CHAPITRE III
DES §IIGnnE:§l FOUR]VIiS PAR I.'l]VIVERTilTIO]l.
Art. I. — Troubles de l'intelligence.
Du délire.
Le délire est un trouble des fonctions de l'intelligence, caractérisé par la perversion du langage et des actes de l'esprit.
Ce phénomène morbide très-complexe, déterminé par un grand nombre de causes organiques et dynamiques, s'observe dans plusieurs maladies de nature différente, comme symptôme direct des maladies de l'encéphale, exemple : la méningite; comme accident sympathique, provoqué par les maladies des autres viscères, exemples : la pneumonie, la lièvre typhoïde; et enfin comme réaction essentielle, provoquée par des impressions morbifiques de cause inconnue, exemple : la folie.
Le délire se présente à l'état aigu, sous la forme éphémère, avec ou sans fièvre, ou bien il est prolongé et affecte la forme chronique. Cette division importante sépare les délires fébriles aigus du délire chronique et prolongé, appartenant à l'idiotie, à la démence ou à la folio. Le délire éphémère est celui que les nosographes appellent délire aigu fébrile, et le délire prolongé est généralement désigné par eux sous le nom de délire chronique.
Du délire éphémère ou délire aifjn, — Le délire éphémère, que les auteurs appellent délire aigu, à cause de son invasion rapide et brusque, de la durée passagère de la fièvre qui s'y joint quelquefois, s'observe comme maladie essentielle, comme phénomène réflexe ou sympathique, et comme symptôme des maladies de l'encéphale, c'est-à-dire comme phénomène sipnpiomatique .
Le délire n'est pas toujours le résultat d'une grande excitation des fonctions cérébrales, bien que ce soit le cas le plus fréquent. Il est quelquefois, au contraire, la conséquence d'une adynamie profonde du cerveau à la fin des maladies aiguës, dans l'inanition et dans l'épuisement nerveux par hi douleur. C'est un phénomène dont la véritable condition primitive de développement est impossible à déterminer.
TROUBLES DE L 1>TELLIGE>'CE. DU DÉLlltE. 79î
Quoi qu'il en soit, les causes auxquelles il faut en attribuer la production sont nombreuses et se rangent sous plusieurs chefs. Il résulte : l^^des maladies du cerveau et de ses membranes, 2^ de certaines nosolîémies, o°de l'excitation cérébrale essentielle ou sympathique. C'est le délire nerveux.
1° Le délire éphémère s'observe surtout dans l'inflammation des méninges, dans la méningite aiguë simple et dans la méningite cérébro-spinale. Parent-Duchâtelet et Martinet ont dit que dans ce cas la plilegmasie occupait de préférence la convexité des hémisphères, plutôt que les méninges de la base; mais cela n'est pas démontré. Plusieurs faits contradictoires, encore présents à ma mémoire, ne me permettent pas d'accepter cette opinion. 11 se manifeste dans certaines formes de congestion cérébrale étendue; dans Thémorrhagie cérébrale accompagnée de méningo-encéphalite; dans l'encéphalite aiguë, mais alors les troubles de la raison ne sont jamais bien violents; dans l'apoplexie séreuse et les tumeurs cérébrales, cancéreuses, épithéliales, vermineuses, etc., accompagnées d'un certain état de congestion de la pulpe encéphalique. De toutes ces conditions anatomiques, celle qui a les méninges pour siège est la cause du délire le plus violent et le plus fortement caractérisé.
T Certaines altérations du sang ou nosohémies provoquent le délire. Lorsque le sang est appauvri, dans la chlorose, dans l'anémie, le système nerveux est tellement impressionnable, que la moindre cause et le plus petit malaise troublent souvent la raison. Il en est ainsi dans la convalescence de quelques maladies aiguës, dans l'inanition, etc. Les intoxications aiguës ou chroniques du sang produisent le même effet, ainsi l'ivresse, l'alcoolisme aigu et chronique, l'action de l'opium, de la belladone, du haschisch, des solanèes vireuses, du plomb, de l'ergot de seigle, du maïs, etc.
