LÉSIONS DES MALADIES ÉPIDÉMIQUES
Les recherches générales faites dans le but de préciser le siège anatomiq^e des épidémies tombent devant ce fait que leur cause étant variable et l'impression morbide différente, ses effets sont d'abord une altération humorale inconnue et la lésion organique quelquefois difficile à découvrir. Aussi n'est-on arrivé qu'à des résultats peu importants. Dans beaucoup d'épidémies il n'y a pas de siège anatomique connu; on meurt sans qu'aucun organe paraisse altéré dans sa structure : tel est le cas de la rage, du typhus et des névroses. Parmi ces dernières il en est qui n'entraînent pas la mort, telles sont la chorée, la monomanie, la co'n-
(1) Gazelle médicale, 1859, p. 615.
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tracuirc, et l'on ne sait encore ii quelle altération certaine de structure rapporter la maladie. D'autres épidémies laissent après elles des traces importantes à la peau, sur les muqueuses, et dans quelques viscères; mais ces lésions organiques sont évidemment secondaires, elles sont l'effet, et non la cause de la maladie: exemple, les éruptions de pemphigus, de variole, de suette, de rougeole, de scarlatine, etc. On ne peut pas les négliger, car elles l'ont partie intégrante de la maladie ; mais elles ne viennent hiérarchiquement qu'en second ou en troisième ordre dans la succession des phénomènes morbides. J'en dirai autant de l'altération des muqueuses intérieures et des viscères. Une fois produites, ces lésions deviennent des causes d'accidents nouveaux, et, en ce sens, jouent un premier rôle relativement à des phénomènes morbides ternaires ou quaternaires. Ainsi la diphthérie produit l'altération du sang et une laryngite couenneuse, puis les fausses membranes, indépendamment de leur cause épidémique, font obstacle à l'entrée de l'air dans les bronches, et amènent la mort, qu'il n'était peut-être pas dans la nature de la diphthérie de produire.
La variole détermine une éruption de pustules, et aussitôt la fièvre d'invasion cesse. Au bout de deux jours, une nouvelle fièvre^ dite secondaire, s'allume, et une suppuration effroyable de toute la surface du corps entraîne les malades, qui succombent ainsi à la lésion de la peau, et non à l'empoisonnement variolique. Bien que la lésion organique ne soit pas tout dans une maladie épidémique, elle a, comme on voit, une très-grande importance, puisque dans les cas que j'ai cités, et ailleurs encore, cette lésion est de nature à faire naître des accidents mortels.
Une autre preuve que les altérations de structure ne viennent, dans les maladies épidémiques, qu'en second et troisième ordre, c'est que les individus sont quelquefois assez longtemps malades et succombent même avant que l'altération ait paru. Que de fois, dans la variole, la mort n'arrive-t-el!e pas au second et au troisième jour de l'invasion, sans que les pustules soient encore développées! J'ai vu mourir des fièvres typhoïdes, et il n'y avait qu'un commencement d'éruption intestinale, sans ulcération des plaques ni des follicules. Il y a des sueltes sans éruption cutanée, et le fait est admis, pour la plupart des fièvres éruptives, sans que j'aie eu occasion de le vérifier d'une manière bien positive.
ARTICLE IV
APTITUDES ET IMMUNITÉS DE L'hOMME DANS LES ÉPIDÉMIES.
