CHAPITRE XIII
DU SIÈGE DE§$ IHAI^ADIES.
Quand on jette un coup d'œil sur les nombreuses maladies de l'espèce humaine et des êtres vivants, en tenant compte de la quantité de leurs espèces et de leurs variétés, on se demande comment il serait possible de les connaître sans étudier leur nature et leur siège apparent. C'est qu'en effet ces deux éléments de la maladie sont à ce point liés l'un à l'autre, que leur connaissance est absolument indispensable, et que la notion du premier entrahie bien souvent la détermination du second. Qu'est-ce quune maladie si Ion n'en connaît pas le siégeai dit-on souvent, d'après Bichat, pour indiquer que la recliciche du siège anatomique des maladies est une chose très-imporlante; que c'est le premier principe de la médecine, et que toute antre connaissance doit être subordoiméc à celle-là. Cette sentence n'est pas absolument vraie. La connaissance du siège anatomique des maladies est beaucoup dans leur histoire, mais celle de l'affection qui les cause me paraît non moins
utile, et, en certains cas, préférable à la première. Ainsi, lorsqu'un homme a une angine ou une ophthalmie, il importe assurément moins (le savoir si elle a pour siège l'œil, les amygdales, le pharynx, le voile -du palais, l'épiglotte, etc., que d'être promptement instruit de sa nature inflammatoire, gangreneuse, diphthéri tique, morveuse, scrol'uleuse ou syphilitique. Lorsqu'un individu a une violente lièvre avec état inflammatoire très-marqué, avant le début d'une pneumonie qui apparaîtra au bout de trois jours, connue j'en ai vu des exemples, il est plus utile de déterminer et de combattre l'état inflammatoire par les saignées répétées que d'attendre trois fois vingt-quatre lieures pour connaître le siège anatomique et la détermination organique du mal sur le poumon. Quand un enfant est inoculé du charbon par une mouche qui en a transporté le virus, qu'importe au médecin de savoir qu'un anthrax se développe sous ses yeux et que la peau est malade, s'il ignore la nature gangreneuse et mortelle de la lésion? Dans les fièvres et dans les maladies épidémiques, qu'est-ce encore que le siège anatomique à côté de la nature pestilentielle, typhoïde, varioleuse, cholérique, de l'affection, etc. "^ Dans les hémorrhagies, le siège est sans doute très-utile à connaître; mais la nature de la lésion ne l'est pas moins, car ce n'est souvent pas le lieu de l'hémorrhagie qui est la partie malade de l'organisme. Dans les maladies qui n'ont pas de siège anatomique déterminé, et il y a la moitié des maladies qui sont dans ce cas, qu'y ain^ait-il à dire à leur sujet, et comment pourrait-on les traiter, s'il faUait se guider d'après le faux principe de Bichat?
Il ne faut pas être exclusif et vouloir imposer des lois de fantaisie à la nature morbide, car, jusque dans ses écarts et dans ce que nous appelons ses désordres, elle obéit à une force d'évolution nécessaire ({u'il est facile d'apprécier. Elle seule a dans le monde la puissance de faire sortir l'ordre du désordre; et tous les jours la guérison des maladies en est la preuve. Il ne faut donc pas fain; reposer la médecine •entière sur la base exclusive du siège anatomique des maladies, si on ne veut la ])rècipiter dans les voies de l'erreur. En effet, dans ce système on la conpe en deux, et on ne sait (pioi faire de cette moitié (|ni comprend les jnaladies dont l(* siège anatomique est inconnu. D'une antre part, dans la moitié qui reste, rien ne dit que la connaissance dn siège anatomitpie soit aussi importante que la nature (hi mal. (]ela est en elfet très-contestable.
(]e qu'il faut ici, comme partout en mèdcMiiu», générale, c'est une appréciation de tous les éléments morbides connus, des élènuMits matériels aussi bien que des èlèmcints dynamiques. A cette condition, la \èrité pourra se faire jour, et la science, en équilibre, ne flottera plus,
ballottée sur les vagues ennemies de systèmes opposés les uns avec les -autres.
Si le siège anatomique des maladies ne doit pas être la première chose de la médecine, elle n'en a pas moins une grande importance dans l'étude des maladies. C'est la connaissance de l'effet venant tout naturellement après celle de sa cause, et sa situation hiérarchique est •encore assez belle.
Le siège des maladies est la connaissance de la détermination morbide. Ainsi, lorsqu'une impression morbifique a eu lieu, et qu'elle amène une réaction morbide, il se produit dans les forces, dans les humeurs ou dans les solides, des troubles qui constituent la détermination morbide. Je dis détermination morbide au lieu de localisation, qui entraîne une idée d'altération somatique présente , et fausse ^n tant que démontrable par les sens. Le siège des maladies n'est pas exclusivement anatomique, il est quelquefois vital, lorsque le résultat de l'impression morl)ifique reste limité aux forces et ne s'est pas localisé, soit faute de temps, soit parce qu'il est dans l'essence de la maladie de ne se localiser jamais.
