CHAPITRE m
DE L'ÉGOPHONIE.
Le phénomène découvert par Laennec et auquel il a donné le nom d'égophonie consiste en une résonnance pariiculière de la voix, d'un timbre assez aigre, tremblotante, saccadée, qui n'est pas sans quelque analogie avec le bêlement d'une chèvre, ou que l'on comparerait plus justement encore avec la voix de polichinelle telle que les bateleurs la produisent en mettant entre les dents un jeton ou le petit instrument appelé pratique.
L'égophonie varie d'intensité, et quel({uefois aussi de caractère, suivant les points où elle se fait entendre ; dans le voisinage des grosses bronches, par exemple, il s'y joint un retentissement remarquable. Il peut arriver que l'égophonie accompagne la voix elle-même au moment où elle se produit; c'est le cas le plus ordinaire. Cependant il peut arriver aussi qu'elle soit distincte de l'articulation des sons, et que l'on entende, en deux temps, la résonnance vocale et le retentissement égophonique; enfin il est des circonstances où le chevrotement vient à la suite du son articulé comme un véritable écho. J'ai dit, en parlant de la bronchophonie, qu'elle est très-superficielle et semble se produire sous l'oreille même ou sous le stéthoscope. L'égophonie est toujours assez éloignée et paraît être assez profonde ; c'est là un des caractèresdont il faudra tenir compte dans les cas douteux où il sera difficile d'établir un diagnostic dilïéreniiel. J'ai indiqué, il n'y a qu'un instant, le moyen de reconnaître les cas où les deux modifications de la voix se trouvent réunies et se combinent ensemble pour constituer la broncho-égophonie. Cette variété, que l'expérience seule apprend à reconnaître, est au moins aussi commune, sinon plus, que l'égophonie pure.
L'égophonie a son lieu d'élection à la pariie postérieure et moyenne de la poitrine, dans la région de la fosse sous-épineuse, quelquefois un peu plus bas.
SÉMÉIOLOGIE.
Il est assez rare de l'entendre en avant et sur les côtés; cependant comme bien i d'autres observateurs, je l'ai constatée en avant et en haut, presque sous la cla- vicule. — L'étendue dans laquelle on la constate le plus ordinairement est assez i limitée ; ce n'est guère que dans un espace de 10 à 12 centimètres carrés ; et l'ou i peut dire sans crainte de se tromper, que, dans presque tous les cas où elle est plus » étendue, c'est près de l'angle inférieur de l'omoplate qu'elle a son maximum ii d'intensité. — La position du malade qui est la plus favorable à sa produc- i tion est la position assise; mais il arrive quelquefois qu'en faisant changer le •; malade de position le siège de l'égophonie varie, ce dont rend très-bien compte •; la tendance qu'a le liquide contenu dans la plèvre de se porter toujours vers . les points les plus déclives, lorsqu'il n'y a pas d'adhérences qui s'opposent à i son déplacement. Cette variation dans le lieu de production de l'égophonie ■! est un signe qui permet de la différencier des autres altérations de la résonnance m de la voix, la bronchophonie ou la pectoriloquie, qui ne se déplacent jamais.
L'existence de l'égophonie coïncide toujours avec la respiration ou souffle bronchique, et avec l'absence du murmure vésiculaire et de la vibration vocale perceptible à la main, appliquée sur les parois de la poitrine. Il n'est pas > fréquent de l'observer des deux côtés. Le temps pendant lequel on entend • de l'égophonie est ordinairement assez court ; il varie de trois à six ou sept jours au plus ; quelquefois, après sa disparition pendant un espace plus ou moins long, elle reparaît vers la fin de la maladie. Cette réapparition tient à la circonstance suivante : pour que l'égophonie se produise, il est nécessaire que l'épau- ! chement ne soit pas extrêmement considérable ; elle existe donc au début de I l'affection, alors que la quantité de liquide est médiocre; si l'épanchement devient très-abondant, elle cesse d'avoir lieu : mais, lorsque le liquide diminue par suite de sa résorption partielle, les conditions de résonnance redevenant les mêmes qu'au commencement de la pleurésie, le chevrotement reparaît pour cesser définitivement lorsque tout le liquide a disparu.
Laennec expliquait l'égophonie par l'aplatissement des tuyaux bronchiques comprimés par un épanchement de liquide dans la cavité de la plèvre, et par l'agitation de la surface du liquide déterminée par les vibrations sonores. Il pensait, et cette hypothèse, fort plausible, a été admise par les auteurs qui se sont occupés d'auscultation, que cet aplatissement des bronches les faisait ressemblera des instruments à anche, basson ou hautbois, dans lesquels le son est toujours empreint d'un certain caractère de chevrotement.
De tout ce que nous venons de dire il résulte que la signification pathologique de l'égophonie est des plus simples. Elle annonce constamment la présence d'une certaine quantité de liquide dans la plèvre, et sa valeur est d'autant plus grande que le phénomène est plus manifeste. Presque toujoui-s c'est à la pleurésie aiguë qu'il faut rattacher cet épanchement, le chevrotement de la voix étant plus rare dans la pleurésie chronique et dans ce que l'on est convenu d'appeler l'hydrothorax.
Cependant de l'absence du phénomène il ne faudrait pas conclure absolument à la nun-exislonce de l'épanchement pleurétique; si le liquide est très -abondant,
DE LA PECTOBTLOQUIE. ' i "
et comprime entièrement le poumon, l'égophonie ne se produit pas ; de même, si l'épanchement est limité par des adhérences ou des fausses membranes, elle manquera de même. Si son existence est un signe positif certain, sa non-existence n'est pas un signe négatif absolu.
Si la modification de la voix se rapproche de la bronchophonie, ou se mélange avec elle, cette broncho-égophonie sera l'indice d'une pleuropneumonie, au diagnostic de laquelle viendra aider une réaction fébrile très-intense, toujours plus forte dans la pneumonie franche que dans la pleurésie simple. La coexistence de quelques bulles, de râle crépitant, ne ferait que confirmer la pensée de cette complication.
Enfin, rappelons que, dans quelques cas rares, on a constaté l'existence de l'égophonie chez des sujets affectés de péricardite avec épanchement ; mais ce sont là de ces exceptions que l'on doit signaler pour être complet et auxquelles il faudrait se garder d'accorder une valeur trop grande.
N'oublions pas de dire, avant de terminer ce qui a trait à l'égophonie, que, chez quelques individus, et surtout chez des vieilles femmes, dont la voix a naturellement un timbre chevrotant, on pourrait quelquefois croire 'a l'existence d'une égophonie qui, en réalité, n'existe pas. Cette circonstance a été probablement une des raisons qui ont porté Chomel à dire qu'il ne saurait accorder à l'égophonie toute l'importance que Laennec lui attribue, ni la considérer comme pathognomonique d'un épanchement dans la plèvre. MM. Barth et Roger ont fait remarquer que, dans ces cas, l'auscultation comparative de la résonnance vocale des deux côtés suffira pour éviter toute erreur. S'il existe d'uu seul côté, le chevrotement est pathologique ; s'il est perçu des deux côtés également, avec conservation de la sonorité normale, c'est un phénomène naturel.