CHAPITRE Y
»£§! EPIDEJIIIEIS.
Lue épidémie est une influence morbifique passagère qui favorise l'apparition d'une maladie déterminée sur un grand nombre de personnes à la fois. C'est une condition particulière que la plupart des maladies peuvent présenter, et on donne le nom de maladies épidémiques à toutes celles qui ont offert cette particularité.
L'épidémie se distingue de Vendeinie en ce que cette dernière, influence morbifique permanente d'une localité, sévit sur une population d'une manière constante. La permanence est son caractère différenti(îi.
La forme épidéinique d'une maladie n'implic^ue pas nécessairement,
comme on le croit, l'idée de sa malignité et de sa gravité. 11 en est souvent ainsi ; mais, s'il y a des épidémies graves, meurtrières, il en existe beaucoup d'autres d'une nature peu dangereuse, quoiqu'il s'agisse de maladies générales sévissant sur un grand nombre de personnes à la fois.
Les épidémies sont très-importantes à étudier, tant par l'incertitude de leurs causes , rirrégularité de leur marche , la variété de leurs symptômes , que par leur danger et la difficulté qu'offre leur traitement. Au début, tout est confusion dans la manière de les considérer ; elles font périr quelquefois sans qu'aucun remède puisse conjurer la mort, et les nécropsies ne font presque jamais connaître la véritable cause des accidents , ou du moins ne montrent que des lésions insignifiantes eu égard à la gravité des symptômes.
Hippocrate nous a montré toute l'importance de l'étude des maladies épidémiques, par les développements dans lesquels il est entré à leur égard dans ses ouvrages. Sept livres ou chapitres leur sont consacrés. Son point de vue est un peu différent du nôtre. Confondant les épidémies et les constitutions médicales, il décrit sous le nom d'épidémies et l'influence morbitique passagère spéciale qui produit une maladie déterminée, comme la peste, et l'influence générale des saisons, qui modifie la forme des maladies sans changer leur nom, et les complique de l'état muqueux, saburral, bilieux, etc. 11 décrit aussi les véritables épidémies de ce temps et de son pays, lièvres continues et rémittentes; érysipèles, etc., qui existent encore aujourd'hui ce qu'elles étaient alors, et qu'il ne faut point comparer avec les lièvres et les maladies épidémiques de nos climats. L'exemple d'IIippocrate a été suivi, et, à toutes les époques de la médecine, on a étudié les épidémies qui ont régné sur les différents peuples de la terre. Quelques médecins ont acquis sous ce rapport une réputation méritée, par le soin et le talent qu'ils ont mis à nous transmettre leurs observations. Sydenliam,]]ailloii,Hiixliam,Pringle, Stoll,Ozanam, Schurrer,etc.,etc., soid particulièrement célèbres sous ce rapport. Depuis lors les maladies épidémi(|ues ont été étudiées avec beaucoup de soin; mais, il faut l'avouer, sous le rapport des causes et du mode de propagation, nous ne sommes guère plus avancés qu'au temps d'IIippocrate.
Les épidémies naissent dans une localité, et de là s'élancent dans les diverses régions du globe jonr y exercer leurs ravages. Ce sont les grandes épidémies. Il en est d'autres, au contraire, qui se concentrent et meurent dans le lieu où elles ont pris naissance. On les désigne sous le nom de petites éjyidémles.