En s'adressant à Vimpressibilité, les causes des maladies, c'est-à-dire les impressions morbitîques, déterminent des troubles dynamiques, souvent suivis de désordres matériels, et l'ensemble de ces désordres et de ces troubles constitue des maladies dont le siège est tantôt matériel, tantôt dynamique. x\insi les spasmes, les syncopes, les convulsions, la contracture, les paralysies des sens et toutes les névroses qui résultent d'une impression morale ou névrosique, ne sont pas toujours des maladies ayant un siège anatomique appréciable et déterminé. Le plus souvent ce sont des troubles fonctionnels directs ou sympathiques, dont le siège n'a rien de matériel et qui sont la conséquence directe de l'impressibilité altérée. Un taenia existe dans l'intestin, et quelquefois ce n'est pas cet organe qui souffre; rum, au contraire, ne montre que ses fonctions soient troublées, mais l'individu a une épilepsie ou im asthme, qui guérira par l'expulsion de l'helminthe. Ouel est, dans ce cas, le siège He la maladie convulsive? Est-ce l'intestin, ou un trouble fonctionnel sympathique des fonctions cérébrales, sans altération organique du cerveau? Poser une pareille question, c'est presque la résoudre, et personne ne soutiendra que l'épilepsie soit, en ce cas, sous la dépendance d'une désorganisation cérébrale. Ailleurs l'inlluence des impressions morbihques s(3 tr*aduit promptcment par des altérations humorales et organiques plus ou moins marquées, qui constitu<!nt ce qu'on appelle le .sitvyd anal omiqne des maladies, foutes les nialadicîs humorales et organiques rentrcMit dans cette ca-
tégorie et reçoivent une grande partie de leur lumière par Tanatomie pathologique. Sous l'impulsion de Bonet, de Morgagni, toutes les générations médicales de ce siècle ont parcouru ce champ si fécond en découvertes utiles. Broussais, Cruveilhier, Andral, Louis Bouillaud, Rayer, Piorry, Rostan, etc., tous se sont lancés, au risque de passer le but, dans cette carrière d'où l'on a retiré tant de matériaux inconnus. On croyait même avoir tout achevé dans cette étude, lorsqu'une autre anatomie pathologique est venue dire à la première qu'elle n'avait rien vu qu'incomplètement et qu'il fallait tout recommencer. iVlors la chimie pour son compte, et la micrologie pour le sien, ont apporté leur contingent de découvertes sur la composition et la structure morbides des humeurs et des éléments de chaque tissu, et il a fallu, avec Andral et Gavarret, Donné, Robin, Lebert et toute Fécole allemande, reprendre en sous-œuvre ce qu'on croyait terminé. Poursuivant ainsi les effets des* impressions morbifiques, de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit plus que par l'analyse chimique ou optique, et allant du tronc vers les branches, nous touchons à leur extrémité, car on finit à présent môme cette exploration du domaine et du siège anatomique des maladies. Alors il faudra revenir vers le tronc de Tarbre, vers la souche d'où s'élance la vie et où tout doit revenir, c'est-à-dire vers les principes qui gouvernent, dirigent et vivifient toutes choses.
Une grande partie de l'éclat de la médecine d'aujourd'lmi, son exactitude et sa précision, chaque jour plus grandes, sont dues aux progrès des études anatomo-pathologiques de l'école de Paris, dont la gloire est d'avoir donné l'impulsion à ce genre de recherches. Mais il faut se garder de dépasser le but, et, comme plusieurs, de prendre les effets pour les causes, et de voir, dans les résultats fournis par l'anatomie pathologique, la cause primitive des accidents morbides. C'était là le (langer. Arrivés à l'extrémité des branches de l'arbre anatomopatliologique médical, que des verres grossissants font paraître un monde, beaucoup y ont pris pied, fixé leur demeure, et, sans autre horizon que leur voisinage, ils ont perdu le souvenir de leur origine, à ce point (ju'ils se sont imaginé à eux seuls être l'arbre tout entier. Ainsi a fait l'anatomie pathologique. Elle est devenue de l'histoire naturelle. Mais toute exagération de doctrine a son péril et soulève contre elle une réaction qui la fait périr. Au solidisme exclusif de 1850 a succédé le mélange d'un solidisme tempéré par le nouvel humorisme de 1840, et aujourd'hui les savants piofesscîurs (jui ont ciéé l'héinalologie pathologi(iu(î professent l'existence d'un dynamisme humain, constituant, avec les éléments nratériels (hi coips, cette dualité ])hysiologique d'où sortir-a uire médecine nouvelle.
