DE LA NOMENCLATURE
• La nomenclature est le vocabulaire des sciences. C'est la réunion de tous les mots techniques qui leur servent de base. Il y a une nomenclature de chimie, de botanique, d'anatomie, etc. ; toutes les branches des connaissances humaines en ont une plus ou moins parfaite, selon la nature de leur ob et et de leurs rapports avec les choses usuelles de l'esprit humain.
On a dit que le dictionnaire était le génie d'une langue : le mot est juste ; mais il est encore plus vrai lorsqu'on l'applique à la nomenclature dans son rapport avec les sciences. En effet, sans elle, ces dernières ne sont très-souvent que confusion. Il ne faudrait pas dire, comme Condillac, qu'une science se réduit à une langue bien faite, puisque, au contraire, c'est la bonne science qui faille bon langage; mais on est dans le vrai en attribuant une grande imporlance à la formation des mots qui servent de communication à nos idées. Si l'on donne des noms particuliers aux choses qu'on a abstraites des autres, dit Sauvages, les abstractions deviennent plus claires et plus distinctes et les choses abstraites se retiennent et se gravent plus aisément dans la mémoire... Oter les uoms, c'est ôter la connaissance des choses, car il n'y a rien sur quoi ou puisse discourir sans le secours des noms.
La médecine a sa nomenclature comme toutes les autres branches des connaissances humaines ; mais quel assemblage de noms ! quel chaos ! vingt appellations différentes plus ou moins barbares pour une môme maladie ; non-seulement elle varie dans chaque pays, mais elle diffère dans la même langue, selon les temps, au gré des systèmes et des honunes. Il n'y a pas de science dont la nomenclature soit plus vicieuse et cependant plus difficile h corriger. Faite lentement et par degrés, au hasard, d'une façon irrégulière, elle n'offre rien de scientifique, et les noms qui la composent sont tirés des sources les plus diverses et les plus bizarres. Cependant, comme elle représente l'incertitude qui a ré"né qui I règne et qui régnera toujours sur la véritable nature des maladies, elle sera Irès- I difficile à changer d'une manière complète, et si l'on y arrive, ce ne sera que 1 par degrés, lorsque de nouvelles découvertes auront changé la face de la science.
PATIlOLOGIi; GÉNÉnALE.
Qu'on parvienne h indiquer la nature et le si6ge exact de toutes les maladies, il ne faudra pas longtemps pour réformer la langue médicale. Après les idées viennent les mots; mais sans l'idée pourriuoi faire une nomenclature nouvelle ? Ne vaut-il pas mieux garder ce qu'on a que de le remplacer par une langue aussi obscure que la prcnùère ?
Les vices do la nomenclature médicale actuelle ont frappé tous les nosographes modernes; Boissier de Sauvages (l),Cullen (2), Selle, Pincl (3), Salva, Alil)erl(/.), Raumes, MM. Andral, Bouillaud (5), et surtout M. Piorry (6), se sont appliqués h les corriger.
Rien n'est plus varié que les motifs sur lesquels repose la dénomination des maladies. Ainsi les unes ont été nommées :
1» D'après le nom du médecin qui les a décrites ou traitées avec le plus de succès. Tels étaient chez les anciens les w/eères c/uVomens, /t'/^'p/nVns, etc., ainsi nommés parce que Cliiron et ïélèphe avaient une grande réputation dans le traitement de ces maladies; mais ces noms sont aujourd'hui à peu près oubliés; la maladie de Bright, le mal de Po(t, etc.
2» D'après la couleur que présente le malade. Exemple : la jaunisse, la cymmse, la rougeole, la fièvre pourpre, la peste noire, etc., et cependant ces colorations différentes peuvent se rencontrer dans des maladies de nature op-
D'après la nature d'un flux observé. Exemple : le catarrhe bronchique, V hémoptysie, Vhématémèse, la diarrhée, la suette; la vérole, si faussement rapprochée de la petite vérole à cause des pustules qu'elle offre quelquefois; la
miliaire, etc. , y.< i. ? •
W D'après la température. Exemple : ['inflammation, ]a fœvre, l algi-
dite etc.
50 D'après les apparences du sujet. Exemple : la phthisie, la consomption,
la dansomanie. . ,, .
6" D'après un symptôme prédominant. Exemple : la dyspepsie, l ongme, le tnp/ivs, la fièvre typhoïde, la constipation, {'apoplexie, etc.
7" D'après des analogies plus ou moins exactes. Exemple : le cancer, le tubercule, ïasciie, la tympanite, le carreau, la coqueluche.
8° D'après leur type. Exemple : les fièvres continues, intermittentes, rémittentes, etc.
(1) Boissier de Sauvages, Nosologia methodica, sislens morborum classes. Amsterdam,
17G8, 2 vol. in-/i. .
