DE LA NATURE MÉDICATRIGE
Quand on examine la succession des êtres vivants (jui nous environnent, on voit que dans leur passage sur le globe, ils sont soumis à l'action à'mu: double loi de destruction et de réparation. C'est la génération qui est chargée de combler les vides produits par la mort.
II en est de même dans Vindividu, dont l'organisme reproduit le phénomène observé dans l'espèce en général. Les molécules de chaque être vivant sont soumises h un double mouvement de destruction et de réparation. Celles qui meurent sont remplacées par d'autres qui obéissent comme leurs précédentes aux lois de la promorphose (1), et prennent la place et la forme qui leur sont assignées d'avance.
L'homme est soumis à ces lois de l'espèce et de l'individu. Il vient combler les vides d'une génération antérieure en attendant qu'il disparaisse à son tour. Chez lui, tout est sujet à un continuel mouvement d'apport et^de départ. Sa substance se renouvelle sans cesse.
Nequicque sine uUa
Corpora vertuntur, nec quod fuimusve, sumusve, Cras erimus.... (2).
Ce n'est pas un être corporel régi par les seules propriétés de la matière. Sa triple nature le sépare des corps inanimés en le rapprochant du monde des esprits. Doué, en tant que vivant, d'une force spéciale à tous les êtres animés, il en a de particulières à son espèce, pour lui donner la pensée, la conscience et le jugement; pour maintenir la forme extérieure de son corps et de celle de ses organes; pour régler les métamorphoses de ses tissus, l'exercice et la durée de ses fonctions, etc. Cette force, qui le fait vivre de la vie ordinaire et naturelle, l'assiste dans la soutfrance lorsque, troublé par des impressions morbifiques, il lui arrive d'être malade. Conservatrice de la forme et des fonctions normales, elle lutte pour rétablir la structure organique altérée par la maladie. Sa présence se révèle à chaque instant par le travail dynamique et organique qu'elle réalise au sein de l'organisation, pour éliminer un poison, un venin, ou un corps étranger, pour isoler ou séparer un produit morbide des parties sames qui 1 entourent, pour réunir des os fracturés, pour oblitérer une artère largement ouverte pour absorber les matériaux solides ou liquides d'une inflammation deparenchymes ou des séreuses, pour limiter, par la pétrification, l'accroissement de certains produits morbides, etc. Il n'est pas de maladie organique dans laquelle on ne découvre la preuve de son existence, soit par des résultats curaiib
(1) Voyez DK lA nature de l'homme, p. 2. - La vie et ses attributs. Paris, 1S62.
(2) Ovide {Métamorphoses, XV).
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complets, soit, au contraire, par une simple ébauche, lorsqu'une action intempestive l'arrfite et l'empêche de réaliser complètement son œuvre de réparation. Hippocrate donnait à cette puissance le nom de nature, et la doctrine qui a consacré son intervention dans les actes pathologiques est connue sous le nom de naturisme. C'est ce que d'autres ont appelé puissance intérieure, force ou nature médicatrice, ou enfin, d'après moi, Vagent vital (1).
Dans les actions physiologiques, si harmonieusement préméditées,^ le consensus qui les entraîne h un but commun est bien réellement l'effet d'un effort conservateur agissant pour une fin commune, et les actions réHexes ou sympathies ne sont pas autre chose que des manifestations physiologiques commandées par la puissance de conservation de 1 être.
Le grain de poudre placé sur les narines, et qui fait brusquement contracter le diaphragme et les muscles du ventre pour éternuer, est bien l'effet d'une propriété du tissu musculaire ; mais l'éternument ainsi provoqué est un acte réflexe conservateur de l'être et nécessaire à l'expulsion d'un corps étranger.
L'aspect d'une table bien garnie de mets succulents inonde la bouche de salive ; la vue de son enfant fait monter le lait dans le sein de la nourrice dans un but qu'il est h peine utile d'indiquer : et si c'est une propriété des glandes salivaires ou mammaires de faire le lait ou la salive, c'est l'effet de la puissance conservatrice des êtres qui fait paraître ces liquides à propos lorsqu'ils sont nécessaires et sans aucun contact ni excitation mécanique. — Un froid modéré engourdit les hibernants et détruit leur faculté de produire de la chaleur ; mais un froid plus rigoureux les réveille, ranime la calorification pour un moment, et les fait périr s'il se prolonge.
