ARTICLE II DU CANCER
Le cancer est une néoplasie diathésique, caractérisée par le développement d'éléments fibro-celluleux et vasculaires, détruisant les tissus au milieu desquels ils se forment. C'est le produit d'une maladie constitutionnelle, c'est-à-dire d'une diathèse ou d'un vice humoral inconnu, mais démontré par ses effets de transmission héréditaire, de reproduction après l'extirpation, d'apparition dans les ganglions lymphatiques voisins, de dissémination dans tous les viscères, et d'infection générale amenant l'état cachectique.
C'est une nosorganie fréquente à l'état de tumeur, ou au contraire à l' état de matière diffuse, infiltrée. On y trouve une organisation complète; des fibres de tissu cellulaire, des vaisseaux, des cellules et des noyaux, de la graisse, des sels et de la matière pigmentaire. D'après Cruveilhier, il y a quatre variétés di cancer : 1° le squirrhe ou cancer dur; 2° l'encéphaloïde ou cancer mou; 3" le cancer épithélial ou cancer fragile, et Ix" le cancer mélanique ou noir. Cet auteur a mis ailleurs et à tort le cancer colloïde. Pour Rokiianski, il y a ; 1° un cancer fibreux ou squirrhe; 2" un cancer médullaire ou cncéplialoïdc: 3° un cancer épidermique ou épithélial ; W un cancer colloïde, et 5° un cancer fasciculé, ce que nous appelons fibro-plastique. D'après M. Lebert, il y a six variétés de cancer qui sont : 1° l'encéphaloïde; 2° le squirrhe; 3° le colloïdou gélaliniforme; Zi° le cancer hématode; 5" le cancer mélanique, et (i" U cancer dcndriliquc. Mais la composition élémentaire de ces tissus est à peu do chose près la même : le siège anatomi<fue ou la prédominance d'un élément analorïiique sur l'autre engendrent ces modifications extérieures.
MAL/VDIKS ORGANIQUES. — CANCILR, 7i|3
Pour M. Lebert et quelques autres micrologues, le cancer est un produit morbide dû à l'accumulation d'éléments nouveaux et spécifiques qui seraient (les cellules de forme spéciale au milieu d'une trame organique vasculaire. C'est une erreur. A l'exemple de Vogel, Virchow (1), Bennett, Delafond, Forster, Velpeau (2), Cornil (3), et d'un très-grand nombre de médecins qui n'acceptent point cette doctrine exclusive, je repousse la spécificité de la cellule cancéreuse, qui est transitoire, et appartient même à l'état normal. Elle est identiquement la même que celle de l'épithélium du bassinet et des calices du rein, et elle y ressemble à ce point, que les plus habiles hislologistes ne sauraient l'en distinguer. A cet égard donc, il ne faut pas exagérer l'importance des résultats anatomiques qu'on va lire et qui doivent être subordonnés comme toujours à l'étude clinique, c'est-à-dire au développement et h la marche naturelie des maladies.
Le cancer a été parfaitement étudié dans ses caractères extérieurs et dans sa marche par les médecins de l'école anatomique moderne, et principalement par Bichat, Récamier, Laennec, Dupuytren, Cruveilhier (4), Andral, Velpeau, etc.; mais il restait quelque chose h faire, c'était d'indiquer la structure intime de ce tissu par l'analyse de ses éléments anatomiques, au moyen du microscope ; si l'on n'est pas encore arrivé à une solution satisfaisante sous ce rapport, du moins faut- il dire que les résultats acquis sont d'une importance incontestable, et que le diagnostic du tissu cancéreux est aujourd'hui plus facile qu'il ne l'était avant ces nouvelles découvertes anatomiques. C'est à MM. Vogel, Lebert, Robin, Virchow, etc. , qu'il faut rapporter le mérite de ces recherches, depuis vérifiées par tous les médecins qui s'occupent d'anatomie pathologique et d'histologie.
Dans son grand ouvrage d'anatomie pathologique, M. Lebert (5) étudie successivement les caractères physiques du cancer, sa composition microscopique, son développement et les désordres que sa présence amène dans l'économie. Je lui emprunterai par analyse une grande partie de ce qui est relatif à l'histologie du tissu cancéreux.
Le cancer est une maladie très-rare dans la première enfance, mais Lebert en a observé un exemple sur un sujet de six mois et un autre chez le fœtus. Ce sont là des exceptions. Il se développe ordinairement chez l'adulte à l'époque de la maturité organique et au déclin de la vie. Beaucoup plus fréquent
(1) Virchow. la Pathologie cellulaire, édition. Paris, 1868.
(2) Velpeau, Bulletin de V Académie de médecine. Paris, 185/i-1855, tome XX, p. 7 et suivantes.
(3) Cornil, Dm cancer et de ses caractères anatomiques (Mémoires de V Académie de médecine. Paris, 1865-6(5, tome XXVII, p. 301).
(û) Crnveilhier, Analomie pathologique du corps humain. Paris, 1830-1842, in-fol.
