans l'Iiistoire des sciences d'observation : leur progrès, en rapport avecla découverte de faits nouveaux dont le nombre va chaque jour croissant, a pour résultat de multiplier les détails à l'infini et de surcharger la mémoire des savants. Il faut alors, pour remédier à cet inconvénient, recourir à des procédés artificiels de méthode destinés à rechercher les ressemblances, les analogies et les différences des objets, afin de les séparer, de les grouper et de les réunir en les coordonnant d'après des caractères essentiels sûrs et faciles à retrouver. C'est ce qu'on appelle faire une classification. La zoologie, la minéralogie et la botanique ont dû recourir à ce procédé pour rassembler toutes leurs connaissances, et le succès obtenu laisse peu de chose à désirer. 11 est vrai que, dans ces branches de l'histoire naturelle, on n'a sous les yeux que des choses et des individus ayant leur existence particulière distincte que l'on peut observer, analyser et comparer, dont l'origine et l'ensemble extérieur sont saisissables et dont les différents caractères établissent nettement les analogies ou les différences. Le minéralogiste qui tient compte des formes cristallines, du clivage, des phénomènes de réfraction simple ou double, de la polarisation par réflexion, de l'état élastique, de la dureté, du poids spécifique, de la composition des corps bruts qu'il veut classer, opère sur des propriétés constantes et d'une appréciation possible. Le zoologiste ne s'occupe que de l'ensemble de l'organisation des êtres, et les rapproche ou les éloigne d'après les degrés de ressemblance qu'ils ont entre eux, d'après leurs affinités respectives^ et, secondairement, d'après le principe de la subordination des caractères qu'il lui est toujours facile de retrouver. Il en est de même en phytologie, où les caractères essentiels d'une plante isolée se représentent toujours, a peu de chose près, les mêmes, et permettent au botaniste de faire le plus souvent un classement facile et régulier. Tout homme systématise, volontairement ou involontairement, bien ou mal, les diverses parties de ses connaissances. « L'espèce humaine, dit Cabanis, ne peut se passer, pour le rappel et l'emploi facile de ses connaissances, d'un lien qui les unisse, les coordonne et fasse un tout complet de ces parties, insignifiantes tant qu'elles restent éparses. On finit bientôt par se perdre dans la multitude des faits recueillis, si l'esprit philosof>hique ne vient les ranger dans un ordre convenable. »
La classification des maladies est, en raison de leur nombre, de leurs variétés, des analogies et des différences qu'elles présentent, une chose extrêmement difficile. Tous ceux qui ont essayé savent à
quoi s'en tenir, et je ne sais trop pour mon compte si, une maladie étant donnée, on ne ferait pas mieux d'en chercher le remède, comme le voulait Pitcairn, que de s'occuper à en déterminer la place dans un cadre nosologique, d'après la recommandation de Pinel.
Une classification en médecine n'a rien de comparable aux classifications des sciences naturelles. L'idée est la même, mais c'est tout; car les choses à classer diffèrent complètement. En effet, ce qu'on appelle une maladie ne constitue pas un être à part, ayant son existence distincte et ses caractères de race, comme l'animal ou la plante, qui ont leurs caractères essentiels iixes, permanents et défmis. Or, comparer ces deux clioses pour les classer d'après les mêmes principes, c'est tenter l'impossible. Leur classification doit être faite d'une autre manière et par une autre méthode. Une maladie ne forme pas une individuahtè matérielle, saisissable autrement que par contagion. Telle que nous l'entendons généralement, c'est une abstraction faite dans notre esprit d'après certains phénomènes morbides matériels ou dijnamiques, observés par nous. Dans cette manière de voir, les maladies n'ont pas toujours des caractères fixes, permanents, qu'on soit toujours sûr de retrouver chez tous les individus atteints de la même affection; elles ont, au contraire, des caractères transitoires, variables du début à la fin des accidents, par guérison ou par la mort. Il n'y a qu'un très-pclit nombre de maladies qui présentent ainsi des caractères essentiels susceptibles de conduire directement à la détermination de l'espèce. En outre, il y a beaucoup de maladies comphquées qui offrent, au même moment ou d'une manière successive, des phénomènes appartenant à une affection d'une classe différente, ce qui nuira toujours aune bonne classification. La maladie, enfin, n'est pas une chose naturelle^ comparable aux êtres du monde organique ou inorganique ; c'est une anomalie, une aberration de la nature et une sorte de monstruosité.
Ce sont là de véritables embarras pour un nosographe qui considère une classification comme une œuvre utile et honorable à tenter. Je ne crois pas qu'il faille désespérer de favenir et de l'inlluence des classifications sur les progrès de la médecine. Je pense, au contraire, que les tentatives faites dans cette direction sont lieureuses et pourront devenir fécondes ; en tout cas, elles apprennent au médecin la méthode de rassembler les maladies par leurs causes, leur nature, leurs symptômes, leurs lésions, de manière à en déduire rapidement la thérapeutique générale. Si les classifications n'ont pas eu en médecine tous les avantages qu'elles ont eus dans les sciences naturelles, c'est peut-être la faute des classificateurs plutôt que celle de la méthode.