CHAPITRE V
DES ENDÉMIES.
Les impressions morbifiques que reçoit habituellement l'homme dans une localité où existent des conditions hygiéniques fâcheuses produisent des maladies permanentes toujours semblables, ayant même forme, même nature, et se développant sur les habitants d'une même contrée. On désigne cette influence morbifique spéciale sous le nom d'endémie (de h, dans ; âvjjxo;, peuple, dans le ] peuple), influence qui a pénétré en lui, et qui est devenue inhérente à sa con- : stitution. Les maladies qui en résultent sont des maladies endémiques.
Les endémies sont la conséquence des altérations de l'air par les effluves, les i miasmes, les vents, les émanations putrides, par la nature des eaux, des ali- I ments, du sol, des coutumes d'un peuple et des impressions morbifiques pro- , duites par ces différentes circonstances. Il y a cependant des endémies qui I réstdteut de causes plus cachées dont on ignore la nature et le nom; telles sont ; la plique de la Pologne, l'hématurie à l'île de France, la calvitie, l'épilepsie . daus les îles de l'Archipel, etc.
Les endémies sont très -nombreuses et varient autant que les conditions I hygiéniques de chaque localité. On pourrait les exposer, en parcourant succes-
• sivement sur une carte géographique les différentes contrées du globe ; mais ce
• serait un peu long, et je préfère indiquer quelques-unes des endémies princij pales dans leur rapport avec leur cause déterminante.
C'est une observation générale et sans exception que tous les terrains uiaré-
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caf];eiix. OÙ les eaux croupissantes jettent leurs cilluves dans l'air, donnent naissance à des lièvres intermittentes, tierces ou quartes. Mais ces endémies sont plus ou moins dangereuses, suivant la chaleur du climat et de la saison ; rares et bénignes au printemps, fré(iuentes lorsque l'été arrive, elles prennent un caractère de malignité vers l'automne. L'hiver les guérit et arrête leur violenoi. Ce qui n'est qu'une tierce en Europe devient, en Afrique et dans les contrées chaudes de l'Asie, une fièvre adynamique rémittente ou une pernicieuse du plus mauvais type. La où les émanations animales joignent leur action à celle des effluves, d'autres maladies peuvent prendre naissance. Ainsi la peste eu Égypte, quand le Nil débordé rentre dans son lit, et le choléra en Asie, sur les bords desséchés du Gange.
Les peuples ichthyophages sont sujets au développement de maladies mal connues de la peau, encore désignées sous le nom de dartres, faute d'avoir pu être étudiées par les dermatologistes modernes. Les alîections cutanées sont endémiques en Islande, en Norvège, sur les côtes de la Baltique (1), etc.
Certains aliments en usage dans quelques pays produisent des impressions organiques qui se traduisent par des endémies spéciales. Le sarrasin produit l'endémie herpétique ; en Lombardie, le maïs, altéré par le verdet ou verderame (2), engendre la pellagre. Les vins acides du Rhin et de quelques autres contrées produisent les affections articulaires chroniques, les coliques, comme fait aussi le cidre, etc. Le laitage amène l'anémie, l'obésité, les engorgements lymphatiques, les scrofules, certaines hydropisies. Les viandes, au contraire, disposent aux maladies iiiaammatoires, aux affections gastro-intestinales aiguës et chroniques, au spleen, à l'hypochondrie, etc. Les eaux de certains pays, par la quantité de sels à base de magnésie qu'elles contiennent, rendent endémiques, dans le Valais et dans quelques locahtés de la Savoie, le goitre et le crétinisme, etc.
Chaque pays, par la réunion des inffuences diverses de climat, de régime, de l'alimentation, des habitudes, agit sur sa population de manière à créer des dispositions organiques favorables à la naissance d'un tempérament particulier et d'aptitudes morbides spéciales. C'est ce qu'Hippocrate a parfaitement indiqué (3), lorsqu'il a indiqué d'une manière si précise l'innuence des changements de saison ou de température, du séjour dans l'air des marais, de l'action des vents, des eaux, etc. Tantôt cette influence n'est que passagère, son action est transitoire, et ses effets épars sur un petit nombre d'individus ; tantôt, au contraire, l'influence territoriale se manifeste sur un si grand nombre d'habitants, et pendant de si longues années, qu'il en résulte une véritable endémie.
