TROUBLES DE L'INTELLIGENCE. — HALLUCINATIONS
sente habituellement l'esprit politique ou religieux d'une époque. Ainsi les furies de l'enfer païen menaçant un coupable, le langage attribué aux animaux et aux statues chez les anciens^ les apparitions diaboliques et les obsessions au moyen âge chrétien ; à toute époque, chez les personnes superstitieuses, sans religion, les revenants, les fantômes, les mânes, les follets, les lutins, les vampires, les charmes, les génies familiers, les voix, etc. , ont été les formes difi'érentes des hallucinations et des illusions sensoriales.
Les hallucinations ou perceptions imaginaires peuvent avoir lieu dans tous les sens.
. Celles de l'ouïe sont les plus fréquentes^, et on les a observées même chez des sourds. Ce sont des tintements d'oreilles, des bruits de cloches, de soufflet, de grelots, le chant des oiseaux, l'harmonie d'un orgue ou d'un concert; des voix injurieuses auxquelles on répond et qui entraînent l'halluciné à des actes d'agression inexpliqués pour la victime, enfin des voix douces encourageant le sujet à des actes de dévouement ou à la résignation du martyre : « Soyez ferme », croyait entendre Polycarpe mourant pour sa foi.
Elles viennent le jour et plus souvent la nuit. Ainsi on rapporte l'exemple d'un colonel qui entendait chaque nuit la voix d'un homme qui I insultait et qui déshonorait sa fille à ses côtés. — Brutus entendait aussi une voix nocturne qui lui disait : « Je suis ton mauvais génie et tu me reverras à la bataille de Philippe. » — D'autres entendent ces voix dans leur intérieur, soit dans la tête, soit dans le ventre, ainsi que le prouvent les histoires de la possession diabolique et felle de celte fille qui, croyant avoir dans le ventre une chienne qui avait mis bas, disait l'entendre aboyer.
Les hallucinations de la vue sont celles qui engendrent les visions et les visîonnai7^es. Il s'y rattache toutes ces apparitions étranges du monde païen et du monde catholique, ou, même sans fohe, des personnes exallées ont pu avoir momentanément devant les yeux des apparitions de signes particuliers, d'anges, de démons et autres formes palpables qui leur semblaient agir et se mouvoir dans le sens d'une pensée bienfaisante ou vengeresse. J'ai vu, à la suite d'une retraite préparatoire à la première communion, dans laquelle le tableau de la punition du pécheur par les peines éternelles avait été un peu vif, des enfants avoir des crises nerveuses immédiates, se reproduisant les jours d'après chez plusieurs d'entre elles, et une entre autres ne tombait en convulsion que sous la terreur d'une croix de feu qu'elle voyait tout à coup briller dans l'espace. Elle a guéri et ne m'a pas paru pouvoir être considérée comme atteinte de foUe.
Les hallucinations de l'odorat se caractérisent par la perception iuconnnode d'une odeur qui n'existe pas, et qui n'est pas appréciable pour d'autres que pour l'halluciné : ce sont des odeurs suaves, de rose, de jasmin ou des parfums les plus pénétrants, et, chez d'autres, des odeurs de poisson pourri, d'ail, d'ammoniaque, de poil roussi. Celte dernière hallucination a été surtout très-connnuno au temps des possessions démoniaques lorsque le diable, s'échai)pant du corps de la possédée, laissait après lui une odeur de poil brûlé.
988 sÉMfîior.OGiË.
Les hallucinations du loucluic sont extrêmement Ijizarres. (^c sont des sensations de froid ou de chaud courant à la surface ou dans la profondeur des membres. Une huiniditô imaginaire, permanente de là peau, des liraillenicuLs ou des engourdissements des doigts^ des picotements à l'orifice des muqueuses, , laissant croire à l'existence d'un corps étranger intérieur, l'idée d'un rapetissement ou d'un agrandissement exagéré du corps, d'un balancement de la personne qui se croit tout à coup em))orté dans l'air à une grande hauteur ou . entraîné dans un tournoiement rapide que rien ne peut arrêter. C'était là ti l'hallucination des possédés qui, croyant être au sabbat, s'imaginent avoir couru à cheval sur un bâton alors qu'ils n'avaient pas bougé de leur lit.
C'est à cette espèce d'iiallucination qu'il faut rapporter aussi ces perceptions imaginaires de coups douloureux déterminant des cris effroyables.
D'autres imaginent avoir une tête de verre qui va se briser au moindre contact, une tête de coton, une tête d'oiseau, un corps de beurre pouvant fondre au soleil, se croient transformés en grain d'orge ([u'une poule peut avaler, en cavale, en chien, en loup, ou, comme Nabuchodonosor, en bœuf, sensations perverties qui les conduisent à des actes d'aliénation parfaitement caractérisés.
