‹ Nouveaux éléments de pathologie générale et de séméiologie (volume 2)Chapitre 19 sur 212 · IMPRESSIONS MORALES · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS MORALES

placement, le prédispose au très-grand nombre de maladies indiquées précédemment dans le chapitre que j'ai consacré à l'influence des impressions climatériques.

Non-seulement les déplacements de l'homme de son pays natal dans un climat différent lui sont préjudiciables ; mais, dans le même pays, sous le même ciel, le changement de localité est une prédisposition morbilîque. Tous les médecins savent, par exemple, que la fièvre typhoïde est très- fréquente chez les nouveaux arrivés a Paris. Les trois quarts de ceux qui en sont affectés sont dans cette condition, et je suis persuadé que pour l'autre quart la contagion n'est pas étrangère à son développement. Si la fièvre typhoïde a été épidémique à Paris depuis quatre ans, et a frappé sur tant d'indigènes, c'est qu'elle a pris naissance d'abord sur l'immense population mobile d'ouvriers et de curieux attirés dans la capitale par les monuments qui s'y trouvent et par les immenses travaux de bâtiment qui se font partout.

Acclimatement. — Si les impressions qui résultent du changement de localité et de climat constituent la prédisposition morbitique générale la plus grave de l'homme, ce n'est pas à dire qu'elles doivent être inévitablement suivies de troubles dans la santé. L'organisme peut s'habituer à ces impressions différentes de celles du pays natal ; il peut s'acclimater dans le pays nouveau vers lequel son intérêt ou son plaisir le pousse, à la condition de suivre certaines règles consacrées par l'observation antérieure. Ces règles, déduites des principes généraux de la médecine, constituent le code de l'acclimatement écrit dans tous les livres d'hygiène \

Impressions morales. — Les impressions morales ont à la fois une influence prédisposante inorbifique générale et une influence prédisposante individuelle. Comme influence générale, rien n'est mieux établi que le trouble intime qui résulte chez l'homme des impressions morales tristes, dont l'action est si dépressive. Se consumer d'envie, de jalousie et de rage, se dévorer d'ambition, ne sont pas des expressions métaphoriques banales, elles indiquent un fait bien réel , qui est l'espèce d'état fébrile ou d'agitation nerveuse à laquelle sont en proie certaines natures devenues le jouet de leurs mauvaises passions. Le chagrin, la douleur, qui détruisent l'appétit, suspendent les sécrétions gastriques nécessaires à la digestion, et empêchent tout sommeil ; la nostalgie des exilés et des troupes abattues par la défaite, le fanatisme religieux ou politique, ont des effets analogues, sinon semblables. La vie languit, le sang se détériore, les organes se

* Voyez Michel Lévy, Traité (V hygiène puhliqve et privée. Paris, 4857. '2 vol. in-8. — Becquerel, Traité d'hygiène . \ vol. in-i2

28 CAUSES PRÉDISPOSANTES INDIVIDUELLES.

troublent à leur tour, et il en résulte un état d'anémie, d'échauffement, dont il serait difficile de préciser la nature et qui est une prédisposition manifeste au développement des maladies. Ici ce sont des gastralgies avec constipation ou diarrhée, là du scorbut, ailleurs la dyssenterie, le typhus et ses conséquences; en certains lieux, l'hystérie, l'hypocondrie et l'aliénation mentale. Je reviendrai sur cette étiologie en parlant des causes prédisposantes individuelles.

2° Causes prédisposantes individuelles.

Les causes prédisposantes individuelles morbifiques sont celles qui exercent leur intluence par l'intermédiaire d'une disposition générale, propre à un individu. Ainsi l'âge, le sexe, le tempérament d'une personne, sa race et ses antécédents d'hérédité, sa profession, sa manière de se nourrir, de s'habiller, etc., etc., sont autant de circonstances individuelles qui modifient la vitalité de l'homme et sont des causes prédisposantes de maladie.

.4. De l'ào-e.