Qui pourra jamais pénétrer la cause d'une épidémie? Malgré toutes les hypothèses faites à cet égard , nous ne savons rien de positif. Les effets de l'influence épidémique se font sentir et seuls sont appréciables. C'est quelque chose de prodigieux à penser que la multiplicité des maladies épidémiques connues dans leurs rapports avec leurs désordres matériels, et l'altération probable de l'atmosphère qui en est la cause. Il est absolument inq30ssible de comprendre et de matérialiser ces miasmes, ces eftluves divers qui, à toute heure, s'entremêlent dans l'air d'une grande ville, où ils développent tant d'épidémies à la fois. Quand un chimiste s'écrie que Paris n'est qu'un immense amas de fumier, il le démontre par la quantité d'ammoniaque renfermé dans ses eaux pluviales ; mais la médecine ne peut rien pour y démontrer l'existence d'un foyer d'infection autrement que par ses résultats. L'air est le véhicule de la plupart des inlluences épidémiques : cela me parait incontestable ; mais au même moment régnent à Paris des varioles, des rougeoles, des scarlatines, des diplithérites, des dysenteries, des grippes, des fièvres typhoïdes, des érysipèles, des fièvres puerpérales, etc., etc. Il faut donc que tous les germes de ces maladies se trouvent incorporés dans l'air; si cela est vrai, comment s'y trouvent-ils? quelle est leur forme? est-ce quelque chose de matériel ou d'invisible et d'impondérable? Si ces influences étaient des corps matériels, il y en aurait assez pour obscurcir le jour, et on aurait pu les isoler ou les saisir. Cela n'a pas été fait. C'est donc un agent impondérable. 3Iais quelle est sa puissance? On les absorbe et ils produisent ici une rougeole, là un typhus, ailleurs un croup, etc. On ne les connaît pas, on ne les voit pas, et voici qu'à une dose iurmitésimale ils produisent des effets terribles, des désordres matériels considérables et la mort.
Quoi qu'il en soit de la nature inconnue des influences épidémiques, les conditions physiques au milieu desquelles elles se produisent, telles que les modifications constitutives de l'atmosphère, son altération par les effluves, les miasmes, f alimentation des peuples, doivent être recherchées avec soin. (]'est ce que les auteurs appellent les causes des épidémies. Sans parler de l'influence des astres, accréditée par Cardan, Valesco de Tarente, de ki course des comètes et des révolutions du globe, telles que tremblements de terre, éruptions volcaniques; des modifications atmosphériques par ce que Van-IIelmont et Paracelse, dans le langage du temps, appelaient l'alcali, le soufrci et le sel, j'indiquerai seulement ce qui a été dit au sujet de l'influence des saisons, des variations atmosphériques et de ralhnentation. (^cs conditions occultes ne sont pas toutes essentielles au développement des
épidémies; leur influence n'est pas à l'abri de contestation; mais elles ne méritent pas le dédain jeté sur elles par quelques auteurs. Si on ne devait croire en médecine qu'à ce qu'on touche, entend ou voit, de préférence à ce que la raison devine et comprend, il faudrait renoncer à l'étude de cette science, qui repose autant sur l'induction que sur l'observation, et il faudrait proscrire toute méditation sur l'hérédité, les constitutions individuelles, sur les tempéraments, les idiosyncrasies, les diathèses, la spécificité, la contagion, etc., connaissances générales qui ne tombent pas directement sous les sens et qui sont entièrement du domaine de l'induction.
Les influences morbifiques occultes qui engendrent les épidémies agissent à la fois sur de grandes masses d'hommes et les disposent de la tète aux pieds, dans tout leur être dynamique et organique, à l'évolution du mal dont le germe inconnu les entoure.
Les différents états de l'atmosphère, ses variations continuelles, les changements qu'il subit au retour des saisons et sous l'influence des vents, selon les pays et les climats, sont les causes incontestées et non contestables du changement de forme et de nature des maladies régnantes. Ce que j'ai dit, d'après Hippocrate et tous ceux qui l'ont suivi, des impressions climatériques sur l'homme, démontre à n'en pas douter l'existence de ce fait. Or, si les maladies ordinaires d'un peuple deviennent rares ou fréquentes, légères ou graves; si elles offrent tantôt une complication spéciale, tantôt une autre, à un moment de l'année; si ces maladies cessent un instant pour revenir périodiquement au retour d'une constitution atmosphérique semblable, de manière à constituer des mi\['ddies régnant es et offrir des formes morbides dépendantes d'une constitution médicale, que veut-on de plus pour croire à l'influence de l'atmosphère sur le développement des épidémies? Des maladies régnantes ne forment-elles pas une épidémie? petite si l'on veut, mais c'est une épidémie. Entre ce fait et une maladie meurtrière faisant des victimes par centaines, il n'y a qu'une différence de degré. L'atmosphère, ses variations, et les influences sidérales qui agissent sur sa composition dans les mouvements teri'eslres de chaque saison, son altération par des éléments étrangers souvent inconnus, sont assurément la cause des épidémies. Quelle est la nature de ces variations? Quelles modifications sont en rapport avec telle ou telle épidémie? C'est ici que notre science s'arrête. Le fait peut être établi, mais sa nature reste impénétrable à nos moyens d'investigation.
