ISFLUE>XE DES IDIOSYNCRASIES
11 n'y a rien de plus extraordinaire que cette faculté individuelle de Torganisme vivant à ressentir les sensations et les impressions extérieures de manière à réagir contre elles, à sa façon propre, par des phénomènes particuliers. C'est un fait dont nous ignorons absolument la cause. Pourquoi Todeur de la rose détermine-t-elle, chez certaines personnes, des nausées, des vertiges ou la syncope? Pourquoi l'ingestion* stomacale des moules, des écrevisses, produit-elle exceptionnellement l'urticaire, le coma? Pourquoi, enfin, le froid humide donnet-il à l'un une pleurésie, à l'autre une pneumonie, à un troisième des rhumatismes, et ailleurs une angine? Et ainsi de tant d'autres idiosyncrasies? C'est ce qu'il est impossible de dire.
Quoiqu'il en soit, Finiluence des idiosyncrasies sur le développement des maladies est considérable. Tantôt elle dispose à leur développement, et tantôt, au contraire, elle protège contre leurs atteintes. C'est ce qu'on appelle Y immunité. J'en parlerai un peu plus loin. Congénitales ou acquises, les idiosyncrasies favorisent, chez quelques individus, la manifestation d'états morbides particuliers souvent les mêmes. Ainsi certaines personnes ont, à la moindre occasion, un accès de fièvre suivi d'un herpès des lèvres. Quelques femmes ont, à chaque époque menstruelle, une pustule d'acné sur le visage ou sur les épaules, et cela, sinon au même endroit, du moins toujours dans la même région. Chez d'autres individus, c'est le délire, les convulsions, les épistaxis, les syncopes, qui se montrent à tout instant à propos de chaque indisposition. Il y a des personnes qui ont une prédisposition toute spéciale pour l'érésipèle ; cela est la conséquence de leur idiosyncrasie.
Il me sera facile de multiplier les exemples. Je n'ai qu'à puiser au hasard dans le recueil du docteur Wagner ^ . Un Espagnol éprouvait des anxiétés, des vomissements et de la diarrhée, toutes les fois que, même à son insu, on mêlait de la viande à ses aliments (Amatus Lnsitanns)... Un verre d'eau de Pyrmont suffisait pour produire, chez une femme de trente ans, bien portante d'ailleurs et peu irritable, un effet narcotique qui durait pendant le reste de la journée '^ Un ami de Tissot ne pouvait, même sans le savoir, prendre la plus petite quantité de sucre sans qu'il en résultât des vomissements ^ Gaubius a plusieurs fois vu un seul grain d'opium produire, au bout de trois jours, chez une femme ûgée, une desquamation générale de l'épiderme. Le môme Gaubius a vu un jeune homme cliez lequel du jus
- Journal de Uufdand, 1811.
- Wbytt, Maladies nerveuses. Paris, 1777, '2 vol. in-oS. ^ Tissot, Maladies des nerfs.
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de citron, placé sur la peau, produisait un frisson, ce qui n'avait pas lieu si on remplaçait le jus de citron par le vinaigre. L'électricité at-" mosphérique occasionne, chez certains individus, des anxiétés et des maux de tête précurseurs de Forage, etc., etc.
Chacun sait la part que les idiosyncrasies prennent à l'action des médicaments, et c'est une circonstance que le médecin ne doit jamais ouhher. L'opium, administré comme calmant à un malade, fait quelquefois naître en lui des accidents d'irritation dépendants de son idiosyncrasie. L'éther produit, chez certaines personnes, des vomissements et des spasmes. J'ai connu une dame qui ne pouvait boire aucune tisane sans être prise cle vomissements considérables. De petites doses de belladone ou de digitale occasionnent ici des phénomènes qu'ils ne produisent pas ailleurs à dose plus élevée, etc., etc.