Les maladies endémiques sont des maladies depuis longtemps ordinaires aux habitants d'une contrée. Elles résultent des conditions spéciales qui régnent
(1) Voyez Boudin, Traité de géographie médicale. Paris, 1857, t. II.
(2) Bouchut et Desprcs, Dictionnaire de thérapeutique médicale et chirurgicale. Pans, 1866, gr. in-8, article Pellague, où sont les dessins du verdet du maïs et du blé.
(3) ' Hippocrate, Des airs, des emx el dés lieux {Œuvres complètes, trad. Liltré, Pans, 1840, tome II).
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dans une localité, et que j'ai fait connaître en parlant des endémies. Elles sont excessivement nombreuses, et varient non-seulement pour chaque pays, mais encore dans les subdivisions de son territoire. On les distingue des maladies épidémiques, parce que ces dernières n'ont qu'une durée limitée et qu'elles finissent par disparaître au bout d'un certain temps.
Il foudrait avoir parcouru tous les pays du globe pour bien connaître toutes les maladies endémiques; mais on peut y suppléer en mettant à contribution les ouvrages de ceux qui ont beaucoup voyagé et qui ont essayé de faire cette géographie médicale.
Les maladies endémiques de France sont de jour en jour moins nombreuses et tendent à disparaître, à cause des améliorations considérables introduites par la civilisation et par le gouvernement dans les habitudes, la manière d'être, le logement et la nourriture des populations urbaines et rurales. Le scorbut, si commun à Paris au moyen âge, a disparu; les fièvres intermittentes, si nombreuses jadis, observées sur les rives de la Bièvre, dans le treizième arrondissement, avaient également cessé; mais, depuis la reconstruction de Paris, elles sont revenues et sévissent avec une véritable gravité. — Je considère comme endémiques, à Paris, la fièvre typhoïde, la phlhisie et la scrofule, qui sont dues à la misère des classes inférieures et à l'encombrement des ouvriers dans leurs maisons garnies. On pourrait en dire autant, il est vrai, de la plupart des maladies observées dans la capitale; car, dans ce foyer de pestilence, les germes de toutes les maladies s'y développent avec une facilité très-grande ; mais alors il faut prendre garde de confondre l'endémie avec Tépidémie.
La variole, la scarlatine, la diphthérite, la rougeole, la pneumonie, existent en permanence. Sont-cc des maladies endémiques? Non : les unes sont des épidémies de quartier qui meurent ou se propagent au loin par les miasmes qu'elles engendrent, et elles ne résultent aucunement de l'action d'influences hygiéniques observées dans les endémies; les autres sont des maladies sporadiques qui doivent se rencontrer certainement un petit nombre de fois au même moment dans une agglomération d'hommes. La distinction entre une maladie endémique et une maladie épidémique est souvent difficile, particulièrement lorsqu'il s'agit de recherches à faire dans une ville d'un million d'habitants, là où toutes les maladies sont en quelque sorte en permanence. Sporadiques, endémiques, épidémiques, on les y observe toutes à la fois, et il faut une certaine habitude pour séparer sûrement celles qui résultent de l'influence épidémique de celles qui sont endémiques.
