CHAPITRE PREMIER
Depuis le commencement de la médecine, à la période d'Hippocrate et de Galien comme de nos jours, la fièvre a été l'objet de discussions et de controverses toujours les mêmes. Il suffît de lire Galien pour y trouver à peu près dans les mêmes termes les éléments du problème tel qu'on le comprend aujourd'hui. Considérée dans sa nature ou dans ses phénomènes principaux, la fièvre est encore pour nous ce qu'elle était pour les anciens ; en effet, sa nature est restée impénétrable, et on n'est embarrassé que par les hypothèses jetées dans la science par les médecins célèbres qui ont régné sur l'opinion. D'une autre part, ses phénomènes principaux ne sont pas beaucoup mieux connus aujourd'hui qu'ils ne l'étaient autrefois.
Toujours la fièvre a été envisagée de la même façon, comme un feu intérieur animé ou entretenu par une altération somatique à détruire ou à éliminer. Son nom vient du latin febris^ dérivé de fervere, bouiUir, de fervoVj effervescence, ou de februare, qui signifie l'action de purifier. Les mots grecs ttOo, nvptrbç, servaient à exprimer le fait de la chaleur fébrile observée dans la plupart des maladies, et on y a peu à peu substitué le mot Tzvpî^tç, pijrexie, pour exprimer les maladies dont la fièvre est le phénomène principal.
De tout temps aussi, la fièvre a été considérée comme maladie primitive ou comme maladie secondaire, c'est-à-dire comme un symptôme complexe et compliqué, formé par la réunion d'un certain nombre de troubles particuliers distincts les uns des autres, constituant eux-mêmes des symptômes. La fièvre n'est donc qu'une agglomération de symptômes n'ayant d'importance que par cette aggiomél'ation même. Séparés les uns des autres, ces phénomènes ne sont pas plus la fièvre que les différentes parties du visage isolées ne font le |)()rtrait d'une personne.
C'est à tort que différents médecins trop exclusifs ont fait de la fièvre un symptôme toujours lié à des altérations somatiques appréciables. Cela n'est pas exact expérimentalement. Le fait est impossible à démontrer, et, chose curieuse ! cette doctrine, qui est celle des anatomistes, des organiciens, des positivistes, etc., repose justement sur la foi aveugle qu'il faut avoir pour des faits qu'on ne peut connaître que par raisonnement et qu'on ne peut ni voir ni toucher.
Il n'est pas moins déraisonnable de considérer exclusivement la fièvre comme un acte morbide primitif toujours indépendant des lésions corporelles qui se développent dans sa durée. C'est là une erreur causée par un abus de raisonnement; mais, à l'exemple de Galien, qui est fort explicite à cet égard, il faut étudier la fièvre à un double point de vue, selon qu'elle constitue le désordre principal dans la maladie qu'on observe, ou, au contraire, selon qu'elle se développe sous la dépendance d'une lésion somatique constante et invariable, comme on en voit un exemple dans l'inllammation franche des organes et des principaux tissus.
La fièvre est une réaction de l'organisme contre certaines impressions morbitiques. C'est un spasme du cœur et des vaisseaux qui imprime à la masse du sang une course plus rapide et produit dans les tissus une décomposition moléculaire générale d'où résultent une augmentation de la température du corps, et des malaises.
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Comme l'a dit Ilippocrate, la fièvre est une maladie très-commune (jui accompagne ordinairement toutes les autres et particulièrement l'inflammation. C'est une augmentation de la chaleur générale du corps.
(ialicn, plus explicite, la définit de plusieurs manières : ici c'est un accroissement de la chaleur naturelle née dans le cœur et propagée au reste du corps en même temps qu'il survient des malaises et un trouble général des fonctions. Ailleurs, la fièvre est le passage de la chaleur innée à un état contre nature, les pulsations étant devenues plus fortes et plus fréquentes*.
' Traduction de liorsieri, par E. ChauffarJ, p. 165.
