DES ÉPIDÉMIES. — CAUSES
à l'étude de cette science, qui repose autant sur l'induction que sur l'observation, et il faudrait proscrire toute méditation sur l'hérédité, les constitutions individuelles, sur les tempéraments, les idiosyncrasies, les diathèses, la spécificité, la contagion, etc., connaissances générales qui ne tombent pas directement sous les sens et qui sont entièrement du domaine de l'induction.
Les influences morbifiques occultes qui engendrent les épidémies agissent à la fois sur de grandes masses d'hommes et les disposent de la tête aux pieds, dans tout leur être dynamique et organique, à l'évolution du mal dont le germe inconnu les entoure.
Les différents états de l'atmosphère, ses variations continuelles, les changements qu'il subit au retour des saisons et sous l'influence des vents, selon les pays et les climats, sont les causes incontestées et non contestables du changement de forme et de nature des maladies régnantes. Ce que j'ai dit, d'après Hippocrate et tous ceux qui l'ont suivi, des impressions climatériqucs sur l'homme, démontre à n'en pas douter l'existence de ce fait. Or, si les maladies ordinaires d'un peuple deviennent rares ou fréquentes, légères ou graves; si elles offrent tantôt une complication spéciale, tantôt une autre, 5 un moment de l'année ; si ces maladies cessent un instant pour revenir périodiquement au retour d'une constitution atmosphérique semblable, de manière h constituer des maladies régnantes et ofl'rir des formes morbides dépendantes d'une constitution médicale, que veut-on de plus pour croire à l'influence de l'atmosphère sur le développement des épidémies? Des maladies régnantes ne forment-elles pas une épidémie ? petite si l'on veut, mais c'est une épidémie. Entre ce fait et une maladie meurtrière faisant des victimes par centaines, il n'y a qu'une différence de degré. L'atmosphère, ses variations, et les influences sidérales qui agissent sur sa composition dans les mouvements terrestres de chaque saison, son altération par des éléments étrangers souvent inconnus, sont assurément la cause des épidémies. Quelle est la nature de ces variations? Quelles modifications sont en rapport avec telle ou telle épidémie? C'est ici que notre science s'arrête. Le fait peut être établi, mais sa nature reste impénétrable à nos moyens d'investigation.
L'excessive chaleur engendre beaucoup d'épidémies, et en particulier celles qui ont la peau et la muqueuse intestinale pour siège anatomique. La variole, la scarlatine, le typhus, la peste, le choléra, sont sortis des contrées les plus chaudes du globe pour se répandre dans le monde. La dysenterie est plus fréquente et plus grave dans les pays chauds que partout ailleurs. Sur cinquante épidémies de dysenterie, relevées par M. Andral (1), trente-six ont eu lieu en été, douze en automne, une en hiver et une au priiitemps. Le froid engendre, au contraire, et rend très-graves les épidémies qui ont pour siège anatomiqne 1» muqueuse respiratoire. La grippe, la coqueluche, la bronchite, la pneumonie, etc. , sous forme épidémique, sont très-fréquentes en hiver. Sur cinquante épidémies de catarrhe, relevées par M. Andral, vingt-deux ont eu lieu e
en
(1) Andral, Diclionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Paris, 1831, t. VII, p. 405, art. Épidémiques (Maladies).
PATHOLOOFE GÉNÉRALE.
hiver, douze au printemps, onze en automne et cinq au milieu de l'été. Le froid diminue de beaucoup l'intensité de queUpies épidémies et empêche leur développement. Il y a peu d'épidémies d'origine boréale.
Les grandes commotions atmosphériques et terrestres, telles que les orages, les ouragans, les tremblements de terre, aggravent les épidémies dans le cours desquelles ils arrivent. J'ai vu plusieurs fois des recrudescences de choléra avec mortalité excessive coïncider avec la grande chaleur ou l'action d'un violent orage éclatant sur Paris.
On a de tout temps attribué, depuis Hippocrate, une grande influence aux vents sur la production des épidémies. Cela est exact pour les petites épidémies de saison, et Hippocrate, qui n'avait que celles-là en vue, a dit vrai en attribuant aux vents du nord une part dans la production des maladies épidémiques inflammatoires de^a Grèce, aux vents du midi la cause de ses maladies bilieuses et aux vents chargés de miasmes la production des fièvres continues. « Lors donc que l'air est infecté de miasmes qui sont ennemis de la nature humaine, les hommes sont malades ; quand au contraire l'air devient impropre à quelque autre espèce animale, c'est celle-là qui est frappée (1). » On admettait alors qu'il y avait dans la masse atmosphérique, à l'état de dissémination, des corpuscules nuisibles, dont les uns étaient propres à entretenir la vie des animaux, tandis que les autres pouvaient la détruire. Cela dépendait de leur accumulation naturelle ou provoquée par les vents. C'est ce que Lucrèce a consacré en disant : « Ils viennent on ne sait d'où par les vents, ou ils s'élèvent de la terre humide sous l'influence du soleil.. » Il est incontestable que les vents provoquent, selon leur direction, des maladies spéciales. Produisent-ils des épidémies? C'est une autre chose. Je ne le crois pas. Mais, si leur influence génératrice est douteuse, leur intervention dans l'aggravation et le transport d'une épidémie ne l'est pas. J'ai pour mon compte remarqué, dans les deux épidémies de choléra (18Zi9 et 1853), que les augmentations de mortalité et les recrudescences du fléau étaient toujours en rapport avec le vent d'est, dont la sécheresse est bien connue, toujours très-froid dans l'hiver, très-chaud dans l'été.
On ne sait rien encore de positif sur l'influence de l'électricité dans la production des épidémies. Toutefois, s'il est vrai, comme je n'en puis douter, que les orages aient aggravé les épidémies de choléra qui ont passé sur Paris, c'est à l'électricité atmosphérique qu'il faut rapporter le phénomène. Une découverte récente semble jeter un jour nouveau sur cette question si obscure. Le professeur Schœnbein, en annonçant la présence dans l'air d'un corps nouveau, Vozone, qui est de l'oxygène à un état considérable de tension électrique, ou, si l'on veut, de l'oxygène électrisé< a essayé d'établir qu'il y avait un rapport entre le nombre des affections bronchiques, catarrhales, et la quantité d'ozone atmosphérique. Plus il y aurait d'ozone dans l'air, plus le nombre des grippes serait considérable. De même, au maximum de l'échelle ozonométriquc correspon-
(1) Hippocrate, Des- vents, 7 {Œuvres complètes, trad. LiUré, Paris, 18â9, t. M., p. 99).