Traité d'anatomie palholofiiquc. Paris, 180^1, t. V.
(5) Lebert, Traité d'anatomie pathologique générale et spéciale. Paris, 1856, l. I, p. 309.
Ilih rATHOLOGIE CfiNÉ RAI-E.
chez la femme que chez l'homme, il occupe ordinairement Tulérus ou h\Ê^!. mamelle, et il est impossible de lui assigner une cause positive et ceiiaine.»!' Souvent héréditaire, il a tantôt, comme point de dépai l, une irritation des lis-ul'^' sus par des causes extérieures ou par une activité fonctionnelle très-grande: 'il "f^' mais h ces causes prédisposantes il faut joindre l'état constitutionnel diathé-Sfli^ siquc qui permet à leur action de s'exercer. Sans la diathèse, nulle cause locale n'a d'influence dans la production du cancer. Con)me toutes les autres mala dies générales, le cancérisme se conserve h l'état latent jusqu'au jour où unei^ cause occasionnelle vient à le faire éclater.
1" Caractères physiques. — Le cancer renferme des parties liquides, lesiict cancéreux avec ses cellules, et des parties solides librillaires, dont il est important de connaître l'apparence et la composition ; car elles servent de base à l'exacte appréciation de la nature et des formes du tissu cancéreux. Parlons d'abord du suc cancéreux, et ensuite nous parlerons de la disposition extérieure du cancer.
A. Suc cancéreux. — Le suc cancéreux est un des éléments les plus importants du cancer. En eiïet, dans n'importe quelle partie du corps où il existe un cancer, une coupe fraîche laisse suinter par la pression un liquide trouble, lactescent, d'un blanc jaunâtre : c'est le suc cancéreux. Bien qu'il ait une certaine ressemblance avec le pus, il s'en distingue facilement par ses conditions de formation et l'examen microscopique, qui ne permet pas de confondre un globule de pus et une cellule cancéreuse. Il est essentiel, pour ne pas amoindrir son importance sémiotique, que le suc cancéreux soit aussi pur que possible, et non chargé de corpuscules solides. Aussi, en passant une lame de scalpel !*|iï sur une coupe fraîche, l'obtient-on généralement assez pur. Mais il vaut mieux cependant le faire sourdre en comprimant légèrement la tumeur. Ce liquide, trouble et homogène, devient plus transparent dans l'eau, mais conserve son homogénéité. C'est un caractère précieux, car toutes les substances avec lesquelles on pourrait le confondre ne s'émulsionnent pas comme lui. Ainsi la matière tuberculeuse, délayée dans l'eau, se sépare en une foule de grumeaux. Le cancroïde épidermique présente un aspect feuilleté, et l'on rencontre une dissémination de parcelles régulières dans le liquide d'une hypertrophie mammaire et dans certaines tumeurs fibro-plastiques très-molles et finenieni grenues.
Le suc cancéreux est quelquefois jaunâtre, approchant plus de la teinte blanche que de la couleur verdâtre du pus. Cette couleur jaune blanchâtre n'existe cependant pas toujours; il peut aussi être rougeâtre, par suite de la présence d'une petite quantité de sang. Dans le cancer niélanique, sa couleur est brune et ressemble à de la sépia. S'il renferme beaucoup de graisse, .,|, le suc est plus épais et plus trouble. Dans le squirrhe, le suc est généralement plus terne que dans l'encéphaloïde. Enfin, il en existe plusieurs variétés : soii un suc consistant rempli de petits grumeaux gélatiniformes où existe la cellule cancéreuse reconnue à l'aide du microscope, et où l'on dirait que le sérum de ^ ce suc existe à l'état coagulé, soit un suc d'apparence muqueuse et que l'on a i
FiG. 126.
Coupe pratiquée ii travers une tumeur cnoéplialoïde de l'utérus {*).
appelé ^^^l^^"' ''"^ cancéreux, avec ces variétés, est presque
un élément caractéristique du cancer, ce que les cliniciens, qui avant lui ne faisaient pas usage du microscope, avaient déjà fait connaître. Mais c'est là une exagération, car on trouve quelque chose d'analogue dans les tumeurs épithéliales et fibro-plastiques.
C. Tissu cancéreux ; aspect sur une coupe fraîche; ses variétés. — Le tissu cancéreux offre de grandes variétés d'aspect, de consistance, de coloration et de vascularité, mais on le reconnaîtra toujours à l'aide des caractères anatomiques fondamentaux suivants : une trame molle plus ou moins dure, presque homogène, d'appaicnce fibreuse, généralement infiltrée d'un liquide trouble, lactescent et blanchâtre ^ ou fluide, ou mêlé à une substance molle et à demi transparente (fig. 126). Le tissu cancéreux mou, presque homogène, d'un blanc rosé ou pâle et jaunâtre, forme ce que l'illustre Laennec a appelé cancer cérébriforme, encéphaloïde, et d'autres, sarcome médullaire. Lorsque le tissu, cloué d'une plus forte consistance, offre une apparence légèrement fibreuse et réticulaire, il constitue un état
intermédiaire enlre le cancer ^ T,<
mou ou encéphaloïde et le cancer dur ou squirrhe.