Toutes les définitions de la fièvre reposent sur les mêmes faits et représentent plus ou moins celles de Galien. Le seul moyen de s'en rendre un compte satisfaisant, c'est de les grouper d'une manière philosophique autour de l'idée d'où elles sortent. Ainsi, pour les anciens humoristes, la fièvre était une effervescence du sang produite par l'action des sels acides sur les alcalis. D'après Willis, c'était une fermentation du sang comparable aux phénomènes du moût de raisin qui fermente. Pour Bellini, c'était une altération du sang qui portait sur le mouvement de ce liquide, sur la quantité ou sur la quahté; sur quelques-unes de ces choses ou sur elles toutes au môme moment.
Les vitalistes ont donné de la tièvredes définitions un peu différentes. Stahl considérait cet état morbide comme une opération de la nature pour une fin salutaire dont le but est l'expulsion de matières nuisibles. La définition de Sydenham est à peu de chose près la même : la fièvre est un mouvement salutaire imprimé au sang par la nature, dont les efforts tendent à débarrasser ce liquide des matières morbifiques qui l'altèrent et à lui rendre sa pureté primitive. D'après StoU, c'est une affection de la vie qui s'efforce d'écarter la mort. Cullen, Tode, Hoffmann, ont ajouté à ces manières de comprcndre'la fièvre un point de vue nouveau relatif à la nature de cette maladie.
La fièvre, dit Tode, est une irritation du sensorium commun transmise du cerveau aux différentes parties du corps.
Dans la théorie de Cullen, c'est un spasme de l'extrémité des petits vaisseaux produit par une cause quelconque qui irrite le cœur et les artères.
D'après Frédéric Hoffmann, c'est une affection spasmodique du système nerveux et vasculaire accom|)agnée de malaises et de troubles des fonctions.
Lassée de leurs tentatives inutiles pour découvrir et formuler d'une façon inattaquable la nature de la fièvre, l'école descriptive se borne à définir ce phénomène par l'énumération des éléments qui le constituent. Borsieri, qui a reproduit et discuté avec soin toutes les définitions précédentes, s'arrête à ce moyen, déclarant que, dans l'impossibilité où il se trouve de donner une définition générique embrassant tous les cas, il ne lui reste qu'à donner une description des principaux phénomènes de la fièvie. (^est le parti auquel se sont arrêtés Boerhaave, Sauvages, Selle, Vogel, et la j)lupart des auteurs modernes, Aiuh'al, Bouillaud, Grisolle, Gintrac, etc.
n n'est ce[)endant pas impossible d'allier dans une certaine mesure l'idée d'une maladie avec les |)hén()mènes qui la caractérisent, de façon a montrer dans le développement et la succession de ces phénomènes
DE LA FIÈVRE. 4(]o
les rapports de la cause et de l'cfTet produit, ce qui est le plus sûr acheminement vers la découverte de sa nature intime. Si tout n'est pas connu dans le mécanisme de la lièvre, l'histoire de ses causes et de ses caractères est assez avancée pour qu'on en puisse tracer du phénomène une relation satisfaisante.
Nous disons que la fièvre est une réaction de l'organisme contre les impressions morbifiques. Personne ne saurait mettre ce fait en doute. En effet, la fièvre est un phénomène sympathique. C'est une action réflexe évidente. De même que toutes les actions réflexes et sympathiques, elle se produit dans des circonstances déterminées, mais elle peut ne pas se produire. Ainsi dans plusieurs cas, en apparence les mêmes, on ne la rencontre pas toujours. Elle succède immédiatement ou secondairement à certaines impressions morbifiques particulières qui agissent directement sur Y mpressibilité organique ou [indirectement par le sang. Elle annonce le mal, et plût à Dieu qu'il en fût toujours ainsi, car on ne connaîtrait pas de maladies latentes. Malheureusement, il y a des affections qui n'ont pas le pouvoir d'éveiller les phénomènes sympathiques de la fièvre, et c'est ce qui a poussé les nosograplies à diviser les maladies en deux grandes classes : les maladies fébriles et les maladies apyrétiques, ou non fébriles. Dans les maladies fébriles, où l'impression morbifique et son effet matériel sont le plus souvent accompagnés de fièvre, il y a des exceptions : telle maladie, ordinairement accompagnée de fièvre, comme la pleurésie aiguë, peut être apyrétique ; il en est de même de la méningite tuberculeuse, de l'entérite, etc. Cela dépend de la tolérance organique des individus.