5"" Le déhre nerveux essentiel est le plus fréquent de tous. C'est le délire qui signale quelquefois le début d'une fièvre éruptive ou d'un accès de fièvre éphémère, et qu'on observe à la période d'invasion d'une foule de maladies aiguës, de la pneumonie, de l'angine, de l'érysipèle, etc. Véritable phénomène sympathique ou réflexe, il annonce la part prise par le cerveau à la souffrance d'un organe éloigné. A cette catégorie se rattache le déUre de la fièvre typlioïde, du typhus et de la fièvre pernicieuse délirante, que l'on exphque aussi, mais à tort, par la congestion des méninges, le délire de l'iiystérie on de l'épilepsie, le délire produit par de très-vives douleurs, à la suite de l'odontalgie, à la suite de grandes opérations douloureuses, etc.
Lorsque, sous l'inlluence des conditions organiques et dynamiques
792 DE LA SÉMÉIOLOGIE.
que j'ai indiquées, le délire se produit, on remarque dans le langage une certaine incohérence de paroles et différents troubles dans les actes du mouvement. Le visage est habituellement rouge, animé, couvert de moiteur ; les yeux sont brillants d'une vivacité et d'une expression singulières, il y a de l'insomnie, de l'agitation, de l'irritabilité; puis quelques hallucinations, avec ou sans fièvre, et le délire éclate plus ou moins violent et prononcé. Les paroles se pressent et changent aisément de but ; il y a dans le langage une incohérence ou une déraison complète ; les malades rient sans motif, d'une manière stridente, convulsive ; ils crient, et, sous l'empire du trouble apporté à l'exercice de leurs facultés intellectuelles, ils supposent aux gens qui les entourent des intentions et des idées qu'ils n'ont pas, et ils leur répondent en les provoquant; ils ont des hallucinations gaies ou tristes et terribles; ils vocifèrent, sortent de leur lit, courent, prennent les objets qui leur tombent sous la main en les détournant de leur usage habituel ; ils se mettent quelquefois en fureur, frappent tout ce qui les entoure, brisent ce qui les environne, et ils se jetteraient par la fenêtre ou iraient sans vêtements dans la rue, si on n'était pas assez fort pour les retenir. C'est ce qu'on appelle le délire furieux. Il s'observe dans la manie aiguë, dans le délirium tremens aigu, dans l'intoxication parla belladone, dans la folie puerpérale, à la période d'invasion de quelques varioles, de quelques pneumonies et de quelques fièvres typhoïdes, etc., etc.
Le délire peut être plus calme, et alors, malgré l'incoliércnce des paroles et des actes du malade, il ne se livre à aucune violence. Chez quelques personnes même, il n'y a que des mots sans suite, des réponses bizarres, de faibles hallucinations qui ressemblent à des rêvasseries, c'est le délire trau(juille ou subdelirium, ou typhomanie. 11 s'observe surtout dans la fièvre typhoïde et dans la convalescence des maladies aiguës.
A coté de ces deux variétés générales de délire relatives à l'intensité du désordre de l'intelligence et dans lescpielles il y a un trouble général de la pensée, il faut placeur les formes particulières de délire partiel dans lesquelhis la déraison est boruée à un seul objet. Ainsi le délire roule souvent sur une idée (pie les malades reproduisent coutinuellement sous toutes les formes, il a pour objet un seul acte à accomplii-, l(!l (\uv. le suicide, l'érotisme, la possession, le vol, etc. C'est ce qui caractérise les différ(;ntes espèces de déliie monomaniaquc; et la monomanie pro|)remenl dite.
Chacune de ces variétés de délire appartient à un ordre de causes difiérent. Ainsi, dans les maladies, le délire aigu ciîlyénérul et féhriley
TROUBLES DE l'iNTELLIGE:^CE. DU DÉLIRE. 793
étendu à un grand nombre d'objets indifféremment, tandis que le délire de l'aliénation est presque toujours apyrétique, partiel, et limité à un seul objet, tel que l'ambition, l'amour, etc.
Le délire aigu est presque toujours accompagné de fièvre, dans l'invasion ou dans le cours des maladies aiguës, et lorsqu'il existe une altération du sang; cependant le délire de quelques empoisonnements, et particulièrement celui de la belladone et du haschisch, est toujours apyrétique. Il n'y a généralement pas de fièvre dans le délire de la folie et dans le subdélirium de la démenée ou de l'hobécillité.
Le délire aigu est ordinairement plus marqué le soir et pendant la nuit que durant le jour. Il cesse souvent le matin pour reparaître après le coucher du soleil. Son intermittence, laissant dans l'intervalle un état de maladie bien caractérisé, n'offre rien de spécial; mais, lorsque, au contraire, le délire parait sous forme d'accès intermittents, réguliers, périodiques, quotidiens ou tierces, avec apyrexie complète et bon état de santé dans l'intervalle, il est le signe diagnostique d'une fièvre pernicieuse, et il faut immédiatement donner le sulfate de quinine pour ne pas laisser périr le malade.