Ce cancer, quelquefois trèsdur, offre à la coupe un aspect franchement fibreux (fig. 127).
Ce sont des réseaux irréguliei's, d'un tissu ferme et blancliàtre, dans les interstices duquel se trouve un tissu mou, d'un gris jaunâtre, et dont suintent, par la compression, des gouttelettes de suc cancéreux. Sa vascularité est inégale ; comme dans le précédent, on trouve des points ou des interstices plus étendus, d'un aspect jaune et terne, qui tranchent sur l'aspect ordinairement luisant du cancer. Ce tissu cancéreux, variant depuis la fermeté élastique jusqu à la dureté du fibro-cartilage, constitue le cancer dur ou squirrhe.
{*) '/, O'IIiiIhs; c, les mftines, impliintées ]ierpon(liculnirou)eiit aux pnrnis ilos alvéoles; 6, fibres niusouliiires du l'utérus; n, los mêmes, en dégénérescence graisseuse. (Coriiiil.)
(**) 6, cloisons formées de tissus lamineux; rf, cellules; c, une cellule vésiculeusc. (Cornil.)
Fir. 127. — Trame et cellules du carcinome (**).
746 PATHOLOGIE OfiNfiRATE.
Un troisième aspect du tissu cancéreux est celui décrit sous le nom de gék' tiniforme ou colloïde (fig. 128, 129 et 130). Beaucoup de productions morbides, d'apparence gélatineuse, ont été confondues avec du cancer, tandis qu'elles n'en étaient pas. Seulement il n'est pas rare de rencontrer dans le cancer quelques portions demi-transparentes, ayant de la ressemblance avec de la gélatine trem-
Fig, 128. — Éliiments du cancer colloïde (*).
Fig. 129. — Cancer colloïde (**).
biotante ou plus ferme. D'après M. Lebert (1), « la matière gélatineuse n'est pas par elle-même cancéreuse, mais elle est souvent combinée avec le cancer. Dn reste, ce tissu colloïde est rarement homogène, et la substance demi-iransparente est ordinairement renfermée dans une trame fibreuse, aréolaire, fine ; tandis que le colloïde, plus terne, affecte plus volontiers la forme finement lobulée. »
La vascularité du cancer varie du plus au moins. Quelquefois nulle dans certaines tumeurs dures ou molles, irrégulière dans d'autres, c'est dans la forme molle qu'on la trouve plus uniformément développée. Lorsqu'elle est uniforme et générale, elle constitue cette variété anciennement connue sous le nom de cancer hématode ou fongus hématodc, affection souvent confondue avec les tumeurs érectiles non cancéreuses.
(1) Leberl, loc. cil., p. 275.
(*) a, n.Uul,- vrsiculeusc contonnnt ellc-m.MiK' unr collulo dmis son inl.Vicnr; fc, ccllole ^j^jf"'";;"^^^^^ , C cclluî. vosicnk.uso contonant nn noya... sphàn.|..o ; r/, r,.llul.- distendu,- 7" ,
iiitùricur; c, a, (■ullules v.'siculcuscs mi voie d'nlropl.iu. — (irossissenirnl ; m .liamolres. ((..iinii.;
(**) 7)1, cloisnn lilireiisi' ; »i, cloisons amincies cl colloïdes, circnnscnvant les alvéoles dans IcsqucSM tronvcnt ccUide» c<Jloïiles. — llrossissoment : $00 dinniètrcs. (Connl.)
lui
Dans une cinquième variété, le cancer contient une matière sépiacéo et laélmikinc (fig. 131), qui lui donne l'aspect des truffes. « Nous hésitons
■egardcr le cancer mélaniquc comme une
F(G. 130. — Canner colloïde (*).
d'autant moins, dit M. Lebert, fornie particulière, que la matière colorante brune ou noirâtre se rencontre d'emblée, et souvent dans des tumeurs de ce genre qui sont encore tellement petites, qu'on ne les apercevrait même pas sans cette nuance particulière. » Cette forme affecte par prédilection certains organes , tels que la peau , l'œil, etc.
D'après Gerlach , Rokitanski et Lebert, il existerait une sixième variété de cancer, le cancer dendritique ou papillaire, qui se rencontre fréquemment sur les muqueuses vésicales de l'estomac et le col utérin. •'Elle peut exister dans d'autres cancers, sous la forme enkystée. Sans rien préjuger de l'utilité fort contestable de cette création d'une variété nouvelle j de cancer, disons qu'elle naît]du stroma ordinaire du cancer, et la tendance aux excroissances en forme de massues, de tubes arrondis clos îi leur extrémité libre, en forme le point de départ. C'est une végétation dendritique, dans laquelle les éléments cancéreux cellulaires sont abondamment déposés. Ces excroissances peuvent s'enkyster, se vasculariser à divers degrés, et donner lieu à des hémorrhagies abondantes.