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Les maladies ont donc ponr siège tantôt l'impressibilité toute seule, et tantôt l'impressibilité dans ses rapports avec une altération de la matière du corps. Dans le premier cas, la détermination morbide est purement fonctionnelle; dans le second, au contraire, elle s'effectue dans les humeurs, dans les éléments des tissus et dans les organes formés par l'agglomération de ces tissus.
Les maladies qui ont pour siège l'impressibilité, et dont la détermination morbide consiste dans un trouble fonctionnel exempt d'altération somatique appréciable, sont très -nombreuses. Telles sont certaines variétés d'hystérie, d'épilepsie , d'hydrophobie , d'amaurose, d'héméralopie, de surdité, de contractures, de convulsions, de chorée, de tremblement musculaire, d'anesthésie, de paralysies musculaires, de céphalalgie, de toux nerveuse, de hoquet, de névralgies, de palpitata lions, d'asthme, et la plupart des névroses. Tels sont encore certains cas de gastrorrhée, de rhinorrhée, d'éphidrose, de polyurie, de diabètes, et, en général, les exemples de flux prononcé. Dans toutes ces maladies, en effet, il y a souvent impossibilité de constater après la mort, et malgré les recherches les plus attentives, une altération somatique réelle, constante, dont la présence puisse rendre compte des troubles fonctionnels observés pendant la vie. Tantôt les organes n offrent aucune inodification de structure, tantôt ils renferment des lésions variables par leur nature, par leur siège, par leur étendue, lésions qu'on observe très-souvent, par hasard, sur d'autres individus qui n'ont offert aucun trouble fonctionnel. En conséquence, comme les désordres fonctionnels , qu'on serait tenté d'attribuer à une lésion somatique déterminée, peuvent se rencontrer en l'absence de cette lésion, qui, de son côté, peut exister sans donner heu à aucune manifestation morbide, ils doivent être, jusqu'à nouvelle découverte, considérés comme des maladies spéciales, résultant 'du trouble deVimpressihilité organique, (jénérale ou partielle. Ce sont ces maladies que l'on décrit habituellement sous le nom de llux, de névroses, et que les nosograplies comprennent sous le nom générique de maladies dont le siège est inconnu.
Les maladies produites par les troubles de l'impressibihté suivie l\v. lésions de structure ont une détermination morbide tantôt facile et tantôt diflicile à découvrir. Elles ont un siège anatomique constant, soit dans le sang et les humeurs émanées du sang, soit dans les organes et dans les tissus qui les composent. De ces maladies, les unes sont dites locales, quand elles ne sont i)as très-étendues et qu'elles n'ont rien de spécifi(iue ou de diathésique, et les autres générales, quand elles occupent un ou plusieurs points de l'organisme et qu'elles
résultent d'une cause diathésique ou miasmatique, et virulentes spécifiques.
11 y a très-peu de maladies locales, sauf les maladies directes, c'està-dire celles qui résultent de l'impression des agents physico-chimiques, des corps étrangers, des obstacles, accidentels ou naturellement développés dans l'organisme, etc. La plupart des maladies qu'on appelle ainsi, parce qu'elles sont circonscrites à un tissu ou à un organe, ne méritent pas ce nom. Ce n'est pas la petite étendue et le caractère superficiel du mal qui doivent servir de base à cette distinction nosographique, c'est sa nature intime. En effet, un chancre induré, une petite exostose, une bulle de penjpliigus chez un syphilitique, un petit lupus chez un scrofuleux, ou une phlyctène gangreneuse chez un charbonneux, ne sont pas des maladies locales. Si peu étendues que soient les lésions, quand elles sont de nature diathésique ou spécifique, la maladie qui les produit n'est pas locale et doit être considérée comme le résultat d'une affection générale. La plupart des maladies réflexes, les maladies spécifiques^ les maladies diathésiqiies^ sont aussi des maladies générales, car elles expriment la souffrancede l'économie tout entière. Leur cause morbifique détermine dan;^ l'impressibilité organique une modification entière, d'où résultent secondairement les altérations matérielles et fonctionnelles constitutives de la maladie.
Les maladies générales sont de beaucoup les plus nombreuses. Grandes ou petites, les inflammations et les gangrènes de cause interne, les dégénérescences organiques, etc., appartiennent à cette classe, et, pour être circonscrites à un petit point de l'économie, elle^ n'en sont pas moins des maladies générales. Quoi de moins grave, en apparence, qu'un noli me tangere ou un épithélioma des lèvres et du nez? et cependant l'expérience a montré combien il était dangereux de les enlever, à cause de leur rapide et mortelle repro(hiction. Quant aux maladies humorales, septiques, virulentes, aux fièvres de toute espèce, aux maladies diatliésiques, etc., leur quahté de maladies générales, qui leur a été contestée un instant, lors de la courte domination du système prétendu physiologique de Broussais, leur est aujourd'hui iciidue sans qu'il soit nécessaire d'i^n fournir la démonstration nouvelle.
DES riiOD150>lES DA>S LES .MALADIES. ^5,"%