11 n'a qu'une durée assez courte, éphémère, lorsqu'il précède la variole ou la scarlatine, et dans le cours des fièvres ou des empoisonnements, et il disparait au moment où arrive une amélioration dans l'état morbide. Quand il dépend d'une maladie du cerveau, il s'accompagne souvent de coma, de convulsions et de contractures, et il alterne avec ces différents phénomènes morbides. Il se prolonge enfin et devient chronique dans l'alcoolisme ancien, dans le déhre saturnin et dans les différentes espèces de folie.
Du délire chronique. — Le délire chronique est la conséquence ordinaire de l'idiotie, de la démence et de la folie dans toutes les formes sous lesquelles elles se présentent. Il s'observe également dans un certain nombre d'empoisonnements chroniques par l'alcool (alcoolisme chronique), le plomb [encéphalopathie saturnine), l'opium, le haschisch, le maïs, etc. Son caractère principal est d'être apyrétique. On le reconnaît aisément en ce que les individus paraissent en bonne santé malgré l'incohérence de leurs actes et de leur langage, tandis que dans le délire aigu on remarque un état fébrile caractéristique d'une maladie antérieure et concomitante.
Sauf les cas où le délire vient par accès intermittents, à périodes régulières, et caractérisant une fièvre pernicieuse, ce phénomène n'a aucune importance diagnostique. Sous la dépendance des maladies du cerveau et des méninges, certaines altérations du sang, ou les troubles sympatliiques des fonctions intellectuelles, il n'offre mallieureu-
794 DE LA SÉMÉIOLOGIE.
sèment rien de particulièrement spécial dans ces différentes circonstances. Son invasion subite, fébrile, annonce le début de quelques maladies aiguës, mais sans détermination de l'une à l'exclusion de l'autre. Sa présence, au milieu de leur évolution, indique indifféremment soit une complication cérébrale, soit un appauvrissement du sang, conditions importantes à reconnaître. Dans ce dernier cas, il faut s'éclairer par l'étude des autres phénomènes morbides, et, à la fm de la maladie, les désordres locaux étant en voie de réparation, s'il arrive un peu de délire tranquille, il y a tout lieu de croire à l'existence d'un délire anémique que l'alimentation fait disparaître. Le délire aigu des empoisonnements se reconnaît souvent à la forme qu'il présente. Celui de la belladone est très-violent, furieux, bavard et accompagné d'hallucinations souvent erotiques, tandis que celui de l'opium est plus calme et accompagné de somnolence et de coma. Le délire du haschisch se rapproche assez de celui que produit la belladone, mais il est plus gai, et il est rare qu'il entraîne à autant de violences. Il en est de même du délire saturnin; mais, en général, c'est moins d'après la forme du déUre que d'après les autres caractères fournis parle malade qu'on remonte à sa cause. La dilatation de la pupille dans le délire des solanées, sa contraction dans l'intoxication par l'opium, la décoloration anémique de la peau dans le délire saturnin, etc., joints à d'autres renseignements fournis par les parents du malade, sont les accessoires indispensables à im bon diagnostic, et il est impossible d'y arriver sans tenir compte de ces différentes circonstances.
Comme pronostic, le délire n'a d'autre importance que celle de sa cause. Ainsi, au début des fièvres éruptives, et à l'invasion des maladies aiguës, le délire initial indique un état moins grave que le déhre qui accompagne les maladies primitives du cerveau et des méninges, ou qui se développe dans le cours des maladies aiguës ataxiques, ou par suite d'une complication inllammatoire née dans le cerveau. Le délire aigu intermittent sous forme d'accès réguliers séparés par une apyrexie est excessivement grave et toujours suivi de mort si on ne lui oppose des moyens convenables. Il en est de même du délire anémique, produit par la diète et l'inanition à la fin des maladies aiguës et dans leur convalcscensc. Si l'on se trompe sur la nature, et que, par suite d'une méprise encore très-fréquente, on redouble de sévérité dans le régime, ou que l'on ait recours à des émissions sanguines au lieu de nourrir légèrement les malades, le déhre augmente et ne se termine qu'avec la mort. A part ces conditions, le délire n'a pas d'importance pronostique. Il est en rapport avec la gravité de la cause anatomique, avec la nature et le degré des altérations du sang, avec l'activité des