Les âges sont les différentes périodes de la durée de la vie déterminées par les changements intimes de la substance du corps à l'époque de son accroissement, de son état et de son déclin. Une telle intluence physiologique ne saurait exister sans produire après elle une disposition pathogéniqiie différente. L'influence des âges sur la nature, sur le développement, la marche et la terminaison de certaines maladies est maintenant de la plus haute évidence. Elle a pour elle l'autorité d'Hippocrate S de Celse-, de Pliue^ de Stahl*, de Frédéric Hoffmann', de PineP, de Rogery"^, de Gendrin ^ etc. Rien n'est mieux établi que cette influence, dont je vais exposer les résultats.

Cliez les enfants, dont la circulation est très-active et la peau trèsvasculaire, la plasticité prédomine, et les tissus sont dans un état d'accroissement très-rapide. L'appareil lymphatique, glandulaire et vasculaire, fonctionne avec la plus grande énergie, et le système nerveux,

' IIi|ipocrate. Œuvrer, t. IV, p. 497, 7f section. Aphorisrncs 24, 25, 2(5, 27, 28, 20, 50, 31.

^ Celse, liv. H, cap. i, |i. 47.

3 Pline, lUst. nat., liv. XXVIII, ciip. iv.

* De morbis selaLum.

^ De xlaUsmiUatio)U'. luorhonim causa cl remcdio.

<' De la consiiuaiou scnile et de son influence sur les maladies.

' Des maladies des âges.

^ De rinfluence des âges sur les maladies. Paris, 1840,

DE l'âge. 29

très-impressionnable, traduit son excitabilité au dehors par la vivacité des mouvements, l'excès de sensibilité et le développement de la raison. A cette période, la réaction des maladies aiguës est très-considérable et hors de proportion avec la nature et l'étendue des lésions organiques.

L'influence de Tenfancc et de la jeunesse sur le développement des maladies déterminées se révèle à chaque instant.

L'hydrocéphale, l'iiydrorachis, l'asphyxie, l'ictère, le sclérème, les entéro-hémorragies, l'apoplexie méningée, la desquamation épidermique, la diarrhée, les vomissements, la pneumonie lobulaire, le muguet, sont des maladies du nouveau-né et des enfants à la mamelle ^: l'entéro-colite, le carreau, la pneumonie lobulaire, le croup, la stomatite ulcéreuse, la gangrène de la bouche, l'incontinence d'urine, la coqueluche, Fèclampsie, le phréno-glottisme, la cliorée, la méningite granuleuse, les fièvres éruptives, sont des maladies de la seconde enfance et qu'on observe très-rarement aux autres périodes de la vie. Il en est quelques-unes même, telles que la gangrène de la bouche, le phréno-glottisme, etc., qui sont des maladies exclusives de l'enfance.

Dans l'âge adulte, lorsque les organes ont acquis tout leur développement et accomplissent leurs fonctions dans la plénitude de leur puissance, l'activité organique prédominante semble avoir la poitrine pour siège ; les fonctions vasculaires lymphatiques s'amoindrissent, dominées par la circulation sanguine, et les maladies se présentent alors avec des caractères plus constants que dans l'enfance. La réaction est en rapport avec la cause morbifique, et les symptômes se rattachent réguhèrement aux lésions somatiques.

C'est à cet âge qu'on observe principalement les hématuries, les hémorroïdes, la laryngite chronique, la pneumonie fibrineuse, le phlegmon iliaque, la maladie de Bright, les nosorganies cancéreuses, épithéhales, iibro-plastiques, chondroïdes, adipeuses, etc., le rhumatisme, la goutte, la chlorose, etc.

Chez le vieillard, l'activité de l'appareil vasculaire artériel diminue, les capillaires superticiels cessent de recevoir le sang, les sécrétions sont moins actives, et la peau se durcit, se ride et se dessèche; la vue et l'ouïe s'affaibhssent; les perceptions sont moins vives, les mouvements plus embarrassés ; l'appareil digestif et le foie s'atrophient; les poumons s'altèrent par suite de l'agrandissement et de la diminution du nombre de leur cellules, ce qui entraine l'affaissement et

* Boiiclmt, Trailcdrs malndirs ((es nouveavx-nés et des enfants à la mamelle.