Le consensus qui maintient la matière des êtres vivants dans ses combinaisons et qui dirige l'ensemble par la subordination des parties, n'est pas contestable. La force qui préside à sa formation et à son accroissement ne l'est pas davantage. Donc il y a une puissance formatrice et conservatrice de l'être dans son état de santé ; mais si elle révèle sa présence dans l'état physiologique, il est difficile qu'elle cesse d'agir au moment de la maladie ; en tout cas elle existe encore ailleurs que dans la partie malade, par conséquent ceux qui la nient ne la peuvent mettre en doute que pour une partie limitée de l'organisation. Cette partie n'est-elle pas vivante, quoique malade? mais si elle est vivante, elle dépend du tout, et la force générale de conservation existe chez elle comme dans toutes les autres parties du corps.
NouffSv (pût7!ç WiT-np, (' La nature (2) suffit seule aux animaux pour toutes les choses, elle sait elle-même ce qui leur est nécessaire, sans avoir besoin qu'on le lui enseigne et sans l'avoir appris de personne... Elle est le premier médecin des maladies, et ce n'est qu'en favorisant ses efforts que l'on obtient quelques succès. 1) Tel est, en quelques mots, le principe de toute la médecine pratique.
(1) Voyez De LA natcre de l'homme, p. h et suiv. — E. Bouchut, De la vie et de ses attributs. Paris, 1862, 1 vol. in-18.
(2) Hippocrate, Traité de l'aliment {OEuvres complètes, trad. Litlré).
PATHOLOGIE Gi;.\ÉllALG.
C'est ce qil'Ambroise Par6 a dit plus lard en d'autres termes uou moins mémorables : « Je lepammj. Dieu le çjuant. »
En eiïet, Dieu, la nature, sont les principes de toute guérison, et notre art n'a d'autre but ([ue de favoriser, d'imiter et de provoquer les opérations curatives naturelles.
La plupart dos maladies sont susceptibles de guérir sans traitement actif et par la seule influence de la nature. Voilà ce que le médecin doit savoir dès le début de sa carrière, afin de ne pas se faire d'illusions sur h portée de son art et s'il veut en apprécier exactement les limites. Il évitera de cette manière le double écueil de la crédulité et du scepticisme, si préjudiciable aux progrès de la sc cncc, si compromettant pour la dignité du médecin et si fâcheux pour la santé des malades.
Ceux qui sont très-pressés d'agir disent, comme Asclépiade, que celte doctrine n'est qu'une méditation sur la mort. Ce n'est là qu'un mot créé par l'ignorance, auquel l'expérience et l'observation donnent le plus éclatant démenti.
« Si le sage », dit Fr. Bérard (2), « faisait comparaître toutes les sectes de- » vaut son tribunal et qu'il écoulât avec impartialité les raisons de chacune .) d'elles, et surtout leurs accusations réciproques, les médecins mystiques » (croyant à la colère du ciel dans la production des maladies et les abandoimani » aux forces de la nature) auraient peut-être à se reprocher le plus de sottises, » mais le moins de crimes ; et si les malades étaient appelés comme témoins, ils » s'élèveraient moins contre eux que contre les autres. »
Comme l'a dit Bordeu : » La médecine a pour principe une vérité de fait bien consolante pour la plupart des malades, et qui est aussi fort utile aux médecins : c'est qu'il est incontestable que, sur dix maladies, il y en a les deux tiers au moins qui guérissent d'elles-mêmes et rentrent, par leurs progrès naturels, dans la classe des simples incommodités qui s'usent et se dissipent par les mouvements de la vie. »
Si l'homœopalhie a trouvé des partisans dans le monde, c'est que la plupart des maladies, guérissant par l'influence des seuls efforts de la nature, le malade, qui s'imagine prendre un remède, lorsqu'il ne boit que de l'eau claire fraudu leusement décorée d'un nom pharmaceutique, attribue à ce remède illusoire et à la méthode elle-même une guérison dont l'honneur revient à la nature. Si des médecins trop enthousiastes, et que je crois sincères, adoptent ce système, c'est que, trompés par le résultat et subjugués par le fait accompli, ils se hâtent de conclure de la guérison à l'efficacité du remède, sans connaître la marche naturelle du mal et sans .se douter qu'un semblable succès eût couronné Vexpectation. On l'a vu tout récemment. Un homœopathe annonça très-pompeusement la guérison de la pneumonie aiguë en quatre et six jours par l'emploi de son système ; immédiatement le docteur Garrotte soumit plusieurs cas de pneumonie aiguë franche, chez des adultes, à Vexpectation déguisée par l'usage de potion d'eau de réglisse, et il obtint autant de guérisons tout aussi rapides et aussi con-
{i) Bérard, Doctrine de Montpellier, p. 205.