Les sympathies entre les organes et les appareils ne sont pas constantes, et l'action réflexe s'épuise par l'excitation. En effet, des impressions morbifiques et des produits morbides existent sans lièvre. La sympathie s'éveille à un moment qu'il est impossible de prévoir, tantôt à l'époque de l'impression morbifique primitive, et au début des accidents, tantôt, au contraire, dans le cours ou à la fin des maladies et de l'évolution des produits morbides déposés au sein des organes.
La preuve que la fièvre n'est qu'un acte sympathique, c'est qu'il est impossible de s'en rendre compte par une altération quelconque des organes et des tissus intéressés par elle, et que, d'ailleurs, la lésion qui en provoque l'apparition n'a aucun rapport direct avec eux. En
effet, quel lien y a-t-il entre un furoncle ou une pleurésie et la courbature, l'inappétence, la céphalalgie, l'abattement, la vélocité du cœur et du pouls, Faccroissement de la combustion moléculaire et de la calorification? Aucun, si ce n'est le coiiseiisiis de tous les organes dont parle Hippocrate, ce qui est le résultat de la \ie et de l'action sympathique des appareils fonctionnels les uns sur les autres. En m'exprimant ainsi, je n'ignore pas qu'on pourrait dire, a\ec M. Bôuillaud, que la lièvre est le résultat d'une inflammation de la membrane interne des vaisseaux ; mais ce n'est là qu'une opinion encore à démontrer.
Outre que la fièvre est une sympathie de certains appareils pour les souffrances d'un tissu, c'est une réaction de l'organisme contre l'impression morbifique et son produit. En effet, toute maladie aiguë a une marche rapide dans laquelle les produits morbides sécrétés se transforment et disparaissent par élimination dans le but de favoriser le retour à l'état normal. Si la lièvre tombe avant cette élimination complète, c'est-à-dire si l'acte sympathique ou la réaction de l'organisme cesse prématurément, la maladie se prolonge, les produits morbides s'immobilisent, et il y a ce qu'on appelle l'état chronique, qui dure autant que les altérations matérielles de l'organe. L'absence de réaction fébrile aura donc été, dans ce cas, une chose fâcheuse. Il en est partout de même. C'est ce qui donne aux maladies aiguës desvieillards une gravité particulière, car, à cet âge, la réaction fébrile est faible, et elle disparait souvent avant l'élimination des produits morbides, ce qui favorise le passage des maladies aiguës à l'état chronique.
La fièvre des maladies aiguës, en rapport avec la force de constitution des individus, est, à mes yeux, l'indice d'une réaction avantageuse de l'organisme contre les produits des impressions morbiliques. Là où cette réaction n'existe pas et lorsqu'elle tombe prématurément,, il y a tout à craindre pour une maladie chronique et pour une terminaison fâcheuse.
La fièvie est caractérisée par un ensemble de symptômes trèsnombreux qui ne sont pas toujours les mêmes, ni toujours très-évidents, et qu'il faut une grande habitude pour reconnaître. Elle n'est jamais la même dans son intensité ni dans sa durée aux différents âges, chez les sujets vigoureux ou débiles, chez l'homme ou chez la femme, au début ou à la fin des maladies, etc., etc. Tunioi passagère et de quelques heures, tantôt éphémère ou continue pendant plusieurs