L'excessive chaleur engendre beaucoup d'épidémies, et en particuculier celles (pii ont la peau et la muqueuse intestinale pour siège anatomiipie. I^a variole, la scailîdinc, le typhus, la peste, le clioléra,
sont sortis des contrées les plus cliaudes du globe pour se lépandre dans le monde. La dysenterie est plus fréquente et plus grave dans les pays chauds que partout ailleurs. Sur cinquante épidémies de dysenterie, relevées par 31. AndraP, trente-six ont eu lieu en été, douze en automne, une en hiver et une au printemps. Le froid engendre, au contraire, et rend très-graves les épidémies qui ont pour siège anatomiquc la muqueuse respiratoire. La grippe, la coqueluche, la bronchite, la pneumonie, etc., sous forme épidémique, sont très-fréquentes en hiver. Sur chiquante épidémies de catarrhe, relevées par M. AndraP, vingt-deux ont eu lieu en hiver, douze au printemps, onze en automne et cinq au milieu de l'été. Le fioid diminue de beaucoup l'intensité de quelques épidémies et empêche leur développement. Il y a peu d'épidémies d'orighie boréale.
Les grandes commotions atmosphériques et terrestres, telles que les orages, les ouragans, les tremblements de terre, aggravent les épidémies dans le cours desquelles ils arrivent. J'ai vu plusieurs fois des recrudescences de choléra avec mortalité excessive coïncider avec des grandes chaleurs et le fait d'un orage éclatant siu^ Paris.
On a de tout temps attribué, depuis Hippocrate, une grande influence aux vents sur la production des épidémies. Cela est exact pour les petites épidémies de saison, et Hippocrate, qui n'avait que celleslà en vue, a dit vrai en attribuant aux vents du nord une part dans la production des maladies épidémiques inflammatoires de la Grèce, aux vents du midi la cause de ses maladies, bilieuses et aux vents chargés de miasmes la production des lièvres continues. « Si l'air entre dans le corps chargé de miasmes ennemis de la nature humaine, les hommes sont malades; s'ils sont ennemis des autres espèces animales, rhomme restera sain, mais celles-ci sont frappées, et les bœufs, les moutons, etc., seront malades.» (Hipp.) On admettait alors qu'il y avait dans la masse atmosphérique, à l'état de dissémination, des corpuscules nuisibles, dont les uns étaient propres à entretenir la vie des animaux tandis que les autres pouvaient la détruire. Cela dépendait de leur accumulation naturelle ou provoquée par les vents. C'est ce que Lucrèce a consacré en disant : « Ils viennent on ne sait d'où par les vents, ou ils s'élèvent de la terre humide sous l'inlluence du soleil. » Il est incontestable que les vents provoquent, selon leur nature, des maladies spéciales. Produisent-ils des épidémies? C'est une autre chose. Je ne le crois pas. Mais, si leur iniluence génératrice est douteuse, leur intervention dans l'aggravation et le transport d'une
* Dictionnaire de médecine el de chirurgie pratiques, t. VI!, )>. 405.
* Loc. cit.
épidémie ne l'est pas. J'ai pour mon compte remarqué, dans les deux dernières épidémies de choléra, que les augmentations de mortalité et les recrudescences du fléau étaient toujours en rapport avec le vent d'est, toujours trés-froid dans l'hiver, très-chaud dans l'été, dont la sécheresse est bien connue.