Après tant de faits si extraordinaires d' idiosyncrasie prédisposante morbiiique, je vais montrer, par d'autres exemples, la présence d'une idiosyncrasie opposée, dans laquelle, au contraire, la disposition particulière d'un organe repousse un état morbide ou une maladie, plutôt qu'elle ne provoque son développement. Il y a des gens qui sont assez heureusement disposés pour échapper aux influences morbifiques qui, à un instant et dans des circonstances déterminées, rendent tout le monde malade. C'est ce qu'on appelle Y immunité, faculté remarquable qui montre une fois de plus la puissance et l'originalité de la force qui préside à l'entretien des opérations organiques. 11 y a des immunités congénitales et des immunités acquises. Celle5-ci sont les plus nombreuses, et l'homme a, jusqu'à un certain point, la puissance de les créer. L'immunité congénitale est la disposition particulière des organes à échapper aux causes morbifiques qui frappent sur les autres individus. Tout le monde n'est pas atteint, dans une épidémie, de variole, de scarlatine, de rougeole, de choléra, de ty- [)hus, etc.; il y a môme des personnes qui, par nécessité ou par dévouement, passent toute leur vie dans les foyers de ces épidémies et n'en sont jamais les victimes. Avant Jenner, lorsque la variole était endémique dans les grands centres de population, est-ce que tout le monde avait la petite vérole? Non. Un certain nombre d'individus jouissaient de l'innnunité morbihque. Elle s'est également révélée dans les inoculations variolique, rabique, vaccinale et syphilitique, plusieurs fois et toujours infructueusement pratiquées chez quelques personnes.
L'immunité morbi(i(|ue acquise est celle que l'homme peut se donner par l'acclimatement, le régime et l'inoculation de certains venins, virus ou autres substances préservatives. Les marchands de vipères,
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habitués à se faire mordre par les reptiles qu'ils attrapent, ne subissent plus l'influence toxique de leur \enin. Le neveu de l'illustre de Humboldt, etportant le môme nom, a prétendu donner aux nouveaux venus au Mexique et aux Antilles l'immunité de la lièvre jaune par l'inoculation du résidu putréfié d'un morceau de foie de mouton mordu par les vipères de ce pays^ Puissions-nous voir confirmer cette annonce et la réalité des chiffres d'inoculations publiées en sa faveur! L'inoculation variolique donne à celui qui veut s'y soumettre l'im-
* M. 'de Huinboldt s'est occupé, depuis Tannée 1847, date de son établissement à la Vera-Cruz, où la lièvre jaune est endémique, d'étudier avec soin cette terrible maladie, qui fait tant de victimes sur les côtes du golfe du Mexique et aux Antilles, et de chercher un moyen prophylactique qui put mettre à Tabri de ses atteintes les Européens iion acclimatés. Encouragé dans cette entreprisse et dirigé par les conseils de son oncle, le baron de llumboklt, il dit avoir découvert un moyen prophylactique dont des expériences déjà nombreuses lui ont démontré Tefficacité. Voici comment il est arrivé à ce résultat.
M. de Humboldt avait sollicité et obtenu du gouvernement mexicain Tautorisation de soigner les condamnés que Ton amène, à. pied, de Tintérieur de la république aux présides de la Vera-Cruz et de Saint-Jean-d'Ulloa. Ses observations lui donnèrent occasion de faire les remarques suivantes :
1° De tous les individus non acclimatés qui arrivèrent à la Vera-Cruz, il y en eut seulement quatre sur cent qui passèrent Tété sans être atteints de la iièvre jaune, tantôt sous sa forme la plus grave, caractérisée par les vomissements noirs, ou par sa transformation en état typhoïde.
2° La mortalité fut, en général, de trente-huit pour cent.
5° Tous les individus ne présentèrent pas à un égal degré les symptômes caractéristiques de la fièvre jaune ; au contraire, il y en eut beaucoup qui n'offrirent, pendant deux ou trois jours, que des symptômes sans gravité, avec un mouvement fébrile, continu ou rémittent.
