DE LA MENSURATION
La mensuration est im mode d'exploration qui consiste à déterminer les dimensions d'une partie saine ou malade d'une manière plus rigoureusement exacte que les sens ne sauraient le faire. La longueur, la largeur, l'épaisseur, le volume, en un mot, que présente une région, tel est habituellement ce que le médecin est appelé à mesurer.
H n'y a point, à proprement parler, d'instrument mensurateur; tantôt on se sert d'un ruban non extensible sur lequel on a construit une échelle de graduation, tantôt on fait usage d'un compas d'épaisseur également divisé en degrés; mais, dans la plus grande majorité des cas, on trouve dans ses doigts un assez bon moyen de mesurer une partie quelconque du corps. Avant d'employer ce mode d'exploration, il faut être prémuni contre les inconvénients qu'il peut présenter et surtout contre les causes d'erreurs auxquelles il est susceptible de conduire. Ainsi, dans toutes les recherches de mensuration, il est indispensable d'exercer une pression toujours uniforme, sous peine d'obtenir des résultats dissemblables; ensuite, il faut invariablement placer le malade, et surtout la région qu'on se propose de mesurer, dans la même position (c'est habituellement celle qui permet aux muscles d'être dans le plus grand relâchement possible) , afin de pouvoir comparer avec quelques chances d'exactitude les changements qui ont pu s'opérer d'une expérience à l'autre. S'agit-il, par exemple, de prendre les mesures de la tête dans un cas d'hydrocéphale un peu considérable, ou du thorax à l'occasion d'un vaste épanchcment plenréli(jue, le malade doit se tenir debout ou assis ; de l'abdomen à propos d'une ascite, ou des membres inférieurs pour en apprécier la longueur, il est préférable qu'il conserve l'horizontalité. Enfin, les moyens de luensuration ne varieront pas, et ils seront appliqués sur
726 DE LA SÉMÉIOLOfaE.
des parties identiqueineiit les mêmes; on adoptera pour cela des points de repère tels que le mamelon pour la poitrine et l'ombilic pour l'abdomen ; on pourra au besoin les dessiner sur le corps du sujet avec une plume trempée dans l'encre ou avec un crayon denitrate d'argent, de façon que les traces de la veille se retrouvent le lendemain.
La poitrine, à chaque mouvement d'inspiration et d'expiration, subissant alternativement une dilatation puis un retrait, il est assez difficile de la soumettre à une pmensuration bien exacte, d'autant plus encore que les vices de conformation y sont fréquents, que certaines professions, en développant plus particulièrement les muscles d'une région, détruisent parfois la symétrie des deux cotés du thorax, et que, dans des états pathologiques bien connus, la pleurésie, par exemple, le côté malade actuellement dilaté pai' l'épanchement sera précisément celui qui, après la guérison, éprouvera un resserrement atrophique. ^'éanmoins voici les règles d'après lesquelles il faut procéder à la mensuration de la poitrine : le malade est assis, les bras écartés du tronc et les mains lixées sur sa tête ; la ligne médiane antérieure est représentée par un fil que l'on tend depuis l'échancrure supérieure du sternum jusqu'au milieu de la base de l'appendice xiphoïde, l'apophyse épineuse des vertèbres dorsales indiquant par où passe la ligne médiane postérieure. Une bande de toile divisée en centimètres ou en lignes et appliquée horizontalement de l'un de ces points à un autre (la mesure étant prise à la hauteur du mamelon chez l'homme et un peu au-dessous de la mamelle chez la femme), permet de constater avec une justesse approximative l'étendue du côté droit ou du côté gauche de la poitrine, alors même qu'elle est soumise au jeu respiratoire. Du reste, lorsqu'on mesure le thorax, ce n'est ni toute son étendue, ni toutes ses dimensions que l'on désire connaître ; on veut la plupart du temps savoir seulement si le côté droit est pins ample ou plus étroit que le gauche, et vice versa.
La mensuraticui appliquée à l'abdomen dans des cas de tympanite ou d'hydi'opisie, par exenqjle, ne peut pas à elle seule fournir des résultats bien rigouieux. car, en admettant que les dimensions du ventre soient chaque jour exactement délimitées, il reste la question de savoir si c'est au développement de gaz intestinaux ou à la présence d'un liquide épanché (pi'il faut attribuer l'exagération de volume. Or on conq)rend (jue dans cette circonstance la percussion doive singulièrement echiirer le diagnostic et conduire à des indications thérapeutiques ratiormelles.