Il existe, pour les épidémies comme pour les maladies sporadiques, des aptitudes et des immunités particulières. Tous les âges, tous les tempéraments, toutes les constitutions, ne sont pas également exposés à subir l'inQuence épidémique. Les variations sont même très-grandes à cet égard, et l'on voit les enfants, les adulies, les vieillards, très-inégalement et quelquefois très-exclusivement frappés. Certaines épidémies, comme la fièvre typhoïde, n'attaquent que les gens robustes; le choléra, au contraire, sévit irès-souvent sur les
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personnes faibles et déjà malaclos. J3;uis les épidém'ies de et de 185Zt, j'ai uvu un très-grand nombre de cancéreux, de phthisiques et de scrofuleux, pris 'et:mourir dans, les salles de l'hôpital où ils étaient -venus chercher un soulagement à leur maladie. On sait,' d'ailleurs, que le' choléra exerce principalement ses" ravages sur les individus des classes inférieures dont la vitalité est affaiblie
: par: l'action dépressive de la misère. • '
Les écarts de " régime, et • surtout l'ivresse, la ' débauche, les excès avec ■ les femmes, la tristesse, la nostalgie,' la frayeur de l'épidémie, favorisent son développement, comme l'a dit M.' Carrière (1) à propos de la peste de Florence : > i .( Les hommes sont pour quelque chose dans la manière dont se comportent les épidémies, à leur égard. " S'ils se cuirassent de courage, ils peuvent opposer une force de résistance plus grande à la propagation du fléau. S'ils faibhssent, au contraire, le poison pestilentiel les traite comme une armée victorieuse traite les fuyards. Il les atteint en si grand nombre, que ceux qui se conservent sains et saufs forment la minorité. .On sait - ce "qui se passa à Florence dans le moral d'une population impressionnable et déjà tant de fois éprouvée par les malheurs du même genre. La' peur saisit si violemment les âmes dès le' commencement fle la mortalité, que les devoirs les plus saints" ne' trouvaient plus r personne pour en accepter la charge. .Il fallut'quelqués bons exemples, quelques-unes de ces témérités que le succès couronne, pour que la 'charité se ranimât dans les cœurs. Mais, avant cette réaction salutaire,' le mal produit avait été grand. » » :
Au reste, s'il est difficile de dire:en quoi consiste l'aptitude ou rimmùnité aux influences épidémiques,' iPn'en est. pas moins" certain que ces immunités et ces aptitudes existent.^11 -.y aîdes^personnes'qui'sont toujours 'malades 'de toutes les épidémies, tandis qu'il y en a'd'autres qui^ne le'sont" jamais.'J'ai vu; dans des familles nombreuses," certains enfants avoir,' comme leurs frères ou sœurs, les rougeoles', les varioles,' ou '■ les ' scarlatines- tornbées dans. la 'maison; tandis qu'un seul, parmi tous,' restait impunément dans' le foyer d'iiîfectidn', jouissant à chaque fois d'une 'immunité complète. '-Certaines professions," ".les ^ infirmiers, les religieuses, les médecins,- jouissent deTimmunité pour les épidémies indigènes, et il est rare de -voir ceux^qui soignent - les malades ' atteints ' de maladies contagieuses ou épidémiques; Il n'en est pas entièrement^ de "même pour les épidémies exotiques; comme "le typhus et le : choléra ; ' mais cependant la proportion des victimes faites dans le corps médical et parmi les VeUgieuses est assez minime pour ne pas infirmer- ma proposition. :J 'attribue cette immunité à l'habitude qu'ont les médecins et les religieuses de respirer tous:les poisons miasmatiques de manière à se les inoculer par la .respiration. -Habitùés raûx miasmes mdigènes, ^ils bravent impunément leur action; mais,- quand'il s'agit de miasmes exotiques,' comme il faut' le temps d'en prendre l'habitude 'on fa aussi le temps de subir leur action délétère et d'en mourir , ' .
Les épidémies ne sont quelquefois que des maladies spiradiques ordinaires' * devenues excessivement fréquentes et faisant beaucoup de victimes" dans i;
(1) Carrière, Peste de Florence.
B,*— PATHOL.-GÉN. • . ,
iiuniio instant, l/érysipèlc, l'ophtlialniio, la bronchite, la dysenterie, le clioléra, ponvent prendre la Ibrine épidéinique, ou bien ce sont des maladies spéciales, Lrès-rarenieiit observées à l'état sporadique, coiiune la peste, le typhus, etc. Les épidémies absorbent toutes les autres influences morbiliques, qu'elles éteignent pour un instant. Ainsi, au moment de la violente épidémie de 1832, il n'y avait que du choléra, et peu de phlcgmasics ou de lièvres lyjjhoïdes ; de plus, toute maladie avait de la tendance à se transformer en choléra.