30 CAUSES l'RÉDISPOSANTES LNDlVlDL ELLES.

le rétrécissement du thorax ^ ; tous les tissus fibreux s'ossifient, et les fonctions s'accomplissent avec une lenteur qui devient chaque jour plus grande: alors la réaction fébrile est faible et les symptômes sont en désaccord avec la gravité des lésions. Les maladies les plus sérieuses ont quelquefois des symptômes incertains, et plus d'une fois on a vu, dans les hospices des vieillards, des individus atteints de pneumonie sortir de se promener dans les jardins sans paraître se douter de l'existence d'une maladie prochainement mortelle. Une fois même on a vu un vieillard, qu'on ne croyait pas malade, tomber mort dans une cour et offrir à la nécropsie une hépatisation grise des deux pou-

mons ^.

Alors on observe principalement les hémorragies intestinales passives, l'hémorragie cérébrale par suite de rupture vasculaire, le ramollissement séuile, ou gangrène sénile du cerveau. La diarrhée lientérique, l'œdème des membres inférieurs, les calculs urinaires, le catarrhe de vessie, les maladies de la prostate, les érythèmes et eczémas, le catarrhe et l'emphysème pulmonaire, les broncho-pneumonies aiguës et chroniques, la bronchorrée, l'ossification des vaisseaux et des orifices du coeur, la cachexie sénile, la gangrène spontanée des jambes, etc.

Non-seulement l'âge, c'est-à-dire l'état du corps aux différentes périodes de la vie, est une prédisposition morbifique certaine, mais il peut être réciproquement une disposition répulsive au développement de quelques maladies. Alors il y a antagonisme absolu entre les conditions de leur développement et les conditions somatiques des différents âges. La fièvre typhoïde ne frappe pas plus les nouveaux-nés que les vieillards. La rougeole et la scarlatine ne s'observent jamais dans la vieillesse. 11 en est de même de la gangrène de la bouche, des convulsions de la coqueluche, etc. Le plileginon iliaque, la goutte, la gangrène spontanée des membres, ne se rencontrent jamais chez les enfants. Et ainsi d'une foule de maladies que je pourrais citer, qui se développent de préférence à une période de la vie sans pouvoir se montrer à une période différente.

L'influence des âges s'exerce à la fois sur le développement des maladies, sur- leur marche, sur leur terminaison et sur le traitement qu'elles réclament. Cela est facile à comprendre, et il n'y a rien de surprenant à ce que la condition organi(jue de fàge, susceptible d'engendrer une maladie, soit assez forte pour en déterminer la nature,

* Ilourmaiin oi Decliambio, licclterches cliniques sni' les îualadies des vieillards {Archives de médecine), l. Vlil, j». I0">.

- Pnis. CiuvnilliicM-, Moniierct et Flciiry, Cowpendiiim, {kicc l'ii, t. VII.

IjE l/A(iE. 31

et. par conséquent, la marche ainsi que la terminaison. Ces phénomènes sont en quelque sorte la conséquence des premiers.

La condition somatique des âges a pour résultat de retenir à l'état latent le germe d'une foule de maladies transmises par l'impression séminale. C'est ainsi que les maladies héréditaires telles que la plîthisie. la nosorganie cancéreuse, la goutte, la fohe. l'épilepsie, etc., ne se développent que dix, \ingt. trente et quarante ans après la naissance, c'est-à-dire dans Tenfance, l'adulte, et jusque dans la vieillesse.