4° Au moment de l'arrivée des condamnés à la Vera-Cruz, il y en eut quelques-uns qui se présentèrent avec tous les symptômes de la fièvre jaune à sa première période ; la maladie fit chez eux de rapides progrès, et ils moururent généralement avec des vomissements noirs.
Cette dernière circonstance ayant fixé d'une manière toute spéciale l'attention de M. de Humboldt, il se résolut à accoriipagner la chaîne des condamnés, depuis leur entrée dans la région chaude jusqu'à la Vera-Cruz. Grande fut sa surprise quand il remarqua que l'apparition des symptômes de la fièvre jaune coïncidait avec la morsure, sur les pieds nus des malheureux condamnés, d'une petite vipère très-commune dans ces parages. Pour confirmer cette observation, il lit recueillir quelques-uns de ces reptiles, et soumit à leurs morsures un certain nombre de chiens; il vit alors que ces animaux présentaient, au bout de trois à six heures, des symptômes d'empoisonnement, et mouraient avec d'abondantes hémorragies d'un sang décoloré et fétide et des signes indubitables de congestion cérébrale.
Dans le but de miliger l'action toxirpie du venin, M. de Humboldt eut l'idée de l'insérer dans un matière animale, et il fit choix, pour cela, du foie de mouton ; ayant fait mordre six fois, par sixvipèresdiffércntcs, un morceau de foiedu poids d'une once, il le laissa entrer
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munité morbilique de la variole. Il en est de même de la vaccine, du moins pour quelques années, et c'est sur ce fait qu'on appuie la doctrine des revaccinations.
L'inoculation du sang du typhus des bêtes bovines est devenue, depuis quelques années, entre les mains de M. Willems, vétérinaire belge, le moyen de donner aux troupeaux menacés de la pneumonie épizoolique une immunité contre le développement de cette maladie. C'est une idée inspirée par l'inoculation du virus claveleux des moutons comme préservatif de la clavelée.
Je ne puis que mentionner les tentatives d'immunités scarlatineuse et rubéolique, qu'on a essayé de créer par l'inoculation du sang des individus atteints de ces maladies; car il n'y a pas encore de résultats bien probants en faveur de ces expériences. Il est évident que nous ne sommes qu'au début des recherches dans cette voie féconde, déjà si
en putréfaction et se servit du li(|ui(le exprimé pour inoculer les chiens. En graduant progressivement le nombre des piqûres, il vit que ceux chez qui il avait fait de trois à six inoculations présentèrent des symptômes fébriles dont la durée ne dépassa pas quatre jours, et qui furent suivis du retour à la santé, sans qu'il se montrât rien de particulier sur le lieu des piqûres.
C'est à la suite de ces expériences que M. Humboldt se décida à inoculer le venin à rhomme. 11 commença par douze condamnés, chez chacun desquels il fit quatre piqûres sur les bras. Tous ces individus présentèrent, au bout de quelques heures, de la céphalalgie frontale et de la rachialgie ; plus tard un état fébrile d'une durée de quatre à douze heures, se répétant les trois ou quatre jours suivants, après lesquels tout rentrait dans l'état normal. Plus de deux cents personnes, prises parmi les galériens ou parmi les Européens récemment arrivés à la Vera-Cruz, furent inoculées, et, pendant les trois années qui suivirent, aucune d'entre elles ne fut attaquée de fièvre jaune.
Tels sont les faits recueillis par M. de Humboldt pendant la première année de sa découverte. Durant les années 1850, 1851 et 185*2, il répéta ses expériences sur une plus grande échelle, et le nombre des inoculés s'éleva à 1,458, parmi lesquels 7 seulement ont eu la fièvre jaune, qui s'est terminée heureusement. A la Nouvelle-Orléans, M. de Humboldt inocula 280 Irlandais et Nord-Américains récemment arrivés, dont aucun ne fut altaqué de la fièvre jaune pendant une meurtrière épidémie.