C'est aux hallucinations du toucher que se rapportent aussi ces perceptions singulières qui transforment la douleur en plaisir et parmi lesquelles on peut citer les mutilations volontaires que certains aliénés se font subir. Ainsi s'expliquent les blessures qu'un sujet se fait avec un clou ou avec un couteau, les ligatures qu'il applique au mamelon ou sur les testicules de manière à en opérer la section. Ainsi s'expliquent la manie des flagellations rapportée par l'abbé Roileau (1), et les contusions abominables qu'au cimetière Saint-Médard, près du tombeau du diacre Paris, pouvaient subir, sous l'influence des coups de bâton ou de barre de fer et par l'exercice de la planche, certains fanatiques qui trouvaient un plaisir infini à se faire torturer.
D'autres hallucinations portent quelquefois sur la nature et sur la sensibilité des organes internes. Quelques individus ont cru avoir un encéphàle de glace, une colonne de mercure dans le cerveau, des bulles d'air dans l'oreille, mic couleuvre dans la tête ou dans le ventre, une araignée dans la poitrine, le cœur absent, et enfin, dans les organes génitaux de la femme, des maladies les plus étranges, depuis la grossesse imaginaire, jusqu'à l'étreinte charnelle du démon introduisant son pénis monstrueux dans l'intérieur du corps.
A côté des hallucinations créant de toutes pièces des sensations iniaginaircs, se trouvent les illmiom sensorioks. Celles-ci occupent égalemcni la vue, l'odorat, le goût, l'ouïe et le loucher. Les arbres tournent, les honnnes ont la tête en bas,' leur figure paraît grimaçante, les sexes se confondent, — les bruits de l'air sont pris pour des gémissements, pour un cliquetis d'armes résonnant sur un champ de bataille, pour des voix sortant de la tombe, le cri des an.ni.mv simule le langage des lunnains, etc., — du lait, du bouillon, du pam et tons l(«s aliments prennent une odeur et un goût détestables qui font croire au sujol
(1) lîoileaii, iUUoirc des (lagcUants, trati. par Grand. Aiiislerdam, 1732.
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qu'on veiU l'cmpoisonnci', îi ce point qu'il se laisse mourir de faim. Les fleurs n'ont plus de parfum ou répandent des odeurs repoussantes, etc.
Je n'en finirais pas si je voulais énumérer toutes les formes d'hallucination et d'illusion sensoriale que présentent les malades. Ce résumé, tout incomplet qu'il soit, peut suffire pour montrer ce que sont cl ces anomalies de la sensation et ces perceptions dénaturées par un esprit malade. C'est là, comme le délire intellectuel, le triste tableau des maladies passagères ou permanentes do l'esprit liumain, mais il ne faut pas que le médecin voie dans ces désordres, si multipliés qu'ils soient, le témoignage d'une insanité d'esprit qui enlève à un individu toute la responsabilité de ses actes, de façon à le faire considérer comme un aliéné. Je l'ai déjà dit, ces désordre sont souvent l'indice d'un état de folie incontestable, mais, chez beaucoup de personnes, c'est un état passager de courte durée, dont le sujet a la conscience, qui ne trouble pas la netteté de son esprit, ni la maturité de ses jugements. Dans ces cas, il est impossible d'y voir ce que l'on appelle de la fohe, et, si c'est là une affection du cerveau, c'est un trouble fugitif et localisé laissant intacte toutes les autres facultés de l'intelligence.
Le mécanisme des hallucinations et des illusions sensoriales est inconnu, Si ces désordres sensitifs ont pour origine un changement moléculaire de la substance cérébrale, ou du tissu des nerfs et des organes des sens hallucinés, ce changement nous échappe complètement; quelquefois ils coïncident avec des lésions du cerveau ou des méninges, mais ces lésions ne sont pas constantes, elles existent sans que les hallucinations se produisent, et, sous ce rapport, elles n'expliquent rien. Existe-t-il alors des hypérémies ou des ischémies dues à la paralysie ou au spasme des inerfs.j vasormoteurs, comme cela se produit dans une foule de névroses? la chose;est possible, mais elle n'est pas démontrée et ce ne serait aujourd'hui qu'une hypothèse. Attendons-donc que la lumière se fasse dans ce sujet si obscur, et, pour je moment, bornons-nous à constater les phénomènes en les interprétant .d'une façon conforme à l'observation, sans devancer par des affirmations prématurées les résultats peut-être contradictoires des recherches ultérieures.
SECTION II
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TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