On ne sait rien encore de positif sur l'influence de l'électricité dans la production des épidémies. Toutefois, s'il est vrai, comme je n'en puis douter, que les orages aient aggravé les épidémies de choléra qui ont passé sur Paris, c'est à l'électricité atmosphérique qu'il faut rapporter le phénomène. Une découverte récente semble jeter un jour nouveau sur cette question si obscure. Le professeur Schœnbein, en annonçant la présence dans l'air d'un corps nouveau, V ozone, qui est de l'oxygène à un état considérable de tension électrique, ou, si l'on veut, de l'oxygène électrisé, a montré qu'il y avait un rapport entre le nombre des affections bronchiques, catari haies, et la quantité d'ozone atmosphérique. Plus il y a d'ozone dans l'air, et plus le nombre des grippes est considérable. De même, au maximum de l' échelle ozonométrique correspond, en temps de choléra, le maxinuun d'intensité et de mortalité de l'épidémie. Ces faits sont trop récents pour légitimer aucune conclusion; mais ils correspondent avec ce que j'ai dit de l'influence des orages sur le choléra, et le rapport est trop évident pour être passé sous silence.
L'influence des orages sur les épidémies est si réelle, qu'elle agit quelquefois, non-seulement sur riiomme, mais encore sur certains animaux. On a vu quelquefois se déclarer, au moment d'une épidémie et après un orage, de graves épizooties sur les poules. Alibert a indiqué^ des exemples de mortalité subite chez les poissons. ^L Lecadre rapporte qu'en 1852, au Havre, pendant un orage survenu dans l'épidémie de choléra, les poissons du double fossé d'enceinte de cette ville furent connue empoisonnés, et le fléau redoubla d'intensité. En mai 1 833, nouvel orage très-violent et pareille mortalité des poissons : en même teuips la grippe lit invasion au Havre.
Les altéiations occultes de l'air par les effluves, les émanations putrides, les miasmes nés de l'encombrement, agissent d'une façon sinon plus intelligible, du moins ])lus certaine et moins contestable. On ignore, ainsi que je l'ai dit pins liant, quelle est la nature, quelle est l'essence de ces agents impondéiabh^s (;t occultcîs, dont l'action est si funeste, mais leur existence se révèle par des effets si désastreux, qu'on n'ose plus la mettre en doute.
* Revue médicale, 1855, p. 07.
L'atmosphère accidentellement surchargée des effluves sorties d'un marais ou de la terre remuée par des travaux de terrassement est une cause d'épidémie de fièvres intermittentes, pernicieuses, et de maladies paludéennes dont la forme est quelquefois si variée, qu'il est très-diflicile de reconnaître leur nature. Portées par les vents dans les lieux exempts de marais, elles y produisent des épidémies plus ou moins graves. Aux impressions effluviques correspondent les maladies spéciales dont j'ai parlé précédemment à propos des effluves.
Les émanations putrides, les miasmes nés de l'encombrement, de l'agglomération de grandes masses d'hommes sur un point, fût-ce en plein air, ont l'influence la plus fâcheuse sur la santé de l'homme, et font naître les épidémies les plus meurtrières. La peste doit souvent son origine à la putréfaction de millions de sauterelles qui tombent sur le sol de l'Egypte, et elle disparait lorsque le Nil, dans sa crue, vient couvrir les terres dans une grande étendue. Le choléra naît sur les bords du Gange de la funeste habitude qu'ont les Indiens de jeter tous les cadavres dans le fleuve, et c'est de là qu'il est venu jusqu'à nous. La lièvre typhoïde se développe dans les grandes villes et dans les coUéges parle fait de l'entassement. Il en est de même des ophthalmies purulentes, des fièvres puerpérales, des érysipèles, de la dysenterie, de la pourriture d'hôpital, etc., etc. Le typhus des camps et des armées est la conséquence nécessaire de l'agglomération de trop grandes masses d'hommes dans un lieu rétréci, bien qu'il soit à ciel ouvert.
Les épidémies se développent souvent dans les temps de disette, de mauvaise qualité des grains, des viandes, de l'eau, et dans les temps de . misère. Cela se comprend : l'action dépressive d'une nourriture insuffisante ou de mauvaise qualité, des souffrances causées parles privations de feu, de vêtements, etc., est la porte ouverte aux influences épidémiques. Elles se développent alors de préférence à la fin de l'hiver et au printemps qui succèdent à la moisson qui a manqué. Si les épidémies sont aujourd'hui moins fréquentes et moins meurtrières qu'au moyen âge, nous le devons au progrès de la civilisation, de la culture, de la salubrité des logements des vifles et de l'aisance devenue plus générale. De nos jours encore, lorsqu'une épidémie fait ses ravages à Paris, c'est parmi les gens du peuple et parmi les plus misérables qu'elle fait le plus de victimes.