Los faits que nous venons de mentionner sont extraits d'un mémoire présenté par Tautcur à l'Académie royale des sciences médicales de la Havane. On sait que la lièvre jaune est très-fréquente dans l'île de Cuba; M. de Humboldt, s'étant rendu dans cetteîle, a offert aux autorités espagnoles de pratiquer les inoculations préservatrices sur les militaires de la garnison. Quatre médecins militaires, attachés à la colonie, s'offrirent les premiers [lour subir cette épreuve, qui fut, pour eux, sans danger. Deux cents personnes suivirent leur excrnple, sans que l'on eût à déplorer aucun accident. A la suite de ces expériences, le capitaine général de l'île de Cuba a autorisé la création d'un établissement dirigé par le docteur de liuniboldt, pour l'inoculation du venin préservatif de la lièvre jaune.
Si l'on en croit des nouvelles plus récentes et contradictoires, les succès n'auraient pas cette évidence, et l'enthousiasme serait un peu moins vif. Ce sont des faits à vérifier.
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favorable au genre liumain, et qui a ce})endant conduit à de magnifiques résultats. Il est impossible de croire que l'avenir ne nous en réserve pas d'autres, si les observateurs veulent continuer dans la direction qui leur est indiquée par Jenner, Willems, de Humboldt, etc.
Certaines immunités contre des maladies épidémiques peuvent être acquises par l'absorption de certaines préparations ingérées dans l'estomac. Halinemann, et après lui Berndt, Hufeland, Scemmerring, Lemercier, Miquel, etc., ont donné avec succès la belladone comme un préservatif de la scarlatine. Deux gouttes, matin et soir, d'une solution de 10 centigrammes d'extrait de belladone pour oO grammes d'eau de cannelle suffisent à ce merveilleux résultat. Sur les 2,027 individus dont parle Bayle et qui ont été soumis à ce régime dans une épidémie de scarlatine, 79 seulement ont été atteints, et i,948 ont échappé. Il y a beaucoup de faits dans la science en faveur de ce moyen. Je n'en dirai pas autant du soufre et du camphre, qui ont été considérés par quelques médecins comme produisant l'immunité morbilleuse. Les expériences entreprises à cet égard n'ont rien donné de positif.
Il n'est pas jusqu'aux professions qui ne puissent quelquefois devenir une cause d'immunité pour certaiues maladies. L'infirmier, la religieuse hospitalière et le médecin d'hôpital, sont chaque jour exposés à la variole, à la scarlatine, à la rougeole, à la varicelle, au typhus, à l'érésipèle, à la coqueluche, au choléra, maladies habituelles de notre climat, et cependant beaucoup parmi eux n'ont eu aucune de ces maladies; ils ne les auront môme jamais. Cela dépend de l'absorption quotidienne qu'ils font des émanations de ces maladies par les voies respiratoires, sorte d'inoculation intérieure dont ils n'ont pas la conscience, et qui crée dans leur organisation une disposition protectrice spéciale, une véritable immunité pour chacune de ces maladies. En effet, ils sont moins souvent pris que les personnes du monde. Mais viennent ces épidémies terribles, inconnues, comme l'était le choléra en 1832, alors les hospitaliers se trouvent dans la condition commune, ils ne sont pas plus protégés que le vulgaire, et, comme tout le monde, ils payent au fléau un tribut proportionnel à leur nombre.
L'immunité morbifique est, comme l'idiosyncrasie prédisposant aux maladies, unecliose transitoire, de même que la disposition intérieure qu elle représente. Elle peut exister et disparaître. Ainsi l'inoculation vaccinale, plusieurs fois infructueuse chez un enfant, réussit quelques mois plus tard. Chez des sujets vaccinés, la revaccination est longtemps inutile, mais vient une époque, au bout de quinze ou vingt ans, où elle est efficace, car l'action protectrice du vaccin s'épuise avec l'âge et l'immunité dispaiîut. L'individu syphilisé par un