Si Fon étudie avec soin l'influence des âges sur la forme, la marche et la terminaison des maladies, on observe des phénomènes particuliers qui établissent très-nettement qu'une maladie n'est jamais absolument pareille à elle-même, et que, différente selon les âges, elle constitue alors des états morbides différents confondus sous une même dénomination. Ainsi les symptômes locaux et généraux des phlegmasies utérines ont une bien plus grande importance dans toute la jeunesse qu'aux autres époques de la vie. Les phlegmasies des voies digestives sont bien plus graves chez les enfants et les jeunes gens, dont le corps est en voie d'accroissement, que chez les vieillards, où le mouvement nutritif est considérablement retardé. Les phlegmasies aiguës de l'enfance commencent très-souvent par des convulsions initiales, qui n'existent jamais chez l'adulte ou cliez le vieillard dans les mêmes maladies. Les phlegmasies du larynx ont, chez l'enfant, une forme suffocante, due à l'étroitesse des voies aériennes, et qu'on n'observe pas chez l'adulte. Les phlegmasies bronchiques et pulmonaires ont, parmi leurs symptômes, chez l'homme adulte, une expectoration que les petits enfants n'ont jamais. Les moindres phlegmasies ont, dans le jeune âge, une réaction fébrile d'une intensité remarquable que, dans le même état morbide, on rechercherait en vain chez les adultes et chez les vieillards. Dans les maladies de la vieillesse, les symptômes fébriles sont généralement faibles, et il y a une tendance à l'accablement, au collapsus et à l'asthénie qui n'existe pas dans les autres périodes de l'existence.

L'irdluence des âges sur la marche et sur la durée des maladies n'est pas moins grande que leur influence sur la forme extérieure. — Les maladies aiguës sont plus fréquentes chez les enfants que les maladies chroniques; elles ont une acuité plus forte et elles marchent plus rapidement vers une terminaison heureuse ou funeste. — lien est de même de leurs maladies chroniques, à cause de l'élément aigu qui s'y trouve mêlé. — Les maladies de la peau, si communes chez les enfants, cessent un moment, reviennent un peu plus tard, et ne disparaissent entièrement qu'aux approches de la puberté. Les

52 CAUSES PRÉDISPOSÂMES IISD1\ IDUELLES .

scrofulides cutanées ou glandulaires guérissent aussi à cette époque, mais les scrofulides viscérales et osseuses persistent après cette révokition organique. — Chez les vieillards, toutes les maladies prennent une marche chronique. Leur développement est insidieux, leur évolution lente, difficile, et le retour à la santé se fait longtemps attendre .

L'âge enfin amène souvent la guérison d'un grand nombre de maladies, par suite des révolutions organiques et des métamorphoses qu'il opère dans le corps de l'homme. Comme il avait engendré la prédisposition à leur développement par la préparation favorable du sol, il leur enlève toute racine par la modification du support, et il les éteint en quelque sorte par voie d'épuisement. C'est ainsi que la puberté fait cesser un grand nombre de susceptibilités morbides et presque toutes les maladies aiguës ou chroniques de l'enfance. — Il en est de même des autres périodes de la vie, où, comme le dit Dumas \ les changements naturels des âges procurent la solution de maladies qui appartiennent à l'âge précédent. Ne voit-on pas l'époque de la ménopause modifier la vitalité de l'utérus et rendre impossibles ou du moins très-rares les phlegmasies utérines ? N'est-ce pas encore aux modifications organiques de la vieillesse qu'il appartient de dissiper les chloroses, les migraines et les névralgies de toute sorte qu'on observe dans l'enfance et chez l'adulte?

Une faudrait pas toutefois générahser rinflucnce de la succession et de la transition des âges de manière à lui attribuer la guérison de toutes les maladies, car cette intluenceest souvent peu marquée. — Dans beaucoup de cas, la maladie persiste à l'état chronique dans l'âge suivant et quelquefois pendant toute la vie. Elle est seulement modifiée dans son apparence ; elle disparaît un instant pour revenir un peu plus tard, ou elle cesse et reparaît sous une autre forme, sa nature restant la même. — Ainsi les gourmes et les ophthalmies de l'enfance disparaissent à la puberté pour faire place à la disposition aux diarrhées, aux bronchites, suivies un peu plus tard de la tuberculisation pulmonaire.

La gravelle de l'adulte est quelquefois remplacée dans la virilité par la goutte, et dans la vieillesse par l'apoplexie cérébrale.

L'influence des âges fait naître successivement plusieurs transformations morbides qui agisserd l'une à l'égard de; l'autre comme mode de terminaison des maladies de l'âge précédent. Ainsi, d'après M. Gendrin'^ et c'est là un fait iuiportant dans l'histoire des maladies

* Di'rnas, DIaladies (liro^miues;, t. H, p. 100.

* Irifliioire dm (ujcs sur les malades, p. 10G.

Page 1