C'est à la mauvaise qualité de l'alimentation qu'il faut rapporter les épidémies d'ergolisme produites par le pain rempli d'ergot de seigle, l'épidémie d'acrodynie observée à Pnris en 18'i9, les épidémies de scorbut du siècle dernier, etc., etc.
B. — PATIIOr . CKN. H
11 y a enfin des épidémies d'une nature particulière, caractérisées exclusivement par des troubles nerveux, et qui sont engendrées par l'imitation ou par l'impression des émanations névrosiques d'individus malades sur un grand nombre de personnes. C'est ainsi que se propagent quelquefois les affections convulsives, l'hystérie, la contracture, la folie, etc. L'épidémie de suicide des fdles de Millet, celle de possession des religieuses de Loudun, au dix-septième siècle, celle des convulsionnaires du cimetière Saint-Médard, n'ont pas d'autre origine. Il en est de même des épidémies de ,chorée observées en Westphalie, de l'épidémie de mélancolie hystérique observée par Werlhof en IToo, et de l'affection hypocondriaque décrite par Tissot en 1776.
Si les épidémies naissent d'une influence morbifique occulte, elles se propagent directement par les émanations spécifiques des malades. Ces émanations se répandent au loin, s'ajoutent à l'altération primitive de l'atmosphère, et il en résulte un foyer épidémique ou foyer à^infection qui augmente Fintensité de fépidémie; et cela est si vrai, qu'il suffit quelquefois de disperser les malades dans la campagne, à de grandes distances, pour diluer le poison dans Fatmosphèreetle rendre inoffensif. Chaque jour, on voit ce moyen faire disparaître une épidémie. Ailleurs, les épidémies se propagent directement et à courte distance, par contact direct, ou par contact indirect, au moyen d'objets ayant touché les malades, tels que vases, meubles, vêtements, et surtout les habits de laine, qui retiennent une partie des miasmes épidémiques. C'est alors une véritable contagion, dont on peut se défendre par les quarantaines et la destruction des objets empestés. Ces différences dans le mode de propagation des épidémies constituent deux sortes d'épidémies, les infectieuses et les conta fjieuses. J'y reviendrai plus loin, en parlant de la contagion et de l'infection.
De ces causes expérimentales variées, différentes parleur degré d'importance, seules ou réunies dans une action commune, résulte l'inlluerice occulte dont l'impression engeiKhe la maladie épidémique. Portée par absorption dans les organes de fimpressibilité et de la sensibilité, elle produit une réaction dont le résultat est une perturbation nerveuse, suivie ou non d'altération du sang, des humeurs, et de la sti'ucture des tissus lorsqu'il doit se développer une lésion organique. Les épidéuiies névrosiques de folie, de monomanie, de convulsions de chorée, de contracture, etc., resh'nt bornées au système nerveux cential et ganglionnaire. Les épidémies miasmatiques ont également poui* intermédiaires les centres nerveux ; mais le résultat est une altéiation (hi sang, suivie ou non d'altératious organiqutîs. Il est ceilain que
l'impression variolique morbilleuse, pestilentielle, scarlatineuse, etc., produit d'abord une altération du sang qui précède l'éruption cutanée. On neutralise l'aptitude à leur développement par une impression différente due à des médicaments spéciaux ou à l'inoculation vaccinale. Partout, et Faction des épidémies est impossible à comprendre autrement , les choses se passent de la même manière ; à l'impression de l'intluence épidémique succède une réaction qui entraine l'altération Immorale, et consécutivement celle des tissus.
