SECONDAIRES
Un fait important dans l'étude de la convalescence, c'est la prédisposition que cet état passager constitue relativement à l'apparition de certaines maladies secondaires, soit la phthisie tuberculeuse, soit les difl'érentes espèces de névroses, telles que les paralysies, les spasmes, les convulsions, les névralgies et les vésanies ou dérangements des facultés intellectuelles.
On a pensé que ces maladies avaient quelque chose de spécifique et qu'elles conservaient dans leur nature un reste du principe de la maladie première. On a dit qu'il y avait des paralysies diphthéritique, variolique, pueumonique, dysentérique, typhoïde, etc., des chorées scarlatineuses , morbilleuses, rhumatismales, etc. — C'est une erreur, — II n'y a dans ces névroses qu'un trouble du système nerveux produit par l'altération du sang consécutive à la maladie aiguë, sans intoxication virulente, et l'on ne trouve dans le corps de ceux qui succombent aucune lésion de l'encéphale ou de ses enveloppes.
Si l'on observe avec soin ce qui se passe chez un sujet qui guérit d'une maladie aiguë inflammatoire ou zymotique, pestilentielle et contagieuse, on constate que pendant les premiers jours de la convalescence, il y a de la faiblesse musculaire ou amyosthénie, la fatigue intellectuelle, et la faiblesse dos organes des sens.
L'imagination, la mémoire, le jugement, sont incapables d'un exercice prolongé ; une attention longtemps soutenue sur un objet est impossible ; les convalescents sont maussades, irritables, mais bientôt, à mesure que reviennent les forces, l'intelligence reprend sa vigueur et son empire, et elle jouit avec une plénitude inaccoutumée du bonheur de se trouver au milieu de la nature et entourée d'amis dévoués.
La faiblesse musculaire est surtout marquée dans les organes du mouvement actif; les muscles, pâles, flasques, amaigris, sont incapables d'un exercice un peu prolongé; les mouvements sont aussitôt suivis de la fatigue; les jambes sont incapables de supporter longtemps le "poids du corps, et la démarche est incertaine, vacillante, à ce point qu'il faut une main amie pour soutenir les premiers pas de l'homme convalescent. Dans quelques cas, cet affaiblissement va jusqu'à la paralysie générale ou partielle.
Celte question des paralysies de la convalescente a reçu depuis quelques années, soit de ma part en 1858 (1), soit de la part de M. Gubler en 1860 (2), des développements considérables.
(1) Bouchut, De l'étal nerveux. Mémoire lu à l'Académie de médecine en 1858 (Bull, de V Acad.de méd., 1857-58, t. XXIII, p. 980); De l'état nerveux aigu et chronique. Paris, 1860, p. 197; et Traité pratique des maladies des enfants, 5' édition. Pans, 1867, Pakalysies essentielles, p. 137.
(2) Gubler, Des paralysies dans leurs rapports avec les maladies aiguës {Arch. gén. de
weti., 1860..61).
nr. I.A CONVALESCENCE. - DE SES EFFETS. 3Z|5
Tomes les convalescences de maladies aiguës Peuvent donc donner lieu à
nue l'on pourrait décrire des paralysies et des chorces typhoïdes, des paralysies pneumoniques, des paralysies dysentériques, des paralysies var.ohques des chorées scariaiineuscs, des paralysies suite de fièvre intermittente, de maladies
des voies urinaires (Leroy d'Étiolles).
Doit-on étudier à part chacune de ces névroses et de ces paralysies, ou les comprendre dans un seul groupe, en les rapportant à une môme cause générale les tenant sous sa loi? Sont-ce là des variétés d'une même espèce morbide, comme, par exemple, les contractures des cholériques, des nourrices, des enfants et des sujets convalescents de la fièvre typhoïde, ne sont que des variétés de la contracture dite essentielle, ou tétanie de Corvisart? Oui, et telle est l'opinion que je soutiens depuis longtemps.