Au reste, quelque ressemblance qu'il y ait entre une maladie sporadique et celle qui se propage épidémiquemenl, on y découvre toujours des différences notables, soit dans l'intensité, la durée ou le mode de traitement à suivre. Dans telle épidémie, la saignée réussit mieux que dans telle autre, et il y a des formes de fièvre typhoïde où les purgatifs ne guérissent les malades que s'ils viennent après un vomitif donné au début.
On a dit qu'une épidémie pouvait eu arrêter une autre plus ancienne et là remplacer. Cela est vrai à l'arrivée des grandes épidémies, mais la proposition n'est plus soutenable pour les petites. Il n'est pas rare de voir deux épidémies régner ensemble, et Villeneuve (1) en a fourni la preuve. A Paris, où elles sont très-fréquentes, il y en a toujours un très-grand nombre au même moment. En 4853 et 1854 ont régné la variole, la fièvre typhoïde, la diphthérie, la rougeole chez l'adulte et chez l'enfant, la scarlatine, le choléra, le scorbut, etc.
II y a des grandes et des petites épidémies ; il y en a sur les camps, dans les villes, dans les campagnes, dans les prisons, dans les collèges, dans un hôpital, et même dans une partie d'hôpital. Ainsi j'ai publié la relation d'une épidémie de rougeole circonscrite à une salle d'hôpital, et y parcourant ses périodes sans envahir les salles voisines. Les unes meurent là où elles ont pris naissance, les autres se propagent au loin et parcourent lentement ou rapidement une grande partie du globe. C'est ce qui est arrivé à l'épidémie catarrhale Je 1733, indiquée par Ozanam, et pour l'épidémie de 1775, née eu Suisse, el voyageant en Pologne, en Allemagne, en France, eu Angleterre et en Italie, où elle disparut. C'est ce que nous avons vu par le choléra, dans ses pérégrinations à travers les quatre parties du monde. Elles vont généralement de l'est à l'ouest; ce qui confirme l'influence de cette direction du vent sur leur intensité. Leur chemin est d'ailleurs très-variable, et il est souvent impossible de les suivre en se rendant compte de leurs mouvements. Une grande direction étant donnée, celle de l'est à Touest par exemple, elles vont et viennent sur leurs pas, elles sautent par-dessus des villes qu'elles épargnent, elles frappent sur la rive droite d'un cours d'eau, tandis qu'on ne les voit pas sur la rive gauche, et il y a des villes qui sont comme quelques individus, jouissant d'une immunité complète: Lyon, Versailles, et bien d'autres villes en France, n'ont pas encore été ravagées par le choléra.
Les épidémies sont un peu comme les maladies : elles offrent des modilica-
(1) Villeneuve, Rapport sur les épidémies de 1771 à 1830 (Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1833, l. III).
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lions particulières et relatives à leur invasion, à leur accroissement et à leur déclin. Ordinairement violentes au début, quand elles sont de mauvaise nature, elles perdent de leur intensité au milieu de leur période d'accroissement et deviennent bénignes à leur déclin. C'est ce que j'ai.vu dans plusieurs épidémies : à l'hôpital Necker, dans la petite épidémie de rougeole de ISZio ; à Versailles, dans l'hôpital militaire, lors d'une épidémie de dysenterie en 1843 ; à Paris, enfin, dans le choléra de 1832. Pendant vingt jours, tous ceux qui furent atteints moururent foudioyés, puis quelques malades guérirent dans une faible proportion, et à la lin la proportion des guérisons, chaque jour plus considérable, fut à peu près de moitié. Des remarques de ce genre ont été faites daus la peste noire de 13/i8 (1); dans l'épidémie dysentérique de 1609, rapportée par Sydenham ; dans la peste de Toulon et du Caire, par Antrechaus et Pugnet, etc.
ARTICLE V