Les recherches générales faites dans le but de préciser le siège anatomique des épidémies tombent devant ce principe. Aussi n'est-on arrivé qu'à des résultats peu importants. Dans beaucoup d'épidémies il n'y a pas de siège anatomique connu; on meurt sans qu'aucun organe paraisse altéré dans sa structure : tel est le cas de la rage, du typhus et des névroses. Parmi ces dernières, il en est qui n'entraînent pas la mort, telles sont la chorée, la monomanie, la contracture, et on ne sait encore à quelle altération certaine de structure rapporter la maladie. D'autres épidémies laissent après elles des traces importantes à la peau, sur les muqueuses, et dans quelques viscères; mais ces lésions organiques sont évidemment secondaires, elles sont l'effet, et non la cause de la maladie; exemple : les éruptions de pemphigus, de variole, de suette, de rougeole, de scarlatine, etc. On ne peut pas les négliger, car elles font partie intégrante de la maladie ; mais elles ne viennent hiérarchiquement qu'en second ou en troisième ordre dans la succession des phénomènes morbides. J'en dirai autant de l'altération des muqueuses intérieures et des viscères. Une fois produites, ces lésions deviennent des causes d'accidents nouveaux, et, en ce sens, jouent un premier rôle relativement à des phénomènes morbides ternaires ou quaternaires. Ainsi la diphthérie produit l'altération du sang et une laryngite couenneuse, puis les fausses membranes, indépendamment de leur cause épidémique, font obstacle à l'entrée de l'air dans les bronches, et amènent la mort, qu'il n'était pas dans la nature de la diphthérie de produire.
La variole déternnne une éruption de pustules, et aussitôt la fièvre d'invasion cesse. Au bout de deux jours, une nouvelle lièvre, dite secondaire, s'allume, et une suppuration effroyable de toute la surface du corps entraine les malades, qui succombent ainsi à la lésion de la peau, et non à l'empoisonnement variohque. Bien que la lésion organique ne soit pas tout dans une maladie épidémique, elle a, comme on voit, une très-grande importance, puisque dans les ca§ que j'ai cités, et ailleurs encore, cette lésion est de nature à faire naître des accidents mortels.
Une antre preuve que les altérations de structure ne viennent, dans les maladies épidémiques, qu'en second et troisième ordre, c'est que les individus sont quelquefois assez longtemps malades et succombent même avant que l'altération ait paru. Que de fois, dans la variole, la mort n'arrive-t-elle pas au second et au troisième jour de l'invasion, sans que les pustules soient développées! J'ai vu mourir des lièvres typhoïdes, et il n'y avait qu'un commencement d'éruption intestinale, sans ulcération des plaques ni des follicules. 11 y a des suettes sans éruption cutanée, et le fait est admis, pour la plupart des fièvres éruptives, sans que j'aie eu occasion de le vérifier dune manière bien positive.
Il existe, pour les épidémies comme pour les maladies sporadiques, des aptitudes et des immunités particulières. Tous les âges, tous les tempéraments, toutes les constitutiens, ne sont pas également exposés à recevoir l'influence èpidéinique. Les variations sont même trèsgrandes à cet égard, et l'on voit les enfants, les adultes, les vieillards, très-inégalement, et quelquefois très-exclusivement frappés. Certaines épidémies, comme la fièvre typhoïde, n'attaquent que les gens robustes; le choléra, au contraire, sévit très-souvent sur les personnes faibles et déjà malades. Dans les épidémies de 1849 et de 18o4, j'ai vu un très-grand nombre de cancéreux, de phthisiques et de scrofuleux pris, et mourir dans les salles de l'hôpital où ils étaient venus chercher un soulagement à leur mal. On sait, d'ailleurs, que le choléra exerce principalement ses ravages sur les individus des classes inférieures dont la vitalité est affaiblie par l'action dépressive de la misère.
Les écarts de régime, et surtout l'ivresse, la débauche, les excès avec les femmes, la tristesse, la nostalgie, la frayeur de l'épidémie^ favorisent son développement. Au reste, s'il est difticile de dire en quoi consiste l'aptitude ou l'immunité aux influences éjûdémiques, il n'en est pas moins certain que ces immunités et ces aptitudes existent. Il y a des personnes qui sont toujours malades de toutes les épidémies, tandis qu'il y en a d'autres qui ne le sont jamais. J'ai vu, dans des familles nombreuses, certains enfants avoir, comme leurs frères ou sœurs, les rougeoles, les varioles, ou les scarlatines tombées dans la maison, tandis qu'un seul, parmi tous, restait impunément daus le foyer d'infection, jouissant à chaque fois d'une immunité complète. (Certaines ])rofessions, les inhrmiers, les religieuses, les médecins, jouissent de l'imirumité pour les épidémies indigèues, et il est rare de voir ceux qui soignent les malades atteints de maladies contagieuses ou éi)idéuiiques. Il n'en est pas entièrement de même pour les épidémies exoti(iues, comme le ty|)hus et le choléra ; mais ce-
pendant la proportion des victimes faites dans le corps médical et parmi les religieuses est assez minime pour ne pas intirmer ma proposition. J'attribue cette immunité à l'habitude qu'ont les médecins et les religieuses de respirer tous les poisons miasmatiques de manière à se les inoculer par la respiration. Habitués aux poisons indigènes, ils bravent impunément leur action; mais, quand il s'agit de poisons exotiques, comme il faut le temps d'en prendre l'habitude, on a aussi le temps de subir leur action délétère et d'en mourir.