I. Des paralysies essentielles de convalescence dans les maladies aiguës. — La connaissance des paralysies accompagnant différentes maladies aiguës ou leur succédant n'est pas nouvelle, les auteurs en citent plusieurs exemples. Frank et Zimmermann ont observé la paralysie dysentérique. Ce dernier auteur, dont les travaux sur cette affection sont dignes de son beau génie, dit expressément : « Chez quelques sujets qui avaient été violemment attaqués de la dysenterie, il arrivait une paralysie à la bouche, à la langue; chez d'autres, à toute la partie inférieure du corps; chez quelques-uns, elle était universelle au moment même où la maladie paraissait ne plus exister (1). » Pomme (2 ) parle d'un chirurgien de Lyon nommé Armand, d'un tempérament sanguin et robuste, qui, à l'âge de trente-cinq ans, fut attaqué, dans le mois de mai 1751, d'une fièvre putride et indammatoire dont il guérit, mais qui, dans sa convalescence, fut saisi tout à coup d'une hémiplégie incomplète au côté droit. Son bras et sa jambe furent d'abord engourdis, son œil fut éraillé par la contraction des deux paupières, et la bouche resta dans un état convulsif. « Les symptômes de la maladie qui avait précédé, et les remèdes que j'avais employés, dit Pomme, me fournirent au premier instant des signes diagnostiques du mal que j'avais à combattre ; le spasme et l'éréthisme des nerfs se montraient avec évidence ; il fallait relâcher au plus vite les parties qui en étaient affectées. Le bain tiède fut préféré à tout autre secours, quoique la faiblesse du malade parût à quelquesuns contre-indiquer l'emploi de ce remède. Son efficacité ne se démentit pas, puisque l'on vit en peu de jours disparaître tous ces symptômes. » Percy a signalé des faits analogues.
Voici ce que dit Malouin (3) à propos de l'histoire des maladies observées à Paris : « Les maladies épidémiques, dit Malouin, ont toutes été catarrheuses en février comme en janvier; elles avaient pour cause la même humeur qui produisait différentes maladies. C'est ce qui a produit quelques apoplexies sui-
(1) Zimmermann, De la dysenterie, (rad. française. Lausanne, 1794, p. 13.
(2) Pomme, Traité des affections vaporeuses. Paris, an VII, t. I, p, 262.
(3) Malouin, Mémoires de l'Académie rotjale des sciences. Paris, Mil, p. .-ifi^.
3/l6 PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
vies de paralysies d'un côt6 du corps ; elle a fait aunsi dos paralysies qui n'aliaquaieut que les extréuiités et qui n'étaient point précédées d'apoplexies. Ces paralysies avaient encore ceci de particulier que les parties qui en étaient affectées revenaient quelquefois dans leur étal naturel, lorsqu'en même temps une autre partie tombait paralytique. »
Quant à Tissot, on ne saurait être plus explicite : « Toutes les maladies aiguës, soit intlammatoircs, soit putrides simples ou malignes, peuvent produire cet effet {des paralysies) par suite de différentes lésions qu'elles laissent dans la machine, et il est très-aisé de voiries hommes forts, après une lièvre violente la mieux terminée, avoir des maux de nerfs, parce que, comme je l'ai déjà dit, une maladie aiguë, quoique bien terminée, laisse les libres lâches, le sang trop peu dense, l'estomac faible, la mucosité qui revêt toutes les cavités trop ténue, les vaisseaux trop peu remplis, et que toutes ces conditions donnent des maux de nerfs (1), »
Un peu plus loin il ajoute : « C'est surtout après les fièvres véritablement malignes que l'on observe les pertes de mémoire, l'affaiblissement des sens, l'imbécillité, etc. J'ai vu un homme âgé de vingt-six ans, très-vigoureux avant sa maladie, qui étant tombé dans l'étisie à la suite d'une maladie aiguë mal terminée, éprouva un changement singulier dans la physionomie, qui dépendait de ce que les muscles des yeux étaient habituellement dans un état de spasme qui, dérangeant leur position, faisait que l'œil droit voyait les objets un peu plus haut que l'œil gauche (2). »
« La compression que les nerfs éprouvent par l'enflure de quelque partie enflammée peut encore, dit Tissot, produire des accidents nerveux, et c'est sans doute de quelque circonstance de cette espèce que dépendait la paralysie du bras gauche que Galien observa après une forte inflammation de poitrine, mais qui fut très-passagère (3). » Graves {k) cite des cas de paralysie succédant à l'entérite aiguë, à la gastro-duodénite. Depuis ce temps, les exemples de paralysie typhoïde se sont multipliés (5). M. Rilliet, en 1851, a vu, sur une jeune fille de dix-huit ans, une paraplégie complète succédant à une fièvre typhoïde, qui a fini par disparaître complètement, après avoir duré plus de dix-huit
mois. .