Dans les petites localités, la distinction est plus facile. Ainsi, on sait trèsbien que les fièvres intermittentes simples et pernicieuses, que les hydropisies et que les phlegmasies paludéennes, sont véritablement endémiques et régnent avec plus ou moins de violence dans la Bresse, dans la Sologne, dans la Saintonge, dans tous les départements couverts de marais ou de terrains humides où elles forment là les seules et véritables endémies de la France. Toutes les autres maladies endémiques sont peu connues, et, comme je l'ai dit, tendent h disparaître. La suette, autrefois endémique en Picardie, ne se montre plus qu'à
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l'état d'épidémie. Il en est de inôme du scorbut en Flandre, des gangrènes sèches de l'Orléanais, de la colique du Poitou, etc. Los maladies de la peau, qu'on a dit endémiques en Champagne, sur les côtes de Bretagne, ne sont aujourd'hui guère plus fréquentes là qu'ailleurs, et l'on pourrait les considérer comme étant endémiques de la France plutôt que d'une seule localité.
La Suisse, la Savoie, le Piémont, dans leurs parties couvertes de montagnes, offrent partout les mêmes alïections gastriques, et avec cela des angines gangréneuses en grand nombre. Dans les parties basses, et au fond des vallées, régnent la scrofule, l'hydropisie et l'idiotisme. Dans le pays de Vaud, de Faucigny, de Maurienne, à cause de l'usage d'eau de puits remplie de magnésie, le goitre et le crétinisme se développent d'une manière continue et détruisent toute population. Le taenia est endémique à Genève, en Allemagne et en Russie, mais cela tient à l'alimentation par le jambon cru rempli de germes d'écliinocoques qui, dans l'intestin, se transforment en taenia.
En Italie, les maladies endémiques sont nombreuses, et elles varient selon les parties différentes du territoire. Des fièvres intermittentes de la pire espèce et l'influence paludéenne ravagent en permanence les populations des rizières du Piémont, des marais Pontins de la Romagne, des lagunes de Venise, des marais de Pise, etc. La pellagre règne en Lombardie ; les fièvres ardentes, les convulsions, qu'on attribuait jadis à la tarentule, existent dans les parties sèches de la Toscane, de la Calabre et des Abruzzes.
En Espagne, les maladies de peau, la pellagre, la fégarite (maladie ulcéreuse de la bouche), la colique de Madrid (colique heureuse), les ophthalmies, sont des maladies endémiques.
On cite comme telles, en Angleterre et en Hollande, le scorbut, les scrofules, les hydropisies, la goutte, les diabètes, le spleen, etc.; en Pologne, la plique; en Allemagne, le scorbut, le pourpre, la goutte, la scrofule, la danse de Saint- Guy ; en Souabe, la dysenterie, etc.
En Asie, la lèpre exerce ses ravages dans les lieux où une grande chaleur s'unit à l'air humide chargé d'effluves marécageux. La peste y régnait jadis d'une manière constante, et, grâce aux améliorations sanitaires modernes, elle tend à disparaître et ne revient que d'une manière épidémique. Aux Indes, la dysenterie, les fièvres intermittentes, les maladies du foie, le choléra, y régnent d'une manière endémique.
En Égypte, les ophthalmies, les dartres, les fièvres intermittentes, le scorbut, la lèpre,' la peste, sont très-fréquents. Les fièvres, la dysenterie, ravagent l'Algérie. L'éléphantiasis, le pian, le yaws, se montrent au Maroc, au Sénégal et sur le Coromandel ; l'hématurie règne à l'île de France et y fait un grand nombre de victimes.
Aux États-Unis et dans une grande partie de l'Amérique, les fièvres intermittentes, et principalement la fièvre jaune, régnent d'une manière véritablement endémique.
Je m'arrête ici dans cette énumération succincte et très-incomplète des maladies endémiques. Ce coup d'œil d'ensemble permet d'établir la réalité de
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leur existence, leur multiplicité et leur dissémiantion sur les différentes localités du £?lobe. Il doit suffire pour démontrer le lait de la condensation permanente d'influences morbifiques spéciales dans un pays, influences qui se traduisent au dehors par la présence de maladies déterminées toujours les mêmes, tant que le génie de l'homme n'a pas fait disparaître la cause du mal.