Les épidémies ne sont quelquefois que des maladies sporadiques ordinaires, devenues excessivement fréquentes et faisant beaucoup de victimes dans le même instant. L'érysipèle, l'oplithalmie, la bronchite, la dysenterie, le choléra, peuvent prendre la forme épidémique, ou bien ce sont des maladies spéciales, très-rarement observées à l'état sporadique, comme la peste, le typhus, etc. Les épidémies absorbent toutes les autres influences morbifiques, qu'elles éteignent pour un instant. Aussi, au moment de la violente épidémie de 18")2, il n'y avait que du choléra, et peu de phlegmasies ou de fièvres typhoïdes; de plus, toute maladie avait de la tendance à se transformer en choléra.
Au reste, quelque ressemblance qu'il y ait entre une maladie sporadique et celle qui se propage épidémiquement, on y découvre toujours des différences notables, soit dans l'intensité, la durée ou le mode de traitement à suivre. Dans telle épidémie, la saignée réussit mieux que dans telle autre, et il y a des formes de lièvre typhoïde où les purgatifs ne guérissent les malades que s'ils viennent après un vomitif donné au début.
On a dit qu'une épidémie pouvait en arrêter une autre plus ancienne et la remplacer. Cela est vrai à l'arrivée des grandes épidémies, mais la proposition n'est plus soutenable pour les petites. Il n'est pas rare de voir deux épidémies régner ensemble, et Villeneuve en a fourni la preuve dans son Rapport sur les épidémies de 4 771 à 18o0^ A Paris, où elles sont très-fréquentes, il y en a toujours un très-grand nombre au même moment. En 1855 et 18ô4 ont régné la variole, la fièvre typhoïde, la diphthérie, la rougeole chez l'adulte et chez l'enfant, la scarlatine, le choléra, le scorbut, etc., etc.
Il y a des grandes et des petites épidémies ; il y a des épidémies sur les camps, dans les villes, dans les campagnes, dans les prisons, dans les collèges, dans un hôpital et dans une partie d'hôpital. Ainsi j'ai publié la relation d'une épidémie de rougeole circonscrite à une salle d'iiôpital, et y parcourant ses périodes sans envahir les salles
* Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1855, l, III.
voisines. Les unes meurent là où elles ont pris naissance, les autres^ se propagent au loin et parcourent lentement ou rapidement une grande partie du globe. C'est ce qui est arrivé à l'épidémie catarrhale de 1755, indiquée par Ozanam, et pour l'épidémie de 1775, née en Suisse et voyageant en Pologne, en Allemagne, en France, en Angleterre et en Italie, où elle disparut. C'est ce que nous avons vu par le choléra, dans ses pérégrinations à travers les quatre parties du monde. Elles vont généralement de l'est à l'ouest; ce qui confirme l'influence de cette direction du vent sur leur intensité. Leur chemin est d'ailleurs très-variable, et il est souvent impossible de le suivre en se rendant compte de leur transport. Une grande direction étant donnée, celle de l'est à l'ouest par exemple, elles vont et viennent sur leurs pas, elles sautent par-dessus des villes qu'elles épargnent, elles frappent sur la rive droite d'un cours d'eau tandis qu'on ne les voit pas sur la rive gauche, et il y a des villes, qui sont comme quelques individus, jouissant d'une immunité complète : Lyon, Versailles, et bien d'autres villes en France, n'ont pas encore été ravagées par le choléra.