M. Macario (6) a rapporté deux observations fort importantes de paralysie des membres survenue dans la convalescence d'une pleuro-pneumonie grave; la dysenterie et les fièvres intermittentes en ont fourni aussi quelques cas. Enfin, j'ai vu à l'hôpital Sainte-Eugénie, une petite fille âgée de huit ans, prise
(1) Tissot, Traité des nerfs. Paris, 1778, t. III, p. 256.
(2) Tissot, loc. cit., t. ni, p. 2.57,
(3) Galien, De locis affectis, 1, IV, chap. v.
(à) Graves, Médical and surgical Journal. London, 1812.
(5) Bulletin de thérapeutique, 1846, t. XXXI, p. 4^6 ; et Duourd, Paralysxe succédant à une fièvre typhoïde grave {Ibid., 1847, t. XXXII, p. 391). ^ , , ,o^q.
(6) Macario, Bulleiin de thérapeutique, t. XXXIX, p. 543 ; Gazette des hôpUaux, 1859 , et Moniteur des hôpitaux.
DE LA CONVALESCENCE. — DE SES EFFETS. iUl
d'une paralysie dans le cours d'une bronchite, el à l'hôpital des Enfants, des cas de môme nature à la suite d'angines simples, d'érysipèle ou de rhumatisme (1).
D'après ce court exposé, on voit qu'il existe déjà d'assez nombreux exemples de paralysie qui ont été la suite de maladies aiguës ; nous sommes forcé d'avouer cependant que celles qui succèdent à la fièvre typhoïde figurent dans la science, d'après mes recherches, pour un nombre au moins égal h celui des paralysies des autres maladies aiguës, mais celles qui succèdent à la diphthéritc sont les plus nombreuses.
La paralysie diphthéritique n'est pas une maladie de date tout à im récente ; elle a été entrevue mais non décrite par Hippocrate (2). En 17Zi8, Chomel rapporte des observations d'angine couenneuse, et il en termine une par ces mots : « J'ai appris qu'après le quarantième jour de la maladie, la malade parlait encore beaucoup du nez, était devenue louche et contrefaite ; mais en reprenant ses forces, elle a repris de jour en jour son état naturel. »
Un an après Chomel, Ghisi (3), qui publiait la relation des épidémies qu'il avait observées à Crémone les deux années précédentes, avait noté la paralysie du voile du palais, qu'il attribue à l'intensité de l'inflammation. Il parle des étranges effets de cette maladie, effets qui se remarquaient chez beaucoup de ceux qui étaient déjà rétablis, et qui persévéraient pendant environ un mois après la guérison de l'angine. Il termine ainsi une observation d'angine avec gonflement considérable des ganglions :
« L'enfant continuait à parler du nez, et les aliments, au lieu de suivre le chemin de l'œsophage, revenaient par les narines, principalement ceux qui étaient le moins solides. »
En 1771, Samuel Bard (New- York) observa un enfant de deux ans et demi qui, à la suite d'une angine couenneuse, resta aphone, ne pouvant point avaler ni remuer ses membres. On appliqua un vésicatoire derrière chaque oreille, et la matière qui s'en écoula était si âcre et si corrosive, qu'elle enflamma presque toute la peau, depuis le menton jusqu'au sternum; ce qui fait penser qu'il y avait là une diphthérite cutanée.
Un fait analogue a été publié par Pinel {k).