(2) CuUen, Nosolog^œ mclhodicœ, h' édil. Ticini, 1/87, m-8.
(3) Pinel, Nosographie philosophique, 6" édit. Paris, 1818, 3« vol. m-8.
(4 Alibert, Nosologie naturelle, ou les Maladies du corps Uwua,n d^sirMus pa, /•(imiKcs-. Paris, 1838, 1 vol. in-4. / , • q
(5) Douillaud, Tra.là de nosographie médicale. Paris, 18/.G, 5 vol. .n-b.
6 Piorry, Traité de médecine pratique et de pathologie iatr.que. 1 ans, 1841- , 8 vol. in-8.1- De ta doctrine des élats organopalkmes, de la nvncnclatuvc organepathologique {Bull, de VAcad. de modec, 1855).
Dlî LA NOMENCLATUKt;. 'l/l^
9" D'après la gravilù du mal. lixompic : les fièons pernicieuses, les fièvres )iuili(jncs, de.
10" D'après leur origine. Exemple : le typhus des camps, le typhus d'Amérique, le mal anglais, napolitain, clc.
11° D'après leurs causes. Exemple: les fraîcheurs.
12° D'après leur siège. Exemple: \î\ pleurésie, Vhypochondrie, etc.
13" D'après la saisou où elles se développent. Exemple : les fièvres vcrnales, automnales, etc.
ih" D'après la nature et le siège réunis. Exemple : la pneumonie, la péritonite, V amygdalite, etc., mots où l'on voit figurer à côté des particules pneumo, périlo, exprimant l'organe malade, la terminaison ie ou ite, généralement consacrée pour désigner l'innammatiou.
Comme on le voit par ce petit nombre d'exemples, la nomenclature médicale actuelle ne repose sur aucun principe scientifique, et le hasard, l'hypothèse et l'ignorance ont eu la grande-part dans sa formation lente et successive. Elle est donc très-imparfaite; mais cela pouirait-il être autrement? Tout en reconnaissant ses défauts, on se demande s'il est possible de les corriger, et si l'on peut supprimer l'ancien langage pour le remplacer par une langue meilleure acceptée de tous. Les tentatives de Salva, de Baumes, de Pinel et d'Alibert, prouvent combien cela est difficile : toutes ont échoué, et quelques mots épars seuls sont restés dans la science. Ce sera le sort de toutes les nomenclatures faites d'après des idées personnelles qui ne sont pas généralement acceptées. Différents mots sont utiles et s'appliquent réellement bien à des faits pathologiques jusqu'alors indéterminés; d'accord sur la chose, on laisse passer le mot ([ui la représente et qui reste au vocabulaire. Une nomenclature pourra trèsdifficilement être l'œuvre d'une seule personne, parce que, devant exprimer la vérité sur toutes les parties d'une science, il faudrait d'une part que tout fût connu dans cette science, ce qui n'est pas; et, de l'autre, que cette personne possédât la vérité sur tout ce qu'on sait et n'ait pas une manière de voir différente de l'opinion générale, sans quoi c'est la nomenclature de ce qu'elle pense et non de ce que pensent les autres. C'est par la réforme des idées qu'il faut procéder à celle du langage. Il faudrait, pour qu'une œuvre de ce genre réussît complètement, qu'un congrès universel déterminât d'abord la nature et le siège de toutes les maladies; ce travail accompli, on trouverait facilement des mots formés selon les règles, et leur acceptation ne souffrirait aucune difficulté dans le monde médical. Tout le problème est là. Connaît-on la nature et le siéo'e exact des maladies? En cas d'affirmative, une nomenclature est facile à faire, et il faut la faire à l'instant; mais si, comme on doit l'avouer, ce siège et cette nature sont le plus souvent vagues et incertains, il n'y a pas de bonne nomenclature possible, et tous les essais destinés à remplacer les termes insignifiants de la science par des mots qui préjugent ce qu'on ignore sont des efforts impuissants et stériles.
Il était réservé h notre époque de voir une nouvelle tentative de ce -renre M. Piorry, défenseur opiniâtre de la localisation des maladies, et à qui l'on doit
[\hQ PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
lia grand nombre de travaux rcniarciiiablos, après ayoir renversé l'idée al)slrailc et philosophique dt^ la maladie pour la remplacer par la doctrine des états organopathicpies, devait tout naturellement arriver h une nomenclature en rapport avec ce qu'il croit être la vérité. Il n'y a rien là que de très-naturel et surtout de très-logique. En détruisant la maladie pour n'y voir que des états organopathiques solitaires ou agglomérés, faciles à reconnaître, il ne doit ])lus y avoir de noms de maladies et, il n'y a que des appellations organopatliiques. Cela est simi)le, et, si l'on admet le point de départ, je ne sais i)as pourquoi on en repousserait les conséquences. C'est là le tort des adversaires de M. Piorry. Partis du même point et des mêmes idées, imbus des mômes doctrines, ils n'ont pas le droit de s'arrêter en chemin, ni de se fadier si on les conduit là où mène la roule commencée. M. Piorry est d'une logique irréi)rocliable. Apôtre de la localisation des maladies, il les localise toutes, et dénomme chacune d'elles par son siège anatomique et par l'apparence des altérations matérielles; il va au fond de tout, et ce qu'on avait fait pour les maladies facilement localisables, il le réalise pour toutes les maladies sans exception. Si le résultat est mauvais, c'est que la doctrine est mauvaise ; mais alors c'est la doctrine ([u'il faut combattre, et nou pas la nomenclature qui la représente. S'attaquer aux mots en pareille occurrence ne conduit à rien, et ce n'est pas ainsi qu'on doit lutter contre les promoteurs de la nouvelle nomenclature.