Le compas d'épaisseur dont il a été fait mention à propos des
MOYENS DEXI'LOllATKLN. SIMROMÉTRIE. 727
moyens de mensuration sera utilement employé pour circonscrire l'étendue d'une tumeur, et surtout pour connaître les diamètres dn bassin chez la femme, le diamètre antéro-postérieur principalement, sur lequel il importe tant d'être fixé à cause de l'acconchement, lorsqu'on soupçonne une conformation \icieuse. On a imaginé dans cette intention différents instruments (les peJvimètres)^ mais il est bien préférable de ne se servir qne du doigt indicateur. On l'introduit assez avant dans le vagin pour que son extrémité touche l'angle sacrovertébral, tandis que sa base repose sur la symphyse du pid)is ; it très-peu de chose près, on estime ainsi l'étendue de ce diamètre.
Un nouveau moyen d'exploration de la poitrine, applicable au diagnostic des maladies du poumon, a été inventé par Hutchinson, déjà bien connu dans la science par d'utiles travaux cliniques sur les maladies de poitrine. Nous voulons parler de la spirométrie, mot qui veut dire, mesure de la respiration.
DE LA SriROMETIUE,
La spirométrie ^ a pour but de mesurer la quantité d'air qui entre et qui sort de la poitrine sans lenir compte de celle qui reste dans les poumons, l^'idée n'est pas nouvelle, mais le procédé est nouveau, vi les résultats qu'il a donnés le sont également. Cette opération s'accomplit au moyen d'un spiromètre, espèce de gazomètre assez volumineux construit à cette intention. M. Bonnet de Lyon applique à cette recherche un simple compteur à gaz construit à cet effet, et MM. Jules Guyet et Schnepf ont construit de petits appareils fort ingénieux destinés à conduire aux mômes résultats.
Le sujet est debout, la poitrine libre de toute entrave pour respirer plus librement; il inspire et expire avec effort trois fois de suite, et on a soin de prendre note exacte du chiffre indiquant à réchellc du spiromètre la quantité d'air introduit dans les poumons et chassé par eux.
Après avoir établi que chez nu môme individu la capacité de l'arbre aérien ou des canaux bronchitpies n'est pas modifiée d'une mauièr(^ sensible par l'exercice ou par l'habitude, Hutchinson a établi les différences qui résultent du développement des sujets, de leur âge, de leur poids, de leur état de santé et dé maladie. Dans ces recherches curieuses par leur variété aussi bien que par la nature d(^ leurs résultats, Hutchiîison est arrivé à la découverte d'une loi physiologique importante confirmée dans son expression par d'autres ohservateurs et qui peut être formulée ainsi :
* Archives de Mcdechw 1850, De la Spiroin'trie, \yM llntcliisor), :m;ilv^.« ,l<» M. Lasôgnc.
728 DE LA SÉMÉIOLOGIE.
La capacité des canaux bronchiques est en rapport exact avec la stature (les individus.
Plus la taille s'élève, et plus la capacité aérienne pulmonaire est grande. C'est ainsi qu'entre 5 et 6 pieds chaque pouce de taille en plus donne à l'expiration forcée 8 pouces cubes d'air en plus à eO'Farenheit.
Voici le tableau des moijennes ohlenues par Hutchinson :
Taille en pied? et en pouces. Capacités des poumons en pouces cubes.
5,il à 6 pieds.
Ces résultats n'auraient qu'une médiocre importance, si des observateurs désintéressés dans la question n'étaient venus en confirmer l'exactitude. Ainsi Schneevoogt, en Hollande, a publié un résumé de oO observations, qui sert à la fois de contrôle et d'appui à la loi découverte par Hutchinson.
Taille
Volume d'air
Volume
Age.
en centiiiièlrcs.
en centilitres.
d'après Hutchinson
MOYENS d'exploration^. SPIROMÉTRIE. 72D
Taille
Volume dair
Volume
Açe.
en centiiiiètres.
en ceiilililies.
d'après Hulchmson,
En France, M. Hecht (de Strasbourg) a obtenu les résultais suivants, comme moyenne de 2J8 observations :
Taille
Volume d'air
Volume
en centiiiiètie*.
en centilitres.
d'après Hutchinson,
Tous ces chiffres concordent, ou à peu près, avec ceux de Hutchinson, qui sont l'expression moyenne de 2,4o0 observations; de sorte que la loi physiologique établie par cet observateur paraît être à l'abri de toute contestation sérieuse. Elle a également été confirmée dans les expériences faites à Lyon, par M. Bonnet, à l'aide du compteur spiromètre imaginé par lui.