Observation. — Une fille d'environ vingt -cinq ans entre à l'hôpital de la Pitié le 25 septembre 1 81 4. Elle était tombée dans une sorte de marasme à la suite d'un mal de gorge gangréneux ; elle éprouvait une agitation continuelle avec des spasmes delà plupart des muscles soumis à la volonté, un resserrement très-incommode dans la gorge avec impossibilité d'exécuter la déglutition ; les liquides qu'elle essayait d'avaler sortaient par les narines, malgré les efforts comme convulsifs
(1) Pour plus de détails, voy. E. Boucliut, Traité des maladies des nouveau-nés el de la seconde enfance, art. Paralysies essentielles, p. 137, et Diphthérite, p. 972.
(2) Littré, Bull. deVAcad. rfem^d.,1861, t. XXVI; et Hippocrate, OEuvres complètes. Paris, 1861, t. X, p. xvil.
(3) Ohisi, Lettres médicales.
{à) Pinel, Dictionnaire des sciences médicales, art. Spasme. Paris, 1821, t. LU, p. 257.
?ilt8 PATITOLOGIE GÉNÉRALE.
auxquels elle se livrait pour parvenir à les introduire dans l'œsophage. C'était sans doute un cas de paralysie dipiilhéritique semblable à ceux qui ont été décrits, et dont j'ai publié un exemple. Outre le resserrement spasmodique de la gorge, il y avait de la douleur, des bourdonnements continuels dans les oreilles, delà fièvre; l'arrière-bouche ne présentait rien do particulier, si ce n'est que la luette avait été antérieurement en partie détruite par une eschare gangréneuse, etc. Après avoir appliqué un vésicaloireà la partie antérieure du cou, on mit la malade à l'usage des antispasmodiques et des bains généraux. Ces moyens eurent quelque succès, et l'on parvint, au bout de quinze jours, à faire passer des boissons médicamenteuses et des aliments liquides. Dès lors on put combattre le marasme et le dévoiement qui l'accompagnait; peu à peu, et en continuant l'usage des antispasmodiques et des bains associés aux mucilagineux et aux analeptiques, on parvint à guérir cette maladie dans l'espace de six semaines, et à faire disparaître l'affaiblissement qui avait, ainsi que le spasme, succédé à l'angine.
J'ai voulu rapporter l'observation tout entière, pour montrer que Pinel nonseulement avait remarqué à la suite de l'angine couenneuse la paralysie du voile du palais, mais peut-être encore celle des autres parties, traduite ici par le mot spasme. Après Pinel viennent Ozanam, en 1829 ; M. Orillard, de Poitiers, en 1836 ; Bretonneau, en 1855, etc.; en sorte que l'on pourrait presque dire maintenant qu'il est de règle de voir la paralysie partielle ou générale se montrer à la suite de la diphthérile.
IL Des spasmes et des convulsions dans les maladies aiguës. — On voit souvent apparaître des spasmes ou de l'hystérie, de la cliorée et de l'épilepsie chez des sujets récemment guéris de fièvre typhoïde, de scarlatine, de rougeole ou de rhumatisme, j'en ai rapporté plusieurs exemples.
IIL Des névralgies dans les maladies aiguës. — Tout le monde a vu, après les maladies aiguës, des sujets conserver pendant plus ou moins longtemps des névralgies frontales, temporales ou intercostales, des gastralgies opiniâtres. Ces douleurs persistent plus ou moins longtemps et ne disparaissent que lorsque le sang a repris toute sa force et sa composition normale.
IV. De la folie dans les maladies aiguës. — Bien qu'il soit assez rare de rencontrer la manie aiguë ou la monomanie après la guérison des maladies, le fait s'observe encore assez fréquemment pour que si l'on cherche à en comprendre la signification, on voit qu'il est le résultat de l'altération du sang produite par la convalescence ou par de grandes pertes de sang. C'est le cas de certaines folies puerpérales ou typhoïdes.
Je n'insisterai pas davantage sur ce point qui exigerait de longs développements, mais ce que j'ai dit doit suffire pour montrer le rapport qu'il y a entre l'état de la convalescence et le développement possible de toutes les névroses.