Les maladies endémiques ont ordinairement le même caractère qu'elles présentent habituellement h l'état sporadique. Elles n'en diffèrent que par leur marche et une terminaison qui se fait plus longtemps attendre et qui est souvent malheureuse. Ainsi les fièvres intermittentes endémiques sont plus longues et plus rebelles que les autres; dans les pays où régnent des fièvres, les accidents pernicieux sont très-communs. Le scorbut est plus grave et dure infiniment plus de temps qqand il est à l'état endémique que dans sa forme sporadique. Au contraire, il y a des maladies endémiques aiguës, telles que la peste, le choléra, la fièvre jaune, etc.
Toute cette classe de maladies réclame le concours actif de l'autorité gouvernementale, éclairée par les conseils de l'hygiène. On détruira la plupart des maladies endémiques quand on le voudra. Déjà la variole a disparu des pays oii la vaccine est universellement pratiquée. Les fièvres intermittentes simples et pernicieuses cessent par l'assainissement d'un pays à la suite de l'épuisement des marais. Le goitre et le crétinisme cesseront d'exister quand les populations d'un pays où ce mal est endémique voudront boire des eaux de source au lieu d'eau de puits chargée de sels de magnésie. La peste va disparaître du globe à la suite des mesures d'hygiène portées en Orient par la civilisation moderne. Le scorbut devient de plus en plus rare en Europe. La pellagre endémique, en Lombardie, peut être prévenue par l'usage alimentaire de céréales bien conservées, même de maïs, pourvu qu'il ne soit pas atteint de verdet, champignon auquel on attribue le développement de cette endémie. J'ai donc eu raison de dire qu'on ferait à volonté disparaître la plupart des maladies endémiques du globe. Les exemples que je viens de citer sont nombreux et inattaquables. Malheureusement il n'en est pas ainsi de toutes les maladies endémiques. S'il en est que la connaissance des causes permette de combattre avantageusement, il y en a encore un certain nombre dont les causes sont entièrement inconnues, telles que la fièvre jaune, l'hématurie, la plique, et pour lesquelles la science a tout à faire. Plus tard, peut-être, découvrira-t-on le moyen de les détruire en annihilant les conditions de leur développement ; mais aujourd'hui c'est encore une chose absolument impossible.
Les maladies endémiques d'un pays réclament en général un traitement identique lorsque la nature du mal est connue, et quand par hasard la thérapeutique possède un spécifique h lui opposer. Ainsi les maladies paludéennes, qui, malgré la diversité des formes du siège et des apparences, sont d'une nature identique ; les fièvres simples, les fièvres pernicieuses, les névralgies, les engorgements spléniques sans fièvre, l'anémie, certaines inflammations, mênie la pneumonie ; les hydropisics, etc. , ne se ressemblent pas, et affectent des organes différents ; mais par suite de l'intoxication paludéenne, leur essence est
môme, et elhis guérissent toutes indislinctement par le quinquina et par le sulfate de quinine. Quand on pratique dans une localité où règne une maladie endémique, on acquiert vile l'expérience de ce génie morbifique qui plane sur toutes les maladies de l'endroit, qui les dénature et qui les asservit à une thérapeutique uniforme. Malgré tout ce qu'on peut tenter, le traitement des maladies endémiques est souvent infructueux. Cela se comprend, les causes morbifi([ues ne cessent pas d'agir sur les individus dont la maladie a pour cause l'influence de la localité. Elles guérissent une fois, mais elles récidivent promptement; elles disparaissent pour revenir encore, et elles passent enfin à l'état chronique. Il n'y a qu'un moyen de se guérir d'une maladie endémique rebelle, c'est le déplacement; encore faut-il n'avoir pas attendu trop longtemps avant de quitter le pays où l'on est tombé malade. Le déplacement est le seul et unique remède d'une maladie endémique. L'hématurie et la dysenterie des pays chauds guérissent par le séjour en Europe ; le scorbut du nord par l'arrivée en France ; les fièvres maremmatiques par l'air d'un pays de montagnes, etc., etc. Le principe général étant établi, c'est au médecin d'en appliquer les conséquences là où il en trouvera l'occasion.