Ee résultat est d'autautplus curieux, qu'il ne s'explique guère, et que la différence de taille des individus n'est pas le résultat d'une augmentation proportionnelle de tous les os et de toutes les cavités osseuses du corps. Elle est plus souvent le résultat d'une différence dans la longueur des membres pelviens. Deux honnnes cités par Hutchinson, ayant de])out, l'un 5 pieds î) pouces 0 lignes, et l'autre 4 pieds 4 pouces (j lignées avaient, lorsqu'ils étaient assis, la même hauteur
7û0 DE LA SÉMÉIOLOlilE.
de tronc; cependant le premier avait ime capacité de 2oG pouces cubes, et le second n'en comptait que 152.
La spirométrie trouvera son application dans le diagnostic des maladies de poitrine, soit qu'on rapporte la cnpacité du thorax à celle indiquée par la moyenne de la taille, soit au contraire qu'on puisse la rapporter à la capacité du tliorax prise ciiez la môme personne dansl'état de santé. Hutchinson a rapporté le plus curieux de tous les exemples h cet égard. Un colosse aussi bien par la taille que par la santé, puisqu'il avait prés de 7 pieds de hauteur, avait une capacité respiratoire de 4o4 pouces cubes. Après deux ans d'une vie oisive et dissolue, sans signe de lésion thoracique, cette capacité était tombée à Sr^O, puis à 520. Un an plus tard, il succombait aux suites d'une tuberculisation pulmonaire subaiguë.
Ce fait laisse pressentir l'utilité de la spirométrie, et les expériences des docteurs Schneevoogt et Ilecht viennent encore sur ce point, comme sur la partie physiologique du travail, contrôler et confirmer les résultats publiés par Hutchinson. D'après cet auteur, un abaissement de 16 pour 100 doit éveiller les soupçons; au premier degré de la phthisie il est de ôo pour 100, et il peut aller dans sa période extrême* à t)0 pour ICO.
Malheureusement il n'en est pas de ces derniers résultats comme des premiers, qui reposent sur des milliers d'observations. Ils sont encore l'expression d'un nombre de faits assez restreint, et leur exactitude ne doit servir qu'à donner l'éveil sur ce moyen d'exploration, afin d'en généraliser l'emploi dans les cliniques.
La sjiiromélrie peut donc aider au diagnostic de la première périodede la phthisie pulmonaire, sans pr(\judice des autres moyens d'exploration. Elle permet, en outre, de redresser de faux diagnostics, lors({ue chez des malades affectés de catarrhe pulmonaire chronique et considérés comme atteints de i)lithisie on trouvera une capacité aérienne semblable à celle que comporte la taille des individus.
Telle est dans son ensemble la portée pratique de la découverte d'IIutchinson, vériliée parllecht, Schneevoogt et Bonnet, de Lyon. Si les diflicultés d'a])plicati()ii sont grandes en raison de l'appareil voliuriineux (ju'il fuit avoir, (illes ne sont pas insurmontabh^s; et d'ailleurs la vraie science ne compte pas avec les moyens qu'on lui donne, elle s'em|)are de ce (|ui est bon et se contente de laisser à 1 oubli le soin de faire justice du reste. La sp'nomélrie ne deviendra jamais une chose usuelle, mais elle peut rendre service, et à ce titre le médecin doit connailii» his résullats qu'il j)eut tirer de son emploi.
Voici ces résultats, lésumés pai* Schneevoogt : .
MOYENS d' EXPLORATION. SUCCUSSIOiN. 751
1" Le rapport de la capacité du thorax avec la stature est le plus important au point de \ue pratique.
2° Pour les hommes, ce rapport est à peu près le suivant : un homme de la taille de l'^^ôO doit avoir une capacité thoracique de 2'", 55 cubes, qui augmente de 52 centimètres cubes par chaque centimètre en plus de la taille indiquée. Pour une femme à stature égale, le chiffre n'est que 2 centimètres cubes et l'accroissement de oO par centimètre.