Quoi qu'il en soit, M. Piorry, localisant toutes les maladies, a fait, d'après les règles de la grammaire grecque, une nomenclature médicale complète, analogue à la nomenclature anatomique de Chaussier. Il s'est servi du nom de l'organe ou du liquide altéré pour faire le corps du mot, puis il ajoute les désinences spéciales exprimant la manière dont l'organe et le liquide sont malades. Mais, comme les désinences ne lui suffisaient pas toujours pour désigner le caractère, le degré ou la généralisation de certains états organopathiques, il a eu recours à des particules antécédentes, afin de remplir cet office. De cette façon, tous les mauvais mots du vocabulaire médical ont pu être réformés cl remplacés par de nouvelles appellations en rapport avec la doctrine de l'auteur.
Quel sera le sort de cette nomenclature? Je n'en sais rien, car ce n'est pas elle qu'il faut mettre en question, c'est la doctrine systématique qu'elle représente. S'il n'y a pas de maladie, s'il n'y a que des états organiques, et si l'on peut ainsi matérialiser la médecine, la nomenclature de M. Piorry est bonne, et je n'ai pas d'objection à lui adresser. Mais, si la doctrine est mauvaise, si les états organiques ne sont que des elfets réOexes de causes morbifiqucs transformées, si ces états sont variables, inconstants, et font défaut dans un ceriaiu nombre de maladies, alors le vent qui emportera la doctrine emportera aussi la nomenclature.
Nous sommes à un moment de transition, et l'astre des localisalcurs semble pâlir. La connaissance de l'état dynamique, des idiosyncrasies et des diathèses, l'emporte de beaucoup sur l'importance des notions matérielles organiques. Pour celui qui sait tenir compte à la fois de l'état matériel et de l'élément vital, il e;jt évident que la localisation systématique des maladies et leur convei-sion
DE LA CLASSIFICATION DliS MALADIES. hlH
en c'tats organopatliiqucs n'est qu'une vaslo liypollièsc qui ne salislail pas aux l'xigences de l'observalion. Si l'on peut dénonimcr une partie des maladies par leur siège anatomique, il en est un grand nombre pour lesquelles cela est impossible, et alors toute nomenclature organique conduit nécessairement à l'erreur.
La science médicale ne me paraît pas encore assez avancée pour arrêter, dans un langage formel et précis, les connaissances si imparfaites que nous avons sur la véritable nature et sur le siège des maladies. Comme Bayle, je préfère les dénominations qui ne préjugent rien. Un jour peut-être, mieux édifiés snr le mystère qui couvre les actes physiologiques et morbides dont nous sommes les témoins, pourra-t-on appeler les choses par leur véritable nom ; mais aujourd'hui cette prétention est irréahsable. On ne peut nommer que ce que l'on connaît bien. Qui se flatte de pénétrer la nature et les causes premières des maladies se trompe étrangement, et il est impossible de fonder sur une pareille base n'importe quelle nomenclature complète et satisfaisante. Toutes les causes premières nous échappent, et nous ne pouvons connaître que les causes expérimentales, c'est-à-dire celles dont l'action dynamique ou mécanique engendre les diflérenis phénomènes morbides. Ce sont la toujours des causes d'un ordre secondaire, et, bien qu'on puisse les utiliser comme base de dénominations générales, il serait impossible de s'en servir pour désigner tous les cas particuliers de la science médicale. Pour le moment, une nomenclature complète est impossible, parce que la science n'est pas complète, et il n'y a qu'à réformer les noms essentiellement mauvais, parce qu'ils expriment une idée fausse, si l'on peut leur substituer des noms exprimant des idées universellement admises. Quant aux mots insignifiants, il vaut mieux les garder. Dans les dénominations nouvelles de faits anciens ou récents, il faut choisir des mots construits avec soin et indiquant autant que possible la cause, le siège organique ou la nature présumée des maladies. Ce sont là les principes fondamentaux de tout changement à la nomenclature.