Les épidémies sont un peu comme les maladies : elles offrent des modifications particulières et relatives à leur invasion, à leur accroissement et à leur déclin. Ordinairement violentes au début, quand elles sont de mauvaise nature, elles perdent de leur intensité au milieu de leur période d'accroissement et deviennent bénignes à leur déclin. C'est ce que j'ai vu dans plusieurs épidémies, à l'hôpital Necker, dans la petite épidémie de rougeole de 1845; à Versailles, dans l'hôpital militaire, lors d'une épidémie de dysenterie en 1845; à Paris, enfin, dans le choléra de 185*2. Pendant vingt jours, tous ceux qui furent atteints moururent foudroyés, puis quelques malades guérirent, dans une faible proportion, et, à la fin, la proportion des guérisons, chaque jour plus considérable, fut i\ peu près de moitié. Des remarques de ce genre ont été faites dans la peste noire de 1548; dans l'épidémie dysentérique de 16(i9, rapportée par Sydenham ; dans la peste de Toulon et du Caire, par Antrechaus et Pugnet: etc., etc.
Les épidémies naissent et disparaissent souvent sans qu'on sache pourquoi; elles durent de six semaines à quatre, cinq et six mois. Il en revient à des périodes plus ou moins éloignées dans les différents pays, suivant qu'ils sont plus ou moins salubres, selon le bon état des récoltes et le degré d'aisance ou de misère des populations. Comme l'a dit Malthus, les épidémies indiquent, partout où elles se renouvellent frécjuenunent, la misère (hi peuple, ou, ce qui est la même chose, un excès de population relativement aux moyens d'exis-
tence dont elle jouit. Ainsi le caractère occulte de leur origine se poursuit dans leur développement et jusque dans leur disparition. Pourquoi une épidémie de choléra s'en \a-t-elle de Paris? Pourquoi la fièvre typhoïde, la scarlatine, etc., cessent-elles de se manifester dans un collège où elles ont fait invasion sans frapper tous les individus soumis à l'influence épidémique? Il est diflicile de le dire, et, si l'on veut pénétrer ce mystère, il faut admettre l'immunité chez tous ceux qui ne sont pas atteints : immunité personnelle, spéciale chez les uns, ou immunité acquise chez d'autres par l'habitude d'être dans le foyer épidémique. En effet, si, au début, tant d'individus sont gravement pris et succombent, c'est que, personne n'étant habitué au miasme et ne se l'étant pas encore inoculé à petites doses par la respiration, tous se trouvent au même point d'égalité devant le poison qui circule dans l'atmosphère, et les premières victimes sont foudroyées. Au contraire, lorsque, plus tard, chacun a été soumis à l'influence épidémique et s'en est en partie saturé, la dose nécessaire à la production des accidents morbides trouve l'individu préparé et ne lui occasionne qu'une demi ou un quart d'épidémie. Ainsi l'inoculation réelle de la variole, saturant l'économie, ne permet plus qu'une varioloïde ou une variolette sans conséquences. Le système nerveux, ce grand régulateur de nos impressions physiologiques et pathologiques, a reçu l'habitude du miasme, et il en est de ces derniers comme de tous les agents toxiques : l'habitude émousse complètement leur action.
Le mot d'épidémie n'est pas absolument synonyme de danger; cependant les épidémies sont souvent très-graves. Quelques-unes sont bénignes, d'autres sont malignes, et alors le danger est extrême, car rien ne peut conjurer leurs coups. La plupart de ceux qui sont pris, sinon tous, meurent en quelque sorte comme foudroyés, et ceux qui luttent finissent par avoir le môme sort, sans que l'art puisse intervenir d'une manière efficace. Que d'hommes n'ai-je déjà pas vus mourir d'angine, de scarlatine, de variole, de dysenteries de choléra épidémiques, sans pouvoir faire autre chose que d'être le témoin contrit de mon impuissance vis-à-vis de pareils malheurs î Ozanam et ViUeneuve ont essayé de faire connaître la gravité relative des différentes épidémies connues, en indiquant la mortalité qu'elles ont produite; mais ces résultats n'ont peut-être pas été recueillis avec toute la sévérité désirable. Je me contenterai de les indiquer sommairement.