3** Un écart en moins de 50 centimètres cubes ne permet pas encore de conclure à l'existence d'une maladie pulmonaire.
4° La spirométrie ne se substitue pas, mais s'ajoute aux autres méthodes physiques d'investigation.
o'' Elle est d'un secours utile pour diagnostiquer les affections organiques du poumon à leur début, et devrait être employée par les conseils de révision, les sociétés d'assurance sur la vie, etc.
6^ Elle découvre la tuberculisation à une époque ou aucun autre procédé de diagnostic ne la révèle.
7"^ Elle assure le diagnostic de la phthisie confirmée, et elle sert à en mesurer l'étendue, la marche, le progrès ou l'amélioration.
8° La spirométrie est sans usage dans la pneumonie et la pleurésie; elle peut rendre des services dans les cas de pleurésie et de pneumonie chroniques, d'empyème, d'œdème pulmonaire, d'hydrothorax, etc.
9" Dans les laryngites et les bronchites, lorsque la diminution de la capacité thoracique est considérable, elle témoigne de la coïncidence d'une lésion du tissu pulmonaire.
10*^ Les affections du cœur exemptes de complications ne modifient pas la capacité aérienne du thorax.
H° Les déviations intenses du rachis la diminuent.
42° Les tumeurs abdominales diminuent le volume d'air expiré; la grossesse paraît faire exception à cette loi (lOO observations).
13° L'influence de la faiblesse générale est insignifiante.
14° La spirométrie rend un grand service quand elle dissipe la crainte d'une tuberculisation commençante.
Cette question de la spirométrie est en ce moment à l'étude, mais on peut déjà facilement prévoir les services importants que ce nouveau moyen d'exploration est appelé à rendre à la science. Nous nous réservons d'y revenir dans cet ouvrage, à propos des signes fournis par l'appareil vocal et respiratoire.
DE LA SUCCUSSION.
La succussion est un moyen d'exploration ipii consiste à imprimer
au tronc des mouvements brusques et en sens opposé, afm d'obtenir un bruit de tlot ou de tluctuation, un dapot&ment tout spécial et trèsreconnaissable quand on l'a entendu une seule fois. Ce gargouillement, que les malades peuvent quelquefois produire en imprimant certains mouvements à leurs corps, ressemble assez bien au ballottement d'un liquide dans une bouteille à moitié remplie, et il constitue un pbénomène qui ne s'explique que par la présence de gaz et de liquides dans les cavités de la plèvre. C'est le signe palbognomonique de l'hydropneumo-tborax. Dans cette affection qui, presque toujours, est due à la rupture d'un foyer tuberculeux ou d'un abcès, le son est mal et l'élasticité des parois thoraciques extrêmement diminué dans une étendue plus ou moins considérable de la poitrine, principalement . à la partie postérieure et inférieure. Dans ce point, l'auscultation dénote ordinairement une absence relative de la respiration. Si l'on pratique la succession bippocratique. c'est-à-dire si, saisissant le sujet par les épaules, on agite le thorax en même temps qu'on applique l'oreille auprès de ses parois, on entend très-distinctement le flot du liquide, et même les assistants peuvent quelquefois le percevoir à une distance de quelques mètres.
C'est ici le lieu de rappeler comment la succussion était pratiquée, U y a plus de deux mille ans, par le médecin de Cos :
ToOtov xaGica; èivt i'jizSpo'j, 6 ti p./j \)T:v/.vjT,<jti, znao; t/iv ràç yilooLz, zyixM^
ci» ûï TÔ'j wy.ov (jcLorj ày.orjà'Ci'jBc/x àv t&jv Tt\z\)oioi-j ro TzdQoç yoptf^.
« Après avoir placé le malade dans un siège solide, et qui ne puisse vaciller, faites tenir ses mains étendues par un aide, secouez-le ensuite par l'épaule, afm d'entendre de quel coté la maladie produira du bruit ^ »
Hormis la succussion pleurale, ce moyen est d'une importance douteuse; il n'est applicable qu'à un très-petit nombre de maladies. Dans certaines affections de l'estomac, le cancer du pylore par exemple, et dans des cas de dilatation énorme d'une anse intestinale, on observe un clapotement stomacal et abdominal ; mais ce caractère est sans importance, on le néglige ordinairement, car les autres symptômes fournissent de plus précieuses indications.